Une année au désert

Part 5

Chapter 53,828 wordsPublic domain

Une heure après, nous nous mettons en marche; je ne sais si Hartwood a flairé dans l’air quelque danger, mais il semble plus sérieux aujourd’hui; il répond plus brièvement à nos questions, et nous interdit les accès de gaîté parfois bruyante que provoquent les plaisanteries de MM. Wyde et de Cissey, deux joyeux compagnons. Car M. Wyde, quoique Américain, a toute la gaîté et l’entrain d’un Français.

Vers midi, une troupe de daims traversent à toute vitesse le sentier, à un demi-mille de nous. Quelque temps après cinq élans leur succèdent. Bien que la distance soit assez considérable, nous pouvons, avec une lorgnette de poche, suivre de l’œil le trot allongé de ces magnifiques animaux. Parmi eux, trois sont des mâles et nous distinguons leur formidable ramure. Ils disparaissent bientôt dans la direction du nord. Ces animaux semblent effrayés, et Hartwood prétend qu’il y a des Indiens dans les environs.

Une troupe de dindons sauvages, suivant la même direction que les daims et les élans, passe devant nous d’un vol lourd et saccadé; Ils vont s’abattre à cinq cents mètres plus loin, près d’une masse de rochers entourés de hautes herbes, et où la végétation verdoyante et plus élevée annonce la présence de l’eau. Malgré les représentations d’Hartwood, qui craint d’attirer par des coups de feu l’attention des Indiens, nous nous détachons au nombre de huit, et nous marchons vers le fourré, tandis que le reste de la caravane continue lentement son chemin. Nous nous éloignons de cinquante pas environ les uns des autres, de manière à former un demi cercle et à entourer d’un côté l’îlot de verdure.

A peine les pieds de nos chevaux ont-ils touché le premier rang des hautes herbes que les dindons sauvages s’élèvent lourdement, les coups de feu se succèdent; plusieurs oiseaux tombent frappés à mort, d’autres blessés seulement s’échappent en courant rapidement. Quand tout-à-coup, au moment où nous rechargeons nos armes, un daim bondit à trente mètres de nous; deux coups de feu sont dirigés sur lui sans l’atteindre; déjà il a quitté les hautes herbes, il vole sur le gazon de la prairie, et nous le croyons à l’abri de nos balles, lorsqu’une détonation se fait entendre derrière nous. L’animal tombe en avant, se relève, bondit encore pendant une minute, puis il s’affaisse, et demeure sans vie. L’heureux tireur, c’est Hartwood qui, dédaignant de brûler sa poudre aux dindons, a réservé son coup de fusil pour une meilleure occasion, ou pour nous protéger en cas de besoin. A une distance de quatre-vingts mètres, il a frappé l’animal à trois pouces en arrière de l’épaule droite. Nous félicitons William de son adresse, et il nous répond qu’il n’est pas un trappeur qui ne soit capable d’un aussi modeste exploit.

Nous ramenons notre gibier aux charriots, et à la halte du soir, nous assistons à la curée de l’animal; ce dont Hartwood s’acquitte avec une rapidité et une habileté qui étonneraient tous nos veneurs européens.

«J’ai tué peut-être depuis trente années plus de cinq cents animaux de cette espèce, nous dit le trappeur. Mais c’est au Canada que j’ai fait les plus belles chasses au daim, et cela de plusieurs manière. L’une d’elles consiste à lancer des chiens sur la piste, et à faire passer le gibier dans des lieux qu’il ne peut guère éviter, et où nous l’attendions pour le frapper à mort. L’arme dont on se sert pour ces sortes de chasses est un fusil à deux coups chargés de dix ou douze grains de plomb, qu’en France vous appelez, je crois, chevrotines. Mais un mode plus ordinaire consiste à chercher le daim, et à le tirer lorsqu’on le rencontre. C’est moins certain, mais cela s’accorde mieux avec les goûts de nous autres trappeurs. Au Canada, novembre est une délicieuse époque pour la chasse, les arbres sont dépouillés de leurs feuilles, qui forment sur la terre un lit fouillé par le pied des daims. Ces indices révélateurs conduisent le chasseur au gîte, et lui assurent sa proie. Un grand charme que l’on éprouve en chassant à cette époque, c’est le silence des bois. On n’entend dans ces vastes solitudes que le murmure des ruisseaux, les plaintes des arbres, et de temps à autre les coups secs du rifle, qui se répercutent en nombreux échos.

»Mais cette chasse offre bien moins de fatigues que celle de l’élan, qui a lieu surtout pendant l’hiver. Souvent pendant de rapides séjours à Montréal, lorsque j’étais las de l’inactive et monotone existence des villes, nous partions avec deux de mes amis, au milieu d’un rigoureux hiver, pour la région des lacs, où nous abattions bon nombre de ces animaux. La terre disparaissait sous une neige épaisse; le poney attelé à notre traîneau enfonçait jusqu’au poitrail dans la poussière blanche. Les grands pins se dessinaient sur le ciel bleu, que la lune éclairait doucement. Nous étions couverts de cabans, dont le capuchon rabattu nous permettait à peine de respirer au milieu de notre barbe chargée de frimas. A l’arrière du traîneau étaient nos engins de chasse, et une marmite de fer, dans laquelle nous avons mangé plus d’un succulent repas.

»Nous arrivions enfin sur le lieu de l’action, situé au bord d’une rivière ou d’un lac. Quelques pieux soutenaient une toile imperméable à la pluie; c’était là notre abri, la tente sous laquelle nous préparions le repas; et lorsqu’après une journée de fatigues et de joyeuses émotions, nous y retrouvions, sur un foyer de branches sèches, la marmite d’où s’échappait avec une délicieuse odeur, le chant joyeux de la vapeur trop pressée, il fallait voir avec quel empressement nous faisions honneur à notre festin.

»Quelquefois nous suivions notre proie, montés sur une barque légère, qui nous conduisait rapidement au lieu où l’animal s’était remisé. Souvent aussi une piste nous amenait jusqu’au bord d’un lac, par une belle soirée de printemps; et après avoir écarté doucement les branches dont l’extrémité effleurait le cristal limpide, nous apercevions parfois hors de la portée du fusil le majestueux animal, dans l’onde jusqu’au jarret, aspirant la brise du soir par ses larges naseaux, tandis que des gouttes d’eau s’échappaient de ses lèvres, semblables à des perles irisées aux reflets du soleil couchant.

»En automne, quand les grandes eaux mondaient le bord des lacs, des bouquets de bois ordinairement à sec étaient envahis par les eaux. Des élévations légères devenaient des îles: les élans, les cerfs, habitués à fréquenter ces lieux, gagnaient à la nage l’une ou l’autre de ces îles temporaires. Cachés dans un canot d’écorces d’arbre garni de feuilles, nous restions immobiles jusqu’à ce que l’animal fût assez rapproché de nous pour ne plus pouvoir nous échapper. L’un d’entre nous saisissait les rames, le léger esquif glissait sur les eaux tranquilles du lac. Le cerf, au premier bruit, avait retourné la tête, et vu le danger; il changeait alors de direction, et fuyait éperdu. Bientôt une détonation se faisait entendre, la tête de l’animal s’enfonçait dans l’eau, la ramure seule apparaissait encore; le sang teignait le sillage tout-à-l’heure si pur, et bientôt nous rapportions notre proie au village.»

_29 Mai._--Cette nuit, deux coups de feu, tirés par un des nôtres, nous ont éveillés en sursaut. Croyant à une attaque, en quelques secondes nous avons tous été sur pied, nos armes à la main. Les chevaux et les mulets attachés au piquet s’agitaient avec violence. Nous apprîmes aussitôt la cause de cette alerte. Nos veilleurs avaient entendu le cri du coyote, répété à diverses reprises, avec certaines modulations, et qui semblait un signal. Ils avaient redoublé de vigilance, et quoique la plaine fût parfaitement unie, rien de suspect ne leur était apparu, lorsque tout-à-coup deux chevaux, appartenant à M. Butler, attachés un peu en avant des autres, chacun avec une double longe, avaient donné des signes de frayeur, et l’un de nos hommes, nommé Harris, avait vu distinctement le bras d’un Indien occupé à trancher les courroies, car le corps auquel il appartenait était complètement dissimulé dans l’herbe de la prairie. Harris envoya rapidement deux coups de feu; la fumée, une fois dissipée, il ne vit plus rien. Le voleur avait disparu comme par enchantement, et il ne serait pas resté de traces de cette tentative, si l’un des liens n’avait été tranché. L’autre, resté intact, avait empêché heureusement les animaux de s’échapper, car ils eussent été probablement perdus pour nous.

Aussitôt que le jour commença à paraître, Hartwood examina les lieux avec attention, quelques gouttes de sang attestaient que le larron avait été blessé. Pendant cent mètres environ, le trappeur suivit la trace qu’avait, en rampant, laissée le corps de l’indien sur l’herbe à peine foulée de la prairie. A cette distance, les empreintes devenaient plus nombreuses, et prouvaient que nous avions eu affaire à plusieurs rôdeurs attirés, sans doute, par nos coups de feu du jour précédent.

Avant le coucher du soleil, nous avons rejoint un nombreux convoi que nous apercevions déjà depuis une heure. Ce sont des Mormons en marche pour l’Utah. Cette caravane se compose de dix charriots, de soixante chevaux, et d’une centaine de mules. Les émigrants, au nombre de cent cinquante environ, sont pour la plupart des hommes jeunes, robustes et bien armés, quelques femmes et enfants les accompagnent. Le soir, ils s’établissent à un demi-mille environ en arrière de nous, et comme le vent souffle de cette direction, nous entendons les hennissements de leurs chevaux et presque tous les bruits de leur camp. Déjà la nuit est venue; des milliers d’étoiles s’allument au-dessus de la prairie, lorsqu’un chant, à la fois grave et doux, modulé par un grand nombre de voix, arrive jusqu’à nous, porté par la brise. Ce sont les Mormons qui chantent l’hymne du soir. Nous écoutons silencieux et recueillis cette harmonie lointaine, qui plane au-dessus du désert, cet appel de la créature au créateur au milieu des ombres et des dangers de la nuit.

_31 Mai._--Hier, au déclin du jour, le ciel a été envahi par une immense lueur, dans la direction du sud. Ce ne peut être une aurore boréale, c’est un incendie dans la prairie. Tout l’horizon est embrasé; on dirait qu’une ville immense est la proie des flammes. Notre imagination, surexcitée par ce magnifique spectacle, entrevoit des épisodes sublimes derrière ce rideau aux teintes sanglantes; il décroît peu à peu vers le matin, et disparaît avec les premières lueurs de l’aurore.

_2 Juin._--Ce matin, au moment où nous nous apprêtions à lever notre camp, un roulement semblable à celui d’un tonnerre lointain s’est fait entendre. Ce bruit a de la continuité et semble se rapprocher de nous. Hartwood, occupé à nettoyer sa carabine, interrompt sa besogne, et prête plus d’attention. Tout-à-coup un des nôtres descend en courant d’une petite hauteur voisine, et nous crie: «les bisons!» Tout le camp est aussitôt sur pied; nous courons à nos armes et à nos chevaux. Mais Hartwood contient notre ardeur, et nous prie de ne point oublier que les tribus dont nous traversons en ce moment les territoires sont en guerre, et qu’il serait dangereux pour nous et nos bagages de nous laisser emporter par le plaisir de la chasse. Nous gravissons lestement le petit monticule au pied duquel nous sommes campés. Il domine la plaine et la Nébraska. Voici le spectacle qui nous y attend:

A huit cents mètres de nous, et soulevant des flots de poussière, un troupeau de bisons, l’auroch américain, composé d’un millier d’animaux, court tumultueux, et roule ses vagues vivantes vers le fleuve. La terre tremble sous leurs pas, sous nos pieds le sol s’ébranle aussi. Bientôt les premiers rangs arrivent à la Nébraska, ils s’y précipitent comme une avalanche. Sous cette marée furieuse, le fleuve grossit et inonde ses rives. Contraints de rester spectateurs impassibles, nous les saluons au passage d’un hourrah formidable. Pendant trois quarts d’heure au moins, la Nébraska reçoit ce noir torrent, qui trace dans ses ondes un large sillon. Une heure plus tard, nous n’apercevons plus dans la plaine que les nuages de sable que le troupeau soulève autour de lui. Mais dans l’après-midi de nombreuses détonations nous arrivent, affaiblies par la distance. Les Indiens ou les chasseurs font curée. Plus d’un, parmi ces majestueux animaux, n’atteindra pas les pâturages du nord.

_3 Juin._--Nous avons traversé aujourd’hui le Horse, un des derniers affluents de la Nébraska. En allant visiter, à peu de distance de ses bords, un terrier de chiens de prairie situé sur un large plateau, le cheval de M. Sheppard, lancé au galop, s’est abattu, le sol miné s’étant affaissé brusquement sous ses pieds de devant. Le cheval s’est dégagé aussitôt, mais le cavalier a été ramené sans connaissance aux charriots. M. Butler a pratiqué de suite une saignée abondante, et sauf un ébranlement général, résultat de la commotion violente qu’il a ressentie, M. Sheppard en sera quitte pour quelques jours de repos, qu’il pourra prendre au fort Laramie, dont nous ne sommes plus qu’à deux journées de marche.

Ce soir, nous avons pu distinguer les hauts pics des Montagnes-Rocheuses, dressant dans un ciel pur, à trente lieues de distance, leurs sommets couverts de neige, que le soleil couchant colorait de riches teintes rosées. Je contemple avec bonheur ces montagnes, dont l’aspect charme et repose mes yeux fatigués par l’incessante monotonie des plaines sans fin que nous parcourons depuis un mois.

CHAPITRE V.

Le fort Laramie.--Les Indiens.--Reconnaissance d’une indienne.--Un chef de Pieds-Noirs.--Une chasse à outrance, ruses indiennes.--Un mois de captivité chez les Comanches.--Les Montagnes-Noires, aspect et description.--Un solo de violon dans les Montagnes-Rocheuses.--Les trois routes de l’émigration californienne.

_5 Juin._--Nous sommes arrivés aujourd’hui au fort Laramie, et c’est dans une petite cellule, dont les murs blanchis à la chaux renferment un mobilier fort simple, que je consigne sur mon journal les incidents des quatre derniers jours de marche. Tout en écrivant, je ne puis m’empêcher de jeter un coup-d’œil de satisfaction et de convoitise sur un lit, qui, dans une heure, va recevoir mes membres fatigués. Depuis un mois, ils n’ont eu pour matelas que le sol de la prairie, dont une couverture épaisse amortissait le contact souvent fort dur.

Le fort Laramie, encore aujourd’hui le principal poste de la compagnie américaine des fourrures, est, comme le fort Kearney, un bâtiment quadrangulaire construit en briques séchées au soleil, à la façon mexicaine. D’épaisses murailles de dix-huit pieds de haut, où sont ménagées de rares et étroites ouvertures, qui laissent passer la gueule des canons, le défendent des attaques du dehors. Au-dedans, toutes les habitations s’ouvrent sur une cour intérieure.

En arrivant au fort, nous y trouvons une affluence assez considérable d’Indiens. Toutes les tribus qui parcourent les vastes territoires situés entre les Montagnes-Rocheuses, la Nouvelle-Bretagne et les Etats de l’Ouest y sont représentées: Pawnees, Osages, Sioux, Omahas, Pieds-Noirs, Indiens Crows se croisent sous les murs de la forteresse. La saison des chasses d’hiver est terminée, et ils viennent échanger leurs fourrures contre des couvertures, des étoffes. Là se rencontrent comme sur un terrain neutre, et tenus en respect par les baïonnettes et les canons américains, les ennemis qui, la veille ou quelques heures auparavant, se poursuivaient le fusil au poing, le tomahawk à la ceinture. Dans ces yeux noirs et vifs brillent tour à tour, mal dissimulés, des regards d’étonnement, de convoitise, de haine ou de colère. Les Indiens entrent par petits groupes et sans armes dans le fort. Ils en ressortent bientôt, emportant les objets obtenus en échange de leurs pelleteries. Peut-être qu’à dix minutes de marche des murs du fort, les haines vont se ranimer et les hostilités se produire. L’amour du vol, une occasion de vengeance auront bien vite raison de cette contrainte momentanée; car les sentiments de modération, de générosité, de reconnaissance sont rares chez les Indiens. On m’a pourtant cité de l’un d’eux un trait de généreuse reconnaissance, qui emprunte un charme de plus à cette naïve grandeur d’âme avec laquelle il a été accompli:

«Il y a quelques années, vers le mois de janvier, une pauvre indienne, portant le costume des femmes Cees du Nord-Ouest, se présentait à la porte d’un des riches propriétaires d’un village. Cette femme portait l’habillement de sa tribu, la couverture de drap bleu foncé, encapuchonnant la tête et descendant jusqu’aux pieds, les _mitas_ diaprés de verroteries, et les mocassins de peau d’orignal, fleuretés avec des coquillages. Son capuchon était bordé de broderies et surmonté d’une houppe. Elle représentait la femme d’un chef, en un mot. Mais la couverture était usée par le temps, rongée par les mites, et les ornements du costume étaient dépareillés et tombaient en pièces. De plus la squaw avait dans ses bras, un de ces berceaux, espèce de planche plate, vivement colorié en rouge-vert et revêtu d’un linge de toile ou de laine, suivant la saison dans laquelle les indigènes emmaillotent les enfants.

»Saboïnigan (l’Anguille), avait vu mourir son mari sur le territoire des visages pâles. Lui, Kinibeck (le Serpent), délégué par les siens pour régler une affaire commune avec le gouverneur de la Baie d’Hudson, avait succombé en chemin. Son mari défunt, Saboïnigan demeura seule au Canada; elle ne put faire valoir sa réclamation, et reprit sans ressources la route des pays hauts. Mais c’était en hiver, et quand elle parvint au village, où elle se décida à implorer du secours, la pauvre créature était épuisée. La nuit tombait. On lui refusa l’entrée de la maison où elle se présentait.

»Repoussée, Saboïnigan s’éloignait le désespoir au cœur, quand une jeune fille l’arrêta et lui dit: Mon père vous a renvoyée, mais prenez ceci et logez-vous quelque part, vous et votre baby.» En même temps cette jeune fille mettait dans la main de l’indienne un louis d’or, fruit de ses économies. «Dieu te conserve, ma sœur!» dit l’infortunée.

»Elle partit. Les années se succédèrent. La bienfaitrice se maria; des revers de fortune la plongèrent dans l’indigence. Depuis longtemps elle avait oublié une charité faite dans sa jeunesse, lorsqu’elle reçut la visite d’un homme qui lui dit:

»Te souviens-tu de Saboïnigan? Elle répondit négativement; l’Indien insista, rappela le trait de bienfaisance et la mémoire revint à celle qui en avait été l’héroïne. «Je suis, dit alors l’Indien, le fils de cette femme que lu as sauvée; car ma mère mourait de faim lorsqu’elle vint implorer la compassion. Maintenant Saboïnigan est allée vers le Grand-Manitou. Avant de s’embarquer pour le dernier voyage, elle m’a parlé de sa sœur au visage pâle; je me suis souvenu.»

»Après ces mots, l’Indien partit.

»Le lendemain, Mme R... recevait une traite du montant de mille louis avec cette signature:

»Reconnaissance d’un coureur des bois.»

Parmi les Indiens présents en ce moment au fort Laramie, ceux qui attirent le plus mon attention sont les Crows et les Black-Feets ou Pieds-Noirs, les deux plus puissantes tribus du Far-West, toutes deux ennemies acharnées l’une de l’autre, et redoutables par les qualités guerrières nui les distinguent. Les Crows et les Black-Feets manœuvrent leurs chevaux avec presque autant de dextérité et de hardiesse que les Comanches, les meilleurs cavaliers du désert.

_6 Juin._--Ce matin, un détachement de Pieds-Noirs est venu rejoindre ceux déjà établis au fort lors de notre arrivée. J’ai été frappé de la haute stature, du costume et de l’attitude guerrière de ces hommes, et surtout de leur chef. Ce dernier montait un vigoureux mustang, dont la robe gris de fer très-foncé, couleur assez répandue parmi les chevaux indiens, faisait ressortir les formes vigoureuses. Ce chef était revêtu d’un magnifique manteau blanc, fait d’une peau souple et légère, orné de dessins aux vives couleurs, et retraçant des exploits accomplis; sa tête supportait un diadème de plumes d’aigle et de faucon; ses jambes étaient protégées par d’élégants mocassins et des jambières délicatement brodées. Sa longue chevelure noire et parfaitement soignée flottait sur la croupe de son cheval, qu’il dirigeait de la main gauche, tandis que la droite portait une lance ornée de touffes de plumes et de scalps enlevés à l’ennemi. Il s’avançait fier et majestueux, à la tête de soixante guerriers, tous bien montés et armés.

A trente mètres de leur campement était établi un groupe d’Omahas, ayant tous la peinture de guerre. Leur chef attira mes regards par son air de jeunesse et de douceur, expression peu commune chez les Indiens. Le directeur du fort, qui nous accompagnait dans notre visite, nous apprit que ce jeune homme, déjà célèbre par plus d’un exploit, était le parent et le successeur au pouvoir d’un chef illustre nommé Logan, qui avait péri un an auparavant en se dévouant pour sauver les siens. Il nous fit aussitôt le récit de cette aventure:

«Logan, à la tête d’un parti d’Omahas, conduisait dans les solitudes une expédition de chasse, comme il s’en renouvelle chaque année pendant l’été parmi les diverses tribus indiennes. Une portion des wigwams était plantée dans les plaines, près de la fourche aux loups, lorsqu’un jour un des jeunes guerriers, errant sur les collines voisines, reconnut une bande nombreuse de Sioux campée le long d’un ruisseau, dans un val retiré. Logan fut aussitôt instruit du voisinage et du nombre des ennemis de sa nation. Comme la lutte eût été tout-à-fait disproportionnée, avec un dévouement héroïque, le chef résolut d’assurer à lui seul le salut des siens, et de protéger leur retraite en attirant l’ennemi loin de leurs traces.

»Le camp fut levé immédiatement, et la bande entière se dirigea avec toute la célérité possible vers le territoire de la tribu. Logan resta seul. C’était au coucher du soleil, et les chasseurs en retraite avaient à peine disparu derrière les collines les plus rapprochées, que plusieurs éclaireurs Sioux apparurent dans le voisinage, et ne tardèrent pas à découvrir le lieu du campement. Selon les habitudes indiennes, ils examinèrent scrupuleusement tous les indices laissés, et reconnurent bientôt que les Omahas avaient passé là. Ils s’élancèrent dans la direction d’où ils étaient venus pour aller rendre compte de la découverte à leurs chefs.

»Logan qui avait tout observé du poste qu’il s’était choisi, comprit que le moment était venu de détourner les Sioux des traces de ses guerriers. Il s’élança sur son cheval à travers la prairie, et sans ralentir un instant son allure, se rendit à huit milles de là, sur une éminence qui coupait à angle droit la route suivie par les siens. Là, il alluma un feu destiné à attirer l’attention de ses ennemis, ce à quoi il réussit en effet. Les Sioux, à peine accourus sur l’emplacement du camp, et ne pouvant qu’avec peine discerner dans la nuit la trace des Omahas, n’eurent pas plutôt aperçu le feu, qu’ils s’élancèrent dans cette direction. Parvenus au lieu où les branches et les herbes sèches flambaient dans la nuit, ils purent apercevoir plus loin un feu semblable. C’était Logan, qui, après avoir fait piétiner son cheval tout autour du premier foyer, de façon à donner le change sur le nombre des guerriers qui s’y étaient arrêtés, avait repris sa course pour en allumer un second. Les Sioux ne doutèrent pas qu’ils ne fussent sur la trace d’une petite bande de chasseurs ennemis, et ils repartirent à leur poursuite avec une ardeur surexcitée par la facilité apparente du succès.

»Ils parvinrent ainsi jusqu’au troisième feu; mais n’y trouvant encore personne, ils soupçonnèrent enfin un stratagème. Ils procédèrent cette fois avec une attention scrupuleuse à l’examen des traces laissées, et reconnurent qu’ils avaient été dupes d’un seul guerrier à cheval, qui, évidemment les avait entraînés loin de la véritable voie de ceux qu’ils croyaient poursuivre.