Une maison bien tenue

Part 15

Chapter 153,885 wordsPublic domain

_Entretien du mobilier._--C’est un chapitre toujours un peu chargé, même quand la fantaisie ne vient en aucune façon le compliquer, parce que, si les jeunes ménages n’ont point de dépenses obligatoires de réfection, de réparation, de remplacement même des vieux meubles, ils ont, par le fait de la famille qui augmente, à acheter de la literie, des chaises, tables, etc., et même en se montrant très raisonnable, en n’achetant que le nécessaire, la somme à débourser est toujours de quelque importance.

_Médecine et pharmacie._--Il y a des intérieurs où la manie des drogues perfectionnées, des consultations médicales, sévit si furieusement que ce chapitre est l’un des mieux dotés du budget familial, au grand détriment de la santé générale, d’ailleurs!

En le réduisant à des proportions raisonnables, on y gagnera sur toute la ligne. Il est d’ailleurs sujet à des hauts et des bas très prononcés. Heureux ceux qui ne connaissent pas les gros chiffres! La moyenne ne peut donc s’établir que très approximativement.

_Abonnements, musique, livres, etc._--C’est un de ceux qu’on aimerait à pouvoir largement doter, car tout le monde y trouve son agrément. C’est cependant celui qui supporte le plus aisément les réductions, quand il y a lieu d’en faire.

_Plaisirs, voyages, théâtre, etc._--Mêmes observations que ci-dessus; ils ne sont l’un et l’autre à fixer que sur le boni qui restera après toutes les prévisions établies.

_Frais professionnels._--Je n’ai point à entrer ici dans le détail de cet article. Il est très inégal selon les conditions. Pour l’employé de ministère ou d’administration, par exemple, il est infime; pour le commerçant, l’industriel, l’homme d’affaires, le détenteur de deniers publics, le médecin, l’artiste, il est presque toujours très lourd à supporter. Les femmes qui tracassent et harcèlent leurs maris sur ce point sont injustes et déraisonnables. En somme, c’est à la source même des revenus de famille qu’elles s’attaquent lorsqu’elles rendent l’exercice de la profession pénible et fatigant. Et puis n’est-ce pas un devoir impérieux que de faciliter la lourde tâche de celui qui travaille pour tous, de prendre sa part du fardeau en s’imposant quelques petites privations de luxe ou de confort?

Dans bien des cas, il faut faire entrer les «chevaux et voitures» dans les frais professionnels.

_Charités._--J’ai entendu, au temps jadis, Mgr Le Courtier, prédicateur très disert et moraliste éminent, insister sur la nécessité de faire au budget de la Charité une part tracée d’avance et absolument inviolable. Il disait avec raison que si l’on ne s’impose pas cette loi, si on ne la tient point comme sacrée, l’aumône arrive toujours à sembler trop onéreuse, et bien souvent les meilleures intentions viennent échouer devant une bourse vide, tandis que, le lot des pauvres une fois fait, on sait ce qu’on peut donner et aussi où il faut s’arrêter. En effet, quand on a la charge d’une famille à fonder et à élever, on ne doit pas s’abandonner sans contrôle à toutes les impulsions, même celles qui partent d’un cœur charitable. La simple honnêteté exige qu’on fasse honneur à ses affaires. Donner à tort et à travers et ne pas payer ses fournisseurs, ce n’est plus de la charité, c’est du désordre. Qu’on fasse, si on le peut, la part très large pour les souscriptions aux bonnes œuvres, les secours immédiats aux misères qui vous entourent, mais que cette part se renferme dans des limites proportionnées aux ressources de la famille. Mgr Le Courtier la tarifait au _vingtième_. C’est là un chiffre qu’on ne peut admettre que de façon relative, car il est beaucoup trop élevé pour certaines positions.

Une personne seule, sans enfants ou charges de famille, si elle a 10 000 francs de revenu, peut, sans se gêner, en distraire 500 pour les pauvres, beaucoup plus même si elle mène une vie modeste et retirée, mais dans une famille de quatre personnes par exemple, le père, la mère et deux enfants, réduire un revenu de 10 000 à 9 500 francs, c’est faire une brèche par trop sensible. En revanche, sur 100 000 francs de rente, en donner 5 000, ce n’est pas le fait d’une très grande générosité. Il est vrai que jusqu’à un certain point, en pareil cas, les achats d’œuvres d’art, les dépenses de luxe, en faisant travailler artistes et ouvriers, peuvent être considérées comme acquises à «l’altruisme».

En somme, il est assez délicat et difficile d’indiquer d’avance la proportion à établir pour le chapitre de la charité. Chacun doit consulter en ceci son cœur... et sa bourse, et faire pour le mieux. Quand on s’est rendu compte de la somme dont on pourra disposer annuellement, il reste à la répartir sous ces trois chefs:

_Secours fixes._--Souscriptions à telles ou telles œuvres d’un caractère charitable ou humanitaire, secours de loyers ou de chauffage, etc., pensions ou secours à de vieux serviteurs, etc.

_Secours temporaires._--Argent «à la main» pour les quêtes, loteries, accidents, etc.

_Cadeaux divers_ en nature ou en argent aux humbles et aux petits.

Qu’il y ait des «virements» d’un article sur l’autre, que le chapitre soit parfois en déficit, ce n’est là qu’un demi-mal et il est bien excusable! L’essentiel est qu’il ait des bornes et s’y tienne... à peu près.

_Divers et imprévu._--Ne pas trop réduire le chiffre qui est celui de l’aléa...

_Économies._--??? Ces points d’interrogation disent éloquemment combien ce dernier point est délicat. Je sais toute la peine qu’il y a à prendre pour résister aux entraînements les plus légitimes, je sais combien il est dur de se refuser une robe ou un meuble dont on a envie ou besoin, combien il est plus dur encore de rappeler à son mari la nécessité de quelque privation grande ou petite; je sais que les occasions de dépenses sont nombreuses, variées, exigeantes, parfois inévitables. Je sais qu’il y a des années où deuils, maladies, changement de résidence, pertes de toute sorte et de toute grandeur, fondent sur vous comme une bande de vautours... mais je sais aussi que, justement pour faire face à ces fâcheuses conjonctures, il est sage de s’être formé une réserve; quand on n’amasse pas, on arrive bien vite à creuser.

Établissons donc notre budget de façon à ce qu’il y ait un excédent de recettes sur les dépenses, et, soit en assurances, soit en achat de valeurs solides et toujours à la caisse d’épargne pour une portion, mettons de côté chaque année une certaine somme.

TENUE DE LA COMPTABILITÉ

Je sais un original qui était fort expéditif en fait de comptabilité.

«Je suis très exact à faire mes comptes, disait-il, seulement je ne m’en occupe qu’une fois par an, le 31 décembre.

--Mais alors, comment pouvez-vous vous rappeler le détail?

--Le détail! à quoi bon? J’écris sur mon carnet: Année 18...

Recettes: appointements et revenus divers _tant_. Dépenses: divers _tant_. ------ Reste en caisse _zéro_!

la balance se fait ainsi toute seule, j’économise les frais de registre et les migraines.»

Je n’engage pas mes lectrices à suivre un si bel exemple. La prospérité de la famille aurait fort à en souffrir, car, quel que soit le chiffre de la fortune, le gouffre de la dette se creuse promptement pour ceux qui ne savent pas ou ne veulent pas compter.

C’est une des obligations les plus strictes pour la maîtresse d’une «maison bien tenue» que d’avoir une comptabilité aussi réglée que faire se peut. Je dis: que faire se peut, parce que je sais qu’en général les maris n’aiment point à rendre compte de leurs dépenses journalières, cela les agace et les irrite, et d’ailleurs, ils n’y sont nullement tenus.

Mais, en dehors de la somme... vague qu’ils s’attribuent, toutes les dépenses de la maison peuvent et doivent être inscrites, d’abord sur le livre-journal, puis sur un livre de relevés où l’on ne porte que les grosses notes et le détail groupés par nature d’achats. Il y a même des comptables si soigneux qu’ils prennent la peine de faire ce travail pour les grandes factures, les décomposant pour attribuer à chaque personne de la famille ou à chaque article du budget ce qui lui revient, on peut ainsi se rendre compte d’un seul coup d’œil de la somme afférente à tel ou tel ordre de dépenses.

Je ne puis qu’admirer, mais je conviens tout bas qu’une mère de famille, une maîtresse de maison dont la vie est partagée entre de très nombreuses occupations, n’a guère le temps de se livrer à ce long et minutieux travail; le relevé sommaire, s’il est bien fait, suffit d’ailleurs pour fournir la plus grande partie des enseignements et bases de comparaison désirables.

Il me paraît tout à fait inutile de donner ici des modèles de _livres de dépenses_, on en trouve à des prix très modérés chez tous les papetiers et dans les grands magasins de nouveautés. Il y en a de fort ingénieusement établis qui permettent de se rendre compte des sommes employées à tel ou tel chapitre du budget par an, par mois, par semaine, par jour même. C’est une bonne habitude à prendre et à conserver que de mettre au courant tous les mois son livre de relevés.

On arrive ainsi au bout de l’année avec la besogne faite.

Est-il besoin d’ajouter que si la balance en fin d’année ne peut s’établir régulièrement, si, selon l’énergique expression populaire, on n’a pu «joindre les deux bouts», il faut courageusement et sincèrement chercher à quoi l’on doit attribuer ce résultat fâcheux, et, pour le budget de l’année suivante, retrancher tout ce qui peut l’être sans inconvénients graves.

J’ai parlé ailleurs[7] du règlement des comptes avec les fournisseurs et avec la cuisinière, je n’ai donc point à y revenir.

[7] _Les Domestiques_, _l’Approvisionnement_.

Il est d’usage que certaines notes soient payées par les domestiques; ils y trouvent une petite source de profits qu’il serait injuste de leur enlever. Seulement il faut exiger d’eux immédiatement la remise de la quittance ou du livre acquitté, car c’est un des points où l’improbité des serviteurs s’exerce le plus facilement.

Il faut classer toutes les quittances par liasses d’une année et les garder pendant un an, au moins. Au bout de ce temps, il y a prescription et nulle réclamation ne serait valable[8].

[8] Code civil, art. 2272.

J’engage pourtant à conserver, ne fût-ce que pour les placer dans les archives de la famille, certaines pièces ayant une valeur comme souvenir ou renseignement; celles relatives, par exemple, à l’achat d’un beau meuble, d’un bibelot précieux, d’une riche fourrure, d’un livre rare, d’argenterie, de bijoux, etc.

Les quittances de loyer, d’impôt et d’assurance doivent avoir une chemise à part où il soit aisé de les retrouver dès qu’on en a besoin.

Gardez précieusement vos vieux livres de compte si vous avez de l’espace pour les loger. On ne saurait croire l’intérêt que l’on trouve après un long temps écoulé à revivre de la vie d’autrefois. Ah! ces anciens registres de nos parents, comme ils parlent à nos cœurs! Quelle éloquence poignante parfois, dans ces alignements de chiffres, dans les simples rubriques qui les accompagnent! Jours de joie, jours de deuil, jours de travaux, de soucis, de délassement ou d’angoisses amères ont imprimé là leur trace, il s’en dégage d’émouvantes pensées, d’importantes leçons, de fortifiants exemples.

C’est un bel héritage d’honneur à laisser à ses enfants que celui d’un livre de comptes irréprochable!

* * * * *

«Qui doit «tenir la bourse» dans le ménage?»

Il n’y a aucun doute à ce sujet: c’est le mari, chef responsable de la communauté, investi par toutes les lois divines et humaines du commandement dans la famille.

Mais, en affirmant carrément son droit et son devoir de garder la haute main sur le budget familial, je conviens que, dans la pratique, il est tout naturel que le soin de payer les dépenses courantes soit réservé à la maîtresse de maison et qu’elle ait sa part, sa grande part d’influence en ce qui concerne la bonne distribution des ressources de la famille.

Cette part, elle l’acquerra et la conservera si, dès le début de sa vie de ménage, elle se montre sensée, intelligente et modérée dans ses besoins, habile dans l’exercice d’une économie bien entendue.

C’est, je le sais, beaucoup demander, trop demander même à une jeune femme qui sort à peine des lisières où l’avait tenue l’autorité maternelle: aussi combien elles doivent s’estimer heureuses et bénir leur mère, les jeunes ménagères qu’une sage et prudente direction a initiées de bonne heure aux difficultés de l’économie domestique! Elles pourront continuer dans leur ménage les habitudes prises chez leurs parents, en les modifiant bien entendu selon les nécessités présentes pour les adapter à une tenue de maison très réduite.

Quelle sécurité donne au mari une telle éducation chez sa femme! quelle autorité celle-ci y gagne! quelle confiance réciproque entre eux!

«Le cœur de son époux se confie à elle, elle ne manque jamais des dépouilles qu’il lui rapporte de ses victoires», dit l’Écriture[9].

[9] Salomon, _Proverbes_. La femme forte.

Il n’en est pas de même, je regrette de devoir le dire, pour les trois quarts des jeunes mariées. Ignorantes des besoins réels de la vie, elles ne savent comment régler l’emploi de l’argent qui leur est confié. Tant qu’il y a des pièces d’or et des billets de cent francs dans le tiroir du secrétaire, on y puise, pour un petit voyage, pour un objet de toilette, pour une fantaisie, théâtre, concert, excursion, pour une vente de charité, pour une souscription littéraire, et puis... le boucher, le boulanger, l’épicier, présentent leur note, les domestiques réclament leur gages, le terme arrive, et la bourse, lamentablement aplatie, n’a plus rien ou à peu près, à fournir. Monsieur gronde, Madame pleure, on a recours à papa et à maman qui se laissent attendrir, pour la première fois; au second appel, ils font quelques observations, au troisième ils refusent.

Ils ont d’autres enfants, ils ont déjà fait de lourds sacrifices pour la dot et le trousseau de leur fille--ils ne peuvent pas donner de toutes mains, en gros et en détail--il faut apprendre à se suffire avec ce qu’on a... Et quand viendront les bébés? Comment fera-t-on?...

En pareil cas, dans un jeune ménage, uni, intelligent et courageux, on reconnaît ses torts, on s’amende et l’on arrive à joindre les deux bouts, sans recourir soit à l’humiliante nécessité de réclamer des subsides, soit au déplorable expédient d’emprunter, soit au ruineux système de «manger son fonds».

Ces efforts soutenus, ce méritoire labeur sur de nouvelles bases, combien il est à souhaiter pour la paix et la dignité du jeune ménage qu’ils se fassent en commun, dans le même esprit de dévouement au bien de la famille!

Ceci nous ramène à mon point de départ: Qui tiendra la bourse?

Souvent, après des épisodes tels que ceux dont je viens de tracer une esquisse, le mari, mécontent, défiant et un peu sévère, prend le parti de donner à sa femme l’argent par petites sommes: 100 francs à 100 francs par exemple; j’ai même connu un chef de famille qui donnait 50 francs à 50 francs et seulement après avoir vérifié l’emploi de l’argent sur un compte écrit. Ce n’était pas un tyran cependant, mais sa femme, qu’il avait épousée très jeune, n’était pas très intelligente et n’avait pu devenir raisonnable.

Il payait les notes des fournisseurs, les grosses dépenses, etc., et, en somme, était arrivé à son but: ne point faire de dettes et tenir honorablement un rang élevé.

Je ne cite point cependant ce système comme un exemple à suivre, car une femme de valeur ne mérite point une telle rigueur et a le droit de s’en offenser.

Je dis: le _droit_--quant au devoir... hélas! il est de se soumettre, car on ne peut se démettre, et la paix de l’intérieur est le plus grand des biens. Une meilleure combinaison est celle-ci:

Madame reçoit de son mari, tous les mois, une somme de... pour:

Le courant du ménage;

Les gages des domestiques;

Les notes des fournisseurs;

Sa bourse personnelle (toilette et bonnes œuvres).

Lui, paye:

Le loyer, impôts et assurances;

Le vin;

Les frais professionnels;

Le chauffage (bois et charbon);

Les voyages;

Les frais divers, abonnements, livres, etc.;

Sa toilette.

Si la somme mensuelle est un peu largement calculée, c’est un grand plaisir, un bonheur même pour Madame de trouver, dans ses économies bien entendues, le moyen de faire de petits cadeaux à son entourage et de porter de temps à autre, un ou deux billets à la caisse d’épargne.

Si l’on est en déficit, on en gémit un peu, pas bien longtemps, pour ne pas ennuyer le mari, on cherche de bonne foi et de manière approfondie ce qui a causé ce malheur et on y porte remède avec énergie en retranchant la source du mal.

Il y a des déficits dont la cause est tout éventuelle, vol, accidents, maladies, etc. Ceux-là, il faut les supporter avec courage et résignation comme étant une part de ces misères dont toute vie humaine est passible, hélas! Ils ne peuvent entrer en ligne de compte et des crédits supplémentaires, généreusement alloués par le maître du logis, viennent y faire face.

Je n’ai point à m’occuper ici du genre d’administration d’une grande fortune; si l’ordre est un devoir de toutes les situations, l’économie n’en est pas un pour les gens très riches.

Entendons-nous... Dépenser largement presque tous ses revenus quand on a établi ses enfants est une quasi-obligation, mais tant que la famille peut s’accroître, tant que des dots sont à fournir aux filles, des carrières aux garçons, il est sage, il est nécessaire même, de prélever sur ses revenus une somme assez importante pour créer un nouveau fonds et l’alimenter.

Souvent la mère de famille décharge de ce soin son mari absorbé par la politique, les affaires ou l’exercice de sa profession.

Elle est alors un vrai ministre des finances, la tenue de sa comptabilité n’est point une sinécure, des fonds en quantité considérable lui passent par les mains, leur emploi pour le bien-être et la bonne renommée de la famille, leur placement dans des conditions fructueuses et prudentes à la fois, sont des tâches peu aisées à remplir. En y mettant tous ses soins et en y appliquant toute sa raison, elle y parvient... heureuse si elle a pu trouver chez son mari un guide sûr, un appui solide!

Dans cette situation, Madame «tient la bourse» en quelque sorte.

C’est le haut de l’échelle; aux premiers échelons en bas, nous trouvons les ménages modestes, si étroitement unis par la plus touchante, la plus entière confiance, que mari et femme ne sont vraiment qu’une âme en deux corps.

Là aussi, Madame «tient la bourse» et Monsieur, plein d’admiration pour les talents économiques de sa ménagère d’une part, de l’autre pas fâché peut-être de s’éviter des ennuis, se contente de dire: Donne-moi une pièce de cent sous, ou dix ou vingt francs, suivant les cas.

S’il a une fantaisie dépassant la somme que contient son gousset, il dit: «Portez cela à la maison, Madame vous paiera!» le cœur léger, l’esprit en repos, sans même s’être demandé un instant si «Madame», pour payer, ne sera pas forcée de vider un tiroir qui ne se remplira ni tôt ni aisément.

Non, je le répète encore pour bien le persuader à mes jeunes lectrices, il est indispensable que _la bourse_ soit, au moins pour les grandes lignes, tenue par Monsieur.

Il faut qu’il se rende compte du niveau des eaux, des canaux et des... fissures par où elles s’écoulent, et que, le jour où tout est à sec, il n’ait pas de prétexte pour faire retomber toute la faute sur «Madame».

Toute règle a ses exceptions: il en est de nombreuses pour celle qui nous occupe.

Un savant, un littérateur, un artiste, un médecin, sont si absorbés par la nature de leurs travaux, si en dehors de la vie normale, que leur compagne a le devoir de leur éviter, autant que possible, tous les soucis matériels de la vie.

L’inspiration se débat et succombe au milieu des factures à vérifier, des comptes à établir. Une fatigue cérébrale, une irritation nerveuse, intenses et funestes, naissent de cette ingrate besogne supportée à contrecœur, ou bien le malheureux chef de famille harassé et découragé lâche les rênes, et le gouffre se creuse peu à peu où le patrimoine de la famille finira par disparaître. Là il faut que Madame «tienne la bourse» et se rende digne de la mission austère qui lui est dévolue.

Ce n’est point en harcelant son mari pour augmenter la production, au grand détriment de la santé, du talent, de la considération de celui-ci, qu’elle sauvegardera les intérêts des siens, mais en se montrant sage, économe et fidèlement gardienne du trésor qui lui est confié.

Certaines professions tiennent le mari longtemps hors de chez lui; tel est le cas pour les marins, les officiers d’infanterie de marine, les inspecteurs des finances, etc.

Il est évident que, dans ces conditions, la femme, sur qui retombe en leur absence toute la charge du gouvernement de la famille, doit avoir le maniement des fonds, au moins en ce qui concerne la dépense du ménage.

Enfin, parlerons-nous de ces tristes intérieurs où le mari, par sa déchéance physique ou morale, est hors d’état de remplir son rôle de chef de la communauté? Là aussi la bourse, autant que faire se peut, est aux mains de la mère de famille. Douloureux privilège! payé par d’amers retours sur ce qui devrait être et n’est pas ou n’est plus!

Pour clore cette longue étude un peu aride, je l’avoue, nous allons parler de ce que j’appellerai, si vous voulez, «le budget... insuffisant».

Faut-il m’excuser auprès de mes lectrices de les entraîner à ma suite dans des sentiers où il y a plus de pierres et d’épines que de mousses et de fleurs?

Je ne le crois pas. Les pensées graves doivent avoir leur place chez les femmes, même jeunes et heureuses; il est bon pour elles de ne point demeurer dans une éternelle enfance.

Si l’adversité les a épargnées, elles l’ont vue plus d’une fois frapper autour d’elles; elles ont vu aussi des cœurs héroïques lutter courageusement contre les coups du sort, et, souvent, sortir victorieux de la lutte. La mort d’un chef de famille dont les appointements élevés assuraient l’aisance au logis, ou la perte de son emploi, une ruine commerciale ou industrielle, des spéculations malheureuses, changent en quelques semaines l’existence large ou souriante en une vie de travail et de privations. Sans même aller jusque-là, il y a des moments où des événements imprévus, amenant soit une diminution dans les revenus, soit une augmentation dans les dépenses, enlèvent tout espoir d’équilibrer le budget.

Dans la première de ces situations, que puis-je dire d’utile ici? Rien, hélas! La nécessité est la plus forte, sa main de fer courbe les volontés les plus récalcitrantes; un petit logement, un mobilier réduit au strict nécessaire, une nourriture juste suffisante, le service d’une femme de ménage ou d’une bonne à tout faire, voilà ce dont il faut se contenter. Eh bien, là encore, et plus que jamais, dirai-je, il faut établir son budget, calculer minutieusement, scrupuleusement, l’emploi des petites ressources dont on peut disposer et, pour les augmenter, s’adresser au travail, au travail constant, patient, infatigable. Les âmes bien trempées y trouvent d’ailleurs non seulement profit, mais apaisement et même consolation.

Dans le second cas, si l’insuffisance du budget n’est que temporaire, le mal est moindre, et avec de l’énergie on arrive à l’empêcher de s’étendre, à le réduire même de façon notable.

Se restreindre en tout ce qui n’est pas _nécessaire_ et mener une vie laborieuse: voilà les deux grands points.

En consultant avec sincérité les chiffres de son budget annuel, on cherche, de bonne foi, courageusement, les points sur lesquels doivent porter les coupes, coupes claires ou coupes sombres, suivant les cas, et on les trouve. Une fois trouvés, on appelle à soi tout ce qu’on possède de sagesse, de prudence, de force, et on met la main à la cognée.