Un voyage botanique au Sahara

Part 7

Chapter 73,407 wordsPublic domain

Nous ne pouvons pas songer aujourd’hui à faire dresser la tente. Le guide nous accorde à peine le temps de descendre de mulet pour déjeuner, pendant que les chameaux, pas même déchargés, vaguent dans le désert à la recherche d’une herbe problématique. Autour de nous, les _Rhanterium_, posés sur le sol comme des verrues grises, paraissent de plus en plus petits à mesure qu’ils s’enfoncent dans le lointain ; puis l’œil ne les distingue plus, et leur présence ne se révèle que par la teinte blanchâtre qu’ils donnent au désert ; et au delà des dernières ondulations du plateau, on se les représente encore, toujours pâles et tristes. Sur ce paysage lugubre, une lumière ardente tombe d’un ciel trop bleu. C’est vraiment « le ciel sans nuages, au-dessus du désert sans ombre. » (Fromentin, =1896=, p. 11.) On dirait que la vie s’est retirée de cette solitude. Aucun son ne vient rompre le silence accablant. Rien ne bouge. Serpents et lézards sont assoupis derrière les touffes d’herbes. Pas un oiseau ne chante ; pas une mouche ne bourdonne ; les fourmis elles-mêmes sont rentrées sous terre, et peu soucieuses de rôtir au soleil, s’occupent de travaux domestiques. Un thermomètre placé dans la traînée de sable qui recouvre une pierre, s’élève à 67°. Et pourtant de nombreuses plantes (_Herniaria fruticosa_, _Erodium glaucophyllum_, _Fagonia glutinosa_, etc.) laissent reposer leurs rameaux sur le sol brûlant. Si encore elles pouvaient transpirer : dans un air qui ne contient que 2 % d’humidité (voir p. 273), la déperdition de la chaleur serait rapide. Seulement elles meurent de soif, et font tout au monde pour empêcher l’évaporation. Comment donc le protoplasme fait-il pour n’être pas coagulé par la chaleur !

Les tempes nous battent avec violence quand nous remontons en selle. Nous nous laissons aller inertes, au pas caboté de nos mulets. Mais voici une chose qui nous fait lever la tête : un cadavre de chameau qui s’est desséché en entier. Bien souvent, tant dans El Erg qu’ici, nous passons à côté de dépouilles d’animaux qui se momifient sur place, sans avoir été rongées. Nous en faisons l’observation à Abdallah. « A Biskra les cadavres sont tout de suite déchirés par les fauves ; pourquoi ceux- ci restent-ils intacts ? » Et Abdallah de répondre : « Où donc les chacals et les hyènes iraient-ils boire ? » De fait, il n’y a pas à cinquante ou cent kilomètres à la ronde, une seule mare ou rivière à laquelle des animaux puissent se désaltérer. C’est assez dire que le fameux lion du Sahara est un mythe. Non, les seuls animaux du désert sont ceux qui ne connaissent pas la soif : des Arthropodes extrêmement variés, des Reptiles, quelques Oiseaux, et parmi les Mammifères, des Rongeurs (Lièvre, Gerboise, Gerbille, etc.), la Gazelle, un Renard et le Fenec. Les espèces domestiques ont dû également s’adapter à la sécheresse. Les Chèvres qui paissent dans le désert ne se désaltèrent que tous les trois ou quatre jours. En cette saison, les Dromadaires restent facilement huit jours sans boire, à condition, bien entendu, qu’ils aient du fourrage vert. L’adaptation du Dromadaire au désert présente ceci de particulier qu’en plein été l’animal peut se passer de liquide pendant une vingtaine de jours de suite ; tandis qu’en hiver, la saison où l’eau est plus abondante, il boit tous les quatre ou cinq jours. On sait que dans son estomac, il peut mettre en réserve une centaine de litres d’eau.

Mais s’il est vrai que les animaux sauvages ne boivent jamais et que les animaux domestiques ne boivent guère, leurs tissus contiennent néanmoins une certaine quantité d’eau. Où la prennent-ils ? Chez les plantes évidemment. Ne sont-elles pas les seuls organismes capables d’extraire du sol les particules d’eau qui s’y trouvent cachées ?

Un exemple emprunté à la biologie générale précisera davantage notre pensée. A l’exclusion de tous les autres organismes, les plantes pourvues d’une chromophylle ont le pouvoir d’extraire de l’atmosphère le carbone qui s’y trouve sous la forme d’anhydride carbonique et de combiner ce carbone à d’autres éléments pour élaborer l’infinie variété des substances protoplasmiques. Le règne animal, ne jouissant pas de cette faculté d’assimilation du carbone, vit tout entier aux dépens du règne végétal. Ainsi que me le faisait remarquer mon compagnon, M. Lameere, quelque chose d’analogue se passe ici pour l’eau. Les végétaux vont la puiser dans le sol, soit qu’elles exploitent les couches profondes, comme c’est le cas pour les plantes à longues racines pivotantes (voir p. 242), soit qu’elles utilisent plutôt les pluies fortuites, comme le font les espèces éphémères et celles dont les racines s’étalent tout près de la surface du sol (voir p. 237). Les animaux herbivores mangent la plante et, avec elle, les liquides ; puis ils deviennent la proie des carnivores.

Ce que nous venons de dire de l’eau s’applique aussi aux matières minérales dont les animaux ont besoin. D’ordinaire l’eau des boissons introduit dans l’économie une certaine portion des substances inorganiques ; dans le Sahara elles ne peuvent parvenir à l’animal que par l’intermédiaire des végétaux. Mais laissons de côté les matières minérales pour ne nous occuper que de l’eau.

On a vu de quelle façon elle arrive dans les organismes. Mais ceux-ci transpirent : pendant toute la durée de la vie, ils dégagent dans l’atmosphère le liquide péniblement acquis. De sorte qu’à la perte d’eau que le sol du désert subit par son évaporation propre, il faut encore ajouter la transpiration de tout ce qui vit à sa surface. Ce n’est pas tout : les cadavres contiennent également de l’eau ; de même, les excréments des animaux. Voilà une nouvelle portion du précieux liquide soustraite à la circulation vitale.

Ne nous hâtons pourtant pas de conclure que l’eau des détritus est irrémédiablement perdue. Les déjections fraîches, ainsi que les cadavres, sont activement recherchés par de nombreux Insectes coprophages et nécrophages. Les quelques rares Champignons saprophytes du désert en prennent aussi une part. Enfin, les détritus qui se sont désséchés par une longue exposition à l’air, ne sont pas pour cela inaptes à nourrir certains organismes. A la vérité, ils ne contiennent plus d’eau libre, mais les molécules complexes qui les constituent renferment de l’hydrogène combiné au carbone, à l’azote, à l’oxygène, au soufre, etc. Chaque fois qu’un être oxyde un hydrate de carbone, une matière albuminoïde ou quelque autre corps organique, l’hydrogène se combine généralement à l’oxygène pour former de l’eau. Si cette source d’eau n’a aucune importance pour les animaux qui peuvent boire de l’eau liquide, il n’en est pas de même pour les Insectes qui ne se nourrissent que de crottins secs, et qui en sont réduits à extraire l’hydrogène des combinaisons où il est engagé. L’absorption intramoléculaire d’eau, n’est pas sans analogie avec le processus par lequel la Levure de bière arrache l’oxygène au glycose.

Somme toute, cette oxydation de l’hydrogène intramoléculaire ne constitue pas un gain d’eau pour l’ensemble des organismes déserticoles : l’hydrogène provient en dernière analyse de l’eau que les plantes ont puisé dans le sol. Après une longue série de transformations, les molécules hydrogénées échouent dans des excréments. D’ici elles passent dans l’économie d’un Insecte. Finalement l’hydrogène, complètement oxydé, revient à son état initial et, sous forme de vapeur d’eau, retourne à l’atmosphère.

Comment le cycle biologique de l’eau dans le désert va-t-il se fermer ? De quelle manière, la plante, et après elle les animaux, récupèrent-ils l’eau qu’ils perdent sans relâche par suite de la transpiration ?

La majeure partie de l’eau dérive de l’atmosphère. En hiver la pression atmosphérique est forte. Le ciel reste serein durant de longues semaines : les vents se dirigent du centre du Sahara vers la périphérie. Ce n’est pas de cet air très sec, descendu des hautes régions de l’atmosphère, qu’on peut attendre de la pluie. Pendant l’été les conditions barométriques sont tout autres. Il y a maintenant sur le Sahara une aire de basses pressions ; l’anticyclone a fait place à un cyclone, qui naturellement aspire l’air des régions voisines. Les vents qui soufflent sur le Grand Désert sont chargés de vapeur d’eau, puisqu’ils viennent de l’océan Atlantique, de la Méditerranée, de l’océan Indien et des grandes forêts équatoriales de l’Afrique. Ces courants humides de l’été amènent-ils la pluie ? Nullement. Le Sahara est devenu une fournaise ; son contact surchauffe l’atmosphère et augmente, par cela même, sa capacité de contenir de la vapeur d’eau. L’air qui arrive humide devient donc très sec : loin d’apporter de la fraîcheur, le vent enlève encore de l’eau à la terre déjà si aride.

Mais alors, quand donc pleut-il ? Lors du renversement des saisons, au moment où par hasard un courant froid heurte une couche d’air humide et détermine la condensation de sa vapeur. Les pluies sont donc nécessairement inconstantes : parfois copieuses, le plus souvent presque négligeables. On serait certes au-dessus de la vérité en admettant que le Grand Désert reçoit 15 centim. de pluie par an. La rosée est encore moins abondante. Pour notre part, du 1r avril au 15 juin, nous l’avons observée une ou deux fois. Peut-être faut-il tenir compte de la vapeur que certaines plantes peuvent condenser à la faveur de leurs sels déliquescents (voir p. 212) et de celle qu’absorberaient certains poils. (Voir p. 263). Est-elle assez précaire, assez insignifiante, l’eau que l’atmosphère cède au désert ! Et pourtant c’est elle qui entretient la vie, surtout en alimentant les nappes souterraines ; car les quelques rivières qui descendent des montagnes voisines du Sahara sont aussitôt bues par le sol avide d’humidité et leur influence ne se fait sentir que le long de la lisière.

On peut représenter par le schéma de la page suivante la circulation vitale de l’eau dans le désert.

Si nous pouvions faire la somme de l’eau qui est évaporée dans l’atmosphère par le sol et par les êtres vivants, pour la comparer à celle que les précipitations atmosphériques et les rivières apportent à la terre, nous constaterions certainement que le premier chiffre est de loin le plus considérable. En d’autres termes, l’apport d’eau ne balance pas les pertes. Un jour viendra, jour lointain à la vérité, où toute vie sera devenue impossible dans le Sahara désormais tari.

Dans un pays où les animaux dépendent complètement du règne végétal, non seulement pour la nourriture solide, mais encore pour leur eau, où toute molécule liquide qui existe dans le sang d’un carnassier a passé au moins pas l’économie d’une plante et par celle d’un herbivore, la lutte entre les animaux et les végétaux doit être plus acharnée que partout ailleurs.

Les herbivores sont exclusivement des Insectes et quelques Vertébrés. Aucune partie du végétal n’est à l’abri des Insectes. Les racines sont rongées par des larves de Coléoptères. De nombreuses galles se développent sur les rameaux. Citons parmi les plus caractéristiques : une galle de Diptère sur _Ephedra alata_ ; une galle de Pucerons sur _Anabasis articulata_ ; une galle de Microlépidoptère sur _Limoniastrum Guyonianum_. Quant aux graines, elles logent si souvent des Insectes, que nous avons eu énormément de peine à nous procurer, pour le Jardin botanique de Bruxelles, des graines intactes et mûres de _Calligonum comosum_, de _Henophyton deserti_, de _Farsetia aegyptiaca_ et de _F. linearis_.

La Gazelle est le Vertébré sauvage contre lequel les plantes du Sahara ont à soutenir la lutte la plus vive. Les Oiseaux peuvent être négligés, tant ils sont rares. Seule, l’Autruche avait de l’importance comme herbivore. Cet Oiseau n’existe plus à l’état spontané dans le Sahara algérien. Sa disparition est toutefois fort récente, et en maints endroits les débris de coquille de ses œufs émaillent le sable.

En l’absence d’observations sur les moyens de protection contre les Vertébrés sauvages, nous devons nous contenter d’annoter quelles plantes sont mangées et quelles autres sont refusées par les chameaux et les mulets de notre caravane. Du reste, à l’heure présente, les plantes du Sahara algérien ont à craindre beaucoup plus les animaux domestiques que les herbivores sauvages.

Dans un instant nous allons avoir l’occasion d’étudier comment les végétaux se défendent contre leurs ennemis.

Brusquement le plateau se creuse. Devant nous s’ouvre le lit ensablé de l’oued Mzab, gai et verdoyant, large de plus d’un kilomètre. A dire vrai, il faut être resté quelques jours sans voir de plantes vertes, pour tomber en admiration devant la flore sabulicole du désert. Il n’importe ; elle nous paraît merveilleuse. Séduits par la vue de « l’herbe tendre », nos animaux dégringolent jusqu’au bas de la côte, et sans perdre une minute, broutent goulûment. Ils ne font plus les difficiles, maintenant que l’abstinence a aiguisé leur appétit, et ils se jettent avec voracité sur des plantes qui étaient régulièrement dédaignées dans El Erg, où le Drîn abonde. Les premiers arbrisseaux de l’oued sont des _Ephedra alata_. Pas trop appétissants avec leurs rameaux articulés, ligneux, sans une feuille, protégés par une épaisse cuticule et par de la résine durcie ; quand le vent les secoue, ils font un cliquetis comparable à celui d’osselets qu’on entrechoque. Mais ils ont beau sonner comme s’ils étaient morts, « ventre affamé n’a pas d’oreilles », et en un clin d’œil les chameaux les tondent jusque tout contre le vieux bois. Or, comme les nombreuses caravanes qui vont de Ouargla à Ghardaïa arrivent toutes ici après une longue diète, les _Ephedra_ ont pris un aspect insolite : ce ne sont plus les arbrisseaux tortus, aux branches embrouillées, que nous avons rencontrés dans El Erg (voir p. 239) ; ils ressemblent plutôt aux buis en forme de boule, soigneusement taillés au sécateur, tels qu’on les voit dans les jardins de campagne.

Et l’_Aristida pungens_ lui-même, en faveur duquel les herbivores marquent une si grande préférence, n’est pas non plus un fourrage bien savoureux. Ses feuilles sont raides, piquantes, fibreuses, imprégnées de silice. Dans les steppes asiatiques, où il est fort répandu, il n’est jamais mangé : les bestiaux y trouvent suffisamment d’autres herbes, plus nourrissantes. Mais dans le Sahara, la disette fait qu’il est avidement recherché : c’est à l’abondance de Drîn que le Nomade juge de la valeur d’un pâturage. Bien plus ; on s’occupe de le propager par le semis ; et nous avons vu dans les sables, aux portes de Tougourt, des prairies artificielles qui ne se composaient que de cette Graminacée[6].

Ces faits montrent que les structures défensives des végétaux vis-à-vis des herbivores n’ont qu’une valeur relative. Un moyen de protection qui est excellent dans un pays où les animaux peuvent choisir leur nourriture, est mis en défaut quand l’herbe est rare. D’ailleurs nous avons déjà fait la connaissance d’une autre plante chez laquelle la protection est devenue inefficace. Sur le reg, au Sud de Biskra (voir p. 217), les chameaux se gavaient de Guetaf (_Atriplex Halimus_). Cette Salsolacée, dont les troupeaux font leurs délices dans le Sahara, est très voisine du _Halimus pedunculatus_, qui habite les alluvions fluviomarines de l’Europe occidentale ; en Belgique, il se trouve dans le Zwijn et au chenal de Nieuport. Mais jamais il n’y est brouté : sa saveur acerbe le défend suffisamment contre les herbivores, quand ceux- ci ont à leur disposition une verdure mieux appropriée à leurs goûts.

Certaines plantes restent pourtant indemnes de toute attaque, même dans l’oued Mzab où la végétation est éternellement en conflit avec des animaux sortant d’un long jeûne. Ce sont d’abord les végétaux pourvus d’une puissante armure défensive, par exemple les touffes glauques de _Cyperus conglomeratus_, aux feuilles scabres et coupantes, et le _Pennisetum dichotomum_, une Graminacée aphylle (en ce sens que les feuilles sont réduites aux gaines) ; ses chaumes raides, rameux, serrés en grosses bottes, sont silicifiés autant que des bambous. Citons enfin une broussaille bizarre, à rameaux divariqués, verts, terminés par une forte épine ; pas la moindre trace de feuille ; en cette saison, pas non plus de fleurs ; rien que des fruits globuleux, ailés, qui sont ligneux et piquants comme le reste du végétal. Je n’ai pu le déterminer qu’à Ghardaïa, où le hasard m’a mis en face d’un individu tardif, encore garni de fleurs, et mon étonnement fut grand lorsque je m’aperçus que c’est une Cruciféracée, le _Zilla macroptera_. Les chameaux font un détour pour ne pas frôler ce disgracieux arbuste-hérisson. Dois-je ajouter qu’ils n’essaient pas de le brouter ?

Ils évitent aussi avec soin de manger le _Retama Raetam_ (voir p. 239 et phot. 13) dont la saveur styptique rappelle celle du _Sarothamnus scoparius_. Mais ils distinguent immédiatement du _Retama_, le _Genista saharae_ qui lui ressemble pourtant beaucoup et qui, sans être succulent, est néanmoins mangeable. Aussi, au milieu des _Retama_ dont les longs rameaux flexibles continuent à se balancer au vent, les _Genista_ n’ont-ils plus que des moignons effilochés.

La majorité des plantes respectées par les herbivores doivent leur immunité à la présence de substances toxiques, ou tout au moins désagréables. Il en est ainsi de la Coloquinte (_Citrullus Colocynthis_) et du _Phelipaea lutea_. Quand on voit sur le sable les fruits de la Coloquinte, gros comme des oranges, ou les inflorescences gorgées d’eau du _Phelipaea_, on est tenté de s’écrier : quelle aubaine pour nos bêtes ! Erreur ; elles s’en écartent avec dégoût. L’amertume du chicotin (le suc de la Coloquinte) est proverbiale ; quant au _Phelipaea_, qui vit en parasite sur les racines de diverses plantes et dont les tiges charnues, épaisses de trois doigts, atteignent une hauteur totale d’un mètre, — il est très vénéneux. Abdallah nous raconte qu’en temps de famine, — cela signifie : quand la disette est plus complète que de coutume, — les Nomades vont les cueillir dans le désert ; quand nous étions à El Oued, quatre hommes venaient de succomber à l’ingestion de _Phelipaea_ qui n’avaient pas été suffisamment bouillis.

Le dégoût salutaire qu’inspirent le _Cleome arabica_ et le _Haplophyllum tuberculatum_ est dû à leur odeur fétide. Chez le _Haplophyllum_ les glandes qui sécrètent l’essence odorante sont logées dans le parenchyme assimilateur ; elles sont assez grosses pour faire saillie, comme des pustules, à la surface de la feuille. Le _Cleome_ est bien la plante la plus nauséabonde que j’aie jamais rencontrée ; il suffit d’un seul individu pour empester l’air à dix mètres à la ronde. Les glandes stipitées, répandues à profusion sur les tiges, les feuilles, les fleurs et les fruits, sécrètent une substance visqueuse à laquelle se collent des plumes d’oiseau, des fruits à aigrette, des pétales flétris, etc.

D’autres espèces possèdent un latex âcre. Tels sont le _Daemia cordata_, le _Convolvulus supinus_ et l’_Euphorbia Guyoniana_. La première est une Asclépiadacée voluble, mais comme elle ne trouve pas dans le désert de supports verticaux autour desquels elle puisse s’enrouler, elle y croît toujours solitaire. Néanmoins ses tiges présentent encore la circumnutation ancestrale, devenue inutile, et elles s’obstinent à se contourner en hélice. Le _Convolvulus_ dérive également d’une plante voluble. Dans le Sahara, ses rameaux rampent sur le sable avec ceux de la Coloquinte, dont les vrilles héréditaires sont presque entièrement atrophiées. Ces deux dernières plantes, — quoique ayant conservé quelques-uns des caractères accessoires des lianes : ténuité de la tige, longueur des entrenœuds, forme et disposition des feuilles, — se sont débarrassées des structures spécialement destinées à assurer le grimpement.

Que ces considérations phylogéniques ne nous fassent pas oublier l’objet de nos observations actuelles ; revenons aux adaptations défensives des végétaux. Nous sommes bien placés ici pour juger l’efficacité des divers moyens de protection : nous allons comparer aux chameaux de notre caravane, ceux d’une tribu nomade qui sont mis au vert dans l’oued Mzab depuis un mois. Alors que les nôtres ne font aucun choix et se bourrent indistinctement de tout ce qui est mangeable, ceux qui paissent ici depuis longtemps et qui ont déjà pu se refaire, dans leur bosse, une provision de graisse, ne mangent que du bout des lèvres ; ils ne consentent à brouter que l’_Aristida floccosa_, le _Helianthemum sessiliflorum_ et le _Lithospermum callosum_. Il est pourtant une herbe, qu’ils aiment plus que toutes les autres, qui est très commune, et que malgré cela ils ne réussissent jamais à atteindre. C’est le _Zollikofferia resedifolia_, une Compositacée Liguloïdée à capitules jaunes, qui ne se rencontre jamais que dans les touffes d’_Euphorbia Guyoniana_. Pour cueillir le _Zollikofferia_, les herbivores devraient enfoncer le museau parmi les branches de la plante vénéneuse, et risquer peut-être d’en arracher quelques fragments ; ils ne parviennent pas à surmonter l’effroi que leur cause le latex irritant de l’Euphorbe.

Dans El Erg, nos chameliers allaient eux-mêmes arracher la Compositacée pour l’offrir comme friandise à leurs bêtes. L’Euphorbe remplit vis-à- vis de la Compositacée le même office que les épouvantails qu’on plante dans les champs de blé pour chasser les oiseaux. Le _Zollikofferia_ appartient à la catégorie que M. Errera (=1886=, p. 88) appelle les « plantes vassales », c’est-à-dire celles qui se mettent sous la protection d’autres organismes. Je ne veux pas dire qu’il recherche les touffes d’Euphorbe, mais uniquement que parmi les innombrables graines de _Zollikofferia_ qui germent au hasard dans le désert, les seules qui aient quelque chance de produire une plante adulte sont celles qui ont été arrêtées par leur aigrette dans les branches serrées de l’_Euphorbia_.

Pendant que j’étudie sur le vif les effets de la sélection naturelle, la caravane m’a depuis longtemps dépassé. Mais je n’aurai pas de peine à la retrouver : quoique aucun chemin ne soit tracé sur le sable, rien n’est plus aisé que de reconnaître la route que suivent d’habitude les caravanes. Toutes les plantes quelques peu comestibles y ont été tondues de près. Au milieu des _Aristida pungens_, des _Genista_, des _Ephedra_ entièrement dépouillés, réduits à l’état de moignons informes, les _Retama_, les _Euphorbia_, les _Daemia_, les _Haplophyllum_, les _Zilla_ forment des touffes vigoureuses. En beaucoup de points les plantes fourragères sont même broutées jusqu’à ce que mort s’ensuive, et les espèces réfractaires subsistent seules.