Part 6
»Logan, toujours en observation, distingua au mouvement des torches et à l’agitation des guerriers que la ruse était découverte. Désormais il était trop tard pour que ses ennemis pussent retourner au camp et y reprendre la piste des fugitifs avec quelque chance de les atteindre. Le moment était donc venu de concentrer tous ses efforts sur les soins de sa propre sûreté, car les poursuivants n’allaient plus avoir qu’un désir, celui de s’emparer à tout prix de l’ennemi qui les avait dupés, et de venger par sa mort dans les tortures le succès de son stratagème. Il partit à toute bride et en ligne droite vers la résidence de sa tribu, tandis que les Sioux se partageaient en plusieurs bandes pour battre la campagne dans toutes les directions.
»Un jour entier dura la poursuite. Vers le soir du lendemain, Logan pensait avoir mis ses ennemis en défaut, lorsqu’à son désespoir il put les revoir encore aux dernières lueurs du jour, s’acharnant sur ses traces, et se rapprochant de lui de plus en plus. Il changea donc de direction, et réussit à atteindre un ravin couvert de taillis épais, où il rencontra une jeune Indienne puisant de l’eau à une source. La fille du désert vint en aide au fugitif dans le pressant danger où il se trouvait. Tandis qu’il se rendait à pied à un endroit convenu, elle, montée sur le cheval, poursuivait la course dans le bois, marquant sa trace en zig-zags par des rameaux brisés et des herbes foulées, dont les Sioux ne pouvaient manquer de suivre les indices. A une certaine distance, elle fit descendre sa monture dans le lit d’un ruisseau, dont elle suivit le cours de façon à laisser des empreintes indiquant cette direction, puis, remontant au-dessous de l’endroit où elle était entrée dans l’eau, elle en sortit par un sol rocailleux, où sa trace ne pouvait se retrouver, et courut rejoindre Logan, là où il était caché: «Mon frère peut continuer sa route en sûreté, lui dit-elle. Les ennemis s’éloignent sur une fausse piste; il reverra son wigwam et celle qui l’y attend.»
»Logan reprit donc sa course, moins rapidement cette fois; il parcourut une longue distance sans être poursuivi, et il se regardait déjà comme hors de l’atteinte des Sioux, lorsque, dans un défilé resserré, il se trouva en face d’une bande de cinquante d’entre eux, qui, ayant battu la campagne inutilement à la poursuite des Omahas, s’en revenaient à leur camp de chasse.
»Logan était perdu. Il ne songe plus qu’à mourir en brave, et à ajouter aux hauts faits de sa vie la gloire d’un dernier exploit. Son cheval épuisé ne pouvait le sauver par la fuite; mais la fuite lui donnait la chance d’immoler plus d’ennemis. Il tourna bride vers le bois. Les Sioux poussant des cris de rage et de défi, s’élancèrent après lui comme une avalanche. Bientôt un coup de feu retentit, et l’un d’eux mordit la poussière. Un autre eut bientôt le même sort, puis un autre et un autre encore... Chaque fois que le fugitif s’arrêtait, la balle meurtrière allait traverser la poitrine d’un ennemi; puis il reprenait sa course chargeant son arme au galop, et ne s’arrêtant que pour faire une nouvelle victime. Quatre guerriers étaient déjà restés sans vie dans les herbes, lorsque le cheval du chef Omaha, à bout de forces, culbuta sous lui. Logan roula à terre, et avant qu’il fût revenu de l’étourdissement causé par le choc, il fut atteint par les balles, les flèches, les tomahawks et les lances de ses féroces adversaires.
»Il se releva pourtant, et tout blessé qu’il était, armé seulement de sa carabine comme d’une massue, et de son couteau, il empila encore cinq cadavres sous ses pieds, et ne tomba que sur ce dernier trophée, le visage en l’air, et défiant encore ses ennemis. Logan fut scalpé sur place, et les Sioux dansèrent une danse guerrière autour du cadavre de leur ennemi. Ainsi mourut Logan Fontenelle, le chef héroïque des Omahas.»
_7 Juin._--Hartwood, M. de Cissey et moi, nous avons dîné aujourd’hui chez le directeur du fort, en compagnie de MM. Wyde, Sheppard et Butler. Pendant le repas nous parlâmes de la vie des prairies, des vicissitudes auxquelles les voyageurs et les chasseurs sont exposés en les parcourant. Notre hôte nous félicita d’être parvenus jusqu’au fort Laramie sans avoir eu maille à partir avec les Indiens, ce qui rendait notre voyage beaucoup moins pittoresque, mais infiniment plus agréable.
A ce sujet, M. Wyde nous raconta les aventures d’un de ses amis, nommé Baily, qui partit, il y a trois années, en compagnie de neuf autres personnes, du golfe du Mexique pour le Rio-Grande.
«Arrivé à Indianola, nous dit M. Wyde, la troupe s’adjoignit un individu du nom de Ross. On gagna ainsi la rivière _Nuces_, où l’on campa; là devait commencer le désastre. Pendant la nuit les Indiens enlevèrent les mules. Toute la journée du lendemain se passa à poursuivre les voleurs. Lorsqu’au soleil couchant M. Baily et sa troupe les eurent enfin rejoints, ils n’en comptèrent d’abord que six, dont leurs carabines les débarrassèrent immédiatement. Mais la fusillade attira une bande de trois cents autres Indiens cachés dans les bois, et quelques minutes plus tard M. Baily survivait seul à ses compagnons. Les Indiens résolurent de le conserver prisonnier, et rétournèrent avec lui aux charriots de la petite troupe, qu’ils pillèrent de fond en comble. Ils purent s’approvisionner là de deux caisses de revolvers de Colt appartenant au gouvernement, et de vingt barillets de poudre.
»Après avoir dépouillé le prisonnier de tous ses vêtements et l’avoir attaché pieds et poings liés sur un cheval, la bande se dirigea vers son campement ordinaire, dans les monts Wichataw. Pendant onze jours, M. Baily dut supporter les douleurs atroces du mode de locomotion qu’on lui avait choisi.
»Après huit jours de repos au camp, une expédition fut résolue pour attaquer la première caravane passant sur la route de Santa-Fé. Trois jours d’affût s’étaient déjà écoulés inutilement, lorsqu’apparut un convoi de marchandises; surpris à l’improviste, tous les blancs furent massacrés. Après cet exploit, les Indiens gagnèrent l’établissement de Kickapoo pour échanger leurs mules contre des chevaux, puis retournèrent aux monts Wichataw, emmenant toujours avec eux leur prisonnier.
»Dans le jour on l’entourait de très-près, et il passait la nuit les mains liées au moyen de lanières de peau à une branche d’arbre assez élevée, pour qu’à peine il touchât la terre. Le seul repos qu’il prenait consistait en quelques heures de sommeil pendant le jour. M. Baily fut témoin de cinq expéditions semblables. Dans la dernière, deux blancs furent faits prisonniers; ils s’étaient vaillamment défendus jusqu’à ce que toutes leurs armes fussent déchargées, et avaient tué douze Peaux-Rouges. Aussi les Indiens assouvirent-ils leur vengeance par le supplice le plus barbare; ils lièrent à un poteau les deux prisonniers, et les écorchèrent vivants. Ils forçaient en même temps M. Baily à regarder cette horrible scène, et lorsque l’horreur lui faisait détourner ou fermer les yeux, la pointe aiguë d’une lance ou d’une baïonnette l’obligeait à les rouvrir. Par un raffinement de cruauté, les Indiens prirent cette peau humaine, chaude encore et ruisselante de sang, pour en fouetter le visage de M. Baily, en lui disant que tel serait son sort s’il tentait de s’échapper.
»Pendant les trois nuits qui suivirent cette scène sauvage, on se contenta de garder le prisonnier sans l’attacher. Dans l’entraînement d’une grande danse guerrière qui eut lieu la quatrième nuit, on l’oublia même complètement. Mettant à profit cette circonstance favorable, M. Baily se glissa derrière la tente pendant qu’on dansait devant, autour du feu, et, sautant sur un cheval, il prit aussitôt la fuite. Son absence ne tarda pas à être remarquée. Après cinq jours d’une poursuite acharnée, les Indiens le rejoignirent d’assez près pour faire feu sur lui, ce qui l’obligea à descendre de cheval pour se jeter dans les montagnes. Heureusement il rencontra sur sa route une petite crevasse, offrant juste assez d’espace pour s’y glisser. Un jour et demi il demeura dans cette position, entendant autour de lui le pas des Indiens qui le cherchaient.
»Certain qu’ils l’avaient enfin abandonné, il sortit de la retraite et se dirigea en droite ligne sur Kickapoo, distant de six cents milles. Il mit un mois à faire la route, vivant de racines de bouleau, qu’il arrachait avec ses mains. De Kickapoo, où il put se refaire et se vêtir, M. Baily gagna en quatre jours le camp de Caickasaws, d’où il parvint chez les Choctaws, qui le reçurent parfaitement bien. Il traversa ensuite le pays des Shawnees et celui des Cherokees, pour atteindre de là le Missouri, à vingt milles au nord de Neosho, et enfin Saint-Louis.
»M. Baily fit ce long et pénible voyage de retour en deux mois, et constamment à pied. A part quelques déchirures aux mains, provenant des blessures de tomahawk, M. Baily semblait n’avoir souffert que des privations et de la fatigue. Pendant son séjour chez les Indiens, il était nourri de viande fraîche de cheval. Il parle les idiomes de plusieurs tribus, et m’a raconté que, dans une des expéditions meurtrières auxquelles on le forçait d’assister, la malle fut attaquée; les cinq hommes qui la conduisaient furent tués, les Indiens ouvrirent les lettres, découpèrent les vignettes des billets et rejetèrent le reste. Ils gardèrent aussi tous les journaux ayant quelques gravures, laissant de côté ceux qui n’offraient point d’images.»
_10 Juin._--Nous avons quitté ce matin le fort Laramie. Ce repos de quatre jours a complètement réparé nos forces, et nous sommes prêts à affronter de nouvelles fatigues, et, s’il le faut, de nouveaux dangers. Pendant notre séjour au fort, nous avons eu deux jours de pluie amenée par les orages qui s’amassent au-dessus des Montagnes-Noires, et rendent en toute saison les pluies fréquentes dans ces parages, tandis qu’elles ne tombent que rarement, et à des époques à peu près fixes sur les solitudes de la prairie. Notre route côtoie toujours la Nébraska, qui roule maintenant dans une vallée resserrée de tous côtés par des montagnes. A notre gauche s’élève cette partie des Rocky-Mountains, appelée les Montagnes-Noires. Le paysage a complètement changé d’aspect. Ce n’est plus la prairie avec ses îles de verdure; le pays est sablonneux, la terre couverte d’artémises et de plantes odoriférantes, qui exhalent de pénétrantes senteurs de camphre et de térébenthine.
Aux derniers plans s’élèvent les Montagnes-Noires, formées en grande partie de grès, avec leurs pics déchirés et abruptes, souvent recouverts de pins et de cèdres, leurs insondables abîmes, leurs torrents écumeux. Déjà, pendant notre halte au fort, j’avais, au sommet de l’édifice, passé plus d’une heure silencieuse dans la contemplation de ces sombres masses, qui élevaient à quinze lieues de moi leurs pics dentelés, et souvent, tandis que le soleil inondait de ses rayons le fort et la plaine, de sombres vapeurs, recélant dans leurs flancs la tempête, obscurcissaient les Montagnes-Noires d’un voile mystérieux, que l’éclair déchirait par intervalles.
Toute cette région des Montagnes-Rocheuses est singulièrement redoutée des Indiens. Leurs superstitions en ont fait l’asile des bons et des mauvais esprits, qui s’y livrent des combats acharnés. Et plus d’une légende racontée au foyer du wigwam a pour théâtre les gorges des Montagnes-Noires. Une foule de phénomènes, inexplicables pour les Indiens, tels que orages subits, détonations mystérieuses, convulsions souterraines, gaz sulfureux, fontaines bitumineuses contribuent encore à augmenter la terreur des Peaux-Rouges.
Le 15 juin, nous avons franchi le passage appelé la Porte-du-Diable, et traversé pour la dernière fois la Nébraska. Le 16, nous passons avec assez de peine le Sweet-River, ou rivière d’eau douce, qui coule entre des rochers à pic de deux cents pieds de hauteur. Le 17, nous campons près du Roc-de-l’Indépendance, énorme roche isolée, qui s’élève comme un jalon gigantesque posé par la Providence sur la route de l’émigration. Le 21, nous atteignons la passe du Sud, dépression des Montagnes-Rocheuses, vaste plaine de quarante lieues d’étendue, qui monte en pente douce à une hauteur de sept mille pieds. Le 24, nous arrivons au sommet de ce plan incliné, et nous dominons tout-à-coup le versant occidental des Montagnes-Rocheuses, la partie du continent appelé le Grand-Bassin, et les terres immenses dont les fleuves courent vers l’Océan-Pacifique. Nous jouissons alors d’un magnifique spectacle.
A notre droite, la chaîne du Vent, l’arête la plus saillante des Montagnes-Rocheuses, dresse ses pics énormes couverts de neige, que domine encore le pic Frémont, le plus élevé de la chaîne, et qui mesure quatorze mille pieds au-dessus du niveau de la mer. Plus près de nous, les monts Rattlesnake forment les premières assises de ce prodigieux entassement de montagnes. En face, à l’Ouest, la chaîne de la rivière Verte, puis au loin, bien loin, les immenses horizons des terres de l’Orégon et de l’Utah. Le sol que nous foulons est torréfié par le soleil qui, à cette saison, a déjà desséché les herbes et les plantes.
_26 Juin._--Hier, nous avons campé dans un des sites les plus pittoresques qui se soient encore offerts à nos regards.
A quelques lieues de l’extrémité du col du Sud, la route se resserre brusquement, d’énormes roches couronnées de pins la surplombent à une hauteur de mille pieds. Ce défilé se prolonge pendant un mille environ. A cette distance, la muraille de rochers s’entrouvre tout-à-coup, et laisse apercevoir une profonde vallée, ou plutôt un ravin d’une grande étendue, au fond duquel roule et bondit un ruisseau torrentueux. Une forêt d’énormes pins couronne l’extrémité des rochers, et descend, sauvage, échevelée, dans les profondeurs de cet immense câgnon, où les rayons du soleil pénètrent à peine, excepté à l’heure où l’astre est au sommet de sa course. Dans les autres moments de la journée il y règne un demi-jour contrastant avec la vive lumière qui dore le sommet du ravin. La nuit, les rayons de la lune y pénètrent encore plus doux et plus voilés. Des quartiers de roc, des pics déracinés ont roulé des hauteurs au fond de cette vallée. De temps en temps, pendant le jour, de grandes ombres passent sur les rochers: ce sont des aigles et des vautours à large envergure, qui tracent leurs cercles immenses au-dessus de cette nature sauvage; en un mot, c’est un paysage de Salvator Rosa, avec les proportions et les couleurs étranges que revêt la nature américaine.
C’est dans le proscénium de ce sombre théâtre que notre camp est établi. Deux énormes feux, où brûlent des sapins entiers, combattent l’humidité de la nuit, et éloignent les ours gris, nombreux dans celte partie des Montagnes-Rocheuses. La flamme colore de teintes sanglantes les rochers, la sombre verdure des pins, et donne au paysage un aspect fantastique.
Après le souper, M. de Cissey se lève, comme frappé d’une idée subite, et se dirige vers son charriot; il en rapporte bientôt un excellent violon d’Amati, et il en tire quelques accords. Aussitôt toutes les conversations cessent, les groupes sont rompus, un cercle compact et attentif se forme autour de M. de Cissey, qui, monté sur un quartier de roche, prélude en artiste consommé. Bientôt, au milieu du silence de la nuit, les admirables motifs de la création d’Haydn font vibrer les échos des Montagnes Rocheuses, puis deux morceaux de la _Favorite_, et enfin le prélude de Bach viennent tour-à-tour charmer nos oreilles.
Qu’on se représente, au milieu de l’imposant paysage que j’ai décrit, tous ces hommes aux vêtements étranges, aux visages bronzés et couverts de longues barbes, écoutant, recueillis et comme fascinés, ces suaves accents, tandis qu’une dizaine d’Indiens Cherokees, qui font route avec nous depuis le fort Laramie, pittoresquement groupés dans leur costume aux vives couleurs, regardent, dans une extase impossible à décrire, le violon merveilleux, auquel ils sont près d’attribuer une divine origine. Qu’on décuple encore, par l’effet de ce majestueux théâtre, cette puissance de l’artiste, qui attache, pour ainsi dire, à son magique instrument les esprits et les cœurs de ceux qui l’écoutent, et l’on aura une faible idée de ce concert inouï, donné dans la nuit, devant un parterre de trappeurs et de sauvages, dans une gorge des Montagnes-Rocheuses, à cinq cents lieues de toute civilisation.
_27 Juin._--Nous descendons le versant occidental des Montagnes-Rocheuses, et nous faisons notre première halte au point où la route se bifurque. De là, trois chemins s’offrent à nous pour gagner la Californie par le nord-ouest, l’ouest et le sud.
Celui du nord-ouest se dirige vers le fort Hall, dans l’Orégon, côtoie pendant cent cinquante lieues la branche sud de la rivière Columbia, traverse le territoire des Indiens Shoshones ou Serpents, les Montagnes-Bleues jusqu’au fort Walla-Walla, sur les limites du territoire de Washington; de là, inclinant directement à l’ouest, il suit de nouveau la vallée de la Columbia jusqu’à Portland, dans l’Orégon, et redescend brusquement sur San-Francisco, par Salem et Marysville, en suivant la fertile vallée du Sacramento.
Le sentier de l’ouest se dirige, en traversant la rivière Verte, sur le grand Lac-Salé; à cinquante lieues du lac il se bifurque au fort Bridgers. Sa branche ouest suit la direction du nord pendant une centaine de lieues, en côtoyant la rivière de l’Ours, affluent du Lac-Salé. A vingt lieues du fort Hall, elle incline à l’Ouest, s’élance hardiment à travers les solitudes immenses qui séparent le Lac-Salé de la Californie, franchit les montagnes de la rivière Humboldt, suit pendant deux cents lieues la vallée de ce dernier cours d’eau, et passant entre les bassins du lac Pyramide et du lac Mud, tourne l’extrémité nord de la Sierra-Nevada, et redescend sur San-Francisco par la vallée du Sacramento.
Enfin, la branche du sud gagne la cité du grand Lac-Salé, à travers les monts Wasatch, descend directement au sud par le lac Utah, Fillmore-City, le territoire des Indiens Pah-Utah; elle coupe l’extrémité nord-ouest du Nouveau-Mexique par les Vegas de Quintana, pénètre en Californie par la vallée de la rivière Mohave, la Passe-Walker, et remonte sur San-Francisco en côtoyant la Sierra-Nevada par Woodville, Washington-City et Stockton.
La seconde de ces trois voies, et la plus courte, est suivie de préférence par l’émigration; les fertiles vallées et les riches pâturages de la rivière Humboldt offrant plus de ressources au voyageur que les déserts de l’Orégon, les brûlantes solitudes du Nouveau-Mexique et de la rivière Mohave. Nous devons prendre la route de l’Orégon, quoique la plus longue, les instructions de MM. Wyde, Butler et Sheppard les appelant dans les Etats de Washington et d’Orégon, en ce moment l’objet d’une vive attention de la part du gouvernement américain.
Nous nous dirigeons par le fort Bridgers vers la cité du grand Lac-Salé; nous séjournerons huit jours chez les Mormons et regagnerons ensuite l’Orégon, en suivant la vallée de la rivière de l’Ours.
_2 Juillet._--Depuis cinq jours, nous marchons dans la plaine. Ce soir, le fort Bridgers nous offre l’hospitalité, nous avons vu descendre peu à peu à l’horizon les hauts pics couverts de neige des Montagnes-Rocheuses, tandis que la chaîne des monts Wasatch, celte énorme barrière qui semble défendre les approches du grand Lac-Salé, apparaissait à son tour dans son imposante majesté.
CHAPITRE VI.
Chez les Mormons.--Le territoire d’Utah, Topographie et introduction.--Cité du Lac-Salé, aspect et description.--Brigham Young, le chef actuel du Mormonisme.--Smith le fondateur.--De l’avenir du Mormonisme.--Le grand Lac-Salé.
_12 Juillet._--Depuis quatre jours nous sommes chez les Mormons, dans la cité du grand Lac-Salé, mal vus, mal accueillis en notre qualité de Yankees. Mais avec un peu de prudence, nous pourrons terminer sans encombre notre rapide séjour chez les Saints.
Ici tout est nouveau pour moi, la nature qui m’environne, la société qui m’accorde pour quelques heures une hospitalité douteuse.
Le territoire de l’Utah s’étend du 27e au 42e degré de latitude septentrionale, entre les Montagnes-Rocheuses et la Sierra-Nevada. A l’est des monts Wasatch, sur un espace de cent-cinquante milles arrosés par les affluents du Colorado, il n’est pas habité, et, par sa nature, il est à peine habitable, si ce n’est par les Indiens. A l’ouest de ces montagnes est située la région appelée le Grand-Bassin, douée d’un système hydrographique particulier, car ses eaux s’écoulent dans des lacs dont le plus considérable est le grand Lac-Salé.
Toute cette région n’est pas encore complètement explorée, ses districts les plus connus sont coupés par diverses chaînes de montagnes, sillonnées par une multitude de vallées qui, sans aucun doute, seront colonisées un jour. Maintenant les parties habitées par les colons mesurent une étendue de trois cents milles dans les vallons qui, du nord au sud, longent le Grand-Bassin. La vallée du Lac-Salé a plus de trente milles de largeur, elle est arrosée par une rivière qui sort du lac Utah. Les Mormons ont donné à cette rivière le nom biblique de Jourdain. Utah est leur terre promise, et la cité qu’ils ont construite dans ce district est leur Sion.
Le terrain baigné par ce nouveau Jourdain et par d’autres cours d’eau produit d’excellents pâturages. Au printemps, l’herbe y pousse en abondance avec une extrême rapidité. La même vallée produit aussi des légumes et des céréales de toute nature: le pommier, le pêcher y prospèrent à merveille, la vigne y a été récemment introduite, et on commence à y élever des manufactures de sucre et de betterave.
Le climat de cette terre fertile est pourtant assez rigoureux. En hiver, une couche épaisse de glace couvre parfois la campagne; en été, de longues sécheresses obligent les cultivateurs à de pénibles travaux d’irrigation. Certaines années, et malgré les plus actives précautions, tout s’étiole et tout dépérit.
Ce qui manque surtout aux Mormons de la cité du Lac-Salé, c’est le bois; près de la ville, on n’y trouve guère que des cotonniers. A plusieurs lieues de distance, il est vrai, dans les montagnes, s’élèvent de vastes forêts de cèdres, de pins, d’érables; mais il en coûte fort cher pour les faire abattre et les transporter par de mauvais chemins. Aussi ne voit-on guère de maisons bâties en bois, comme les nouveaux villages des Etats-Unis; presque toutes sont construites en adobes, c’est-à-dire en briques cuites au soleil.
Jusqu’à présent, les routes qui rejoignent les diverses habitations de la vallée ont été fort négligées et sont presque impraticables dans les temps de pluie ou de dégel. Des ponts en bois traversent les rivières, quelques canaux ont été commencés par un travail de corvées, et l’on songe à creuser le Jourdain pour le rendre navigable jusqu’au lac Utah. On a trouvé de l’or à certains endroits de la vallée, mais en trop petite quantité pour qu’il fasse naître chez les Mormons la fièvre californienne. Mais ce qui vaut mieux pour cette colonie naissante, c’est une mine de salpêtre et d’alun, une nappe de sel, qui s’étend sur les bords du Lac, à une profondeur de plusieurs pouces, étincelante comme la neige, et facile à enlever comme le sable.