Part 12
Le chocolat doit être fait avec beaucoup de soin, un peu crémeux, pas trop, bien sucré et vanillé (pour ceci, il suffit d’employer du chocolat de qualité supérieure). Tout le monde sait qu’avec le thé on offre du sucre, de la crème et du rhum.
Si l’on est un peu plus en cérémonie, à cause du plus grand nombre des invités, on fait passer, une fois avant le thé et une fois après, du sirop, du punch et quelques assiettes de bonbons.
Si l’on se réunit en été, on remplace le thé et le chocolat par des boissons glacées et même de la bière.
Les pâtisseries alors sont toutes du genre «sec».
Rappelons qu’il ne faut pas laisser, dans les pièces où l’on se tient, de bouquets odorants. Le parfum des fleurs, dans un salon plein de monde, peut causer les plus graves malaises.
En ce qui concerne le service, il faut réduire celui des domestiques aux seules entrées _indispensables_. Ils apporteront et remporteront les plateaux chargés de verres, la table à thé et ses accessoires, mais ce n’est point à eux qu’est dévolue la mission d’offrir les tasses de thé, les assiettes de bonbons, de gâteaux, etc.; ce sont les jeunes filles de la maison et leurs amies qui font ce gracieux office.
Cependant, si quelqu’un demande un verre d’eau, c’est à un domestique à l’apporter.
En général, _tout ce qui s’offre sur un plateau_ doit être présenté par les gens de service.
Avec les grandes soirées, nous entrons dans un ordre d’idées beaucoup plus compliqué.
Une grande réception, bal, concert ou représentation théâtrale, exige, pour être réussie, un vaste emplacement, un personnel nombreux et très bien stylé, et une large dépense.
C’est dire que ce genre de réunion ne relève que des grosses fortunes ou du monde officiel.
Une soirée dansante impose moins de frais, moins de bouleversements d’intérieur qu’un vrai bal.
Les invités ne sont pas si nombreux, les toilettes sont un peu plus simples; l’on peut remplacer, si l’on veut, le souper et même le buffet par un service de plateaux bien organisé, et à minuit ou une heure, une sorte de demi-souper, servi sur une table de la salle à manger très décorée et largement garnie de comestibles et rafraîchissements «ad hoc». Enfin le cotillon n’est pas indispensable.
Un _grand_ bal est une _grande_ entreprise. En ce qui concerne ses préparatifs, voici quelques indications à suivre pour toute maîtresse de maison qui donne à danser chez elle.
1º Il faut chauffer d’avance le lieu de la réunion, mais éteindre tous les foyers à mesure que les salons commencent à se remplir. Du reste la chaleur qui se dégage d’une réunion nombreuse est telle que celle du feu est presque superflue. Il faut bien se garder d’ailleurs de _boucher_ les cheminées, l’appel d’air qui se fait par leur tirage est indispensable pour éviter l’asphyxie.
2º Il est nécessaire de _décirer_ (pardon du néologisme) la ou les pièces où l’on dansera. Faute de cette précaution, les glissades, les chutes dangereuses même sont à craindre au début de la soirée; plus tard, la chaleur produite par le frottement des pieds sur le parquet fait fondre la cire au grand détriment des souliers blancs, des bords de robes qui se noircissent et aussi au grand ennui des valseurs dont une sorte de glu entrave les pas.
Il faut enlever les battants des portes de toutes les pièces où se tiendront les invités. On les remplace par des portières artistement drapées.
La question de l’orchestre, de sa place, de sa composition est très importante, car rien ne nuit à l’entrain d’un bal comme une musique trop maigre et que l’on n’entend pas partout.
Pour la centième fois, je répéterai qu’il ne faut pas de mesquinerie quand on veut bien recevoir; c’est une «radoterie», dirait Mme de Sévigné, mais qu’on me la pardonne, je la trouve à chaque tournant de route, dans le sujet que nous traitons.
Assurez-vous le concours de bons musiciens en nombre suffisant; installez-les sur une estrade, c’est indispensable pour que le son se propage aisément, et... ne leur demandez pas plus qu’ils ne peuvent donner.
L’humanité, l’équité même, vous imposent le devoir de leur accorder un repos un peu prolongé toutes les heures au moins.
Dans le même ordre d’idées, j’ajouterai qu’une bonne maîtresse de maison doit veiller à ce que ces pauvres artistes, qui ne trouvent que fatigue et épuisement là où tant de leurs semblables s’enivrent de tous les plaisirs, puissent soutenir leurs forces. Ils en font une si grande dépense!
Des boissons, bières, vins, sirops, des pâtisseries et, plus tard, des aliments plus substantiels leur seront portés sur des plateaux par les domestiques à plusieurs reprises. Il ne faut pas trois minutes pour veiller à cela, et elles seront bien employées.
Une grosse affaire: les sièges et leur disposition!
Il va sans dire que tout ce qui est bahut, vitrine, consoles, disparaît pour leur céder la place.
Contre les murs s’alignent les fauteuils, les canapés réservés aux dames mûres, aux mamans, ces pauvres mamans qui y feront sans doute plus d’un petit somme discret avant la fin de l’interminable cotillon!
Autrefois on ne concevait guère un bal sans banquettes. Celles-ci sont réservées maintenant aux fêtes patriotiques, et remplacées avec grand avantage par les «chaises volantes», légères, faciles à manier et permettant de se grouper.
Les sièges «fatiguent» beaucoup dans une réunion dansante, aussi est-il d’une sage prudence de ne pas exposer l’éclat des soieries qui couvrent les meubles fins, la fraîcheur de leur peinture laquée, la finesse de leurs dossiers délicats.
Du reste, en cas de bal, grand ou petit, il faut toujours avoir recours à la location du matériel.
On trouve à Paris et dans toutes les villes un peu importantes des ressources très complètes sous ce rapport, et, en s’adressant à des maisons sûres, il n’y a qu’à établir un traité, à livrer à l’armée des décorateurs, serveurs, etc., les pièces consacrées à la fête, et... à payer la note.
Recommandons à la maîtresse de maison de réunir dans des appartements qu’on fermera à clef, pendant tout le temps que durera la soirée, ses préparatifs et ses suites, les objets de valeur faciles à dérober.
Il y a des bibelots de grand prix qu’il est prudent de soustraire à la brusquerie ou à la convoitise d’un personnel étranger n’offrant que peu de garanties.
S’il y a lieu à démeubler partiellement une ou plusieurs chambres, cette opération doit être faite sous les yeux des maîtres ou au moins de la dame du logis, car, faute de cette surveillance, quelque larcin important, quelque catastrophe mobilière, peuvent se produire, et l’on n’a, en pareil cas, à s’en prendre qu’à soi-même; on a couru au-devant des malheurs, en écoutant sa négligence ou son apathie.
Il faut aussi s’assurer que rien n’a été omis dans les salons, au vestiaire, à l’office pour le service des invités.
Je rappellerai qu’une chambre quelconque, facile d’accès et _indépendante du vestiaire_, doit toujours être tenue à la disposition des dames pour y réparer les avaries de leur toilette, y soigner leurs petits malaises, etc. Elles y trouveront une femme de chambre, armée de tout un attirail de couture, une table de toilette bien garnie de savons, eaux de toilette, poudre de riz, etc., et une provision de serviettes fines.
Enfin, car il faut tout prévoir, on veillera à ce que des seaux pleins d’eau soient déposés dans des endroits où ils puissent être facilement pris en cas d’incendie.
Il est presque toujours nécessaire de renouveler l’atmosphère d’une salle de bal après quelques heures d’encombrement, en ouvrant les fenêtres pour y faire entrer l’air extérieur.
Cette opération délicate est, non sans raison, la terreur des mamans qui redoutent l’effet d’un courant d’air glacial sur des épaules et des bras nus en pleine moiteur: aussi doit-elle se faire avec une grande prudence, et les maîtres de la maison doivent y veiller. Il vaut cent fois mieux faire évacuer un coin du salon et ouvrir franchement une fenêtre pour laisser sortir et entrer d’un coup une grande masse d’air, que d’entrebâiller les battants en une fente par où se glisse un filet homicide.
On peut choisir un moment où les invités se pressent au buffet pour se livrer à cette manœuvre.
Je n’entrerai pas ici dans le détail de ce qui concerne les «rafraîchissements», c’est l’affaire du fournisseur qu’on a chargé de ce service.
On lui a dit le nombre de personnes invitées, le nombre probable des acceptants, en faisant la part des empêchements de toute nature qui réduisent toujours la liste d’un quart au moins.
Il y a des devis tout préparés auxquels il suffit de se rapporter. Pour tant de personnes--tant de sandwiches, tant de pains au foie gras, de kilos de petits fours; de litres de punch, de sirop, de vin blanc, de bouillon, etc., tant de bouteilles de champagne, de glaces, de demi-glaces. En général, et quand on s’est adressé à une bonne maison, ces calculs-là sont faits avec beaucoup de perspicacité.
Il va sans dire que tout le matériel de service, plateaux, verres, coquilles à glace, etc., est fourni par elle.
L’installation du vestiaire est d’une plus grande importance qu’on ne croit.
C’est dans ce lieu que se pressent à l’arrivée et surtout au départ les invités, et, si le personnel n’est pas assez nombreux, si les tables, casiers, etc., ne sont pas bien disposés, il en résulte des attentes interminables, des bousculades, des plaintes et parfois de bien plus graves incidents.
Que de jeunes filles et surtout de jeunes gens, le sang embrasé par l’ardeur de la danse, ont pris, en attendant leurs vêtements de dessus, des angines, pleurésies, rhumatismes articulaires, etc.
Pour résumer ce qui précède, je dirai qu’en fait d’hospitalité il faut aller largement si l’on veut réussir, et surtout ne pas faire de sottes économies quand il s’agit du bien-être de ses invités.
Que l’éclairage soit brillant, les rafraîchissements abondants et fins, les serviteurs nombreux et bien stylés.
Le rôle des maîtres de la maison est d’ailleurs simplifié par la bonne organisation du service. Il reste si lourd d’autre part!
Être sur pied pendant des heures, faire bon accueil aux arrivants, se tirer avec habileté de la si délicate question des _places_, veiller à ce que les danseurs se montrent secourables envers les danseuses qui restent sur leurs chaises, à ce que les gens graves fassent leur partie de cartes bien tranquillement, à ce que les plateaux soient présentés en temps voulu, à ce que les musiciens ne mettent pas trop d’intervalle entre les danses et ne jouent pas trop longtemps chacune d’elles, à ce que le buffet ne soit pas encombré par les indiscrets et inabordable pour les timides, trouver moyen de dire un mot, une phrase aimable à trois cents personnes et savoir encore satisfaire à ce qu’exige le devoir professionnel envers les «gros bonnets», certes, c’est une tâche singulièrement compliquée!
Il y a des femmes si heureusement douées qu’elles l’accomplissent sans effort, sans inquiétude, presque sans fatigue, et savent y trouver pour les autres et pour elles-mêmes la source d’un sincère et vif plaisir.
Le bal fini, les maîtres de maison ne sont pas encore au bout de leur tâche. La prudence leur commande, avant d’aller prendre le repos dont ils ont si grand besoin, de faire encore une tournée d’inspection générale: la dernière, pour le coup! Il faut en effet s’assurer que tous les feux sont éteints, toutes les fenêtres fermées, tous les serviteurs étrangers partis. Ceci fait, on fermera à clef toutes les pièces où s’est donnée la fête, et celles surtout où l’on avait tenu les provisions de vins, etc. Ne faut-il pas éviter qu’avant le lever forcément tardif des maîtres, et sous prétexte de «restes», tout cela soit mis au pillage, non sans petites orgies et grosses querelles?
Il sera sage aussi de présider à l’ouverture des salons où l’on a dansé. Danseurs et danseuses ont pu et dû y perdre bijoux, mouchoirs, éventails, bibelots précieux. Ce n’est qu’après avoir mis en sûreté ces épaves d’une nuit de bal, qu’on livrera l’appartement à ceux qui sont chargés de le remettre en état.
On sait comment se font les cartes d’invitation pour bals et soirées.
Du moment qu’il y a envoi de ce genre, c’est l’indication qu’on sera en cérémonie. Si les mots _on dansera_ sont, soit imprimés, soit ajoutés à la main en bas de la carte, il s’agit d’un _vrai bal_. La toilette sera donc en conséquence.
C’est pourquoi il est d’usage d’envoyer les invitations de bal quinze jours à l’avance afin qu’on ait le temps de se faire habiller. Pour les grandes soirées, musicales ou autres, huit jours suffisent.
Il serait du dernier ridicule d’envoyer des cartes imprimées pour convier à un «thé» sans prétention.
En pareil cas, un mot sur une carte ou un court billet sont seuls de mise.
Je ne veux pas quitter ce sujet sans dire quelques mots du cotillon.
Oserai-je avouer qu’ainsi que beaucoup de mes contemporains, je déplore un peu son invasion dans nos usages?
En augmentant le luxe et les frais des bals, il en a diminué la fréquence et la gaîté; il a substitué à la bonne humeur, à la grâce française, la morgue et l’avidité exotiques, il a fait régner l’or là où le plaisir seul devait commander, enfin il fait naître la triste légion des petites mauvaises passions mondaines, l’envie, la jalousie, la bassesse pour les uns, l’orgueil, le dédain, l’égoïsme pour les autres.
Après ce sévère réquisitoire, je me hâte d’ajouter--pour ne pas me brouiller à mort avec mes jeunes lectrices--que je ne fais ici le procès qu’à ces cotillons fastueux, que la vanité des hôtes érige en distribution «d’argent» déguisée sous la forme de bibelots et de bijoux.
En dehors de ces extravagances de mauvais goût, je conviens volontiers qu’un cotillon bien mené est chose amusante et jolie.
La variété des mouvements, les surprises des figures, le va-et-vient des danseurs et danseuses, le chatoiement des brillants objets passés de main en main, l’apparition des ensembles bien groupés, sont une vraie fête pour les yeux des spectateurs bienveillants et l’occasion d’une joyeuse activité pour les jeunes couples.
Quant à la somme à attribuer au cotillon, il faut la calculer assez largement, et la répartir assez ingénieusement pour ne pas tomber dans les objets vulgaires et par trop économiques.
Mieux vaut donner moins et faire un joli choix.
Est-il nécessaire de rappeler que les objets de cotillon forment un trophée élégant dans un des salons--celui d’entrée de préférence? Il doit être très éclairé et mis à l’abri des chances de heurt ou d’incendie.
* * * * *
Je n’ai pas à entrer ici dans la mise en train d’une soirée musicale ou théâtrale. Ce sont choses toutes spéciales demandant à être traitées à part et en détail; ce chapitre déjà bien long, verrait ses bornes reculées indéfiniment, si j’entreprenais cette tâche.
Je préfère le terminer par une causerie avec celles de mes jeunes lectrices qui, si elles m’ont suivie jusqu’ici, m’ont déjà peut-être reproché plus d’une fois de hérisser d’épines le plaisir si charmant de se réunir entre amis.
J’espère me faire pardonner en leur disant comment s’organise une... «sauterie», sans trop de frais et sans mesquinerie.
Ce que j’ai dit plus haut à propos des dîners s’applique aussi à ces soirées musicales ou littéraires, à ces petits bals, où tout est de second, de troisième, de dixième ordre, local, éclairage, consommations, et, hélas! artistes amateurs ou autres.
Eh! quoi, va-t-on dire, parce qu’on n’est pas assez riche pour offrir à ses invités des galeries remplies d’arbustes et de statues, des cotillons de plusieurs milliers de francs, des artistes à dix ou vingt louis le cachet, faut-il donc se priver et priver ses amis de quelques heures de _plaisir vrai_?
Je serais désolée qu’on interprétât de cette façon ma pensée maîtresse, qui est celle-ci: Pour mener honnêtement la vie du monde, y trouver et y offrir aux autres une part légitime de satisfactions, il ne faut rien tenter qui soit au-dessus de ses forces.
Que de gens, pour avoir méconnu ce précepte de pur bon sens, rencontrent le ridicule ou la gêne, souvent les deux ensemble!
Mais combien le point de vue change si la prudence et la simplicité sont appelées au conseil...
Papa et maman, dans l’un de ces conciliabules du soir où, quand tout leur jeune monde est endormi, ils aiment à passer en revue les choses de la famille, se consultent sur la grosse question de savoir si on donnera décidément une petite fête pour les quinze ans de Lolotte ou les dix-huit ans de Zézette ou quelque motif aussi respectable. Le chapitre budgétaire «divertissements» sera-t-il assez élastique pour permettre un extra?... Peut-être... En retranchant par-ci, par-là, sur le théâtre, sur les voyages, sur ceci, sur cela.
Une sauterie est décidée.
On n’invitera pas trois cents personnes, ni deux cents, le salon ne le permettrait pas; mais il faut compter sur les refus, les deuils, les maladies, et majorer presque au double le nombre des invités. Quant à celui des «danseurs», il devra être aussi étendu que possible. Toute bonne maîtresse de maison sait cela.
Point d’orchestre, les mamans et les tantes se relayeront au piano.
Des fleurs et des plantes vertes, juste assez pour mettre une jolie note gaie, beaucoup de bougies, et--dit papa--surtout point de lésinerie sur l’article rafraîchissements! les jeunes gens qui dansent se fatiguent, ils ont faim et soif et il faut réparer!
Maman promet donc des glaces, du punch, des sirops, du café glacé, des pâtisseries _sérieuses_, babas, brioches, etc. Elle hasarde timidement la proposition de ne point donner de champagne, mais papa fait remarquer que, n’ayant pas beaucoup de monde, on peut s’offrir le luxe de bien traiter ses invités.
Il y aura donc du champagne vers minuit, mais du bon!... parce que papa a l’honneur de sa maison à garder, et qu’il ne veut point voir servir de la piquette chez lui.
Point de cotillon, c’est trop coûteux, le budget s’y oppose absolument, car, pour donner des «petites horreurs», maman ne veut pas en entendre parler.
Seulement, au dernier tour de valse, pour la promenade finale, chaque danseur pourra offrir à sa «dame» un des jolis bouquets que contiendra le panier fleuri.
«Et, conclut-elle, avec deux ou trois cents francs au plus, nous nous tirerons d’affaire; les enfants s’amuseront et... on pourra recommencer à Pâques en matinée.»
Et les «enfants» s’amuseront, et les parents aussi, parce qu’ils ne seront pas harassés par le souci d’une dépense exagérée. Mais... ils n’auront pas fait tenir trois cents personnes dans deux pièces où cinquante auraient peine à évoluer à l’aise, ils n’auront point _donné un bal_, on ne parlera ni de l’orchestre, ni des massifs d’orchidées, ni du brillant cotillon, et ils ne compteront que peu ou pas parmi les _gens qui reçoivent_.
Que leur importe, s’ils ont le plaisir de s’entendre répéter par de jeunes voix toutes vibrantes, par des voix plus mûres toutes reconnaissantes:
«On s’amuse tant chez vous!»
* * * * *
_Convier quelqu’un, c’est se charger de son bonheur pendant tout le temps qu’il est sous votre toit_ (Brillat-Savarin).
CHAPITRE VIII
Les réceptions à la campagne.
C’est un des grands plaisirs de la vie rurale que de recevoir largement ses amis, mais ce n’est pas une sinécure. Si bien installé que soit le logis, si bien organisé que soit le service, par le fait même de la villégiature, les conditions d’hospitalité sont beaucoup plus compliquées qu’à la ville.
Il ne suffit pas en effet d’offrir à ses hôtes un bon déjeuner, une promenade agréable; il faut très souvent les loger en les entourant de tout le bien-être possible, et enfin les distraire et les amuser--si on peut!--tout le long d’une journée et même de plusieurs.
Il y a donc lieu pour la maîtresse de maison à s’occuper: des chambres à donner, des repas petits et grands, des passe-temps à fournir.
Mais, tout d’abord, disons quelques mots des invitations.
Tout le monde sait qu’une invitation _vague_ ne compte pas, ou pour ainsi dire pas. Les gens bien élevés ne la prennent que pour ce qu’elle est, une simple démonstration de politesse qui n’engage à rien. Même en lui supposant une entière sincérité, il serait de mauvais goût d’y répondre _ex abrupto_, sans avoir annoncé sa venue par un billet ou un télégramme. De plus, comme à moins d’avoir un «vrai château» il est rare qu’on ait plus d’une ou deux chambres d’amis disponibles, il faut pouvoir «sérier» ses réceptions.
Il reste donc bien entendu que toute invitation supposant un séjour prolongé au delà d’une journée à la campagne doit être faite pour une date fixe et acceptée de même.
Ceci posé, voyons quel est le rôle de la maîtresse de maison.
Il faut, en premier lieu, traiter avec la cuisinière la question des menus, toujours difficiles à établir à la campagne. Le boucher ne «tue» pas tous les jours, on ne trouve de charcuterie fine qu’en ville, et si la basse-cour ne peut fournir de volailles, ce qui arrive souvent quand on n’a pas une grande exploitation agricole, on est obligé d’en chercher dans les fermes;--rude tâche!--On s’efforcera donc d’assurer le ravitaillement de la famille en retenant d’avance les œufs, le beurre, le lait, etc.; et, si l’on a un potager, on vérifiera ce que le jardinier peut promettre en fait de fruits et de légumes fins pour un certain laps de temps. Il est de bon goût que le premier repas, le repas de bienvenue, soit plus recherché que les suivants; c’est dire aux nouveaux hôtes: «J’ai plaisir à vous voir et je tue le veau gras pour vous mieux traiter.»
L’installation des chambres à coucher demande beaucoup de soins. Il faut les aérer longuement; elles ont dû être nettoyées à fond dès l’arrivée de la famille à sa maison des champs et entretenues dans un état de propreté qui ne nécessite qu’un coup de balai, un époussetage. Les lits seront faits et garnis de couvre-pieds piqués en toute saison, car il y a des personnes très frileuses pour leur coucher. Le linge de toilette comprendra des serviettes-éponges et des serviettes en toile œil-de-perdrix, deux par personne; mais je trouve plus hospitalière la coutume d’en mettre une pile de six sur la table de toilette; il ne faut pas exposer ses hôtes au petit ennui de réclamer un supplément de linge à l’occasion d’un accident ou d’une maladresse. Un flacon d’eau de Cologne ou de lavande, un pain de savon dans l’enveloppe de papier fin attestant qu’il est neuf, de l’eau très claire dans le pot à eau et dans le broc, un tapis en linoléum ou une natte; une glace bien placée pour s’y voir, voilà pour le coin destiné aux ablutions; on y ajoute un seau émaillé assorti au broc et un séchoir pour les serviettes.
Dans le bureau ou le secrétaire ou la papeterie posée sur une table, on mettra quelques cahiers de papier à lettres _non chiffré_, des enveloppes assorties, un petit bâton de cire, un crayon, un porte-plumes, des plumes et... de l’encre dans l’encrier, plus une boîte à timbres-poste. Pousser les prévenances jusqu’à la remplir de timbres serait d’une hospitalité plus fastueuse que délicate. Une pelote avec des épingles, un verre d’eau dont le sucrier sera rempli de sucre en morceaux... corrects, un bougeoir élégant, si l’on veut, mais surtout pratique, sa bougie, son éteignoir, un porte-allumettes garni, un porte-montre, complètent les accessoires.
L’hiver ou même la saison fraîche complique les soins à donner pour assurer le bien-être de ses hôtes. Il faut aux lits couverture de laine et édredon en plus de la couverture de coton et du couvre-pieds piqué. Du feu pour le matin et le soir, et même un panier de bois ou un seau de houille (suivant le système de chauffage) pour l’entretenir. Pelles, pincettes, soufflet, irréprochables, pare-étincelles devant la cheminée et une boule d’eau chaude dans les lits.
Si la table à toilette n’a pas d’appareil à eau chaude, le domestique devra monter le matin une bouillotte pleine et la poser devant le feu.