Part 14
Elle devra comprendre:
Un petit flacon d’un spiritueux énergique, élixir de chartreuse, alcool de menthe ou eau de mélisse des Carmes;
Un petit flacon de sirop d’éther;
Un petit flacon d’arnica ou de thymol;
Un petit flacon d’acide phénique concentré; celui-ci contenu dans un étui, car son odeur se répand avec une facilité déplorable;
Quelques sinapismes Rigollot;
Une ou deux bandes très longues, roulées serrées;
Une petite provision de charpie, ou mieux de ouate hydrophile dans un carton ou un sac;
De l’amadou;
Du collodion en feuilles;
Un grain d’émétique;
Un morceau de flanelle pour frictions.
Enfin, dans le _sac_, le sac par excellence, qu’emporte la mère de famille et qui la suit partout:
Un bon couteau de poche;
Une trousse bien garnie de mercerie;
Fil blanc et noir, aiguilles, épingles, ciseaux, passe-lacets, boutons, agrafes, tresse de coton, ruban de fil, etc.;
Une boîte d’allumettes-bougies, ou tout simplement d’allumettes suédoises;
Un peloton de ficelle;
Un gobelet d’argent;
Un _coco_ ou un verre dans son étui;
Un carnet avec un crayon;
Une petite brosse;
Un flacon de sels;
Un étui de fer-blanc (les boîtes de cacao sont parfaites pour cet usage) qui contiendra quelques morceaux de sucre et une toute petite fiole de rhum;
Trois vieux mouchoirs;
Enfin une bougie, car un accident de voiture peut arriver et vous retenir la nuit dans un endroit désert.
«A quoi bon tant d’embarras, diront les gens simplistes, pour parer à des événements qui ne se produiront sans doute pas?»
A cela je réponds qu’ils peuvent se produire et que la question «d’embarras» n’en est pas une, car le sac et la boîte à pharmacie une fois faits resteront tels indéfiniment. Les prendre et y jeter un coup d’œil pour s’assurer qu’ils sont au complet n’est pas une affaire, et rien n’est de trop pour une femme de cœur quand il s’agit de bien remplir ce rôle de Providence visible qui lui a été dévolu ici-bas.
CHAPITRE IX
Budget et comptabilité.
Le sujet que j’entreprends de traiter est, on ne peut le nier, hérissé de difficultés, et cependant, il me paraît si important pour le bien-être, l’honneur même de la famille, qu’il doit nécessairement trouver place dans une série d’articles destinés aux jeunes maîtresses de maison, ou à celles qui le seront bientôt.
Avant de m’y engager, je préviens mes lectrices que je ne leur donnerai point de _chiffres_. Je n’entends jeter aucun blâme sur la méthode contraire. Je conviens que les articles bourrés de minutieuses énumérations que je lis ici ou là sont faits très consciencieusement, de la meilleure foi du monde, avec le plus grand désir d’être sérieusement utiles, mais ils ont, selon moi, le grand tort de n’être nullement pratiques. Il y a tant de diversité dans les conditions de fortune, de position, de résidence! Un type général ne s’adapte jamais à toutes les situations, pas même au plus grand nombre, et restera dans le domaine des utopies.
Qu’en résulte-t-il? C’est que l’essai, trop souvent, décourage à fond les bonnes volontés. On a voulu faire ce qu’indiquait le livre ou le journal, on n’a pas réussi pour cent mille raisons; on désespère d’y arriver; selon le vieux proverbe, _on jette le manche après la cognée_, et on laisse tout aller, sans essayer de réagir.
Qu’on ne s’attende donc point à trouver ici des colonnes savamment alignées où figurent par mois, tant pour le loyer, tant pour la nourriture, tant pour ceci, tant pour cela, tant pour cette autre chose. Nous prendrons de haut les grandes lignes du budget, et nous chercherons surtout comment il peut s’équilibrer et soutenir son équilibre en général, quels que soient le revenu et les besoins.
Le revenu et les besoins! Voilà, qu’il s’agisse du jeune ménage ouvrier ou du plus puissant empire, les deux termes entre lesquels la question budgétaire est tout entière comprise.
Il faut proportionner son revenu à ses besoins, ou ses besoins à son revenu, redoutable dilemme en face duquel se trouve tout être civilisé qui veut vivre libre et honoré.
Or le premier point est le plus souvent hors de notre atteinte, c’est donc sur le second que doit se concentrer toute notre attention et toute notre activité pratique.
* * * * *
Voici un jeune couple, de retour après le plus heureux voyage de noces. Je le suppose dans une condition moyenne, possédant par la dot de la femme et le travail du mari une petite aisance suffisante à des goûts modestes, et néanmoins habitué aux raffinements d’une vie correcte et d’un milieu de bonne éducation.
J’ai dit: une _petite aisance_, et voici pourquoi.
A moins qu’il ne s’agisse de ces grosses fortunes sur lesquelles les brèches marquent à peine, les parents ne peuvent donner à leur fille qu’une dot dont le revenu est presque minime comparé à celui qui fait vivre la famille réunie. Si généreux que soit le père, il peut avoir d’autres filles à doter, des garçons à établir, une industrie ou des affaires qui l’obligent à garder des fonds disponibles, une position officielle qui le force à de lourds sacrifices.
La nouvelle mariée ne peut s’attendre à vivre largement et un peu mollement comme elle le faisait chez sa mère. Elle ne sera point servie par plusieurs domestiques, sa table sera moins abondante, et elle aura beaucoup moins de temps à donner aux beaux-arts (?), à la toilette, aux visites chez les amies, aux papotages, flâneries et gentillesses du même genre.
Je me hâte de le dire, je ne la trouve nullement à plaindre en ceci.
Pour une femme sérieuse, intelligente et dévouée,--une vraie femme enfin--la joie de fonder une famille, de se créer un intérieur, de rendre heureux le cher compagnon de sa vie, est si grande, si pure, qu’elle emporte tout et que les privations ne se sentent pas.
Mais, pour en revenir au sujet qui nous occupe, ce jeune ménage qui déboucle ses malles ne doit pas se faire d’illusion sur ce point-ci, c’est qu’il ne peut calculer ses dépenses et les ordonner sur le pied qu’il a connu jusqu’alors. C’est une nouvelle existence qui commence pour Elle comme pour Lui: car si Elle a joui, sans trop se demander comment cela se faisait, du bien-être de la maison paternelle, Lui, s’il a eu de bonne heure une jolie position et toujours une bonne conduite, a pu, comme garçon, vivre de façon aisée et presque large.
Ils n’ont donc ni l’un ni l’autre l’expérience des bourses trop légères, des fins de mois tardives à venir, oh! combien! des déficits imprévus, des notes où l’addition s’allonge en terrifiantes colonnes!
Ils feront des écoles, je n’en doute pas! Plus d’une fois Monsieur trouvera le dîner un peu court et le compte de la couturière un peu long; Madame, les larmes aux yeux, gémira sur un livre ou un bibelot auquel Monsieur n’a pas su résister. Mais, s’ils sont tous deux honnêtes et vaillants, ils se tireront d’affaire avec le temps.
La première chose à faire pour eux est d’établir le budget en recettes et dépenses. Le côté Recette est évidemment le premier à régler, puisque avant de décider les dépenses que l’on fera, il est indispensable de se rendre compte de ce qu’on aura à dépenser.
On ne saurait trop insister sur ce point que, dans l’évaluation du revenu, il faut être non seulement exact, mais sévère. Les «à peu près» ne doivent pas figurer en ligne de compte.
Dire: nous aurons 7 540 francs de revenu environ, mettons 8 000 en chiffres ronds, est une grosse imprudence. Si vous avez la passion du «chiffre rond», mettez 7 000, jeune ménage, et arrangez-vous en conséquence, les 540 ne seront pas de trop pour couvrir les imprévus, les pertes; et d’ailleurs êtes-vous si sûrs que cela de leur pérennité? Les diminutions de traitement si le mari est fonctionnaire, les aléas de métier s’il exerce une profession libérale, les chances du commerce et de l’industrie, vous réservent de désagréables surprises.
Sous bénéfice de cette observation, vous établirez donc ainsi qu’il suit votre budget de recettes:
Appointements de Monsieur _tant_. Revenus de ses biens _tant_. -- de la dot de Madame _tant_.
Ajoutez comme mémoire, si vous voulez, que la somme divisée par douze, par cinquante-deux, par trois cent soixante-cinq, donnera tant à dépenser par mois, par semaine, par jour, mais ce petit calcul, un peu puéril, n’aboutit en réalité à aucune conséquence pratique, car, pour peu qu’on soit au-dessus des classes ouvrières ou petites bourgeoises, on ne vit point _au jour le jour_, et il y a beaucoup de dépenses qui se font par sommes d’une certaine importance et ne sauraient entrer dans un compte quotidien.
J’ai supposé, dans ce qui précède, qu’il s’agissait d’un ménage de fonctionnaire ou d’employé dont les revenus sont à peu près fixes; s’il s’agit d’un avocat, d’un médecin, d’un artiste, d’un industriel, en un mot d’un chef de famille dont les ressources annuelles sont essentiellement et inévitablement variables, il faut prendre comme base de revenu celui des dernières années, trois ou cinq par exemple, laisser une marge assez large à l’évaluation en moins, car il est sage de faire la part des aléas de la clientèle, de la mode, de la santé, des crises commerciales, et établir son budget comme j’ai dit plus haut. Si, par exemple, le jeune avocat ou le jeune médecin a gagné en moyenne de six à huit mille francs pendant les dernières années, tablez sur sept au plus! Si les gains se trouvent plus forts, ils seront les bienvenus, on mettra de côté pour les années mauvaises et la dot des enfants, et l’on pourra s’accorder un petit plaisir, achat d’un meuble désiré ou voyage, pas bien loin.
Ce n’est qu’après une série un peu longue, et soutenue sans défaillance, d’années prospères, qu’on peut, sans manquer à la prudence, modifier son train de maison s’il y a lieu et l’établir sur une plus large base de revenu.
Voici maintenant un genre d’existence où l’établissement solide d’un budget exige de la part de la maîtresse de maison une grande fermeté et beaucoup de capacité et d’expérience, c’est le budget rural. Les revenus sont on ne peut plus variables, les dépenses sont comme les revenus. Il y a des années où, même sans catastrophes ou mauvaises récoltes, par le seul fait du mouvement de la vie, s’imposent de lourds sacrifices. C’est un mur, un toit qu’il faut refaire, un vieux cheval qu’il faut remplacer, du matériel agricole usé ou détérioré qui réclame réfection ou rachat. La somme de ces frais entre pour une forte proportion dans le budget du propriétaire de campagne;--plus il est riche en biens-fonds, plus il y a d’espace appelant les brèches, de fermiers qui ne paient que peu ou mal, de gardes qui laissent piller les bois, de clôtures à tenir en état, etc. Si la nature des revenus est variable quant à la quotité, elle est de plus variée quant à l’espèce, de sorte que leur évaluation est presque impraticable.
Il y a pourtant, j’en ai connu, des châtelaines si entendues, si ordonnées, qu’elles tiennent leurs livres avec l’exactitude d’un comptable de profession.
Les douzaines d’œufs, les volailles, les kilos de beurre, les fromages apportés en redevances ou fournis par la maison rustique, y figurent sans un oubli, sans une erreur; l’évaluation du bois pour le chauffage, du vin et du cidre pour la boisson, de la paille et du fourrage pour les chevaux, basée sur les mercuriales, permet de se rendre compte, à peu de chose près, des ressources du domaine et de balancer dépenses et recettes.
J’admire profondément, je l’avoue, ces femmes vaillantes qui, au prix d’un rude labeur et de soucis incessants, assurent le bien-être à leur famille, à tout un peuple de serviteurs, et maintiennent, augmentent même la prospérité de la maison.
Cette admiration va surtout à celles qui savent allier, chose rare et touchante, la fermeté, l’économie, la prudence, à l’indulgence envers les humbles, à la charité envers les pauvres et les petits.
Le revenu probable étant une fois fixé comme je viens de le dire, notre jeune ménage va s’occuper des dépenses. Il en a déjà parlé plusieurs fois, et, sous l’abat-jour rose du salon de «maman», dressé un joli petit budget. Il y entrait de charmants voyages, un délicieux petit appartement, des fleurs, des palmiers phœnix ou autres, des _amours_ de bibelots et, dans le fumoir de Monsieur, des draperies pur Orient, et, pour faire face à tout ce luxe, des rouleaux d’or s’alignant en colonnades.
Non, pas ce chatoyant budget-là, un autre, presque rébarbatif. Loyer, impôts, pain, viande, vin, chauffage, éclairage, etc. Mots sévères, gros de soucis pour la jeune maîtresse de maison à son début!
Envisageons-les bravement, et tout d’abord admettons ceci, c’est que, pour les six premiers mois, je dirais presque pour la première année, ce budget ne peut s’établir que de façon provisoire. On consulte les parents, les amis déjà un peu plus avancés dans la vie de ménage et dont la régularité, l’ordre, le sérieux, peuvent inspirer confiance, et, sur les bases ainsi obtenues, on dresse ce petit tableau:
1º Loyer, impôts, assurances 000 2º Nourriture 000 boucher 00 boulanger 00 épicier 00 marché 00 divers 00 3º Boisson 000 4º Éclairage, chauffage 000 5º Entretien du mobilier 000 6º Toilette de Monsieur 000 7º -- Madame 000 8º Gages et service 000 9º Santé (pharmacien, médecin) 000 10º Abonnements, livres, etc. 000 11º A ajouter s’il y a lieu: frais professionnels 000 12º Chevaux et voitures 000 13º Charité 000 14º Imprévu et divers 000 15º Économies 000
Nous allons reprendre un à un ces divers chapitres sur lesquels il y a nombre d’observations à présenter.
_Le loyer._--Une tradition économique, peu justifiée selon moi, veut qu’on affecte à son logement le dixième de son revenu. En thèse générale, très générale, cela peut s’admettre, mais combien la pratique vient souvent à l’encontre de ce précepte! Il y a des villes de province où, pour une raison ou une autre, on ne peut se loger sans arriver à un taux désespérant ou alors sans s’imposer, de ce chef, des privations d’autant plus pénibles qu’elles portent sur le bien-être de toute la famille, sur la santé peut-être; presque partout maintenant, la proportion du dixième est insuffisante.
Les nécessités professionnelles pèsent d’un poids fort lourd parfois dans la balance. Un avocat, un notaire, un avoué, un médecin, sont forcés d’avoir non seulement un cabinet convenable, mais encore salle d’attente, local pour les clercs, le secrétaire, etc. Aux percepteurs de ville, receveurs des finances, receveurs d’enregistrement, conservateurs des hypothèques, il faut des bureaux avec entrée indépendante autant que possible et toujours couloir ou vestibule d’attente. Soit qu’on les prenne sur la part du logis réservée à la famille, soit qu’on s’installe dans un bâtiment spécial, tout cela augmente considérablement le prix du loyer. En revanche, si le chef de famille est employé dans un ministère, dans une banque où il a son bureau, la somme à consacrer au loyer est bien diminuée.
La question du quartier est aussi à faire entrer en ligne de compte. Le choix n’est pas toujours libre, la situation sociale, les nécessités de profession, peuvent imposer tel ou tel point d’une grande ville où les appartements sont beaucoup plus chers que dans tel autre.
Enfin, la vie avec des parents âgés qu’il faut installer de façon confortable et hygiénique, ou de jeunes enfants pour lesquels un endroit paisible et aéré est indispensable, influent encore sur la quotité qu’il convient d’attribuer à ce chapitre du budget.
Je pourrais citer bien d’autres exemples, mais je résume en disant qu’il faut tâcher d’osciller entre _un_ et _deux_ dixièmes du revenu, sans jamais aller plus loin.
Au loyer se rattachent:
1º Les impôts;
2º L’assurance contre l’incendie;
3º Les divers frais que l’on a à supporter dans les locations de ville: eau, tapis, gaz, etc., et aussi les frais d’entretien, notes du vitrier, du plombier, etc., ceux-ci à prévoir en bloc.
_Nourriture et boisson._--C’est le gros morceau du budget; d’abord parce qu’il constitue une série incessante de dépenses renouvelées chaque jour, et aussi parce que c’est là que le gaspillage, le «coulage» pour employer le terme usité, si expressif, s’exerce le plus aisément et le plus coûteusement. L’expérience seule peut aider la jeune maîtresse de maison à fixer à peu près la somme qu’il convient d’attribuer à ce chapitre. Cette somme varie d’ailleurs non seulement d’après l’importance de la famille, mais aussi d’après la profession de son chef. Chez un employé, un militaire, un professeur, un artiste, il n’y a pas lieu de tenir «table ouverte»; chez les commerçants, notaires, avoués, hommes d’affaires en général, il y a au contraire à héberger très souvent des hôtes de passage, ce qui nécessite des dépenses continuelles et même un train de vie plus soutenu, une cave mieux montée, etc. Ceci rentre dans les frais professionnels.
Dans tous les cas, quelle que soit la proportion à attribuer au chapitre qui nous occupe, il faut, après expérience faite, tâcher de la définir nettement au moins dans ses grandes lignes.
Les livres du boucher, du boulanger, de l’épicier, réglés au mois, les comptes de la laitière, du marché, les notes du fournisseur de vins, donneront une base suffisante pour établir le _quantum_ de la dépense par semaine, par mois, par an. Le chiffre de prévision devra dépasser d’une centaine de francs au moins le chiffre réel, si l’on ne veut pas avoir de surprises trop désagréables.
Quant au surplus amené par une hospitalité imprévue et prolongée, par des extras dans les fêtes de famille ou, ce qui est moins gai, par la maladie, les larcins, les accidents, il peut être classé sous la rubrique: _divers_, un peu grossie à cet effet.
La somme à attribuer à la nourriture doit être calculée sans exagération, mais aussi sans lésinerie. Il faut que le mari qui travaille, les enfants qui grandissent, les serviteurs qui se fatiguent, puissent accroître ou réparer leurs forces. Les économies en ce cas sont mal, très mal entendues, si elles portent sur ce qui fait le fond de l’alimentation comme _qualité_ et _quantité_. Je souligne ces deux mots pour appeler sur eux l’attention de mes lectrices, car ils sont fort à considérer. Pour se bien porter et pouvoir bien travailler, une bonne nourriture est indispensable, de bonne viande, de bon pain, de bon lait, des œufs, des légumes, du sucre, du café. Économisez tant que vous voudrez sur les truffes, les primeurs, les pâtisseries, les bonbons, les liqueurs, etc. (sauf quand l’hospitalité vous fait un devoir de les offrir à vos invités), mais dans la vie de tous les jours, ces recherches gourmandes sont plus qu’inutiles, elles sont nuisibles.
Calculez largement, sans gaspillage, pour les besoins de la table familiale.
Je me suis laissé dire qu’il y a des femmes dont les goûts dispendieux en fait de toilette et de plaisir se compensent par une parcimonie étrange en ce qui concerne le bien-être intérieur. Peu de linge, point de feu, peu de mets sur la table des maîtres, à peu près rien sur celle des serviteurs.
Ai-je besoin d’insister sur l’odieux de telles pratiques? Sacrifier la santé des êtres qui dépendent de vous à des satisfactions de l’ordre le plus mesquin est le fait d’un cœur sec, d’un esprit étroit, d’un caractère dont la bassesse révolte les âmes honnêtes.
Ce n’est pas toujours la sotte vanité de promener pendant quelques heures un panache inédit ou des falbalas extravagants qui pousse les femmes à un excès d’économie. Une pensée plus louable peut les diriger, celle «de mettre de côté» pour la dot des enfants ou pour se créer un avenir aisé. L’intention est bonne assurément, mais, comme du mal il ne peut jamais sortir aucun bien réel et durable, il arrive que les efforts faits ont un résultat tout à fait opposé à celui qu’on attendait. La santé de la famille s’altère, les notes du pharmacien et du médecin grossissent de ce qu’on a enlevé sur celles du boucher et du boulanger; les domestiques, mal nourris, ont un mauvais service: ils changent fréquemment, au grand dommage des intérêts de la maison; enfin le mari, mécontent et attristé, fuit son intérieur et, parfois, va chercher ailleurs des distractions coûteuses.
Je le répète donc, pour conclure, attribuons au chapitre «nourriture» une part largement établie.
_Éclairage et chauffage._--La somme est facile à évaluer, car en général elle varie peu. Si la profession du mari oblige à un ou plusieurs bureaux dans la maison, elle est fort augmentée, et cette augmentation doit être comptée dans les frais professionnels.
_Toilette._--Ah! qu’il y aurait long à dire sur ce chapitre! Il y en a si long que, bravement, je recule, laissant à mes lectrices la tâche de se faire toutes les réflexions, observations, suggestions, que leur inspirera un jugement sain et éclairé. Ces paroles si sages de saint Louis les y aideront: «On se doibt parer et armer de telle manière que les prud’hommes du siècle ne puissent dire qu’on en faict trop ni les jeunes gens qu’on n’en faict assez. Chacun doit être vestu suivant son rang et son âge.»
Je me contenterai donc de quelques aperçus en général.
Dans les premières années qui suivent le mariage, le trousseau et la corbeille de la jeune femme ont dû, s’ils ont été bien compris, lui fournir un fond de lingerie et de toilette tel qu’il n’y ait eu à y ajouter que ce que j’appellerai le courant, les vêtements de saison.
La venue des bébés et le temps qui précède exigent une toilette qui ne s’accorde pas avec les fantaisies de la mode.
Il y a aussi la part à faire aux deuils qui peuvent se produire dans les deux familles. En somme, une jeune femme sensée et sérieuse peut, sans renoncer à toute élégance, ne pas dépenser grand’chose pour sa toilette pendant un laps de temps assez long (à moins qu’elle ne mène une vie très mondaine, mais j’ai déjà dit à bien des reprises que je ne m’occupais ici que des vies _moyennes_).
Au bout de quelques années, les choses ont changé, souvent la position du mari s’est accrue et demande plus de représentation, d’autre part la garde-robe est usée, défraîchie, démodée, il faut la renouveler à fond et grossir le chapitre du budget à l’article: toilette de Madame.
Celui de: toilette des enfants, suit rapidement cet exemple; chaque année il augmente jusqu’à ce qu’il ait atteint un chiffre définitif qui constitue pour la famille une lourde charge.
Celui de Monsieur reste à peu près de même pendant toute sa vie. Pour les officiers, surtout les officiers de marine, l’entretien des galons, épaulettes, accessoires de toute sorte, fournit un gros chiffre, il faut le prévoir pour n’en être pas trop écrasé à certains moments.
_Gages et service._--Sous cette rubrique, il faut comprendre non seulement les gages des domestiques, mais encore le total approximatif des journées d’ouvriers et ouvrières.
Au chapitre du service se rattachent certaines étrennes; elles sont si nombreuses et si variées qu’il est sage de les prévoir même en détail, cela sert de mémorandum pour l’année suivante.
Tant aux domestiques, au concierge, au facteur, etc. Celles de mes lectrices qui habitent les villes savent si les etc. sont multipliés sous toutes les formes!