Une année au désert

Part 7

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Le climat de cette contrée est du reste généralement assez sain, désagréable seulement en été, à cause des sécheresses continues; mais il est parfois si rigoureux en hiver que, pendant plusieurs mois, la neige interrompt toutes les communications avec les Etats de l’Est et la haute Californie. En résumé, l’Utah n’est pas un pays aussi séduisant que la plupart des autres contrées du vaste continent américain. Mais après la persécution qui les a poursuivis dans leurs trois premières stations, les Mormons auraient difficilement trouvé un plus sûr et un meilleur refuge que ce territoire, situé comme une île, au milieu d’une région inhabitée, et défendu par une chaîne de montagnes qui lui fait une barrière plus difficile à franchir que l’Océan.

La ville du Lac-Salé s’élève autour d’un bourrelet montagneux dominé par le pic de l’Enseigne. Le terrain qui lui a été assigné a une étendue de quatre milles carrés, divisés par quatre squares de dix acres, sur lesquels sont tracés des rues à angle droit. Chaque square se subdivise en huit lots. Primitivement il n’y avait qu’une maison par lot; le reste du lot était en culture. Mais déjà, sur plusieurs points les champs et les jardins ont disparu; déjà on voit des rues où les maisons se touchent, comme dans les cités les plus populeuses. Les fondateurs de cette nouvelle Jérusalem ont, dans leur idée de magnificence, donné à ces rues une largeur de cent soixante pieds. Point de pavés encore et point de trottoirs, mais deux lignes de jeunes arbres, d’érables ou de cotonniers, qui, dans quelques années, formeront de fraîches avenues, semblables à celles qui ombragent plusieurs grandes villes américaines.

Le style d’architecture de ces maisons est d’une simplicité toute primitive. Quelques-unes ont deux étages, la plupart n’en ont qu’un. Celle de Brigham Young, le prophète de la communauté, se distingue de toutes les autres par ses vastes dimensions, sa façade blanchie, et ses persiennes vertes. L’apôtre de la polygamie vient d’y joindre un large bâtiment construit dans toute la splendeur du style gothique. Ce pompeux édifice est destiné à renfermer les femmes spirituelles et les autres, c’est-à-dire toute la crédule corporation féminine dont se compose son harem. Près de là est un autre bâtiment réservé pour les fêtes, les représentations théâtrales et les séances du Conseil. De trois côtés la ville est défendue par un rempart en terre, de dix à douze pieds d’élévation, garni çà et là de quelques bastions, et coupé de distance en distance par des poternes. C’est une œuvre parfaitement inutile, l’agile Indien escaladerait facilement un tel boulevard. Jusqu’à présent la sainte cité des Mormons ressemble plutôt à un grand village qu’à une ville. Telle qu’elle est, pourtant, elle a servi de modèle aux autres communautés de colons réunis dans les divers districts de l’Utah. Toute cette population, plus agricole que commerciale, a sacrifié l’idée d’agglomération et le principe de défense à l’agrément de disperser ses habitations sur un large espace. Formée peu à peu par des immigrations successives, elle est composée d’éléments très-hétérogènes. On y compte des Américains, investis de différentes fonctions par le gouvernement de Washington, des Ecossais, des gens du pays de Galle, qui ont une colonie distincte dans une vallée voisine, des Allemands, des Danois, des Piémontais et des Français.

Les Américains, surtout ceux des frontières occidentales des Etats-Unis, quoique formant moins du tiers de la population, ont le monopole du pouvoir. Ils sont presque tous polygames et d’une ferveur ardente pour leur doctrine. Le grand apôtre Kimball n’a que dix-huit ou vingt femmes. Sa résidence est celle d’un prince; sur le frontispice est sculpté un lion endormi. Ce palais, nous assure-t-on, a coûté 30,000 livres sterling (750,000 francs). Au bout du palais est un observatoire surmonté du symbole de l’industrie des Mormons, une ruche.

Les Mormons aiment beaucoup la danse. Brigham lui-même ne dédaigne pas les mystères de Terpsychore. Ils préfèrent les cotillons et les gigues aux danses plus modernes, parce que dans ces dernières les danseuses sont trop rapprochées des cavaliers, étrange scrupule dans une société où les mœurs ne sont rien moins qu’édifiantes.

Pendant notre séjour chez les Mormons, ils se préparaient à célébrer, le 24 juillet, le onzième anniversaire de leur établissement dans l’Utah. L’année précédente, cette célébration avait lieu à vingt-deux milles de la cité, par une fête à laquelle plus de trois mille Mormons prenaient part. Tout-à-coup arrive la nouvelle que le Gouvernement fédéral envoie une armée contre les Saints. Grand effroi dans l’assemblée. Mais bientôt Brigham Young se lève et prend la parole. Dans un discours énergique, il déclare que tout lien est désormais rompu entre l’Utah et les Etats-Unis. Des bravos frénétiques lui répondent, et la rébellion est consommée.

Les Mormons semblaient croire que le moment était venu pour une lutte acharnée, et les conseils de leur chef étaient bien faits pour les exciter à des actes de violence, sous prétexte de défendre leurs foyers contre un gouvernement qui a résolu leur extinction. Un plan de résistance était tout préparé par Brigham Young, et ses adhérents étaient prêts à l’aider dans ses projets. Les appels faits publiquement à leur fanatisme étaient si adroitement donnés, qu’on ne peut s’étonner de l’impression qu’ils font sur les élus, dont ils exploitent habilement les intérêts, les passions et les croyances religieuses.

Brigham Young a une influence merveilleuse sur ce peuple, qui sait combien il est dangereux de lui désobéir. Tout Mormon en Utah, qu’il veuille ou non rejeter l’autorité de cet homme, est forcé de s’y soumettre. Il commande à des milliers de sujets qui ne marchent que par ses ordres. Brigham ne prononce pas un seul discours sans recevoir les applaudissements de la multitude. Mais aussi, comme il sait que la faveur populaire est changeante, et qu’en un moment il peut être précipité du pouvoir, il a eu le soin de fortifier sa maison, pour la mettre à l’abri d’un coup de main.

Lors de notre passage chez les Mormons, ils étaient très-inquiets de la mauvaise apparence des récoltes, et bien qu’ils prétendissent avoir des approvisionnements pour trois années, le fourrage y était excessivement cher; les chevaux de l’armée fédérale d’occupation ne pouvaient en consommer qu’une assez faible ration, et les Mormons faisaient beaucoup de difficultés pour en vendre.

Brigham Young a déjà pris de sages mesures pour implanter deux ou trois industries dans son petit royaume, mais l’occupation par les troupes des Etats-Unis, à la suite des derniers troubles, est venue déranger ses projets. Il a également essayé d’émettre du papier monnaie; mais on n’a jamais eu beaucoup de confiance dans ces valeurs, et elles sont tombées jusqu’à zéro.

Rien n’est faux comme de croire que le communisme est la pierre angulaire de l’édifice social élevé par Brigham Young. La fortune est répartie chez les Mormons d’une manière très-inégale. En fait de bien-être, il n’y a pas de position tierce: d’un côté la richesse, de l’autre la pauvreté. Young et les évêques vivent dans une abondance et un luxe princiers, tandis que la majorité de leurs frères sont plongés dans la misère.--Les Mormons sont astreints à payer des sommes énormes, particulièrement pour l’église. Cet argent est administré par les prêtres, hors de toute surveillance. Brigham Young s’est réservé à lui seul la manutention de trois millions, qui constituent le fond destiné à favoriser l’émigration. Tous ses administrés savent que sa provision sur cette gérance de capitaux est des plus raisonnables.

Joseph Smith, le fondateur du Mormonisme, n’avait ni éloquence, ni élévation dans les idées, mais il possédait à un très-haut degré certaines qualités précieuses pour un fondateur de secte, une volonté ferme et beaucoup d’audace. C’est à ses appétits sensuels, à sa passion pour les femmes qu’on doit certainement l’introduction de la polygamie dans le Mormonisne; elle est venue s’amalgamer ainsi sans ordre, sans lumières, avec l’anthropomorphisme, le baptême par immersion, la négation du péché originel, l’imposition des mains, l’établissement de la dîme, enfin tout ce qui constitue la religion de cette étrange agglomération. De plus, Smith portait au cœur la haine de tous les gens heureux, riches, haut placés. Il devait donc trouver beaucoup d’adhérents.

Smith employait, pour réussir, une foule de ces moyens qui, avec l’aide d’une adroite fantasmagorie, entraînent toujours les masses peu éclairées et amies du merveilleux. Il prétendait avoir le don des miracles; il ressuscitait les morts; et plus d’un vieux mormon entend encore retentir à ses oreilles ces mots sacramentels: «Levez-vous, et marchez!» que l’apôtre adressait aux cadavres vivants, auxquels une pitoyable comédie donnait les apparences d’une résurrection. Smith, qui tout d’abord n’ignora pas que son église serait une église militante, se créa une milice guerrière, une sorte de garde du corps, qu’il appela la Compagnie des frères de Gédéon; elle fut chargée de la garde des Tables d’Or, qu’il disait avoir trouvées, et où sa loi religieuse était écrite. Malgré ses précautions et ses prétoriens, Smith finit comme un empereur du Bas-Empire; il fut assassiné.

Son successeur actuel, Brigham Young, n’est autre chose qu’un intrigant, mais adroit et rusé politique. Parti d’en bas pour monter assez haut, ses ennemis lui reprochent, avant son élévation, une existence passée tour-à-tour dans l’intrigue, le vol et la débauche. Brigham leur rend injure pour injure, et dans une de ses fureurs contre les Yankees, il a été jusqu’à excommunier le président des Etats-Unis.

Malgré tous ces vices originels, et les attaques dont ils ont été l’objet, il faut reconnaître dans les Mormons beaucoup d’énergie, une volonté ferme, et, chez la plupart d’entre eux, une foi vive dans leur avenir. Ils ont résisté vaillamment aux attaques dirigées contre eux, et n’ont cédé que devant la force. Repoussés d’abord dans l’Illinois, et ensuite de l’autre côté des Montagnes-Rocheuses, la puissance que donne le nombre leur a seule manqué pour tenir tête aux persécutions. Ces persécutions ont fait jusqu’alors leur force et leur union. Si le gouvernement des Etats Unis avait dédaigné de s’occuper d’eux, leur secte se fût éteinte dans le ridicule et dans l’oubli. Mais on les a traqués, poursuivis comme des sauvages, leur religion est devenue celle des malheureux, et, par un retour consolant des choses de ce monde, le sang répandu a jeté des germes féconds.

Cependant, on est presque fondé à assigner au mormonisme, tel qu’il existe actuellement, peu de chances de vie. La civilisation se rapproche rapidement des déserts qu’il a peuplés tout d’abord; demain, peut-être, elle les envahira. Que deviendront alors les Mormons, isolés au milieu de populations hostiles, à moins qu’ils ne modifient ceux de leurs dogmes qui froissent le plus les Yankees, aujourd’hui les maîtres de la plus grande partie de l’Amérique du Nord? La polygamie surtout élève une barrière presque insurmontable entre les deux peuples. Le respect pour la femme, exclusif par conséquent de toute idée polygame, est une des plus brillantes qualités de la jeune Amérique. Chez les Mormons, la polygamie rabaisse la femme et la rapproche de ce niveau d’infériorité que lui ont assigné les religions de l’Orient et les mœurs des sauvages.

_26 Juillet._--Nous sommes campés ce soir sous les murs du fort Hall, dans l’Orégon, à cent vingt lieues du Lac-Salé, sur la rivière Lewis, qui forme la branche sud de la Columbia.

Notre dernier jour chez les Mormons fut consacré à une excursion au Lac-Salé, distant de quelques lieues de la cité. Le chemin qui nous y conduisit traverse une contrée montagneuse, où nous retrouvions partout les traces d’une ancienne activité volcanique, telles que nappes de basaltes, sources d’eau chaude et sources gazeuses. A mesure que nous approchions du lac, le terrain était couvert d’efflorescences salines. Bientôt nous aperçûmes le Lac-Salé, qu’une brise carabinée du nord-ouest agitait assez violemment pour lui donner l’aspect d’une petite mer.

Le Lac-Salé est le plus vaste de tous les lacs répandus sur la surface du Grand-Bassin, c’est-à-dire de l’espace compris entre les monts Wasatch et la sierra Nevada californienne, et qui, recevant les eaux des rivières de cette immense contrée, forment avec elles l’ensemble d’un étrange système hydrographique, que n’offre aucun autre pays du monde; ces cours d’eau ont tous leur embouchure dans des lacs souvent de peu d’étendue, et dont le niveau ne varie pas sensiblement; ce qui a donné lieu à cette hypothèse, qu’il existe des canaux souterrains par lesquels s’écoule le trop plein de ces réservoirs naturels.

L’aspect du Lac-Salé est enchanteur, et l’on comprend que tout un peuple à la recherche d’une terre hospitalière soit venu s’établir non loin de ses bords. Cette vaste étendue d’eau, qui ne mesure pas moins de soixante-dix milles de longueur sur trente-cinq milles de large, est parsemée d’îles boisées. De magnifiques forêts couvrent le sommet des montagnes qui l’environnent. Le sol est généralement fertile et produit d’excellents pâturages, arrosés par de petites rivières aux eaux pures et frémissantes.

Le seul cours d’eau un peu important que reçoive le Lac-Salé est la rivière de l’Ours, qui prend sa source à l’est de la cité, dans l’un des contre-forts des monts Wasatch, contourne l’extrémité nord de la chaîne, et redescend ensuite sur le grand Lac-Salé.

La grande abondance d’efflorescences salines qui couvrent les alentours du lac, et les magnifiques pâturages qui l’avoisinent, y attirent beaucoup de gros gibier, ainsi que dans la vallée de la rivière de l’Ours.

A l’époque de notre passage, les bisons n’y étaient pas rares, les chaleurs ayant déjà desséché les pâturages situés au nord du Rio-Grande et de la Green-River, les deux principaux affluents du Colorado, sur la frontière du nouveau Mexique.

CHAPITRE VII.

Une chasse aux bisons sur les bords de la rivière de l’Ours.--Black-Devil.--L’amour au désert; l’Indienne Oiseau-qui-Chante; Juana la Mexicaine.--Mistress Harriet Pewel.--Les Outlaws du désert.--Les Montagnes-Bleues.--Les troupes fédérales et les Indiens de l’Orégon.

Partis le 16 juillet de la cité des Mormons, nous reprîmes la même route jusqu’au fort Bridgers; de là, nous remontâmes au nord sur le fort Hall, par la vallée de la rivière de l’Ours. Ce fut dans ces parages que nous pûmes vraiment, pour la première fois depuis notre départ du Kansas, nous livrer franchement et sans crainte au plaisir de la chasse. Les daims, les cailles, les grouses étaient en abondance. Chaque jour, nous nous écartions à deux ou trois milles des flancs du convoi, et nous revenions chargés de gibier. Sur la rivière nageaient des troupes nombreuses de canards et d’oies sauvages, dans lesquelles nous faisions de larges trouées. Nous n’avions guère à redouter que les ours gris; mais nous n’en aperçûmes aucun. Pour cela, il est vrai, il nous fallait seulement traverser la rivière et gagner la montagne, où plus d’une gorge solitaire nous eût offert un tête-à-tête avec ces redoutables animaux.

Le 22 juillet, à midi, nous étions parvenus au point où la rivière de l’Ours fait un coude très-prononcé, et traverse deux fois le sentier dans l’espace de trois milles. Le cours d’eau forme ainsi un arc de cercle profond, dont la route serait la corde. Nous aperçûmes sur notre droite, et non loin du rideau verdoyant qui indiquait le cours de la rivière, une quinzaine de points noirs, que Hartwood nous assura être une troupe de bisons. En effet, à l’aide d’une excellente lunette de poche, nous distinguâmes bientôt seize de ces animaux, qui paissaient tranquillement le buffalo-grass. Ce gibier avait jusqu’alors échappé à nos recherches; et, pour nous consoler de cet insuccès, nous faisions pleuvoir les plaisanteries sur Hartwood. M. de Cissey jurait bien haut que, revenu en Europe, il pourrait dire qu’il avait traversé en chasseur toute l’Amérique du Nord, sans avoir mangé une bosse de bison, ce qu’il considérerait comme le côté le plus original de son voyage. Mais il ajoutait que, dût-il aller conquérir ce morceau désiré dans la cuisine d’une tribu de Pieds-Noirs, il ne serait point dit qu’il viendrait jusqu’à San-Francisco sans avoir goûté ce mets américain. Nous avions toujours le cœur gros en nous rappelant ce magnifique troupeau auquel nous avions dû présenter les armes sur les bords de la Nébraska, sans pouvoir le saluer autrement que par un hurrah formidable.

Quelques jours plus tard, arrivés au fort Hall, nous apprîmes que cette prudence nous avait peut-être sauvé la vie, ou tout au moins écarté le danger d’un engagement avec une troupe nombreuse d’Outlaws indiens, sorte de brigands du désert, composée de l’écume de toutes les tribus du Far-West, qui, deux jours après, avait assassiné un parti d’émigrants. Mais revenons à nos bisons.

Notre excellent Canadien avait souri de nos plaisanteries, et nous ne doutions pas qu’il n’eût le plus vif désir de nous mettre aux prises avec ces animaux. Depuis deux jours, il interrogeait en vain la plaine pour y trouver l’objet de notre convoitise. Aussi, nos préparatifs d’attaque furent-ils faits rapidement. Nous laissâmes quatre hommes à la garde des charriots. Notre petit corps expéditionnaire fut divisé en deux troupes. L’une d’elles, et j’en faisais partie, ainsi que Hartwood et M. de Cissey, devait franchir la rivière au point où elle coupait pour la première fois notre route, faire un détour de quelques milles, et revenir ensuite sur le cours d’eau, tous les chasseurs espacés en demi-cercle, à une assez large distance les uns des autres, pour se rapprocher ensuite peu à peu.

L’autre troupe qui, avant d’agir, avait ordre d’attendre que notre mouvement tournant fût exécuté, devait, à un signal donné, rabattre sur nous les bisons. Au bout d’une heure, nous étions tous postés. Hartwood nous avait placés au centre, M. de Cissey et moi. Quant à lui, il avait gagné une des extrémités de l’arc de cercle. Nous avançâmes alors rapidement, sans crainte d’être aperçus des bisons, dont nous étions séparés par la rivière et le rideau d’arbres qui en couvrait les bords. William nous avait donné pour instructions de viser le gibier autant que possible au défaut de l’épaule; car il est rare qu’une balle arrête court ces robustes animaux. On a vu même des bisons, atteints au cœur, courir encore pendant plusieurs centaines de mètres avant de rendre le dernier soupir. Un bison peut recevoir douze ou quinze balles dans les autres parties du corps, et, malgré une longue poursuite, échapper aux chasseurs. Dans ces sortes d’expéditions, les chasseurs et les Indiens, après le premier feu, rechargent leurs armes, au galop de leurs montures, en versant seulement la poudre et en glissant immédiatement par-dessus la balle mouillée de leur salive. Ils tiennent à cet effet sept ou huit balles toutes prêtes dans leur bouche. C’est le mode que suivirent ceux d’entre nous qui n’avaient pas de fusils à bascule.

Depuis plus d’un quart d’heure déjà, les cris et quelques coups de feu de nos rabatteurs nous avertissaient que leur mouvement était commencé; quelques minutes de galop nous avaient portés à cinq cents mètres de la rivière, et nous attendions immobiles, à une portée de fusil les uns des autres, lorsque, tout-à-coup, la bordure de saules et de frênes s’entrouvrit de notre côté et nous laissa voir, arrivant sur nous à toute vitesse, d’abord deux bisons, puis quatre autres, et enfin la bande tout entière. L’eau ruisselait de leurs flancs. En quelques minutes ils furent sur notre ligne.

Un magnifique taureau se dirigeait sur l’espace resté libre entre moi et M. de Cissey. Piquant des deux, nous nous élançâmes à la fois sur lui; il reçut à dix pas nos quatre coups de feu: il fléchit et s’agenouilla; mais, se relevant bientôt, il chargea mon compagnon en poussant un mugissement effroyable. M. de Cissey, excellent cavalier, voulut l’éviter en enlevant son cheval par un saut de côté, lorsque tout-à-coup les jambes de derrière du coursier s’enfoncèrent dans le sol, et cheval et cavalier se trouvèrent sur le flanc.

M. de Cissey avait été heureusement jeté du côté opposé à celui par lequel arrivait l’animal furieux, qui, exerçant sa rage sur le cheval, lui déchira le flanc de deux coups de ses cornes courtes, mais acérées. M. de Cissey, avec le sang-froid d’un Gaulois chassant l’auroch dans les forêts de la vieille Europe, se dégagea lestement, et, d’un coup de revolver à l’épaule, acheva l’animal, qui s’affaissa lourdement sur le pauvre cheval, à moitié privé de vie. Une cache où des chasseurs avaient déposé des trappes à castor était la cause de cet accident.

Le cheval de M. de Cissey, excellent animal, étalon mustang, d’un noir de jais, à l’œil intelligent et plein de feu, qu’il montait depuis notre départ de Jefferson-City, outre les graves blessures que lui avait faites le bison, s’était brisé la cuisse gauche. Nous fûmes contraints de l’achever sur place: un coup de pistolet dans l’oreille termina ses souffrances. Pauvre Black-Devil! Tout-à-l’heure encore si brillant, et pourtant si docile, il allait maintenant servir de pâture aux ours et aux coyotes.

Lorsque nous retournâmes au camp, je surpris des larmes dans les yeux de M. de Cissey. Au désert, pour le voyageur et le chasseur, le cheval, c’est souvent un compagnon fidèle, un ami, parfois c’est la vie.

Pendant que s’accomplissait ce rapide épisode, nos compagnons ne restaient pas inactifs. Les coups de feu pétillaient autour de nous. Je vis Hartwood, chargé par un bison blessé, l’attendre de pied ferme, jusqu’à ce que l’animal fût à cinq pas de lui, et, à ce moment, enlever son cheval par un bond de côté qui eût fait le plus grand honneur à un picador espagnol ou à un gaucho. En même temps, il lui envoyait entre la bosse et la nuque un coup de carabine qui le rendit fou de douleur. Le bison se précipita dans la rivière, qu’il teignit de son sang, et où bientôt il expira.

Sept bisons furent tués sur place. Trois autres, y compris celui qui périt dans la rivière, allèrent tomber à quelque distance du lieu de l’action. Le reste s’échappa, plus ou moins grièvement blessé.

La curée fut faite rapidement; nous primes seulement la peau et la bosse de chaque animal. Nous regagnâmes ensuite le campement du soir. Quelques heures après, deux bosses de bisons rôtissaient devant un feu clair et vif, et nous fournissaient un succulent repas, que nous arrosâmes largement et gaîment en causant des incidents de notre chasse.

Le 24 juillet, nous arrivâmes au point où la route tourne brusquement à l’ouest, pour quitter l’Orégon et gagner les montagnes de la rivière Humboldt. Cette direction était opposée à celle que nous devions suivre pour arriver au fort Hall, situé au nord; nous abandonnâmes la route tracée pour nous engager dans l’espace désert compris entre la rivière Lewis et l’extrémité nord de la chaîne Wasatch. Vers midi, nous entendîmes de nombreux coups de feu, et nous arrivâmes bientôt au campement d’une tribu d’Indiens-Serpents, située au fond d’une vallée. Tout le village paraissait en révolution. Les femmes poussaient des cris aigus et avaient revêtu leurs plus beaux atours. L’eau de feu circulait largement dans les wigwams. Cette tribu avait fait, quelques jours auparavant, au fort Hall, un échange de fourrures contre de l’eau-de-vie, des étoffes, de la poudre et des fusils. Cette opération commerciale était la cause des saturnales auxquelles les Indiens se livraient lors de notre arrivée. Parmi les femmes, quelques-unes n’étaient pas dépouillées de certains attraits; leur visage aurait pu passer pour joli dans les établissements. Nous eu fîmes la remarque à Hartwood: