Part 4
Jusqu’à une trentaine de milles du Missouri, les Indiens et les métis occupent les terrains, et il y a souvent de ce côté, comme sur les bords du Kansas, des luttes sanglantes entre les colons et les Indiens, ou entre les colons eux-mêmes. Chez ces derniers, elles sont fréquemment suscitées par les passions politiques. Quelque temps avant notre arrivée, il s’était accompli dans un meeting politique, non loin de Lawrence, un drame sanglant, dont un des témoins oculaires nous fit le récit pendant notre halte à Indépendance. Je le donne comme un aperçu curieux et véridique des mœurs de cette partie du Nouveau-Monde. Je laisse parler le narrateur:
«Lorsque la majorité du comité eut présenté son rapport sur l’objet de la réunion, le président du meeting annonça qu’il attendrait celui de la minorité avant qu’on ne prît une décision. Le shérif du comté, nommé Jones, s’approcha. Plusieurs personnes, qui se trouvaient sur la plate-forme, commencèrent alors à parler à la fois. Vainement le président s’efforça-t-il de maintenir l’ordre. Un M. Sherrard, qui se trouvait dans la foule, immédiatement en face de lui, voulait aussi parler. Il s’exprimait avec violence, et finit par monter sur la plate-forme inférieure.
»Sherrard était un jeune homme fortement bâti, ayant le teint très-coloré et une expression sauvage et turbulente. La crosse d’un revolver sortait de sa ceinture. Il s’écria dès l’abord, avec la plus grande agitation: Je dénonce ceux qui voudraient juger mes actions. Je dénonce ceux qui voteraient pour les résolutions de la majorité comme des menteurs et des lâches.» Il fit une pause et reprit: «Je dénonce tout homme présent ou absent, qui osera condamner ma conduite, comme un menteur et un lâche!» Il suffisait d’un coup-d’œil pour voir qu’une bataille préméditée allait commencer. Des signes expressifs étaient échangés entre les compagnons de Sherrard.
»On pouvait voir des hommes passer la main sous leurs habits, pour faire tourner sur leur taille la ceinture de leur revolver. Evidemment la violence et les défis de Sherrard étaient une satisfaction pour beaucoup d’entre eux. Alors un M. Sheperd s’avança et dit qu’il voterait pour les résolutions, parce qu’il les trouvait justes: «Eh bien! je vous dénonce comme un menteur et un lâche!» s’écria Sherrard.
»A ces mots, il s’élança dans la foule comme pour se préparer au combat. Ils se trouvaient tous deux seulement à quelques pieds de moi. Je vis quelqu’un brandir une canne; mais si ce fut Sheperd ou tout autre, c’est ce que je ne saurais dire, car, dans le même instant, la détonation d’un revolver se fit entendre. Sherrard avait tiré un pistolet et fait feu sur Sheperd.
»Ce qui suivit défie toute description. Sheperd tira son arme et fit feu une fois; la balle traversa la foule au plus épais des combattants. Sherrard continua à tirer sur lui à plusieurs reprises, tandis que Sheperd, lui faisant face à moins d’un yard de distance, essayait de rendre le feu coup sur coup, son arme ratant toujours.
»Dieu sait combien firent comme eux. Imaginez un groupe d’hommes furieux, les yeux flamboyants, cherchant à choisir un ennemi, tous le revolver au poing; les coups de pistolet se succédant au milieu des cris et des imprécations, les volutes de fumée s’élevant en spirales à chaque explosion de la poudre, et les blessés ou ceux qui ne croyaient pas avoir sujet de combattre, ou qui voulaient éviter les balles sillonnant l’air en tout sens, se précipitant pêle-mêle au dehors. Une balle, qui vint siffler à mes oreilles, me rappela que cette querelle n’était pas la mienne, et que la distance pouvait ajouter beaucoup au charme de la perspective. Je tournais le dos à Sherrard lorsqu’il tomba. J’entendis le cri: «Sherrard est tué!» et, me retournant aussitôt, je le vis en effet étendu par terre et bougeant à peine.
»Je n’oublierai pas l’incident qui suivit presque immédiatement: un enfant, le fils du shérif Jones, âgé à peine de sept à huit ans, s’était élancé en avant; son père était au milieu du groupe, et sa vue fit oublier tout danger au pauvre petit dans l’élan de son affection filiale. Il s’arrêta tout près de Sherrard, jeta un regard épouvanté sur cette figure immobile, puis, levant les bras vers son père, lui dit en pleurant: «Oh! papa, venez, venez à la maison!» Sa voix avait une intonation éloquente et attendrie au plus haut point.
»Cependant le feu cessa. La mort de Sherrard avait déconcerté ses associés. Les hommes du travail libre, craignant un massacre, s’étaient reculés pour être mieux ensemble, et leur attitude rendait évident que le combat, en se prolongeant, tournerait fatalement contre les amis de Sherrard. Il s’en suivit une désertion générale de la place. M. Sheperd avait reçu deux balles dans la cuisse et une violente contusion à la tête, que Sherrard lui avait faite avec le canon de son pistolet. Il fut emporté par ses amis. Sherrard n’était pas tout-à-fait mort, il respirait encore; et, au moment où on le releva, il remua le bras; mais il avait été atteint au milieu du front, et la cervelle sortait par la blessure. Deux personnes qui se trouvaient dans la foule furent atteintes, l’une au genou, l’autre à la main. Quand on songe au nombre des coups tirés et à la position des combattants au centre de la foule, il semble merveilleux que si peu de balles aient porté, et l’on se demande où ont passé les autres.»
CHAPITRE IV.
La vie des prairies.--Les indiens Ioways, Delawares et Osages.--Le désert.--L’Etat de Nebraska; topographie et description.--Le fort Kearney.--Les Pawnees.--Les chasseurs de l’Orégon.--Un heureux coup de fusil.--Une alerte pendant la nuit.--Les chasses canadiennes; récits du soir.--Les Mormons.--Un troupeau de bisons.
_14 Mai._--Depuis quelques jours déjà, nous couchons à la belle étoile. Voici, d’ailleurs, à moins d’incidents ou d’accidents, notre vie de chaque jour. Nous quittons le campement peu de temps après le lever du soleil. Au bout de trois ou quatre heures de marche, nous faisons halte pour prendre un déjeûner, dont le thé, le pain et un peu de viande froide font tous les frais; car nous avons emporté des derniers établissements du pain pour toute une semaine, et de la viande pour quatre jours au moins. Après cela, nous serons réduits aux conserves, au pemmican et au gibier que nous pourrons tuer en route. Nous marchons ainsi jusqu’à midi; nouvelle halte, nouveau repas, mais cette fois plus substantiel. Nous nous arrêtons enfin deux heures avant le coucher du soleil dans l’endroit le mieux choisi pour camper. Les mules sont dételées, les chevaux dessellés, les charriots placés en cercle, les animaux mis au piquet, à quelques pas plus loin, où ils trouvent parfois une nourriture abondante, mais le plus souvent une herbe courte et serrée, qui suffit à leur sobriété.
Ces premiers arrangements terminés, nous prenons le repas du soir; les groupes se forment selon les sympathies où les besoins de chacun. D’ordinaire, Hartwood, MM. de Cissey, Wyde, Sheppard, Butler et moi, nous nous asseyons à la même table, qui consiste en une toile cirée posée sur le gazon. Pour siéges, nous avons nos selles, les bâts des mulets; ils nous servent aussi d’oreiller. Quelques sybarites sont assis sur de légers pliants. Après le repas, les pipes et les cigares s’allument; on porte un dernier toast au pays et aux absents; on regarde le soleil descendre à l’horizon, et la nuit couvrir peu à peu de ses voiles le désert immense; on cause de l’Europe, des incidents de la journée, des mœurs américaines; Hartwood nous raconte quelques-uns des épisodes de sa vie des prairies. Peu à peu les conversations cessent, les sentinelles sont posées pour veiller aux chevaux et à la sûreté de tous; des ronflements sonores succèdent au bruit des voix. Si le temps est froid ou menace, nous rentrons sous notre tente; s’il fait chaud, nous dormons sous la voûte étoilée. C’est l’heure où l’on n’entend plus que les bruits vagues du désert et de la nuit, les glapissements des coyotes on le cri de l’orfraie. Telle est et telle sera notre vie de tous les jours, jusqu’à notre arrivée à San-Francisco, dont quatre mois de marche nous séparent encore.
Maintenant, nous dormons tranquilles, sans redouter les Indiens voleurs de nuit. Les Delawares, les Ioways, les Kickapoos, dont nous traversons les territoires, sont encore à trop petite distance des établissements, et par conséquent trop facilement exposés à des représailles pour continuer ces habitudes de rapine enracinées chez la plupart des tribus indiennes du Far-West. Mais plus tard, en approchant des Montagnes Rocheuses, nous devrons redouter les Sioux, les Pawnees, les Blackfeets, les Crows, tribus puissantes et nombreuses, qui enlèvent parfois des partis entiers d’émigrants. Alors il faudra veiller sans relâche et sommeiller la main sur ses armes. Dormons donc en attendant des nuits plus menaçantes.
_15 Mai._--Aujourd’hui, nous avons rencontré plusieurs troupes d’indiens Ioways, Delawares et Osages, se rendant aux établissements pour y faire des échanges. Les Delawares, tribu autrefois puissante, est peut-être celle qui a lutté le plus longtemps contre les envahissements de la civilisation. Alors ils comptaient de nombreux guerriers. Aujourd’hui, réduits à quelques centaines, ils végètent misérablement sur les bords du Missouri, et chantent les exploits de leurs ancêtres. Ils sont vêtus d’étoffes fabriquées par les Américains, et portent pour coiffure une espèce de turban.
Les Osages ont au contraire la tête nue et complètement rasée, à l’exception d’une touffe de cheveux où sont attachés des crins de cheval et des plumes d’aigle. Presque tous ont les épaules le cou et la poitrine nus, peints de différentes couleurs, et ornés de colliers de dents d’animaux sauvages. Je fus étonné de la vigoureuse stature et des formes remarquables de ces Indiens. Chez quelques-uns, la taille atteignait ou dépassait six pieds anglais.
_17 Mai._--Depuis deux jours, nous sommes en plein Far-West, sur le territoire de l’Etat de Nebraska; après-demain, nous arrivons au fort Kearney. Nous avons traversé la Rivière-Bleue et l’un de ses affluents. La Rivière-Bleue, un des tributaires du Missouri, prend sa source à quelques lieues du fort Kearney, et se jette dans le grand fleuve, un peu au-dessous du fort Riley, non loin de l’embouchure de la branche républicaine.
Aux limites du Kansas, le pays a changé d’aspect; c’est bien la prairie avec ses ondulations recouvertes de gazons verdoyants; peu d’arbres; la place des cours d’eau est marquée seulement par un léger rideau de saules, de peupliers et de trembles. Sur tout cela, un soleil splendide, un ciel d’un bleu clair et limpide. Le long du sentier, je retrouve encore çà et là les végétaux qui croissent plus près du tropique. Les aloès balancent, sous l’effort d’une brise légère, leur hampe élancée; des cactus, des saxifrages, des roses de prairies bordent le chemin. Toute cette nature est calme; pas un bruit. Pourtant, à la halte de midi, nous entendons plusieurs coups de feu dans la direction du sud.
Hartwood pense que c’est un parti d’Indiens en chasse. Il entendait, nous dit-il, ces détonations bien avant que nos oreilles pussent les saisir. La vie des prairies a développé chez Hartwood, comme chez tous les Trappeurs et les Indiens, une perfection de sens inouïe. Il estime que, même en ce moment, où ces bruits sont perceptibles pour nos oreilles européennes, près de dix milles nous séparent des chasseurs. Au milieu de cette tranquille nature, le son court sans obstacles, et se perçoit à des distances considérables.
L’Etat de Nebraska est une portion de ce vaste territoire désert des Etats Unis qui a pour limites le 40e degré de latitude au sud; les territoires d’Utah, d’Orégon et de Washington à l’ouest; au nord, le territoire de Minnesota; les Etats d’Iowa et de Missouri à l’est. Le 25 mai 1854, un acte fut passé, que le président des Etats-Unis ratifia le 30 du même mois, par lequel acte la plus grande partie des terres des Indiens et tout le territoire au nord-ouest étaient formées en deux provinces, sous le nom de Nébraska et de Kansas. Le bill garantissait que les propriétés des Indiens de ces territoires seraient respectées. Diverses tribus indiennes de la Nébraska concédèrent le sol qu’elles occupaient aux Etats-Unis, Les Omahas, les Ottoes, par exemple, cédèrent dix millions d’acres, pour lesquels ils reçoivent annuellement vingt-cinq mille dollars pendant trente années; ils se sont réservés pour eux-mêmes une étendue de six milles de largeur et d’une longueur indéfinie.
Nous avons déjà traversé plusieurs cours d’eau. Dans ces régions, les ponts sont inconnus, si ce n’est près des forts. Lorsque la rivière est profonde, ce n’est qu’une affaire de quelques instants pour les cavaliers. Les charriots passent avec plus de peine, et c’est souvent à force de cris et de coups que nous décidons nos mules à franchir le mauvais pas. Cela donne lieu quelquefois à des épisodes comiques, qui, à la halte suivante, servent de thème aux plaisanteries. Une fois, entre autres, un charriot, qui contenait les bagages de MM. Butler et Wyde, fut renversé, lorsqu’il était déjà engagé dans la rivière. Au milieu des efforts déployés pour le relever, la toile qui le recouvrait se rompit dans la moitié de sa longueur: une partie du contenu s’échappa et menaçait de s’en aller au fil de l’eau. Nous nous précipitâmes à l’envi, et ce fut au milieu des éclats de rire que s’accomplit cette pêche d’un nouveau genre.
Lorsque le cours d’eau que nous devons franchir n’est pas guéable, nous nous servons d’un grand canot en caoutchouc, qui fait partie de notre matériel de voyage. Les charriots, dont toutes les parties sont reliées entre elles par du cuir et du bois, sont démontés et placés dans le canot, ainsi que les bagages. Les chevaux et les mules, traînés à la remorque, passent à la nage. Quelquefois, cette opération demande une journée entière.
_20 mai._--Nous avons atteint aujourd’hui le fort Kearney; c’est le premier établissement de ce genre que nous rencontrons sur notre route. De là à San-Francisco, les constructions de cette nature se multiplient, surtout aux abords des Montagnes-Rocheuses et dans l’Orégon. Elles ont été élevées par le gouvernement des Etats-Unis sur tous les territoires du Far-West, au moment où le commerce des fourrures avec les tribus indiennes était très-actif. Ces forts, en général suffisamment garnis de troupes et de canons, sont une perpétuelle menace pour les Indiens, et servent en même temps de lieux de refuge et de repos aux chasseurs et aux émigrants. Ils sont, pour la plupart, de forme massive et quadrangulaire, avec d’étroites et rares ouvertures sur le dehors, les habitations donnant sur une cour intérieure. Les portes en sont épaisses et garnies de fer.
Le fort Kearney est situé sur l’un des bras de la rivière Platte, eu Nébraska, que, à partir de ce point, le sentier de la prairie côtoie jusqu’aux Montagnes-Rocheuses. En approchant du fort, nous aperçûmes une troupe de Pawnees, campés à quelques pas de la route. La plupart d’entre eux étaient accroupis et fumaient en silence dans des pipes grossières, qu’ils fabriquent eux-mêmes. A quelque distance, leurs chevaux broutaient en liberté. Parmi ces Indiens, je ne vis que deux femmes. Ces créatures, aux traits anguleux et au nez aplati, n’offraient aucune trace de beauté. Je remarquai cependant l’air de douceur et de résignation empreint dans leurs yeux noirs, remplis de vivacité. Cette expression du visage est d’ailleurs assez commune chez les Indiennes qui n’ont point encore atteint la vieillesse; elle résulte de l’état d’infériorité que leur condition leur impose. Mais, chez les vieilles femmes, cet air doux et résigné fait place à quelque chose de haineux et de furibond; et j’ai vu peu de types aussi prononcés de harpies et de mégères que dans les wigwams indiens.
Tous les guerriers qui faisaient partie de cette troupe étaient dans la force de l’âge. Malgré l’apathie et l’indifférence qui se peignaient dans leurs regards, lorsqu’ils nous aperçurent, on devinait sans peine que cette attitude n’était qu’affectée, et que les chevaux de plus d’un parmi nous excitaient leur convoitise. Car, pour certaines tribus du Far-West, telles que les Sioux, les Apaches, les Comanches, les Pawnees, le cheval a une valeur considérable. C’est à l’aide de leurs coursiers, qu’ils manient d’ailleurs avec une hardiesse et une dextérité incroyables pour quiconque n’en a pas été témoin, qu’ils se transportent rapidement à des distances considérables, pour accomplir un acte de vengeance ou de rapine, ou pour échapper à des représailles souvent trop méritées.
Avec un arc, des flèches et un tomahawk, ces Indiens étaient tous armés d’un mousquet, et portaient en sautoir une corne remplie de poudre, tandis qu’un petit sac contenant des balles, et brodé de fausses perles et de piquants de porc-épic, leur descendait sur la poitrine. Lorsque nous passâmes à côté d’eux, Hartwood, qui marchait à quelques pas derrière moi, vint se placer à mes côtés, et me dit à demi-voix:
«Regardez bien ces coquins, avec leurs airs contrits et doucereux, ce sont les plus incorrigibles voleurs du désert, et je serais bien surpris si, d’ici au fort Laramie, ils n’essayaient pas de nous jouer quelque tour.»
Je demandai à Hartwood quelques détails sur les mœurs de ces Indiens, avec lesquels il m’assura avoir eu plus d’un démêlé en sa vie.
«Ces pillards, continua-t-il, habitent de préférence le territoire de Nébraska. Cependant, ils sont connus dans le nouveau Mexique et les Montagnes-Rocheuses, où les entraîne souvent leur passion pour la rapine. Ils vivent principalement du produit de la chasse aux buffles, dans ces vastes prairies de l’ouest qu’ils franchissent avec une incroyable rapidité sur leurs fins coursiers, légers comme le vent. Ils sont courageux, infatigables, mais vindicatifs, cruels, rusés comme les Comanches et les Pieds-Noirs. Sur leurs gardes autant que les animaux du désert, ils sont sans cesse en observation, pour attaquer ou se défendre. Un petit nuage se montre-t-il à l’horizon, les Pawnees, qui voyagent par petites troupes, s’arrêtent, montent sur leurs chevaux et observent. Si c’est une proie qui se présente, ils fondent dessus. Dans le cas contraire, et si l’ennemi semble impossible à vaincre, ils battent prudemment en retraite, et se réfugient dans quelque bouquet de bois, ou derrière un pli de terrain, qui les dérobe aux regards; ils attendent, pour continuer leur marche, la disparition de l’ennemi.»
Les Pawnees passèrent la nuit en dehors du fort, et le lendemain ils y furent admis, mais après qu’ils eurent déposé toutes leurs armes, ce dont on s’assura. Ils venaient, m’apprit le commandant du fort, pour demander justice contre un parti de Trappeurs qui leur avaient tué bon nombre des leurs, accusés, comme toujours, de vols.
«Depuis quand, me dit Hartwood, ces coquins viennent-ils réclamer justice sans se la faire eux-mêmes, ce qui entre assez dans leurs habitudes? Décidément les Indiens dégénèrent. C’est là l’effet du brandy et du rhum; quoique, à vrai dire, ce soit du bien perdu, que d’employer deux liquides aussi estimables à l’abrutissement de pareilles vermines.»
Quant à moi, connaissant déjà suffisamment les mœurs des voleurs et des volés, je récitai, _in petto_, ces vers de La Fontaine:
Je vous connais, de longtemps, mes amis, Et tous deux vous paierez l’amende; Car toi, Loup, tu te plains, quoiqu’on ne t’ait rien pris, Et toi, Renard, as pris ce que l’on te demande.
_22 Mai._--Nous avons pris au fort Kearney un jour de repos. Nous arriverons, dans une douzaine de jours, au fort Laramie, situé non loin des premiers contreforts des Montagnes-Rocheuses; nous faisons route dans la vallée de la Nébraska.
La Platte ou Nébraska est peu profonde, mais excessivement large, parfois de deux ou trois kilomètres. A mesure que nous avançons, le sentier de la prairie devient à peine tracé; c’est toujours la même nature qu’avant le fort Kearney, toujours le même océan de verdure herbacée. Les collines succèdent aux collines. Les plantes et les fleurs odoriférantes répandent dans l’atmosphère les plus douces senteurs. Le matin, lorsque chacune de ces plantes et de ces herbes porte sa goutte de rosée que l’astre du jour fait étinceler de ses rayons encore obliques, la prairie revêt un aspect et un charme indéfinissables, et je comprends que l’homme, qui a vécu longtemps au milieu de cette nature, ait tant de peine à s’en détacher; car Hartwood nous assure qu’il compte y mourir, et que plusieurs Trappeurs ont péri pour l’avoir quittée, emportés par cette nostalgie qu’on appelle la fièvre des prairies.
_27 Mai._--Depuis hier, la prairie se revêt de couleurs plus variées, et cependant plus tristes. La verdure cesse de temps en temps; la terre nous apparaît comme de larges taches, tandis que des masses compactes de rochers s’élèvent de distance en distance, la pente du terrain devient plus rapide; parfois la Nébraska précipite son cours, d’ordinaire paresseux et lent. De grands vautours et des aigles, comme des points dans l’espace, décrivent dans l’éther leurs cercles concentriques. On sent déjà, à l’aspect général de la contrée, que nous marchons vers une chaîne importante de montagnes, dont ces rochers dispersés annoncent les premiers soulèvements. Le sol, composé en grande partie de sable rouge, est plus dénudé; les ondulations des collines sont parfois séparées par de profonds ravins. Nous avons traversé la branche sud de la Nébraska.
Vers le soir, au moment où nous préparions notre campement, une troupe de cavaliers passe auprès de nous. Ce sont des chasseurs qui reviennent de l’Orégon. Ils sont tous bien armés et habillés de cuir. Leurs chevaux portent en croupe un ballot assez volumineux, qui contient des fourrures, le produit de la saison de chasse. Ils s’établissent, pour passer la nuit, à un demi-mille de nous. Après le repas du soir, Hartwood va leur rendre visite. M. de Cissey et moi nous l’accompagnons. Deux de ces hommes connaissent William, et lui serrent la main. Ils nous offrent une place autour d’un foyer alimenté d’herbes et de broussailles, devant lequel rôtit un quartier d’un élan qu’ils ont tué la veille.
Ils nous apprennent qu’à deux journées de marche le gibier devient abondant, et que les buffles commencent déjà leurs migrations vers le nord, pour y chercher des pâturages moins brûlés du soleil. Nous accueillons cette nouvelle avec joie; car jusqu’alors nous n’avons rencontré d’autre gibier que des chiens de prairie, des cailles qui sont en abondance, et des coyotes, qui viennent quelquefois rôder pendant la nuit autour de notre camp.
Mais ils nous apprennent aussi que plusieurs tribus indiennes marchent sur le sentier de la guerre, et que les Sioux et les Omahas se sont livrés il y a quelques jours un sanglant combat. Hier, ils ont aperçu, après le coucher du soleil, des ombres suspectes à quelque distance de leur camp; et tous ont veillé toute la nuit. Ils nous engagent à nous tenir sur nos gardes, car les Indiens sont encore plus entreprenants lorsque la guerre a ranimé leurs instincts sauvages. Nous nous quittons en nous promettant en cas d’attaque un appui mutuel.
* * * * *
_28 Mai._--Nous avons fait bonne garde toute la nuit, mais rien n’est venu troubler notre repos. Ce matin, avant le jour nous avons aperçu, à la faveur du crépuscule qui précède l’aurore, nos voisins lever leur camp, et s’éloigner en file indienne. Leurs chevaux hennissent, les nôtres leur répondent; nous voyons pendant quelque temps leur troupe serpenter avec le sentier de la prairie; puis ils disparaissent dans un pli de terrain; et nous nous trouvons de nouveau seuls au désert.