Un voyage botanique au Sahara

Part 6

Chapter 63,561 wordsPublic domain

Le soleil est étrange, les jours de simoun. Il se couche tout blanc et flou, dans un ciel jaune. Contrairement à ce qui s’est passé hier, le vent continue à souffler jusqu’après minuit. Le lendemain matin à quatre heures, il y avait encore 22°7.

Qu’il nous soit permis de publier les observations de température et d’humidité que nous avons faites pendant les deux journées de simoun, ainsi que le lendemain matin.

+---------------+-----+-----+-----+-----+-------+ | HEURES | _t_ |_t′_ |_e″_ | _F_ | _T_ | +---------------+-----+-----+-----+-----+-------+ |Mai 17 — 11 |37.5 |19.2 |5.14 | 11 | 1.6| | | | | | | | | 14 |39 |19.6 |5.21 | 10 | 1.8| | | | | | | | | 15.45 |40.4 |18.7 |2.95 | 5 | − 5.9| | | | | | | | | 18.30 |36.7 |16.3 |1.53 | 3 | − 14.2| | | | | | | | |Mai 18 — 5 |20.2 |10 |3.09 | 18 | − 5.3| | | | | | | | | 10.30 |35.6 |17 |3.22 | 7 | − 4.7| | | | | | | | | 13.30 |40.6 |18.4 |2.34 | 4 | − 8.9| | | | | | | | | 14.45 |39.5 |17.5 |1.73 | 3 | − 12.7| | | | | | | | | 16.10 |39.2 |17.3 |1.48 | 3 | − 14.6| | | | | | | | | 18 |36.5 |17 |2.65 | 6 | − 7.3| | | | | | | | |Mai 19 — 4 |22.7 |14.6 |7.47 | 36 | 7 | | | | | | | | | 5 |20.5 |13.2 |6.89 | 38 | 5.8|

Signification des colonnes de ce tableau :

_t_ = la température de l’air, en degrés centigrades.

_t′_ = la température du thermomètre mouillé, en degrés centigrades.

_e″_ = la pression en millimètres de la vapeur d’eau, c’est-à-dire, l’humidité absolue.

_F_ = la pression relative (100 = saturation), en d’autres termes, l’humidité relative.

_T_ = la température à laquelle il faudrait abaisser l’air pour obtenir de la rosée.

Les températures _t_ et _t′_ étaient prises au moyen d’un thermomètre- fronde qui avait été mis à notre disposition, avec beaucoup d’autres instruments, par l’Observatoire royal d’Uccle. Aussitôt après avoir déterminé la température de l’air (_t_), j’entourais la boule d’une mousseline imbibée d’eau et je faisais de nouveau tournoyer l’instrument[4].

Les chiffres des trois colonnes _e″_, _F_ et _T_ ont été calculés par M. Jean Vincent, météorologiste à l’Observatoire d’Uccle, d’après les données thermométriques.

Quelques mots d’éclaircissements au sujet de nos observations.

Pendant que, tout au début du simoun, nous étions couchés près du poste optique de Khaldiet, le 17 mai, de onze à deux heures, la température était déjà élevée, mais la quantité de vapeur d’eau était restée notable. C’est plus tard seulement, quand toute l’humidité eut été balayée par le simoun brûlant, que le degré hygrométrique se mit à décroître, pour tomber à 3 %, le soir, quand nous campions dans les _Salsola_. Si, à ce moment, on avait voulu précipiter sous forme de rosée la vapeur d’eau contenue dans l’air, il eût fallu la refroidir à − 14°, c’est-à-dire qu’on aurait obtenu, non de la rosée, mais du givre.

Pendant la nuit, calme plat. Le sol et les plantes émettent de la vapeur d’eau : le matin, la quantité absolue d’humidité (_e″_) a doublé. Puis, le simoun reprend, et graduellement l’humidité baisse jusque vers cinq ou six heures de l’après-dîner. Quand nous étions à El Bôr, le vent, encore violent, était devenu moins sec, ce qui faisait présager la fin de la tourmente.

Le lendemain, 19 mai, l’air de nouveau chargé de vapeurs, était revenu à un degré hygrométrique qui est normal pour le désert.

Certes, la série d’observations que nous venons de relater est exceptionnelle, même au Sahara ; si une semblable sécheresse se continuait quelques semaines, tout serait inévitablement grillé. Pourtant on constate parfois un degré hygrométrique encore plus bas. Ainsi, le 23 mai, à midi, pendant que nous serons dans le désert rocheux au N. W. de Ouargla, nous observerons une température de 33° (_t_), alors que le thermomètre mouillé ne marque que 14°2 (_t′_), ce qui correspond à une pression absolue de 0,75 mm. (_e″_) et à une humidité relative de 2 % (_F_) ; à ce moment, le point de rosée (_T_) est à − 22°7. Ajoutons qu’à diverses reprises on a signalé, dans le Sahara, une humidité nulle. Ceci ne signifie pas qu’aucune vapeur n’existât en ces moments dans l’atmosphère, mais simplement que les instruments, quelques sensibles qu’ils fussent, étaient incapables de déceler les faibles traces de vapeur. « Alors les lèvres se gercent, les ongles cassent comme du verre, l’encre sèche dans la plume, tous les objets en bois ou en corne se contractent, et l’on a vu des miroirs éclater sous la pression de leur cadre. » (Schirmer, =1893=, p. 64.)

Nous nous remettons en route. On se rend bien compte maintenant des effets du simoun sur la végétation. Des touffes de Drîn ont été enfouies jusqu’aux inflorescences. Les _Euphorbia Guyoniana_ laissent pendre leurs rameaux fanés : l’apport d’eau par les racines n’a pas pu se faire assez vite pour compenser les pertes. Les dernières plantes annuelles sont rôties. L’effet le plus désastreux est celui qu’ont subi les _Limoniastrum Guyonianum_. Le simoun a enlevé le sable sur le versant méridional des mottes, et dénudé les rameaux. Ceux-ci, brusquement mis en présence de l’air, ont été desséchés par le vent torride et ne portent plus que des feuilles ratatinées.

Il n’y a plus qu’une demie journée de marche avant Ouargla. Tantôt nous traversons les sebkha, échelonnés dans le lit de l’oued Mya ; tantôt il faut grimper sur de hautes dunes, aussi tristes que celles du Souf. Ces dunes, très mobiles, sont une menace perpétuelle pour les oasis établies entre elles, et même pour la ville de Ouargla. Les autorités militaires y ont fait semer du Drîn, espérant que les longues racines de la Graminacée maintiendront le sable. Les résultats ne sont pas très encourageants : le Drîn a des rhizomes beaucoup moins traçants que l’Oyat, tant employé en Europe pour fixer les dunes littorales.

Tout à coup, au delà de l’océan de dunes et du vaste sebka parsemé de plaques salines, les deux minarets blancs de la ville se dressent par dessus les palmes.

Deux journées employées à parcourir l’oasis et à faire visite aux officiers et aux Pères Blancs. Nous recueillons de nombreux renseignements sur les mœurs des habitants. Ouargla avec ses rues étroites, en partie voûtées, a une population fort mêlée où dominent les Nègres et les Aratins, noirs également, dont les femmes, tout comme les Négresses, aiment à se parer de cauris.

En automne, des milliers de Nomades, surtout des Châmba, affluent vers Ouargla, et établissent sur les hauteurs voisines une ville de tentes, bien plus populeuse que la ville fixe. Depuis plus d’un mois, ils ont levé leurs campements pour s’éparpiller sur le désert. Chaque tribu possède dans le Sahara un immense « territoire de parcours », sur lequel elle fait paître ses troupeaux. Les montagnes sont trop éloignées, et les Châmba sont bien obligés de chercher dans le désert même des contrées renfermant quelques points d’eau et où l’herbe est moins brûlée qu’ailleurs. A l’époque de la maturité des dattes, ils reviennent vers les oasis. Ils se prétendent les légitimes propriétaires du sol et exigent que les malheureux Oasiens, rendus pacifiques par les occupations agricoles, leur remettent, pour prix de la location, les quatre cinquièmes de la récolte ; d’où le nom de _khammès_ (hommes au cinquième), qu’on donne aux cultivateurs. Exactions au détriment des Sédentaires, razzias organisées contre les caravanes et contre les tribus voisines, voilà ce qui compose toute l’existence des Châmba. De quoi vivraient, somme toute, ces Nomades faméliques s’ils devaient renoncer à leurs brigandages. Les produits de leurs troupeaux sont par trop insuffisants : le désert ne nourrit pas les peuples pasteurs, pourtant bien clairsemés, qui errent à sa surface.

Du haut d’un minaret, nous contemplons la ville. (Voir phot. 15.) Ouargla occupe le centre d’un grand sebkha entouré d’une falaise rocheuse verticale. A nos pieds s’étend la ville, entièrement construite en briques crues. Les minarets eux-mêmes, hauts de vingt-cinq mètres, sont faits en boue durcie au soleil. Il faut que la réputation d’aridité du climat saharien soit solidement établie, pour qu’on ose construire les maisons et les mosquées en une matière aussi peu résistante à la pluie. — Autour de la ville s’étend l’oasis avec plus d’un demi million de Dattiers. C’est encore à l’heure actuelle, l’une des plus importantes du Sahara occidental. Mais sa déchéance est prochaine. Malgré les nombreux puits artésiens qui ont été forés, les arbres dépérissent faute d’eau. Déjà, ceux qui occupent le bord de l’oasis ne sont plus que des mâts que surmontent deux ou trois palmes flétries. Ils vivotent encore, mais n’ont plus la force de fleurir. Et pourtant cette contrée a été jadis occupée par un fleuve qui s’est creusé un lit large et profond, et qui a déposé d’épaisses couches de vase. Que sont en somme les falaises, hautes de plus de cent mètres, qui limitent de toutes parts l’horizon, sinon les rives escarpées de cet ancien fleuve ? Et l’étendue plate qui étale son vide au delà des Palmiers agonisants ? C’est un fond de lac, en partie comblé par les alluvions argileuses que l’oued Mya amena des montagnes de l’Ahaggar. L’oued Mya, cherchant un refuge contre le soleil, n’a gardé qu’un cours souterrain. Mais les pluies deviennent de plus en plus rares, et cette nappe artésienne elle-même s’épuise chaque jour davantage.....

=3. — Le désert pierreux.=

Ce matin, nous sommes remontés sur nos mulets. Devant nous se dresse la falaise qu’il s’agit de gravir. Elle limite le _hamâda_, plateau pierreux sur lequel nous allons voyager pendant dix jours. Vu de Ouargla, l’escarpement semblait uni et régulier ; de près, on constate qu’il est tout raviné. Une foule de torrents dévalant du hamâda, au temps jadis, l’ont découpé en massifs isolés qui, lentement, se sont éboulés dans le cours des siècles. Les uns ont pris l’aspect de cônes à sommet arrondi ; les plus larges se terminent encore par une table horizontale aussi élevée que le grand plateau voisin. Quand ces collines d’érosion sont tout à fait séparées les unes des autres, elles reçoivent le nom de _gour_ (sing. _gara_.)

Avec mille précautions, chameaux et mulets se sont hissés sur le hamâda. Tout de suite on se sent dans un pays neuf, bien différent du désert « alluvial » et du désert « éolien », que nous avons parcourus jusqu’à présent. Dans le premier la couche superficielle est constituée par des sédiments fluviaux. Cette formation porte le nom de _reg_. Les anciens fleuves ont apporté dans les fonds les galets, les graviers et l’argile, résultant de la trituration des roches dans lesquelles ils ont creusé leur lit. Mais depuis des siècles, les rivières sont taries et n’ont plus qu’un faible écoulement souterrain. En l’absence d’érosion et de sédimentation actuelles, le reg ne subit d’autres changements que ceux qui proviennent des fluctuations de l’eau souterraine (voir p. 210 et phot. 5) : il se sale ou se dessale suivant les saisons, mais son modelé reste immuable. Tout autres sont les conditions dans le désert éolien. Sauf dans les régions où les matières salines du sous-sol viennent agglutiner les grains de sable (voir p. 253 et phot. 14), l’erg a un modelé essentiellement instable : jamais une dune n’a de configuration permanente et définitive. Le vent, seul maître de la région, s’empare du sable mobile ; il édifie les collines, puis il les échancre, les rase, et les porte plus loin.

Mais d’où vient le sable ? Quelle est la force qui émiette les pierres et qui en fait le jouet des vents ? C’est le soleil. « Après l’air et les nuages, il dévore la terre ; il chauffe ses pierres à blanc ; il les dissout en poussière impalpable. Sa splendeur hostile ne veut éclairer que la mort. » (Hughes Le Roux, =1895=, p. 163.) Sous l’action des effroyables variations de température, les rochers eux-mêmes sont tirés de leur inertie. En été, leur température superficielle dépasse souvent 70° ; en hiver, elle s’abaisse à − 7°. Tour à tour dilatées et contractées, les pierres finissent par se fendre (voir phot. 1) ; des blocs se détachent, qui soumis aux mêmes conditions, se morcellent et se pulvérisent de plus en plus.

Le vent se charge de trier les produits de la désagrégation. Les fines poussières sont emportées jusqu’au-delà des limites du désert : on a observé des pluies de « poussière rouge », saharienne, jusque dans les îles Canaries. Le sable, trop lourd pour que les courants atmosphériques le soulèvent très haut, peut néanmoins être entraîné au loin ; mais sa migration se fait lentement, de proche en proche. Auprès de chaque obstacle, le vent dépose une partie de ses sédiments arénacés, première ébauche d’une dune. Le sort des monticules dépend des conditions extérieures : parfois leur croissance est très limitée (voir p. 212 et phot. 6) ; ailleurs ils atteignent une élévation de plus de cent mètres. (Voir p. 243 et phot. 11 et 12.) Quelles que soient les dimensions des dunes, à chaque coup de vent, une partie de leurs matériaux s’envole plus loin.

Les gros éclats de pierre restent en place. Quand ils viennent de se détacher, leurs angles sont tellement coupants qu’on est souvent obligé de mettre des chaussures aux chameaux. Mais le sable chassé par les rafales a bientôt fait d’émousser les tranchants. La mitraillade par les grains quartzeux sculpte littéralement la pierre. Les fragments prennent un aspect et un toucher particuliers. Si la pierre a une structure homogène, si c’est par exemple du calcaire, elle garde sensiblement sa forme primitive, mais toutes les petites aspérités s’effacent, et elle se polit complètement. Les roches à texture hétérogène gagnent une surface polie, inégale, rappelant celle d’un noyau de pêche, sur laquelle les parties les plus dures forment un dessin en relief, limité par des creux correspondant aux éléments moins résistants qui ont été sculptés davantage.

On remarquera qu’ici, dans le désert « déflatoire »[5] aussi bien qu’ailleurs, la sécheresse de l’air est un facteur essentiel. Elle fige dans son immobilité la surface du désert alluvial, elle permet au vent de bouleverser sans répit les dunes ; c’est encore elle qui provoque l’éclatement de la pierre. On sait, en effet, que la vapeur d’eau fonctionne comme un écran qui arrête les rayons calorifiques : elle empêche le sol de s’échauffer outre mesure pendant le jour, et retient durant la nuit la chaleur qui tend à rayonner dans l’espace. Dans le Sahara, cet écran de vapeur fait défaut et la roche passe successivement par les extrêmes de froid et de chaud.

Selon que le morcellement des pierres est plus ou moins avancé, on rencontre sur le hamâda des régions qui sont simplement craquelées, d’autres qui sont couvertes de débris à angles vifs, ou d’éclats déjà usés et polis par le frottement du sable.

Mais si, sur le hamâda, le soleil et le vent sont à présent seuls en cause, l’érosion par les cours d’eau a également eu son heure. Le désert que nous traverserons d’ici à Settafa, sur un parcours d’environ trois cents kilomètres, a été entaillé par de nombreuses rivières. De même que dans le pays de dunes, c’est la disposition des vallées qui, pour les Arabes, caractérise la région. Elle a reçu le nom de « Chebka » (filet) : les rivières tortueuses qui la sillonnent ont été assimilées à un filet qui aurait été déposé sur le plateau et qui s’y serait incrusté.

Sur ces vastes espaces privés de terre, l’eau de pluie ne peut que ruisseler à la surface du sol ou bien se perdre dans les crevasses, sans se collecter nulle part. La végétation y atteint son maximum de maigreur. Tout lui manque à la fois : ni eau, ni terre.

A part l’_Aristida floccosa_ et une ou deux autres plantes sabulicoles, la flore du hamâda est très spécialisée : elle se compose presque uniquement de petits arbrisseaux à feuilles et à tiges velues. Pendant toute la première journée de marche, nous ne voyons guère que l’_Erodium glaucophyllum_, herbe malingre dont les fruits ont presque huit centimètres de longueur, et l’_Anthyllis sericea_, minuscule arbuste globuleux, de trente ou quarante centimètres de hauteur.

Le vent s’est mis à souffler. L’horizon et le ciel sont déjà obscurcis par les fines poussières. Des traînées de sable serpentent sur le sol. Auprès de chaque pierre, dans les touffes d’herbe, au fond de légers creux, des dunes microscopiques s’édifient. Les feuilles raides d’_Aristida floccosa_ crépitent sous le choc répété des grains.

Tout à coup nous arrivons au bord supérieur d’un escarpement. C’est la rive d’un oued. Tant bien que mal nous descendons la falaise. On se rend compte ici de l’action érosive des rafales chargées de grains quartzeux. Sans répit, d’énormes vagues de sable battent en brèche le pied de la muraille rocheuse. Celle-ci est littéralement affouillée : on dirait une falaise littorale minée par les flots. Plus haut l’érosion éolienne a opéré la dissection de l’escarpement : les bancs de roches dures, — le squelette de la falaise, — sont restés intacts ou n’ont subi que le polissage, tandis que les couches moins résistantes ont été profondément excavées. Il se produit ainsi des crénelures du plus singulier aspect.

Nous sommes à présent sur le sable qui a envahi l’oued. Aussitôt la flore change de caractère : l’_Ephedra alata_, le Drîn, le _Calligonum comosum_, l’_Euphorbia Guyoniana_ et les autres espèces arénicoles occupent le terrain.

Le vent fait rage, et nous sommes heureux de nous réfugier dans le caravansérail de Mellalah. Quelques heures plus tard, le calme est revenu, et nous sortons pour faire un bout de promenade. L’admiration nous cloue surplace. Avec le chott Melrhir et les dunes du Souf, le site de Mellalah est ce que nous avons vu de plus grandiose depuis que nous sommes dans le Sahara. D’un côté surgit la falaise par où nous sommes descendus ; les anciens torrents l’ont déchiquetée ; les rafales de sable découpent des bandes horizontales sur les flancs de chaque gara. — Derrière nous, tout l’horizon est bouché par une dune, une seule, beaucoup plus haute et plus large que les plus grandes que nous ayons vues dans le Souf. Il est fort difficile d’évaluer la hauteur d’une montagne, mais je pense rester en dessous de la vérité en estimant celle-ci à deux cent cinquante mètres. Et quelle forme étrange ! De son sommet partent de nombreuses arêtes qui rayonnent dans toutes les directions et qui, plus bas, se bifurquent plusieurs fois de suite.

Ailleurs, les sables qui encombrent l’oued s’écartent, et nous voyons briller sur le lit de la rivière une couche éblouissante de blancheur. C’est du gypse, dont les cristaux usés par le sable forment une immense table d’une horizontalité parfaite. Sur le gypse, quelques traînées de sable ont été fixées par la végétation : _Retama Raetam_, _Aristida pungens_, _Limoniastrum Guyonianum_, _Traganum nudatum_, _Anabasis articulata_, _Ephedra alata_. La flore, comme on le voit, est celle du sable légèrement salé. Mais une sélection très stricte y a été opérée : il n’y a ici que les espèces à racines traçantes ; celles qui ont des racines plongeantes (par exemple, _Calligonum comosum_ et _Euphorbia Guyoniana_) ne pourraient pas vivre dans ces minces nappes de sable, posées sur du gypse imperméable aux racines.

Toute la journée du lendemain se passe sur le hamâda. Au début il y a encore des _Anthyllis sericea_. Mais peu à peu les buissons deviennent plus rares, ne laissant plus que de tristes plantes, chétives et malingres. Leur teinte verte est masquée sous un dense revêtement pileux. Le voyageur qui passe à la hâte et jette sur le désert un coup d’œil superficiel, ne se douterait pas que le plateau pierreux porte une végétation quelconque, tant elle est misérable, clairsemée et incolore. Citons le _Halogeton alopecuroides_, Salsolacée charnue à feuilles cylindriques, pâles, terminées par une soie blessante ; — le _Herniaria fruticosa_, dont les organes aériens sont presque entièrement scarieux ; — un _Helianthemum_ à feuilles très velues, dont les bords s’enroulent en dessous ; — le _Fagonia microphylla_, Zygophyllacée fauve, toute garnie de poils glanduleux ; ses feuilles ne se composent guère que des stipules épineuses et du pétiole : les folioles sont très petites et charnues ; — le _F. glutinosa_, avec des limbes foliaires bien conservés, mais disparaissant également sous les glandes ; — l’_Argyrolobium uniflorum_, Papilionacée presque aphylle, à poils soyeux-argentés ; — l’_Asteriscus graveolens_, Compositacée frutescente à rameaux bifurqués et à feuilles velues-soyeuses ; — enfin, le _Deverra chlorantha_ (voir phot. 1), l’une des rares plantes glabres du hamâda, une Ombellacée dont les feuilles ne sont plus représentées que par deux ou trois courts segments capillaires. M. le lieutenant Pein, chef du poste de Ouargla, nous l’avait déjà signalé : « C’est un jonc à odeur de persil, auquel les Arabes donnent le nom de Gheza. Ils assurent que les chameaux qui en mangent deviennent aveugles. » Notre curiosité était piquée. Les chameliers ont soin de chasser leurs bêtes loin de la redoutable herbe, mais chaque fois que nous en avons l’occasion, nous laissons les chameaux brouter tout à leur aise. Quelques jours plus tard, nous faisons remarquer que le Gheza ne les a pas rendus aveugles. Le fait est patent, mais il n’ébranle pas la foi des chameliers : ils continueront à soutenir que le Gheza est une plante diabolique. Tapez sur une superstition, vous l’enfoncez davantage.

La flore reste la même pendant la plus grande partie de la journée suivante. Nous avons dû partir en pleine nuit, vers trois heures du matin, car l’étape est aujourd’hui de 57 kilomètres, la plus longue de tout le voyage. Nous cheminons frileusement enveloppés dans les cabans. De temps en temps une détonation nous arrache à nos rêveries : c’est un bloc de pierre qui éclate par l’effet de la contraction. Quand le soleil se lève, le désert nous apparaît aussi nu que la veille. Toujours les mêmes plantes pâlottes, hâves, qu’on n’aperçoit que lorsqu’on se donne la peine de les chercher. Nos chameaux poussés par la faim, se débandent à chaque instant, pour courir vers quelque maigre _Aristida floccosa_. Il faut voir comme ils vous déplument la touffe en deux coups de lèvres.

Voici que la flore s’embellit. Sur le sable qui s’est déposé çà et là entre les pierrailles, poussent de petits buissons globuleux de _Rhanterium adpressum_, une Compositacée que nous avons déjà rencontrée dans le Souf. Nous sommes enchantés : on _voit_ de nouveau des végétaux. Ils ne sont certes pas attrayants, avec leurs rameaux cotonneux et leurs feuilles minuscules, mais enfin, en y regardant de près, on distingue parmi les rameaux desséchés quelques capitules jaunes, — et cela paraît merveilleux que des arbustes puissent vivre et même fleurir au milieu de cette désolation. Faut-il que la plante s’accroche à l’existence, pour s’obstiner à croître et à se reproduire sous le climat délétère de la Chebka !