Un voyage botanique au Sahara

Part 5

Chapter 53,704 wordsPublic domain

Nous employons la journée à herboriser et à chasser. Près du campement, sur une petite éminence, se dresse un gmira, d’où l’on a une vue splendide sur le paysage triste et grandiose du désert. (Voir phot. 14.) Des dunes à perte de vue, ni élevées, ni pittoresques, dont l’ensemble constitue plutôt une surface bosselée qu’une réunion de monticules. Là- dessus, des touffes d’_Aristida floccosa_, aux panicules jaunes brillantes ; au loin la teinte dorée se perd petit à petit, pour être remplacée par la coloration sombre des arbustes (_Ephedra_, _Calligonum_, _Salsola tetragona_), et jusqu’à l’horizon... que dis-je ! il n’y a pas d’horizon ; — le paysage est borné par de l’air qui vibre, zone tremblotante, indécise, où se confondent par gradations insensibles le gris du désert et le bleu du ciel.

Nous retournons là-haut, un peu avant le coucher du soleil. Le pays a une toute autre physionomie que sous l’éblouissante lumière du midi. « On se demande, dit Fromentin (=1896=, p. 190), en le voyant commencer à ses pieds, puis s’étendre, s’enfoncer vers le sud, vers l’est, vers l’ouest, sans route tracée, sans inflexion, quel peut être ce pays silencieux, revêtu d’un ton douteux qui semble la couleur du vide ; d’où personne ne vient, où personne ne s’en va, et qui se termine par une raie si droite et si nette sur le ciel. » Les lointains sont à présent d’une netteté merveilleuse. Là-bas se profile, sous forme d’un escarpement déchiqueté, la rive gauche de l’oued Mya. Devant nous, sur une crête rocheuse, à peine visible tant il paraît petit, le poste optique de Khaldiet auprès duquel nous passerons demain. Ces postes, abandonnés depuis l’installation du télégraphe électrique, servaient à la transmission optique des dépêches. La transparence de l’air permet de les établir à d’énormes distances. Celui que nous voyons à une trentaine de kilomètres en avant de nous, communique avec un autre que nous avons dépassé hier, et qui est situé à environ vingt kilomètres en arrière. L’éloignement est parfois plus grand encore. Lors de l’expédition de Tunisie, un poste du Souf était en communication optique avec celui de Negrin, distant de cent-trente kilomètres. Faut-il que l’atmosphère soit pure et sèche pour qu’un infime signal lumineux puisse être aperçu à une pareille distance !

Il sera peut-être intéressant de dresser la liste des plantes qui habitent le désert dans un rayon d’un kilomètre autour du gmira de Tellis.

Montagnites Candollei.

Podaxon aegyptiacus.

Ephedra alata ♄.

Aristida pungens ♃.

— floccosa ♃.

Cutandia memphitica ☉.

Cyperus conglomeratus ♃.

Calligonum comosum ♄.

Suaeda vermiculata ♄.

Traganum nudatum ♄.

Salsola tetragona ♄.

— vermiculata ♄.

Anabasis articulata ♄.

Cornulaca monacantha ♄.

Silene villosa ♃.

Erucaria Ægiceras ☉.

Henophyton deserti ♄.

Malcolmia aegyptiaca ♃.

Matthiola livida ☉.

Randonia africana ♄.

Euphorbia Guyoniana ♃.

Retama Raetam ♄.

Limoniastrum Guyonianum ♄.

Lithospermum callosum ♃.

Heliotropium luteum ♃.

Anthemis monilicostata ☉.

Spitzelia saharae ☉.

Zollikofferia resedifolia var. viminea ♃.

La flore est plus variée que dans le Souf. En quatre jours, nous n’y avions récolté que vingt-sept espèces, tandis qu’ici, en une demi- journée, nous en rencontrons vingt-huit. Cette profusion relative tient à l’immixtion des plantes halophiles : Salsolacées et _Limoniastrum_.

Dès que le manteau de sable devient plus mince, la proportion des halophytes augmente encore et on voit apparaître les _Tamarix_, le _Nitraria_, etc. Parfois la couche d’argile imprégnée de sel, qui forme le lit de l’oued Mya, est mise à nu, comme dans le fond où le chott Barhdad étale ses eaux illusoires. Aussitôt tout vestige de flore sabulicole s’évanouit ; il ne reste plus que les plantes charnues et celles qui possèdent un revêtement salin. Parmi ces dernières citons deux espèces, nouvelles pour nous, _Statice pruinosa_ et _Limoniastrum (Bubania) Feei_. La première attire les regards par ses élégantes inflorescences lilas. Les feuilles n’existent que dans le jeune âge ; la plante fleurie assimile par les rameaux de l’inflorescence, qui sont garnis de petites plaques salines, dures et brillantes. Le _Limoniastrum Feei_ est plutôt herbacé que frutescent. La souche porte quelques feuilles coriaces, épaisses, avec une croûte saline d’aspect crayeux.

Est-elle assez souffreteuse et exsangue, la pauvre végétation saharienne ! On ne sent pas courir dans les plantes du désert, le souffle de vie qui anime une forêt ou une prairie. Elles vivent pourtant, malgré leur apparence de momies ; elles vivent à la façon d’un arbuste qui dort de son sommeil hivernal. L’engourdissement qui envahit en hiver les végétaux de nos contrées, et en été les plantes d’ici, tient d’ailleurs à une cause unique : la sécheresse. Chez nous le sol est gelé pendant la saison froide et ne peut fournir aucune humidité aux plantes ; celles-ci sont donc obligées de laisser tomber leurs feuilles pour réduire leur surface transpiratoire à un minimum ; le froid ne fait que rendre la torpeur plus profonde. Ici, c’est en été que le liquide fait défaut : la vie des organes végétatifs se ralentit énormément et peut même s’arrêter tout à fait. Quelle pourrait être l’activité de plantes qui ferment leurs stomates, de l’_Ephedra alata_, par exemple, qui les obture par un bouchon résineux ? (Voir p. 240.)

Les rares précipitations atmosphériques se font en hiver. Aussi est-ce en cette saison que les plantes accroissent leur appareil végétatif. Dès que les pluies viennent mouiller la terre, les végétaux s’empressent de donner de jeunes rameaux. Produire aussi des feuilles serait pour la majorité des arbustes un luxe exagéré : même en hiver, l’air est trop aride pour que des feuilles puissent résister à la dessiccation. D’ailleurs la lumière est intense et les rameaux suffisent à l’assimilation.

Mais la saison humide est courte. Voici que l’été revient. Sous l’atroce climat, fait de soleil et de sécheresse, la végétation s’assoupit peu à peu, et la lueur de vie que les pluies avaient amenée au désert est bientôt éteinte. Combien de temps durera la léthargie ? Au moins jusqu’à l’automne suivant. Mais, hélas ! souvent plusieurs hivers successifs se passent sans pluie. C’est le cas pour la région que nous parcourons. Depuis trois ans il n’est plus tombé une averse sérieuse. Trois années de soleil ! Nous sommes vraiment dans le Pays de l’Éternelle Canicule, ou pour employer l’expression arabe, _Bled el Ateuch_, le Pays de la Soif.

Dans les sables, la végétation n’a pourtant pas trop souffert du « beau fixe ». Les réserves souterraines de liquide sont presque épuisées, — la salure des puits le montre assez, — mais les racines réussissent néanmoins à atteindre le sable humide de la profondeur. Il en va autrement sur l’argile salée. Les racines n’arrivent plus à percer le sol, devenu dur comme la pierre, et les plantes ont beau lutter par tous les moyens possibles, rien ne peut les défendre contre la mort par excès de soif. Chassées d’ailleurs par la concurrence vitale, les plantes languissent ici depuis des années, sans que le ciel leur accorde une goutte d’eau. Quel poète a jamais osé imaginer les horreurs de la lente agonie qui étreint ces misérables végétaux ?

Le moment est bien choisi pour jeter un coup-d’œil sur l’ensemble des dispositifs qu’emploient les plantes pour combattre la sécheresse de sol et de l’atmosphère. Nous avons déjà attiré l’attention sur les plantes éphémères chez lesquelles tous les phénomènes vitaux s’accomplissent en l’espace de quelques jours (voir p. 217 et 240), ainsi que sur les divers moyens dont disposent les arbustes et les plantes vivaces pour absorber rapidement l’eau du sol par les longues racines horizontales (voir p. 237) ou par les racines plongeantes (voir p. 247), et pour extraire l’eau de l’atmosphère, grâce aux sels déliquescents. (Voir p. 212 et 213.)

Inutile d’insister sur l’importance qu’il y a pour elles à mettre en réserve dans les tissus l’eau qu’elles ont eu tant de peine à se procurer.

Voyons maintenant comment les plantes du désert réduisent leur transpiration. Il est essentiel tout d’abord de restreindre la surface transpiratoire. Aussi beaucoup de plantes sont-elles complètement privées de feuilles. (Voir p. 239 et 254 ; et phot. 1, 2 et 13.) D’autres n’en ont que fort peu. Encore ces feuilles sont-elles en général petites : depuis que nous avons quitté Biskra, nous n’avons pas vu dans le désert une seule plante dont les feuilles eussent les dimensions d’une pièce de cinq francs.

La diminution de la surface ne suffit pas à elle seule à assurer le victoire de la plante sur le climat. Nous connaissons déjà la protection supplémentaire que procure à certains arbustes l’ensevelissement des rameaux sous le sable. (Voir p. 212 et phot. 6.) D’autre part, les sucs de la plupart des plantes, surtout chez les Salsolacées, sont fortement salés. Or la tension de vapeur d’eau d’une solution est inférieure à celle du liquide pur. La présence de sels dans le suc cellulaire entrave donc la transpiration. Seulement, l’accumulation de matières minérales constitue par elle-même un danger, et nous avons vu que l’_Anabasis articulata_ est obligé de se débarrasser des sels par une voie détournée. (Voir p. 222 et phot. 2.)

Fort nombreux aussi sont les dispositifs qui empêchent directement la déperdition de l’eau sous forme de vapeur. La transpiration cuticulaire est presque réduite à zéro par l’accroissement que subit la cuticule. Cette carapace devient tellement épaisse que la coloration verte de la chlorophylle finit par être masquée : toutes les plantes sont grises, pâles, d’une teinte indéfinissable, ce qui imprime au paysage saharien un caractère tout particulier de tristesse et de désolation. Ajoutons tout de suite que les substances salines (_Limoniastrum_....), le revêtement cireux des feuilles (_Euphorbia_, _Nitraria_....), et les poils blancs ou gris qui garnissent tant d’organes aériens, contribuent aussi pour une forte part à donner à la végétation désertique sa teinte languissante.

Nous avons déjà noté la villosité des plantes du Sahara. (Voir p. 240.) Peut-être certains de ces poils sont-ils capables d’absorber la rosée (Volkens =1887=, p. 31). Toutefois leur fonction est en général autre : ils servent à créer autour des stomates une atmosphère tranquille. A l’abri de ce feutrage, la plante reste baignée par un air plus ou moins saturé. Le fait est très frappant chez le _Retama Raetam_ et chez quelques autres Papilionacées : les rameaux adultes, complètement aphylles, n’ont de stomates que dans les rainures longitudinales qui les parcourent ; c’est précisément là que sont groupés les poils. — Même remarque en ce qui concerne la feuille des _Aristida_. La face supérieure, sillonnée de profondes rainures et garnie de poils, porte beaucoup de stomates, tandis que ceux-ci sont rares à la face inférieure, glabre et lisse. La protection offerte aux stomates est rendue encore plus efficace par ce fait que les feuilles d’_Aristida_ s’enroulent sur leur face supérieure : les stomates, abrités dans l’intérieur du tube, ne sont jamais en contact avec l’air sec.

Il existe, comme on le voit, toute une série de dispositifs qui ont pour objet d’affaiblir la transpiration. Mais, dira-t-on, pourquoi la plante ne supprime-t-elle pas radicalement l’émission de vapeur ? N’oublions pas que c’est le courant transpiratoire qui amène dans l’économie les sels minéraux : nitrates, phosphates, potasse, etc. ; en le supprimant, le végétal se priverait du même coup d’éléments indispensable à la vie. Déjà le manque d’azote, de phosphore, de potassium.... se fait vivement sentir : les végétaux sont à la fois affamés et assoiffés ; et leur rabougrissement est l’effet de la lente inanition qu’ils subissent depuis des années, depuis des siècles.

La vue de cette flore moribonde est pénible pour le botaniste. Certes, sur les rocailles d’un pâturage alpestre, parmi les flaques de neige persistante, les touffes d’herbe sont encore plus chétives qu’ici. Là- haut également, c’est la nature inanimée qui donne au pays sa physionomie propre. Placez-vous devant un site de notre pays, ou mieux, d’une contrée équatoriale : toute votre admiration se concentre sur les grandes masses de verdure, sur les forêts, les prairies.... et c’est plus tard seulement que vous songez au sol qui se cache sous la splendeur du feuillage. Contemplez à présent un paysage désertique, — que ce soit le désert glacé de la haute alpe, ou le Sahara aride et ensoleillé, — vous ne voyez que le relief du sol, les pics aigus, les champs de neige, ou bien les larges ondulations du terrain, les vagues de sable, les fonds argileux où brillent les croûtes de sel.... Quant à la verdure, elle passe inaperçue. Maintenant, regardez à vos pieds. Toute analogie entre l’alpage et le Sahara s’évanouit. Sur la montagne, mille fleurs variées brillent parmi les pierres ; des papillons et des mouches volent gaîment d’une corolle à l’autre. Au Sahara, rien de semblable. Il y a des fleurs pourtant ; car si l’été est une saison de torpeur pour les organes végétatifs, c’est aussi celle où s’ouvrent les fleurs. Mais elles sont petites, sans parfum ni couleurs voyantes.

Chez un grand nombre d’espèces, elles sont adaptées à être pollinées par le vent, et privées de corolle (_Ephedra_, Graminacées, _Cyperus_, _Calligonum_, Salsolacées, etc.[3]). L’_Euphorbia Guyoniana_, quoique entomophile, est également privé de corolle. Les fleurs de _Silene_, des Cruciféracées, de _Randonia_, des Boraginacées et de la plupart des Papilionacées, sont minuscules et ont des teintes effacées. Les seules fleurs voyantes sont celles de _Monsonia_, d’_Helianthemum_ et des Plombaginacées (_Limoniastrum_ et _Statice_), ainsi que les capitules de quelques Compositacées.

En fait d’Insectes fécondateurs, il n’y a guère que des Diptères et des Hyménoptères. Encore sont-ils peu abondants. Il serait logique de supposer que pour appeler vers elles les rares visiteurs, les fleurs doivent étaler de larges appareils vexillaires. C’est en effet ce qui a lieu sur l’alpe. Au Sahara, la sécheresse de l’air s’y oppose : les tissus délicats des pétales seraient tout de suite fanés. On comprend moins bien pourquoi les plantes sahariennes négligent les parfums, un excellent moyen pourtant d’attirer les Insectes. Faisons remarquer toutefois que si nous ne percevons aucun parfum, cela ne prouve pas que les plantes dédaignent de sécréter des vapeurs odorantes : nous savons en effet que la muqueuse olfactive de l’homme fonctionne mal dans l’air très sec ; il n’est pas certain du tout qu’il en soit de même pour les antennes des Insectes.

Le cinquième jour après le départ de Tougourt, il fait étouffant dès le matin. Pas le plus léger souffle ; les épillets du Drîn pendent immobiles dans l’air brûlant. Aussi est-ce avec jubilation que nous recevons vers neuf heures du matin les premières bouffées de vent du Sud. Mais ce vent ne tarde pas à nous paraître étrange : au lieu de nous rafraîchir, il augmente encore la sensation de chaleur. Il faut se rendre à l’évidence : c’est le simoun.

Nous allons connaître la soif. Le simoun ne souffle pas depuis une heure, que déjà nos bidons de thé sont à sec. Quant à Abdallah et aux chameliers, ils se suspendent à tour de rôle aux outres. Hélas ! celles- ci perdent bientôt leur profil de chiens noyés, gonflés par les gaz. Par bonheur, des Nomades campés près du poste optique de Khaldiet consentent à nous vendre une belle peau de bouc aux flancs rebondis. Nos Arabes ont à boire jusqu’au prochain puits. Pour nous, cette acquisition n’a aucun avantage immédiat. Nous avons de l’eau, il est vrai, mais elle a trop mauvaise mine, et nous ne voulons pas la boire crue. Or, le pays d’alentour ne porte pas le moindre arbrisseau, et les quelques brindilles que les Nomades nous ont cédées ont servi à nous faire cuire des œufs. Que faire ? Boire de l’eau de St-Galmier, mais avec ménagements, car nous ne pouvons pas, d’ici à longtemps, remplacer notre provision.

La chaleur augmente d’une façon continue, pendant que nous sommes couchés inertes, à l’ombre du poste optique. A deux heures, le thermomètre marque 39°. Nous devons pourtant nous remettre en marche ; du reste, le soleil est maintenant voilé par l’épais nuage de poussière que soulève le simoun.

Voici un puits, au milieu des _Salsola tetragona_. Les chameaux eux- mêmes se précipitent avidement vers l’abreuvoir. Je me prépare à photographier la scène. Mon appareil photographique ne fonctionne plus. Les parois en bois ont craqué sous l’influence de l’extrême sécheresse. Il est tout disloqué ; on peut dorénavant le laisser au fond d’un coffre. Il nous reste un second appareil, mais ses boiseries ont été également gauchies. Demain, lui aussi sera hors d’usage. Je ne pourrai le réparer un peu qu’à Ouargla. Mais je ne puis naturellement pas développer les clichés sur place, et, rentré à Bruxelles, je m’aperçois que tous les clichés faits à partir d’aujourd’hui ont reçu des coups de lumière.

En route de nouveau, à travers les _Salsola tetragona_. Il n’y a qu’eux pendant des heures, d’informes buissons aux branches tordues, plates, souvent fendues, n’ayant gardé vivants que les bouts des ramuscules. Beaucoup d’entre eux sont morts, et leurs squelettes noircis, comme calcinés, ont l’aspect le plus lamentable. (Voir phot. 17.) Abdallah qui a passé ici il y a quelques années, avec la mission Flatters, nous raconte que toute cette plaine était verdoyante, que des milliers de chameaux venaient y paître. Mais les trois années de sécheresse persistante ont eu raison de cette verdure.

Nous sommes exténués de soif. Afin de ne pas devoir à chaque instant arrêter les chameaux pour prendre l’eau dans les outres, l’un des hommes a rempli une grande gamelle. Elle fait le tour, de bouche à bouche. Mon compagnon et moi détournons les yeux pour ne pas être induits en tentation. Rarement, je pense, les prescriptions de l’hygiène ont dû résister à un aussi rude assaut. C’est un raffinement du supplice de Tantale : sentir qu’on se momifie rapidement, voir circuler la gamelle pleine d’eau, et ne pas y toucher parce que le liquide est trop suspect. Félicitons-nous de notre prudence ; c’est à elle que nous devons d’être restés l’un et l’autre indemnes de tout accès de fièvre.

Il est vrai que rien n’eût été plus facile que d’obtenir maintenant du feu ; mais la caravane aurait dû s’arrêter, et nous étions tous pressés de sortir de cette lugubre steppe à _Salsola tetragona_.... Pourtant, quelle affreuse sensation que celle de la soif. Les lèvres et la langue se gercent, la gorge est contractée, plus la moindre salive ne s’écoule dans la bouche, il semble qu’on ait autour de la tête un bandeau serré. Cette dernière torture est la plus intolérable. On marche inerte, sans penser.

Il faut faire halte dans la broussaille. Le vent est tombé, mais le thermomètre marque encore 36°7. « Abdallah ! du feu ! » Enfin, nous allons boire, avaler du thé chaud, brûlant même. Le liquide n’a pas eu le temps de descendre dans l’estomac, qu’on sent la sueur perler sur la peau. En un instant, elle est évaporée, et une délicieuse fraîcheur envahit tout l’être. C’est incontestablement la boisson chaude, vers 60°, qui désaltère le plus vite dans un pays aride et ardent comme celui-ci. A vrai dire, un liquide froid a également ses charmes : on éprouve une si agréable sensation dans la bouche et la gorge ; mais le soulagement est moins durable. D’ailleurs nous n’avons pas le moyen de refroidir beaucoup nos boissons. On se contente d’entourer les bidons et les bouteilles d’un linge mouillé, afin de leur soustraire la chaleur latente de vaporisation. On arrive ainsi, en une heure, à faire tomber la température des liquides, de 40° qu’elle était en début, à 24° ou 25°. En Europe, une pareille eau donnerait des nausées ; ici, elle est d’une exquise fraîcheur.

Mon compagnon est moins accablé que moi. Tandis que je suis étalé sur ma couverture, il s’en va avec sa lanterne, faire la chasse aux Insectes. Un incident désagréable me tire de ma torpeur : Lakhdar tue au milieu du campement une petite Vipère très dangereuse (_Cerastes vipera_) dont la morsure est même plus mauvaise que celle de la Vipère à cornes. Au moment où M. Lameere revient, une seconde Vipère rampe au milieu de nous. C’est peu rassurant. Nous sommes, à la vérité, munis de sérum antivenimeux, mais, tout de même, ce qui peut arriver de plus heureux quand on possède un bon médicament, c’est de n’avoir pas à s’en servir. Après un moment de trouble, il est décidé que le campement sera transporté sur une haute dune, loin de ces maudites broussailles qui, au dire d’Abdallah, sont toujours « pleines de serpents. » Chacun porte sa literie, et après nous être pas mal embarrassés dans les _Salsola_, nous installons l’hôtel sur le sable.

Le lendemain matin, un temps délicieux. Mais notre jouissance est contrariée par la vue de la steppe qui étale toujours son unique espèce végétale. Que nous ayons du sable nu, ou un fond de sebkha sans une herbe, plutôt que cette interminable plaine, avec les squelettes d’arbustes dont les brindilles restées vivantes parmi les branches consumées semblent demander grâce au soleil implacable.

Le répit n’est pas de longue durée. Le vent du Sud se remet à souffler avec furie, et à une heure, pendant que nous sommes affaissés sous un _Tamarix_, le thermomètre indique près de 41°. Nous avons enfin quitté la steppe salée, pour passer entre les dunes. Mais tout n’est pas rose non plus sur le sable. Le vent chasse devant lui des tourbillons de grains coupants qui vous mitraillent le visage. Les chameaux, avec leur volumineuse charge, tanguent d’un air désespéré sous les rafales.

Courage ! Le guide signale des Palmiers à l’horizon. C’est le village d’El Bôr, avec des jardins enfoncés comme les oasis du Souf. Ils nous font l’effet de Paradis terrestres, et les masures de boue dispersées dans les dunes, sont belles comme des palais. Nous y voilà. Le chef du village nous introduit dans une habitation dont le propriétaire est actuellement « aux champs », comme il dit, ce qui signifie qu’il est allé camper dans le désert avec ses troupeaux et sa famille. Singuliers champs ! Ne discutons pas la valeur des mots ; l’essentiel est que nous pouvons disposer de la maison.

On a l’obligeance de nous offrir du café chaud. Accepté avec reconnaissance, car de toute la journée nous n’avons eu que du thé dont la température était comprise entre 35° et 40°. Et l’on a beau ingurgiter des quantités invraisemblables d’une telle boisson, déjà plate et indigeste par elle-même, on ne réussit pas à se désaltérer.

Le bruit se répand dans le village qu’un médecin est arrivé. Tous ceux que leurs infirmités empêchent d’émigrer vers des régions moins ravagées par le soleil, viennent me consulter dans la petite chambre où nous avons cherché refuge. Mais que prescrire dans un pays où la pharmacie la plus proche est à Biskra, à une huitaine de jours d’ici ? A un homme atteint d’une maladie de foie, je recommande le régime lacté. On me regarde avec stupeur. « Puisque les troupeaux sont aux champs ! Il ne reste dans le village ni une chèvre, ni une chamelle ! » D’ici à plusieurs mois, pas moyen d’avoir une tasse de lait ; la nourriture consiste exclusivement en orge et en dattes sèches.

Le simoun a enfoui nos cheveux et notre barbe sous une carapace de sable. D’innombrables grains se sont introduits sous nos vêtements et nous grattent la peau. « Abdallah, y a-t-il beaucoup d’eau à El Bôr ? » — « Tant qu’on en veut. » — « Parfait, tu vas nous en apporter un grand seau pour que nous puissions nous débarbouiller. » Ahurissement d’Abdallah. « Tout un seau, dit-il, c’est peut-être beaucoup. Enfin, j’irai voir. » Et il nous revient avec une gamelle d’eau, tout ce qu’il avait pu se procurer dans les puits presque taris du village.