Une année au désert

Part 8

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«Ces beautés, nous dit-il, ont encore aux yeux de nous autres coureurs du désert cette qualité de n’être point insensibles. Plus d’un trappeur a pour maîtresse, et quelquefois pour compagne fidèle, une fille ou une femme indienne. Moi-même, pendant le cours de mon existence aventureuse, j’ai noué et dénoué avec ces sauvages houris des liens que vous autres Français appelleriez charmants, mais qui, pour moi, étaient utiles avant tout, en me facilitant la connaissance des mœurs et des dialectes des Indiens, notions indispensables pour commercer facilement avec eux.

»J’ai obtenu chez les Sioux les faveurs d’une des plus jolies Peaux-Rouges qui aient jamais dormi sous un wigwam. Elle se nommait l’Oiseau-qui-Chante, et sa voix était aussi douce que celle du moqueur. J’ai toujours pensé qu’elle était fille d’un blanc et d’une Indienne. Elle avait en effet les traits d’une Européenne avec la peau cuivrée du sauvage.

»L’Oiseau-qui-Chante était la femme d’un grand chef.

»Elle était jusqu’alors restée stérile et son mari la battait toujours, parce qu’elle ne donnait pas de guerriers à la tribu, tandis que ses quatre autres femmes l’avaient rendu chacune père d’un fils dont on a dit depuis: c’est le sang d’un brave.

»La pauvre fille était honnie, conspuée par ses quatre rivales, fières de leur fécondité. C’était sur elle qu’incombaient les corvées les plus pénibles, les travaux les plus durs. Et pourtant elle restait toujours douce et bonne, sans haine contre ses bourreaux. Je la rencontrai pendant une saison de chasse, que je passai chez les Sioux. Cette misère supportée avec résignation me toucha le cœur au moins autant que les charmes de la pauvre délaissée. C’était près de moi qu’elle venait se consoler de ses mésaventures et de ses souffrances de chaque jour. J’ai vu bien souvent ses charmantes épaules et sa gorge arrondie porter les traces bleuâtres et parfois sanglantes de la brutalité de son mari.

»Au bout de quelque temps, le chef découvrit notre liaison. Il n’osa se venger sur moi parce que j’étais dans ce moment chez sa tribu le représentant de la compagnie américaine des fourrures, qui lui aurait fait payer ma mort. Mais il se dédommagea sur sa femme; les coups et les injures plurent encore avec plus d’intensité sur la pauvre Oiseau-qui-Chante. Bientôt elle dut rester des journées entières enfermée dans son wigwam. Lorsqu’elle en sortait, elle était surveillée de près ou de loin par son tyran, ou une de ses femmes. Pour passer quelques minutes avec elle, je n’avais d’autre moyen que de me glisser la nuit tout armé dans sa tente, séparée seulement par une peau de bison de celle du chef.

»Je n’ignorais pas que ma vie courait alors un grand danger. Car si j’avais été tué dans une de ces excursions nocturnes, personne n’eût eu le droit de demander compte de mon sang au mari outragé, bien que les Indiens n’aient point à l’égard de leurs infortunes conjugales les mêmes susceptibilités que les blancs.

»Enfin, un jour, Oiseau-qui-Chante, à bout de forces, me proposa de fuir avec moi, et de quitter pour toujours la tribu:

--Ami, me dit-elle, Oiseau-qui-Chante a le courage de la panthère et les jambes du daim; elle t’accompagnera dans la prairie elle sera toujours à tes côtés dans les fatigues comme dans le repos, la nuit comme le jour. Elle veillera pour toi au moment du danger; elle te préparera ta nourriture. Quand ton bras sera fatigué, elle portera ta carabine. Oiseau-qui-Chante sera toujours heureuse et contente, si ton regard lui dit: C’est bien.

»En entendant ces douces paroles, des larmes me vinrent aux yeux. Un pareil attachement me remuait profondément malgré tous mes efforts pour me contenir. Oiseau-qui-Chante s’en aperçut.

--Mon ami accepte! s’écria-t-elle en se précipitant vers moi, et en couvrant mes mains de baisers.

»Mais bientôt cette ivresse se changea en désespoir lorsque je lui fis comprendre que ce projet était irréalisable. La fin de mon séjour dans la tribu approchait. Je devais regagner Saint-Louis, où je séjournerais quelques mois. J’ignorais ensuite sur quelle partie du continent américain je dirigerais mes pas, et dans quel genre d’entreprise je me lancerais. La pauvre fille s’assit alors dans un coin de la tente, ramena sa robe sur ses yeux, et demeura ainsi deux jours sans prendre de nourriture, absorbée dans sa douleur.

»Quelque temps après, pour éviter une nouvelle effusion de larmes, ayant réglé mes affaires avec la tribu, je partis furtivement la nuit, comme un coupable, le cœur serré, emportant avec moi le regret des heures écoulées. Mais je n’ai point oublié Oiseau-qui-Chante, et plus d’une fois, seul au désert, j’ai revu dans le passé la douce figure de la pauvre indienne.

--Mais, dis-je à William, dans des liaisons de cette nature, les sens ont plus de part que le cœur. Permettez-moi donc de vous demander si, dans le cours de votre vie, les occupations qui l’ont remplie ont jamais laissé place à quelqu’une de ces affections sérieuses qui font le bonheur ou le malheur d’une existence tout entière.

--Oh! oui, reprit Hartwood en pâlissant, et d’une voix émue. Il y a eu dans ma vie une grande catastrophe, un nuage qui l’assombrira jusqu’au dernier jour. Vingt années se sont écoulées depuis lors, et cependant tout est encore présent à mon souvenir comme si c’était hier. Ce drame, si je vous le raconte, vous paraîtra sorti de l’imagination de quelque conteur, et pourtant ces cheveux qui argentent mes tempes sont là pour attester la vérité. Ils ont blanchi en quelques heures; c’est l’œuvre d’une nuit de douleur et d’angoisse.

Voici ce que le trappeur nous raconta:

--En 1838, j’étais venu me reposer à Saint-Louis d’un voyage dans l’Ouest. Je devais rester deux mois dans cette, ville où m’appelaient aussi quelques affaires d’intérêt. Je fis la connaissance d’un Mexicain nommé José Ibarra, qui habitait les établissements au nord du Nouveau-Mexique, à Taos, petite ville située à vingt-cinq lieues au nord de Santa-Fé, au pied de la Sierra-Moro, sur un des affluents du Rio-Grande-del-Norte. Cet homme, aux passions violentes et joueur effréné de monte, comme presque tous ses compatriotes, était au demeurant un assez bon garçon, lorsqu’on savait être assez prudent avec lui pour éviter une querelle. Gambusino de son état, il était venu à Saint-Louis dans le but d’enrôler pour une expédition sur la rivière Gila un certain nombre d’Américains, car il avait le bon sens de préférer la solidité et le courage de la race saxonne à l’énergie souvent de peu de durée particulière aux Mexicains.

On parlait, depuis quelque temps déjà, de la découverte de riches placers sur les bords de la Gila. Mais la plupart des expéditions organisées dans les établissements du Nouveau-Mexique avaient échoué devant les fatigues et les dangers de cette exploration. Ces trésors étaient étroitement gardés par les Navajoes et les Apaches, et souvent la soif et la faim se coalisaient avec les Indiens, ces redoutables ennemis des chercheurs d’or.

A cette époque j’avais déjà parcouru le Far-West depuis la rivière Kansas jusqu’à la Nouvelle-Bretagne, ainsi que les deux versants des Montagnes-Rocheuses. Mais la plus grande partie de l’Utah, l’Orégon, la Californie et surtout le Nouveau-Mexique, m’étaient complètement inconnus. Le désir de voir de nouvelles contrées, de courir de nouvelles aventures, et peut-être aussi de m’enrichir, me déterminèrent à faire partie de l’expédition de José Ibarra, qui ne me ménageait pas les séduisantes descriptions des merveilles de la terre de l’or.

Un mois après, nous partîmes pour Taos, en compagnie d’une vingtaine d’Américains. Nous y arrivâmes au bout de six semaines. Là, nous devions attendre pendant une quinzaine de jours environ que la portion mexicaine de l’expédition fût réunie. Nous nous installâmes assez commodément dans une auberge, qui devint le rendez-vous de tous ceux qui composaient notre troupe. Tous ces gens étaient plus riches d’espérances que d’argent, ce qui n’empêchait pas le maître de l’auberge de leur faire crédit, comptant pour être payé sur les profits de l’expédition.

Le second jour de notre arrivée, José me présenta à un de ses compatriotes, nommé Miguel Tula, qu’il appelait son associé. La figure dure et sombre de cet homme me déplut tout d’abord. Quoique petit et assez maigre, on me le présenta comme étant d’une force et d’une vigueur peu communes. Une profonde cicatrice, produite par la blessure d’un coup de couteau, lui sillonnait la joue gauche depuis le nez jusqu’à l’oreille, et j’ai vu depuis que, dans une querelle, il était toujours un des premiers à jouer du couteau.

Le lendemain, José me proposa de rendre visite à sa mère et à sa sœur, qui habitaient un petit rancho, situé à une demi-lieue de la ville. Je l’accompagnai volontiers, ne sachant comment tuer le temps en attendant le départ. Au bout de vingt-cinq minutes nous arrivâmes à l’entrée du rancho. C’était une petite construction en adobes, couverte en paille de maïs, et divisée en trois pièces. Les murailles étaient en mauvais état, et la toiture à jour dans plus d’un endroit. Derrière la maison s’étendait un petit jardin entouré d’une haie de cactus, et couvert en partie d’herbes sauvages et d’arbres à fruits, à l’exception de la portion la plus rapprochée de l’habitation, qui était cultivée et produisait des pastèques et des légumes.

Lorsque nous entrâmes, les deux femmes étaient occupées à fabriquer des tortillas en farine de maïs. Je fus frappé de la beauté de la jeune fille; elle s’appelait Juana. Quoique ses traits soient pour toujours gravés dans mon cœur et dans mes yeux, je vous dirai seulement qu’elle était belle, mais belle comme le sont les femmes de son pays. Je n’avais jamais vu que les Indiennes ou les visages roses de nos jolies Canadiennes et Yankees. Je fus vivement impressionné par cet œil ardent et profond, par cette peau d’une blancheur mate qui faisait ressortir l’arc noir des sourcils et l’ébène de la chevelure.

Je m’aperçus bientôt que Miguel Tula produisait sur la jeune fille un effet désagréable. Miguel s’approcha d’elle familièrement, et lui prenant la main, voulut l’embrasser. Juana se jeta vivement en arrière, avec un mouvement de dégoût; elle passa de suite dans la pièce voisine, après avoir échangé quelques paroles avec son frère. Cette retraite fut considérée par ce dernier et par Miguel comme une bouderie ou un caprice; et José m’apprit qu’il avait autorisé son associé à faire la cour à sa sœur, dont ce dernier allait bientôt devenir l’époux.

Au bout d’un quart d’heure Juana reparut et vint partager notre repas. Il était facile de voir qu’elle avait pleuré. De tout cela je conclus que l’union projetée aurait lieu contre le gré de la jeune fille. Je l’examinai bien pendant quelques heures que je passai ce jour-là au rancho. Elle était bonne et douce, respectueuse envers sa mère, pleine de sollicitude pour son frère. José me dit qu’elle vivait retirée, et que jamais on ne la voyait paraître dans les parties de plaisir, tertullias ou fandangos, pour lesquels les Mexicaines montrent un goût si prononcé.

Le soir, en regagnant Taos, je sentis que mon cœur était pris, et que mon bonheur était lié désormais à cette jeune fille. Elle avait paru me savoir gré des prévenances et du respect que j’avais montrés pour elle pendant cette première visite. Le lendemain, pendant que José vaquait à ses affaires, ou jouait au monte, je revins au rancho, et j’y passai la plus grande partie de la journée. Deux jours après, José et son associé s’absentèrent pour une semaine.

Quand ils revinrent, j’avais fait à Juana l’aveu de mon amour, et j’étais certain qu’elle m’aimait.

J’appris alors que son frère l’avait fiancée contre son gré à Miguel; qu’elle détestait cet homme, dont les vices ne lui inspiraient que du dégoût; mais ce Miguel était un habile chercheur d’or, et José espérait se l’attacher pour longtemps en lui faisant épouser sa sœur.

Nous passâmes ainsi quelques nuits bien heureuses dans le petit jardin du rancho en parlant de notre amour. Dans nos rêveries de bonheur nous entrevoyions toute une existence à deux dans cette chaumière, et sous ces ombrages. Et cependant nous sentions que, persister dans ces projets, c’était amener une catastrophe inévitable; car Miguel aimait Juana, et José n’abandonnerait pas facilement les espérances de fortune que cette union pouvait réaliser.

Un évènement inattendu précipita cette catastrophe. Dans la nuit qui précéda le retour de José et de son associé, la mère de Juana, déjà vieille et infirme, mourut en quelques heures. Quand j’entrai le matin au rancho, je trouvai la jeune fille qui pleurait auprès d’un cadavre. Deux heures après, Miguel et José arrivèrent. Ma présence parut les étonner; par discrétion, je revins à Taos.

Dans la nuit je retournai à la chaumière; j’entrai avec précaution par la haie du jardin, et je parvins sans bruit jusqu’à la fenêtre de la chambre de Juana. Elle était seule et m’attendait. José et Miguel dormaient dans la pièce voisine. Juana m’apprit que son frère lui avait annoncé qu’elle épouserait Miguel dans quelques jours, avant notre départ pour la rivière Gila, afin que le nom de son mari la protégeât du moins pendant notre absence, et qu’elle abandonnerait alors le rancho pour venir habiter la ville. Elle avait alors tout avoué à son frère. José était entré dans une violente colère, qu’avait bientôt partagée Miguel, et tous deux proféraient contre moi des menaces de mort.

En me faisant ce récit, la pauvre fille tremblait de tous ses membres, en proie à une fièvre violente causée par les émotions de la nuit et du jour précédent. Je la quittai pour rentrer à l’auberge. Le jour venu, je réglai mon compte avec l’hôtelier, je visitai mes armes et j’harnachai mon cheval, afin d’être prêt à tout évènement.

J’attendis tout le jour sans voir paraître José et son associé, retenus au rancho par l’enterrement de la vieille femme. Une heure avant le coucher du soleil les deux hommes entrèrent à l’auberge, et demandèrent à l’hôte si j’étais dans la maison. Sur sa réponse affirmative, je les entendis se diriger vers ma chambre. J’avoue qu’en ce moment le cœur me battait à rompre ma poitrine. J’avais cependant déjà couru bien des dangers, pris part à de terribles scènes de carnage. Mais cette fois il s’agissait de celle que j’aimais, de mon bonheur, de l’homme avec lequel j’avais vécu depuis plus de deux mois.

Lorsqu’ils entrèrent, je fis tous mes efforts pour être calme. J’étais en costume de voyage, mon bowie knife et mes pistolets au côté. Mes deux adversaires n’avaient pour armes, du moins en apparence, que leur couteau. José prit aussitôt la parole, et sans transition, il m’accusa d’avoir ensorcelé sa sœur, et manqué au devoir de l’hospitalité et de la confraternité qui me liait avec lui. Bien que ce reproche fût assez plaisant de la part d’un Mexicain, la circonstance était trop grave pour me donner à rire, je lui répondis tout simplement que j’aimais sa sœur, que j’étais certain de son affection pour moi, et que nous nous étions juré d’être l’un à l’autre.

Pendant que nous échangions ces paroles, Miguel Tula, qui paraissait se contenir à peine, et dont la main tourmentait le manche de son couteau, s’avança vers moi les dents serrées, en me demandant si je renonçais à mes prétentions sur Juana. Je répondis: Non! d’une voix ferme. Miguel tirant alors son couteau, s’élança sur moi. Mais d’un bond je franchis la table près de laquelle je me tenais, et, avant qu’il pût me rejoindre, je lui fis sauter la cervelle. Au même instant José arrivait aussi sur moi, le couteau à la main; je retournai lestement le pistolet, et, d’un coup de crosse, je l’envoyai rouler à l’autre bout de la chambre. En deux bonds, je fus à l’écurie, je sautai sur mon cheval, et quelques minutes après j’étais sur le chemin du rancho.

Les étoiles commençaient à s’allumer à la voûte céleste; l’air était chargé du parfum des fleurs; la brise du soir murmurait à tous les buissons. Mais la tempête et l’orage étaient dans mon cœur. Lorsque j’entrai dans la chambre de Juana, elle était couchée sur une natte; je fus effrayé de sa pâleur. Je lui racontai la scène qui venait de se passer, la pauvre fille ne l’avait que trop prévue. Je l’engageai à fuir avec moi. J’avais alors un excellent cheval qui nous porterait tous les deux jusqu’aux premiers forts du Kansas, en admettant que je ne pusse pas m’en procurer un autre à Santa-Fé.

--Non, William, me répondit-elle, laissez-moi mourir ici, je serais peut-être plus tard pour vous un embarras et un remords. Ici la fièvre et le chagrin me tueront assez vite pour que je ne souffre pas longtemps. Regagnez les Etats-Unis. Souvenez-vous seulement parfois de la pauvre Juana, qui vous aimait bien.

Je tirai alors de ma ceinture mon second pistolet encore chargé, je l’armai et dirigeant sur mon cœur l’extrémité du canon.

--Juana, lui dis-je, je vous jure par les cendres de ma mère que si vous refusez de me suivre et d’être ma femme, je me tue à l’instant.

Mon air froid et déterminé, en prononçant ces mots, firent comprendre à Juana que j’étais homme à faire ce que je disais. Elle se leva faible et chancelante:

--Je suis prête, William, me dit-elle.

Il n’y avait pas de temps à perdre, je sautai sur mon cheval, la pris en croupe, et nous partîmes.

Je me dirigeai vers le Sud pour gagner Santa-Fé, tourner ensuite l’extrémité sud de la Sierra-Moro et rejoindre la route du Kansas. Il eût été plus court de traverser la Sierra, où il existait peut-être quelque col praticable pour les cavaliers; mais ne connaissant pas le pays je n’osais m’y aventurer.

La nuit était obscure; on eût dit que mon vaillant cheval comprenait que j’emportais tout ce que j’avais de plus précieux au monde, tant il galopait avec ardeur. Les deux bras de Juana m’entouraient la taille, et je les sentais frissonner sous l’étreinte de la fièvre, tandis que le feu qui brûlait ma compagne arrivait jusqu’à moi à travers ses vêtements et les miens. Quatre ou cinq fois par heure, je m’arrêtais pour laisser souffler mon cheval et donner à Juana quelques gouttes de l’eau contenue dans ma gourde, que je remplissais aux rares et maigres ruisseaux que nous traversions.

Le lendemain, avant midi, nous arrivâmes à une lieue de Santa-Fé. Je déposai ma compagne dans un rancho abandonné, et remontant à cheval je galopai vers la ville. Quelques heures après j’en revins, amenant avec moi un cheval tout harnaché, que j’avais acheté. Mais la pauvre fille était si faible que je dus presque la porter sur sa selle. Nous partîmes au coucher du soleil, emportant quelques provisions achetées aussi à la ville.

Le lendemain, vers la nuit, nous galopions sur la route du Kansas. Mais Juana s’affaiblissait de plus en plus sous la fièvre ardente qui la minait. Elle avait de fréquents évanouissements, et serait tombée vingt fois si je ne l’eusse attachée solidement sur sa selle, tandis que je conduisais moi-même son cheval. Nous étions arrivés à l’endroit où le sentier traverse la rivière Moro, à quelques lieues du fort Union; la chaleur était suffoquante, et un orage, aux éclairs silencieux pour nous, allumait dans le lointain les sommets de la Sierra, lorsque Juana, qui, depuis quelques heures parlait avec peine, me fit signe d’arrêter. Sautant alors en bas de mon cheval, je la pris dans mes bras, et la déposai à quelques pas sur l’herbe qui croissait au pied d’un cotonnier, non loin du bord de la rivière.

A genoux auprès d’elle, je voyais à travers mes larmes sa figure amaigrie, et ses yeux qui semblaient briller d’un feu intérieur. Dans un moment où je me penchais pour entendre ses paroles, elle passa un de ses bas autour de mon cou, et attirant doucement mon visage près de ses lèvres:

--William, me dit-elle, je sens que je meurs, et je meurs presque heureuse, puisque tu m’aimes. Si Dieu eût voulu que je vécusse, ma vie eût été consacrée à ton bonheur. Que sa volonté soit faite. Allons, ami, du courage! Le missionnaire français qui, il y a trois jours, priait sur ma mère, m’a dit que nous serions un jour tous réunis dans le ciel. Adieu, ami; plutôt, au revoir.

Je n’entendais presque plus sa voix. Je collai mes lèvres aux siennes; j’étais fou! on eût dit que je voulais souffler la vie dans ce corps d’où la vie s’échappait. Tout-à-coup le bras qui pressait mon cou s’amollit. Je sentis un frisson suprême courir dans tout ce corps charmant. Un léger souffle vint errer de ses lèvres aux miennes. Tout était fini! j’étais seul avec un cadavre.

En ce moment, l’orage qui grondait depuis quelques heures sur la Sierra s’étendait au-dessus de la plaine. Je passai toute la nuit dans un anéantissement profond, les mains de Juana dans les miennes, et sentant la chaleur quitter peu à peu le cadavre. Quand le soleil parut, je pris mon couteau, et je creusai la fosse où allait s’engloutir le plus grand bonheur de ma vie. J’y déposai ma bien-aimée, sa tête fut la dernière partie du corps que je couvris de terre. Je ne pouvais me décider à jeter entre elle et moi ce voile éternel et suprême.

Quand j’eus fini cette horrible tâche, je sautai sur mon cheval, et saisi de vertige je m’élançai sans tourner la tête dans la direction du nord. Je ne sais pas combien de temps je courus ainsi. Je me souviens seulement que tout-à-coup un nuage passa devant mes yeux, et je sentis les rênes échapper de mes mains, tandis que je tombais lourdement à terre.

Quand je revins à moi, j’étais entouré d’Indiens Arapahoes. Je prononçais des mots sans suite. Ils pensèrent que le Grand-Esprit m’avait visité; ils me placèrent sur mon cheval et me conduisirent à leur village, éloigné de douze ou quinze milles. J’y restai deux jours sans prendre de nourriture. Avec le calme mes idées revinrent; ce fut pour pleurer encore. Puis je me souvins que j’étais homme et que je pleurais devant des Indiens. Je remontai à cheval et me rendis au fort Bents. Quelques semaines après j’étais de retour à Saint-Louis. Mes amis ne me reconnurent pas; ils me prenaient pour mon père.

Je ne restai pas longtemps à Saint-Louis. J’avais besoin d’être seul avec mes souvenirs. Je partis pour l’Orégon, et souvent, au désert, j’ai pleuré des nuits entières en contemplant les étoiles, qui semblaient se pencher vers moi pour me parler d’elle.

Depuis ce temps, je n’ai plus aimé; la vue d’une femme jeune et belle me fait tressaillir, et je me détourne des gens heureux.

* * * * *

Le 26 juillet, vers le soir, nous arrivâmes au fort Hall, situé sur la rivière Lewis. Nous y trouvâmes plusieurs partis d’émigrants ou de trappeurs. Les uns revenant de la Californie ou de l’Etat de Washington, les autres se dirigeant vers ces contrées.

Au nombre de ces derniers se trouvaient une jeune dame américaine et son mari, se rendant en compagnie d’une dizaine d’hommes à Olympia, dans le Washington. Elle se nommait mistress Harriet Pewel. Partie de Trenton, dans le New-Jersey, elle faisait la route à cheval depuis Jefferson-City. Bien qu’elle parût d’une organisation délicate, elle supportait vaillamment les fatigues du voyage. Un seul charriot accompagnait Mme Pewel et son mari. Un de leurs compagnons nous assura que cette intrépide amazone ne profitait que bien rarement pendant le jour du petit lit de repos que la voiture renfermait. Quoique portant un costume dont la forme se rapprochait de celui d’un homme, mistress Pewel chevauchait sur une selle d’amazone. Elle était vêtue d’un justaucorps et d’un large pantalon en velours vert écru; des guêtres de daim dessinaient sa jambe élégante et fine, des bottines en cuir, un chapeau en poil de vigogne complétaient son costume. A la voir ainsi légère et rieuse on l’eût prise pour un jeune homme de quinze ou seize ans, si de beaux et longs cheveux châtains descendant sur le col, soutenus par une résille, n’eussent révélé son sexe. Elle portait un léger fusil à bascule et une cartouchière en cuir verni dont la ceinture serrait sa taille élancée.