Part 8
Nous n’allons pas suivre tous les méandres de l’oued Mzab. Notre guide nous fait couper au plus court. Avant d’arriver au caravansérail de Zelfana où nous passerons la nuit, nous grimpons plusieurs fois sur le hamâda, pour redescendre aussitôt après dans le lit de la rivière. Nous remarquons, à notre étonnement, que la flore du plateau rocheux est ici plus riche qu’ailleurs. Pourtant la structure du terrain est la même, et l’eau est tout aussi rare. Outre les plantes déjà connues, nous récoltons : _Aristida ciliata_, _Zollikofferia mucronata_, _Gymnocarpon fruticosum_, _Henophyton deserti_, _Salsola vermiculata_, _Helianthemum eremophilum_, _Farsetia aegyptiaca_, _F. linearis_, _Marrubium deserti_, _Teucrium Polium_, _Thymelaea microphylla_, _Artemisia Herba-alba_. A l’exception de l’_Aristida_ et du _Zollikofferia_, toutes les autres sont ligneuses. Le _Gymnocarpon_ (Caryophyllacée), le _Henophyton_ (Cruciféracée) et le _Salsola_ ont des feuilles charnues. Le _Salsola_, le _Helianthemum_ et toutes les espèces qui suivent ont une épaisse garniture de poils tomenteux ; l’_Artemisia Herba-alba_, le Chih des Arabes, en est chargé d’une façon toute particulière. Le _Thymelaea_ a des feuilles très petites et l’assimilation s’effectue surtout par les rameaux. Chez les _Farsetia_ (Cruciféracées) les feuilles manquent totalement ; ces arbustes sont étranges, avec leurs rameaux grêles et raides, désséchés en apparence, et revêtus d’une pubescence un peu rosée ; on dirait un faisceau de minces fils métalliques recouverts de soie, comme ceux qu’emploient les électriciens.
Il est évident que ces plantes sont bien adaptées à vivre sur le hamâda. Et la question se pose derechef : pourquoi donc manquent-elles dans les régions que nous avons parcourues les jours précédents ? Observons comment les animaux se comportent envers elles : presque toutes sont mangeables. Dès lors on comprend pourquoi elles se localisent au voisinage de la rivière : la végétation abondante de l’oued Mzab détourne d’elles les herbivores ; quand ces derniers arrivent sur le plateau, ils se sont déjà rassasiés de l’herbe relativement succulente des sables, et n’ont que du mépris pour la maigre chère que leur fournirait la flore des pierrailles. Mais que serait-ce si les plantes étaient exposées à la pleine voracité d’animaux à jeun ! Sur la portion du hamâda qui est comprise entre les boucles de l’oued Mzab, la végétation est donc immunisée contre les herbivores par les « gras pâturages » de l’oued. Ce moyen préventif rappelle un procédé qu’utilisent les jardiniers pour garantir les carrés de légumes contre les limaces : ils y plantent quelques laitues, confiants que les Mollusques renonceront à toutes les autres plantes pour se porter vers la laitue.
Malgré la proximité de l’oued, les conditions ne sont plus les mêmes autour du caravansérail de Zelfana, où de nombreuses bêtes de somme viennent boire et se reposer. Ici, toutes les plantes comestibles ont été éliminées pour ne laisser que celles qui sont réfractaires : _Thymelaea microphylla_ et _Artemisia Herba-alba_. Jamais un animal, quelque famélique qu’il soit, ne touche au _Thymelaea_. Quant au Chih, les chameaux en broutent les brindilles desséchées, dans les cas d’extrême détresse.
On voit que la lutte est vive entre les animaux et les végétaux : l’eau manque dans le Sahara, et les animaux ne peuvent se la procurer qu’en dévorant les plantes. La sélection naturelle intervenant, ces dernières s’arment pour résister aux attaques de leurs ennemis. Toutefois le résultat final du conflit dépend de causes multiples : les plantes, organismes essentiellement passifs, ne peuvent opposer aux assaillants que des moyens dont l’efficacité varie avec l’état de jeûne ou de satiété des herbivores. Dans El Erg où la profusion du fourrage permet aux chameaux de faire bombance, toutes les plantes sabulicoles vivent côte à côte. Mais quand l’herbe est rare et que la lutte atteint par conséquent sa plus grande acuité, les espèces mal défendues finissent par être complètement exterminées. Il ne subsiste alors que les végétaux qui réussissent à se faire refuser : ceux qui sont trop durs ou trop épineux ; — ceux qui sont toxiques ; — enfin ceux qui se mettent sous la tutelle d’espèces bien armées. Rappelons aussi qu’un pâturage de bonne qualité immunise à distance les plantes médiocrement comestibles.
En résumé, ces observations nous indiquent que le conflit des plantes et des herbivores joue un rôle important, et trop souvent négligé, dans la géographie botanique des pays peu fertiles.
Pendant toute une journée nous remontons encore le cours de l’oued Mzab. Pour éviter ses nombreux lacets, nous marchons alternativement sur le hamâda avec ses malingres arbustes cendrés, et dans l’herbe presque verte qui garnit le lit de la rivière. Vers le soir nous voyons enfin apparaître, au fond de l’oued, les Palmiers d’El Ateuf, la première des villes du Mzab.
Les Mzabites, ou Beni Mzab, descendent des Berbères, peuple qui habitait d’Algérie au moment de l’arrivée des Arabes. Refoulés par les envahisseurs musulmans, ils se réfugièrent dans le Sahara et fondèrent, au dixième siècle, une ville au S.-W. de Ouargla. Actifs et intelligents, leur ville fut bientôt prospère. Mais ils s’étaient convertis à une secte dissidente, celle des Kharedjites, partisans des assassins d’Ali, le gendre du Prophète ; les Arabes orthodoxes prirent prétexte de leur hérésie pour les déposséder et les chasser une seconde fois. La ville fut détruite, et au treizième siècle ils vinrent s’établir dans la Chebka. Ici, à l’abri de la formidable ceinture de stérilité que leur fait le désert pierreux, ils ont bâti sept villes florissantes, dont cinq se trouvent sur les rives de l’oued Mzab.
Les vexations qu’ils ont si longtemps subies, et le mépris avec lequel les Arabes les traitent encore à l’heure actuelle, les ont rendus méfiants à l’égard des étrangers, quels qu’ils soient. Des cinq villes de l’oued Mzab, il n’y en a qu’une, Ghardaïa, où les étrangers puissent librement s’établir ; encore sont-ils cantonnés dans des quartiers distincts de ceux qu’habitent les Beni-Mzab. Dans les autres villes, aucun étranger — Arabe, Juif ou Européen — ne peut demeurer, ni seulement passer la nuit.... et quand nous arrivons à El Ateuf, à la nuit noire, nos guides nous font coucher à la belle étoile, dans le lit de l’oued.
Le lendemain matin, nous examinons à loisir le curieux spectacle qu’offrent la ville et l’oasis. De même que les autres villes mzabites, El Ateuf est étagé en amphithéâtre sur la rive rocheuse. Les maisons blanches, cubiques, sont dominées par deux minarets carrés, qui penchent d’un façon menaçante. L’agglomération est entourée d’un mur de défense.
Quant à l’oasis, elle est à peu prés continue sur une longueur d’environ vingt kilomètres. Elle commence à une lieue en aval d’El Ateuf et va jusqu’en amont de Ghardaïa. Mais elle n’a pourtant pas une grande superficie, et ne renferme en tout que cent-dix mille Palmiers. Les jardins forment deux étroites bandes qui bordent le lit de l’oued contre la base de l’escarpement. Leur produit ne suffit naturellement pas à faire vivre les cinquante mille habitants de l’oued. Ceux-ci sont d’ailleurs de piètres cultivateurs. L’état d’insécurité dans lequel ils ont vécu pendant des siècles a plutôt développé leurs aptitudes commerciales et financières ; ils s’expatrient en grand nombre pour aller faire le négoce et l’usure dans les villes de l’Algérie et de la Tunisie. Lorsqu’ils reviennent au pays avec un petit pécule, ils achètent des Palmiers et des Nègres. Officiellement la traite des esclaves est abolie, mais elle continue à être pratiquée en cachette, et ce sont presque uniquement des Noirs qui travaillent dans l’oasis.
Les jardins du Mzab diffèrent beaucoup de ceux que nous avons vus jusqu’ici. A Biskra, les cultures sont arrosées par l’eau courante que fournit la rivière. (Voir p. 206). Dans l’oued Rirh, on a foré des puits dans la nappe artésienne qui représente le cours souterrain de l’ancien fleuve (voir p. 228) ; l’eau est abondante, elle coule sans effort et il suffit de la distribuer aux Palmiers. Enfin, dans El Erg, et en particulier dans le Souf (voir p. 245), les Dattiers sont plantés au fond de larges entonnoirs où leurs racines s’étalent dans le sable humide. Mais dans le lit, maintenant ensablé, que l’oued Mzab s’est taillé à travers le hamâda, il n’y a pas une goutte d’eau vive ; la nappe souterraine est trop peu puissante pour jaillir ; et trop profonde pour qu’on puisse creuser le terrain jusqu’à elle afin de mettre les racines des Dattiers en relation directe avec l’humidité.
Les Mzabites font dans le sable des puits profonds de cinquante à quatre-vingts mètres. L’outre en cuir est attachée à une corde qui roule sur une poulie fixée à deux forts piliers en maçonnerie. Devant chaque puits, s’étend une piste rectiligne, dont la longueur est égale à la profondeur du puits. Un chameau, des mulets, des bourriquets ou des hommes sont attelés à la corde ; quand ils sont auprès de puits, le seau de cuir est descendu au fond ; ils marchent jusqu’au bout de la piste : l’outre est maintenant en haut, et un système ingénieux amène son renversement automatique. Et l’on recommence. L’eau s’écoule dans un bassin en plâtre, d’où des rigoles, également en plâtre, la conduisent aux Palmiers. Deux mille de ces puits sont nécessaires pour arroser les cultures. Tous les jours de l’année, du matin au soir, bêtes et gens font la même besogne uniforme. Quelle vie ! « Nul ne choisit sa destinée, » disent les Arabes ; « _mektoub_ », « c’est écrit ».
De l’eau qu’on amène au pied des Palmiers, une partie seulement est absorbée par les racines ; le reste retourne à la nappe profonde d’où elle sera de nouveau ramenée à la surface. Par où s’alimente la nappe aquifère ? En hiver il y a généralement quelques pluies ; tous les quatre ou cinq ans, en moyenne, une averse survient et la rivière coule. Pendant quelques heures, l’oued Mzab contient de l’eau ! Phénomène exceptionnel, mais en prévision duquel les habitants ont pourtant établi des barrages entre les deux rives. De cette façon aucune goutte du précieux liquide ne quittera leur territoire : toute l’eau sera obligée de s’infiltrer dans le sable, où les outres iront la reprendre en temps opportun.
Mais ici, comme à Ouargla, la provision souterraine de liquide s’épuise peu à peu. Beaucoup de puits sont taris, et le plus souvent on a beau les approfondir, on ne réussit pas à les revivifier. Entre El Ateuf et Bou-Noura, notamment, des centaines de Palmiers ont déjà succombé.
Nous voici donc, marchant sur le sable de l’oued, d’El Ateuf à Ghardaïa. La vallée est bordée partout de deux hautes murailles rocheuses que le frottement séculaire des grains de sable a lissées comme si un glacier y avait passé. On a de la peine à se figurer qu’on est en plein Sahara ; celle gorge profondément encaissée rappellerait plutôt certains sites du Tyrol, s’il n’y avait pas les éternels Dattiers, énormes plumeaux à long manche, dont le vent secoue pitoyablement les palmes échevelées. Au Tyrol, aussi, de l’eau murmurerait dans la rivière ; ici, on n’entend que le grincement strident des poulies.
Nous séjournons à Ghardaïa pendant deux jours, consacrés à des promenades dans l’oasis et sur le hamâda. Nous licencions les chameliers qui nous ont accompagnés depuis Tougourt, et nous les remplaçons par des Châmba qui iront avec nous à Laghouat.
Mon compagnon, M. Lameere, va principalement dans le désert avec un entomologiste, M. Bayonne, le percepteur des postes de Ghardaïa. De mon côté, je rode dans l’oasis et dans l’oued Mzab.
Ghardaïa est une ville de trente-cinq mille habitants, où aboutissent les caravanes que les Mzabites envoient à Ouargla, en Tripolitaine, dans le Gourara et vers les régions du Sahara central. Il y a donc toujours d’innombrables chameaux autour de la ville, et, en toute saison, des centaines de tentes sont dressées dans l’oued. Voyons comment la flore a été modifiée par cette affluence de chameaux.
D’ici à Beni-Isguen, une autre ville très commerçante, située à une lieue en aval de Ghardaïa, le lit de l’oued est occupé par des sédiments argileux, légèrement salés, le terrain de prédilection du Guetaf (_Atriplex Halimus_) et des autres Salsolacées. Il est logique de supposer qu’anciennement ces végétaux abondaient ici. Pourtant on n’en voit pas un à l’heure actuelle : trop d’herbivores parcourent l’oued pour que des plantes aussi mal défendues aient été capables de se maintenir. Le sol porte exclusivement le Harmel (_Peganum Harmala_), une Zygophyllacée sur laquelle nous n’avons pas encore appelé l’attention, bien que nous l’ayons rencontrée dans le désert alluvial, au Sud de Biskra. Elle y vit par pieds isolés au milieu des autres plantes du reg ; mais ces individus étouffés par la végétation concurrente, restent toujours assez malingres. Ce sont les chameaux qui se chargent de les débarrasser de leurs compétiteurs : le _Peganum Harmala_ est à peu près la seule plante des alluvions argileuses qui ne soit pas mangeable ; il bénéficie de l’aversion insurmontable que son odeur inspire aux animaux. Aucun Mammifère, pas même l’Ane ni le Mouton, ne broute une herbe aussi puante. Il en résulte que dans les pays argileux très fréquentés, les troupeaux détruisent les autres plantes, mais respectent de commun accord le Harmel. La sélection très active qu’opèrent les herbivores, tourne, comme on le voit, à leur propre désavantage autant qu’à celui des plantes fourragères. A partir du moment où le Harmel reste seul maître du terrain, il s’étale, il se prélasse, et forme de magnifiques touffes auxquelles pas une feuille ne manque, toutes couvertes de fleurs blanches.
On dirait vraiment que le lit de l’oued Mzab est un vaste champ de Harmel, soigneusement entretenu, où l’on ne tolère aucune « mauvaise herbe ». Les chameaux s’y promènent d’un air mélancolique, sans pouvoir donner un coup de dents. Si d’aventure quelque plante étrangère essaie de s’y installer, les chameaux s’empressent de l’extirper, comme si un esprit malfaisant condamnait les pauvres bêtes à sarcler sans relâche, à enlever tout ce qui risquerait de faire du tort au Harmel détesté.
Dans les crevasses des murailles rocheuses qui bordent l’oued, des _Capparis spinosa_ ont pris racine. Le Caprier est, de tous les arbustes du désert, celui qui a les plus grands organes foliaires : ses feuilles arrondies ont un diamètre de 4 à 5 centimètres. Afin d’éviter la transpiration excessive, le _Capparis_ met ses feuilles verticalement : dans cette position l’échauffement est moindre, et, surtout, la chlorovaporisation est diminuée. Les feuilles sont alternes, avec une divergence de 2/5. Pour amener les limbes dans la situation verticale, les pétioles sont obligés de se courber et de se tordre. Comme les rameaux décombants ont les directions les plus variées, les feuilles ne peuvent pas toutes effectuer leur redressement de la même façon. La feuille est laissée à son initiative personnelle, et l’observation montre que dans chaque cas particulier le mouvement s’exécute par la voie la plus courte, — en d’autres termes, avec un minimum d’efforts. Dans les portions dressées des rameaux, c’est uniquement par les mouvements du pétiole que la feuille s’oriente vis-à-vis de la lumière ; dans les parties horizontales et obliques, l’axe lui-même se tord, et le rameau devient dorsiventral avec des feuilles qui ont presque l’air d’être distiques[7].
Avec M. le capitaine Cauvet, commandant du poste de Ghardaïa, nous faisons une intéressante promenade dans la Pépinière de la garnison. Le commandant, grand amateur de plantes, essaie de cultiver des espèces très variées, mais rares sont celles qui réussissent à croître malgré le climat. Il nous raconte ses déboires : « Les ardeurs de l’été, les gelées de l’hiver, la sécheresse de l’air en toute saison, la salure de l’eau, enfin, malgré les multiples puits, le manque perpétuel de liquide : à un pareil ensemble de conditions désastreuses, bien peu de plantes sont capables de résister. — Tenez, nous dit notre guide, regardez ces Figuiers de Barbarie ; ce sont pourtant des plantes habituées à vivre dans le désert. Ils ne venaient pas mal et avaient atteint une hauteur de plus d’un mètre. Par malheur, le puits qui arrose cette partie du jardin est à sec depuis quelques semaines ; voyez maintenant l’effet de la sécheresse : les raquettes de l’_Opuntia_ sont vides, flasques, ratatinées. — Nous avions un arbre, un seul, un _Eucalyptus_ : l’hiver dernier, une tempête l’a brisé. — En somme, les plantes de la Pépinière coûtent beaucoup plus cher que si dès l’origine on les avait fabriquées en métal ».
De nouveau en route à travers la Chebka. Depuis que nous avons quitté Ghardaïa, le pays a une autre allure que sur l’immense plateau, à ondulations peu sensibles, qui règne entre Ouargla et le Mzab. D’ici à Settafa, le plateau a été fortement raviné par les eaux courantes, — à l’époque où il y avait de l’eau dans le Sahara. Les anciens oued, très rapprochés les uns des autres, sont dépourvus de berges distinctes ; leurs rives sont doucement inclinées depuis le fond jusqu’au sommet des gour, dont les moins démantelés sont encore couronnés par une large table plate, indiquant le niveau initial de la contrée. (Voir phot. 18). Nous passons obliquement d’une rivière tarie à l’autre, par les cols qui séparent les gour.
Les roches ne contiennent guère de quartz ; c’est à peine si l’on rencontre un peu de sable dans le lit des oued les plus profonds, par exemple à Ourhirlou, où nous passons la première nuit. Les éclats de pierre gardent donc leurs angles coupants, sans aucune trace de l’usure caractéristique que détermine le choc des grains quartzeux. La désagrégation de la pierre laisse sur le sol une matière argileuse, non mélangée de sable. Rien d’étonnant à ce que l’aspect de la flore soit également changé. Les Graminacées, sabulicoles, ont disparu ; et si nous trouvons encore quelques-unes des plantes que nous avons notées précédemment (_Deverra chlorantha_, _Anabasis articulata_, _Gymnocarpon fruticosum_, _Marrubium deserti_, _Artemisia Herba-alba_), plusieurs espèces nouvelles, toutes frutescentes, viennent s’y ajouter : l’_Ononis angustissima_, un arbrisseau glutineux, presque aphylle, à fleurs jaunes ; — le _Linaria fruticosa_, spinescent, avec de toutes petites feuilles rhomboïdales ; — l’_Antirhinum ramosissimum_, dont les feuilles sont réduites à presque rien ; — le _Haloxylon articulatum_, une Salsolacée aphylle, à rameaux très grêles et cassants, gris, bruns, cendrés ou rougeâtres, mais jamais verts. C’est cette dernière plante, le Remts des Arabes, qui domine.
Pendant les premières heures de marche, quand nous sommes encore près de Ghardaïa, ces diverses espèces sont reléguées loin du chemin, au fond des oued, où elles forment un léger duvet d’une teinte indéfinissable. Le long de la route, il n’y a absolument pas autre chose que le _Peganum Harmala_. Grâce à la structure argileuse du sol, et avec la complicité des chameaux, le Harmel a supplanté toutes les autres espèces. Mais plus loin de la ville, la lutte est moins âpre et on voit apparaître timidement le _Haloxylon_, le _Linaria_, etc.
Deux jours après avoir quitté Ghardaïa, nous sommes à Berrîan, une ville mzabite, sur l’oued Soudan. Le fils du caïd nous promène à travers l’oasis, qui est la plus riche et la plus variée de toutes celles que nous avons vues dans le Sahara. Outre des Abricotiers, des Vignes, des Figuiers, des Grenadiers, elle contient environ trente mille Palmiers, et est arrosée par quatre cents puits, qui ont une quarantaine de mètres de profondeur. Elle a, de plus, l’avantage d’être irriguée par l’oued, d’une façon intermittente, il est vrai. « L’oued Soudan, nous dit notre guide, — et il semblait caresser les mots avant de les prononcer, — l’oued Soudan n’est pas un de ces misérables oued qui ne contiennent de l’eau que de loin en loin : le nôtre coule chaque hiver ». Était-il fier de vanter la prodigalité de son oued ! Pour ne pas lui faire de la peine, nous nous sommes gardés de lui dire qu’il existe au monde, des pays, encore plus favorisés que Berrîan, où les rivières coulent même en été.
Des barrages empêchent que l’eau n’aille se perdre au-delà de l’oasis ; elle s’amasse dans de vastes réservoirs d’où elle est conduite à travers les plantations. Quand nous passons à Berrîan (le 28 mai) les bassins sont déjà vides, et les poulies des puits grincent toutes.
Le fils du caïd ne nous fait pas grâce du moindre coin de l’oasis ; il faut tout voir, tout admirer. « N’est-il pas vrai, dit-il, que c’est tout à fait une forêt ? » Çà, une forêt ! ces colonnes écailleuses, toutes semblables, surmontées de longues palmes régulières ; ces carrés d’ognons ou de carottes auxquels on mesure rigoureusement chaque jour la ration de liquide ; ces champs hérissés de chaumes d’orge, qui, n’étant plus irrigués, ne nourrissent même plus une mauvaise herbe. Notre cicerone n’a jamais vu de forêt ; sinon comment oserait-il désigner du même terme, les plantations de Dattiers où l’on cherche en vain de l’ombre, et la forêt équatoriale, si touffue que le sentier est un tunnel creusé en pleine verdure, où jamais un rayon de soleil ne filtre jusqu’aux herbes du sous-bois pour sécher les perles liquides qui brillent sur toutes les feuilles, où l’on se sent cuire à l’étouffée, tandis qu’ici nous regardons de temps en temps nos mains pour nous assurer que la peau n’est pas encore grillée.
Un spectacle inattendu, une de ces rencontres qui font époque dans un voyage. Pour la première fois depuis deux mois, nous voyons aujourd’hui un arbre dans le désert, — non pas un plumeau en zinc, comme l’est un Dattier, — mais un arbre avec un tronc, des branches et des feuilles, — en un mot, un arbre.
Nous étions partis ce matin de Berrîan, par un vent du Nord terriblement froid, quoique le thermomètre marquât 15°. Brusquement, après avoir contourné un gara, nous apercevons un large fond, tout couvert de Chih (_Artemisia Herba-alba_) au milieu duquel se dresse l’arbre. Nous le reconnaissons sans peine à la description qu’en font les voyageurs. C’est le Betoum (_Pistacia atlantica_) ; son tronc n’a que trois mètres de hauteur et est couronné par une cime arrondie. Les yeux fixés sur l’arbre, d’instinct, nous poussons de ce côté nos montures ; puis nous descendons de mulet pour le voir de tout près. Nous tournons autour du tronc, nous le caressons. C’est pour nous une grande joie de nous mettre sous l’arbre, et d’avoir de nouveau à lever la tête pour examiner des feuilles, nous qui étions restés si longtemps sans voir autre chose que des herbes et des broussailles basses. La face inférieure de la cime est tout à fait plate : on voit exactement jusqu’où les chameaux peuvent tendre le cou pour brouter les feuilles. Celles-ci sont pennées, luisantes, d’un vert foncé.
Sur les rochers de Settafa, nous récoltons les premiers lichens que nous ayons vus depuis Biskra. L’absence de végétaux lithophytes[8] s’explique sans peine dans un pays où la pluie est un phénomène exceptionnel, et où l’insolation fait monter la température superficielle des rochers à 70° ou 80°. On s’étonne un peu, au premier abord, de l’absence de lichens terrestres et épiphytes. Mais nous avons fait déjà remarquer la rareté des Champignons ; quant aux Algues aériennes, elles manquent totalement : même sur les confins du Sahara, dans les oasis de Biskra, de Laghouat, de Messaad et de Bou-Saada, il n’y a pas sur les Palmiers la moindre Protococcacée. Les lichens ne peuvent donc se multiplier que par des sorédies : les spores ne sont pas aptes à refaire un lichen, puisqu’elles ne trouveront pas la compagne verte indispensable.