Part 4
Le _Montagnites Candollei_[2] est une Agaricée curieuse, dont les lamelles ne sont attachées que le long du bord du chapeau. Celui-ci est lacinié. Ce Champignon est la seule Cryptogame terrestre que nous ayons rencontrée. (Le puits de Maouiet Ferzan contient quelques Algues.) Ni Champignons parasites, ni lichens, ni Muscinées, ni Ptéridophytes. La petitesse des spores de ces végétaux les rend-elles incapables de résister à la lumière intense du désert ? L’air du Sahara est-il aseptique au point de vue des moisissures et des Cryptogames en général comme il l’est au point de vue bactérien ? Il est permis de le supposer.
On remarquera que la florule renferme une proportion notable de végétaux annuels. Des huit espèces monocarpiques, six sont des plantes éphémères, dont la vie ne se prolonge pas au-delà de quelques semaines. L’_Echinopsilon muricatus_ et le _Malcolmia aegyptiaca_ (_Eremobium lineare_) sont en général vivaces ; mais ici ils fructifient sans retard et meurent aussitôt après.
Chaque fois que pendant les deux premières journées, nous nous arrêtions pour admirer une belle dune, Abdallah s’empressait de dire : « Tout ceci n’est rien ; c’est le troisième jour que vous allez en voir, du sable ». Il avait bien raison. Quel pays ! Des dunes toutes nues (voir phot. 11 et 12) ; rien que du sable pur, portant de loin en loin, dans les fonds, une maigre touffe de Drîn ou d’_Euphorbia Guyoniana_. Des vagues de sables ; oui, vraiment des vagues. Leur surface est finement ridée, leur arête vive fume au moindre souffle ; les deux versants sont inégalement penchés, et il semble presque, au moment où la crête fume, — on pourrait dire déferle, — que le versant sous le vent est concave comme aux vagues de la mer. C’est le matin qu’elles sont le plus belles, ou bien vers le soir, — quand les ombres sont longues. Au milieu du jour le détail s’efface et le sable éblouissant donne l’impression de montagnes d’or mat et pâle. Mais à quelque moment de la journée qu’on les regarde, on reste confondu devant leur nudité et leur éclat. Il faut s’être trouvé face à face avec ces dunes-ci, sévères et tristes, brûlées par le ciel éternellement bleu, pour apprécier nos dunes du littoral belge, verdoyantes et gaies sous le ciel nuageux, avec les fonds garnis d’herbe, et les pannes où brillent joyeusement les maisonnettes blanches, à toit rouge et à volets verts.
Pendant toute la matinée nous traversons ce pays fantastique, tantôt marchant avec précaution sur une crête aiguë qui s’éboule sous le sabot de nos mulets (voir phot. 11), tantôt glissant sur des pentes rapides jusqu’au fond d’immenses fosses arrondies. (Voir phot. 12). Comment notre pilote s’oriente-t-il dans cet enchevêtrement de montagnes et de vallées ! Autour de nous la vue est bornée par des dunes, toutes proches, qui ont jusque cent mètres d’élévation. Ce n’est qu’à de rares intervalles que nous apercevons le gmira chancelant, déchaussé par les rafales, qui est comme une balise secouée par des vagues en furie. Devant nous, une piste indécise ; et nous n’en laissons guère davantage : la foulée de nos bêtes se comble et disparaît comme un sillage. Ce sable est fluide. On dirait que les dunes sont en équilibre instable, et qu’il suffirait d’un choc, d’un frémissement, pour que les montagnes, subitement effondrées, s’écoulent dans les creux. Quelle dût être l’audace de ceux qui les premiers s’engagèrent dans cet inextricable lacis de dunes et de vallées !
Tout à coup nous voyons poindre quelques palmes ; ce sont les jardins de Bou-Harmès, le premier des villages du Souf. Les oasis des dunes (voir phot. 9) ne ressemblent en aucune façon à celles que nous avons rencontrées jusqu’à présent. Il n’y a pas ici de rivière ni de puits artésiens. La légende dit que les Chrétiens, forcés de fuir devant les envahisseurs musulmans, cachèrent sous terre un grand fleuve, l’oued Souf (ou mieux oued Isouf : rivière qui murmure). Les eaux s’infiltrent maintenant à travers le sable, mais elles n’ont nulle part une pression suffisante pour jaillir ; on se contente de creuser des puits superficiels qu’alimente, — mais avec quelle parcimonie ! — la couche de sable mouillé.
Pour établir une oasis, le Souafi (habitant du Souf) se choisit entre les dunes une profonde dépression. Il déblaie le sable sur un espace de plusieurs centaines de mètres carrés, puis il creuse, creuse toujours jusqu’à ce qu’il touche le banc imperméable de gypse qui cache le sable humide. Dès qu’il a défoncé cette agglomération de cristaux, épaisse parfois de plus d’un mètre, il se trouve sur le terrain aquifère où il pourra planter ses Palmiers. Le sable provenant de l’excavation est rejeté dehors, autour du futur jardin. On fait ainsi un talus circulaire, consolidé avec des feuilles desséchées de Palmier et avec les blocs de gypse ramenés du fond. L’ensemble du jardin a la forme d’un immense entonnoir ayant de dix à quinze mètres de profondeur ; son rebord est garni d’une haie de feuilles mortes ; son large fond plat porte la jeune plantation.
Dans les premiers temps, les boutures détachées à la base d’un Palmier adulte n’ont pas encore de racines suffisantes, et doivent être arrosées chaque jour. Aussi est-on obligé de creuser un puits. Pour élever l’eau qui suinte goutte à goutte à travers le sable, on se sert d’un balancier soutenu par des poteaux en tronc de Palmier ou par des piliers en plâtre. (Voir phot. 10). A l’un des bouts de la perche est attachée une longue corde avec l’outre en cuir ; à l’autre bout, une grosse pierre fait contrepoids.
Une fois que les plantes ont bien repris, elles enfoncent leurs racines jusque dans la couche aquifère et ne réclament plus d’arrosements. Toute l’eau du puits pourra dorénavant être consacrée aux carrés de légumes qui croissent sous les Palmiers. Mais si le cultivateur n’a plus à puiser de l’eau pour ses arbres, il doit, par contre, veiller sans relâche à défendre son jardin contre les envahissements du désert. Chaque coup de vent apporte la poussière par dessus les bords de l’entonnoir ; de plus, des pans du talus s’écroulent et glissent entre les Palmiers ; — et le pauvre Souafi, nouveau Sisyphe, travaille tous les jours de l’année à rapporter sur le revers extérieur du talus le sable qui menace d’engloutir sa culture. Rien d’étonnant donc à ce qu’un Dattier atteigne ici un prix fort élevé : un arbre en plein rapport vaut de quatre cents à six cent cinquante francs. Il produit chaque année jusque cent cinquante kilos de dattes, les plus réputées de tout le Sahara, qui se vendent une quarantaine de francs.
Les Sédentaires du Souf s’efforcent naturellement d’étendre leurs plantations. Seulement toutes les excavations de quelque importance étant déjà occupées, ils en sont réduits à creuser leurs nouvelles oasis dans des fonds moins larges, et partant moins favorables. Les anciennes plantations comptent jusque cent Palmiers, tandis que parmi les récentes, il en est beaucoup qui ne peuvent pas nourrir plus d’une demi douzaine d’arbres.
Le misérable petit village de Bou-Harmès est vite dépassé et nous nous enfonçons de nouveau parmi les hautes dunes, nues et désolées. Qui donc se figurerait que nous circulons en ce moment entre les villes du Souf, qui comptent ensemble plus de 25,000 habitants ?
Nous sommes bientôt à Kouinin. Puis nous longeons quelques villages perdus au milieu des dunes. Voici des cimetières. Autour d’un marabout blanc, de gros cristaux de gypse gisent épars ; pas un brin de verdure dans cette aridité ; les petites levées de sable ont été nivelées par le vent, et les cristaux marquent seuls l’emplacement des tombes.
Enfin, nous arrivons à El Oued, le chef-lieu du district, une ville d’un millier de maisons. C’est ici qu’aboutissent les caravanes qui viennent de la Tunisie et de la Tripolitaine, en particulier de Gabès et de Rhadamès ; cette dernière ville est à une vingtaine de jours de caravane.
Qu’elles soient grandes ou petites, toutes les agglomérations du Souf se ressemblent. De loin, les maisons se remarquent à peine, tant leur coloration gris-pâle se confond avec celle du désert. De prés, on dirait des jouets mal dégrossis que des enfants auraient abandonnés au hasard entre des mottes de sable... et les Dattiers font un peu l’effet des arbres en copeaux verts qu’on trouve dans les boîtes de Nuremberg (Voir phot. 10). Pas un jardinet, pas une tache de verdure. Entrez dans la ville. Nul coin où l’on puisse s’abriter de l’odieux soleil ; le désert se continue dans les rues, sur les places publiques : du sable partout, le sable fin et moelleux des dunes, que le vent fait tourbillonner sans répit.
N’est-il pas extraordinaire que l’homme ait eu l’idée de venir établir des villes dans un pays où il ne trouve ni eau, ni pierre, ni boue, ni bois, où les seuls matériaux de construction sont le sable et le gypse ? Encore, pour utiliser ce dernier, faut-il d’abord le transformer en plâtre..... et il n’y a pas de combustible. Les crottins de chameau, qu’on brûle dans tout le Sahara, doivent être ici soigneusement conservés pour fumer les Palmiers ; et l’on va, à une ou deux journées de marche, couper les maigres broussailles du désert.
Comment bâtir une maison quand on n’a que du sable et du plâtre ? Pour les murs, rien de plus simple. Mais la terrasse ou le toit ? il faut les soutenir par une charpente. Or le bois manque : on ne sacrifie pas un Palmier pour son tronc. Voici : la toiture est remplacée par des coupoles en plâtre reposant sur des cintres, également en plâtre. Quel spectacle inattendu, que celui d’une ville du Souf avec ses milliers de petits dômes gris, qui ressemblent à des cloches à fromages ! (Voir phot. 10.)
Il s’expose à une forte déception, le botaniste qui espère herboriser dans les villages et dans les oasis du Souf. Sur les petites dunes qui encombrent les rues et les places, rien. Sur les murs et les coupoles, pas un lichen, pas une Mousse. Les troncs des Palmiers n’ont pas même une moisissure. Parmi les légumes, on ne laisse pas pousser une mauvaise herbe. Il ne reste que les talus des oasis ; ici, enfin, croissent quelques plantes. En voici la liste complète :
Aristida pungens.
Danthonia Forskahlei.
Herniaria fruticosa.
Malcolmia aegyptiaca.
Zygophyllum Geslini.
Euphorbia Guyoniana.
Ajoutons-y deux plantes des jardins de Bou-Harmès :
Monsonia nivea.
Plantago ciliata.
Et voilà de quoi se compose la flore des oasis que nous avons visitées dans le Souf.
Quand, du haut de l’une des dunes artificielles qui limitent les jardins, on jette un coup-d’œil sur l’ensemble du pays, on ne se lasse pas d’admirer l’activité incessante que doivent déployer les habitants. Voici ce qu’on a sous les yeux. Du sable, d’abord, qui miroite au soleil. Du sable à l’horizon où les dunes font l’effet de montagnes dorées, du sable entre les oasis, du sable plein les rues d’El Oued. Puis, quand les yeux se sont habitués à l’aveuglante lumière, on aperçoit des détails. Les crêtes des talus hérissées de feuilles noircies, desséchées. Sur les buttes circulaires, édifiées péniblement, hottée par hottée, apparaissent à intervalles réguliers les bourriquets qui apportent le sable enlevé du fond. Çà et là un groupe de panaches verts représente un jardin ; par dessus les bords des entonnoirs on ne voit que les feuilles et on dirait que les Palmiers d’ici sont privés de tronc. De toutes parts se dressent obliquement de hautes perches, les balanciers des puits, qui sont comme les vergues de fantastiques bateaux flottant sur des vagues d’or.
Deux jours après avoir quitté le Souf, nous étions rentrés à Tougourt.
_B_) EN REMONTANT L’OUED MYA.
Il s’agit de reconstituer notre caravane. Le colonel Pujat veut bien encore faire agir son autorité : il nous procure trois chameaux de bât et deux chameliers. Nous avons aussi un nouveau guide : Lakhdar, de la tribu nomade des Ouled Sahia, qui est monté sur un mehari ou chameau coureur. Cet animal est au chameau de bât ou djemel ce que le cheval de course est au cheval de labour.
En suivant les poteaux télégraphiques il n’y a que 160 kilomètres de Tougourt à Ouargla. Seulement cet itinéraire est impraticable : depuis plusieurs années une grande sécheresse règne dans cette partie du Sahara, de sorte que la plupart des puits sont morts, comme disent les Arabes, c’est-à-dire, ensablés. Nous devons donc aller en zig-zag à travers le désert sableux à la recherche de puits restés vivants. Aussi nous faudra-t-il sept ou huit jours pour atteindre Ouargla. « C’est long et fatigant, nous dit-on, mais avec Lakhdar vous ne devez avoir aucune inquiétude : chaque soir vous arriverez à un puits. Il est vrai que deux de ces puits ont une eau trop salée pour qu’on puisse la boire, mais à Dra-Alkesdir, le puits suivant, vous aurez une eau excellente. Ah ! quelle bonne eau : elle est à peine saumâtre ! » Ainsi, nous voilà prévenus : la meilleure eau que nous aurons ne sera pas même douce. Nous savons donc aussi que les sables auront une flore bien différente de celle que nous avons vue dans le Souf ; celle-ci sera franchement halophile.
Quand nous sortons de Tougourt à travers l’oasis, notre caravane est presque imposante : trois mulets, trois chameaux de somme, deux chameliers, un muletier, Abdallah, nous deux, et surtout Lakhdar caracolant sur son beau mehari blanc.
Pendant toute la première journée nous passons à travers des sebkha. De place en place, on y voit un monticule de sable qui surgit comme un îlot vert sur le fond argileux de la lagune, stérile et saturé de sel. Quelques-unes de ces buttes sont hautes d’une dizaine de mètres. La végétation est identique pour toutes : dans le bas, tout contre l’argile salée, des buissons de _Halocnemon strobilaceum_ avec leurs rameaux garnis de verrues jaunâtres ; — au milieu, des _Limoniastrum Guyonianum_ couverts de fleurs roses ; — tout en haut, des _Tamarix_ gris. Si le monticule est moins haut, les _Tamarix_ manquent ; sur les simples traînées de sable, il n’y a que des _Halocnemon_.
La localisation de ces végétaux est déterminée par les différences de salure et d’humidité du terrain ; leur distribution verticale est aussi précise que celle des Algues marines, due aux variations de l’intensité et de la qualité de la lumière, et que celle des plantes alpestres, qui est sous la dépendance de la température.
Chacune des trois espèces qui colonisent les monticules reste strictement confinée dans sa zone ; voilà pourtant des plantes qui ont une très grande aire de dispersion et qui habitent indistinctement tous les terrains sablonneux et salés. Sur ces petites buttes, les graines des trois espèces, — et de beaucoup d’autres, — parviennent au hasard. Si elle était isolée, chaque plante vivrait sans difficulté sur toute la hauteur des monticules ; mais la lutte pour la possession du sol est acharnée et incessante, et le végétal ne peut se maintenir que dans la zone qui lui est plus favorable qu’à ses concurrents. On dirait qu’un _modus vivendi_ a été conclu entre les belligérants : le _Halocnemon_, le _Limoniastrum_ et le _Tamarix_, après avoir chassé tous les autres compétiteurs, se sont partagé le champ de bataille. Malheur à la graine qui essaie de germer en dehors des limites assignées à son espèce.
Depuis longtemps Abdallah nous avait annoncé qu’à Temacin nous verrions l’une des merveilles du Sahara : « Une mer ! oui, messieurs, une grande mer, sur laquelle on peut même aller en barquette. » C’est un étang, grand comme le bassin d’un parc français ; son eau est tellement salée que les mulets la refusent et que la végétation des bords est purement halophile : _Tamarix_, _Frankenia pulverulenta_, _Limoniastrum_ et autres plantes à feuilles chargées de cristaux pulvérulents ou crustacés, ainsi que des plantes grasses (_Halocnemon strobilaceum_, _Arthrocnemon macrostachyum_, etc.). Guère d’Algues dans l’eau. La seule espèce abondante est un _Enteromorpha_ qui ressemble fort à l’_E. intestinalis_ des eaux saumâtres. En outre, de gros paquets gélatineux de Cyanophycées.
L’après-diner nous traversons la zaouia de Tamel’hat, sorte de couvent où réside l’un des marabouts de l’ordre de Tidjani. Cette confrérie compte un grand nombre d’adhérents dans tout le Sahara et jusqu’au Sénégal. A ceux qui désireraient avoir des détails sur l’organisation du monastère de Temacin, nous conseillons l’ouvrage de M. Goblet (=1876=, p. 100).
Un vent violent et chaud s’était levé, et nous sommes bien aises d’être reçus dans la maison du caïd de Belidet-Amer. C’est plutôt une cour bordée d’une galerie, et par l’ouverture du haut, des flots de sable tombent sur nos livres et saupoudrent nos aliments. Ne nous plaignons pas trop : à partir d’ici nous quittons la route habituelle, et pendant plusieurs jours de suite nous n’aurons plus le moindre abri ; comme nous voyageons sans tente, nous coucherons à la belle étoile.
De nouveau dans les sables ; non pas de hautes dunes, nues et arides, mais un simple manteau à peine plissé, étalé sur un sous-sol imperméable. L’eau souterraine chargée de sels remonte par capillarité jusqu’à la surface du sol ; les matières salines, abandonnées par l’évaporation, cimentent légèrement entre eux les grains de sable. Ceux- ci ne sont donc pas assez mobiles pour que le vent puisse en faire des dunes.
La flore ne varie guère. (Voir phot. 14). Toujours les mêmes plantes, auxquelles s’adjoint de temps en temps une espèce non encore vue. Ce sont en premier lieu des Salsolacées frutescentes, le _Cornulaca monacantha_, avec des entrenœuds charnus et des feuilles terminées en pointe piquante ; — le _Traganum nudatum_ aux rameaux enchevêtrés ; — le _Salsola vermiculata_ dont les feuilles sont comme de minuscules chenilles velues grimpant le long des rameaux, — et le _Salsola tetragona_, un arbuste vigoureux à branches aplaties et fendues comme celles de certaines lianes ; sur les jeunes rameaux, les feuilles laineuses, charnues, sont étroitement imbriquées sur quatre rangs.
Voici qu’on nous apporte un curieux arbrisseau sans feuilles, à tiges vertes : c’est une Résédacée, le _Randonia africana_. Encore un arbrisseau à rameaux assimilateurs ne portant qu’un tout petit nombre de feuilles grasses : le _Henophyton deserti_, une Cruciféracée.
Décidément, c’est ici le pays des plantes aphylles ou presque aphylles, à rameaux verts. Nous venons d’en citer deux. Il y a de plus : _Ephedra alata_ (Gnétacée), _Calligonum comosum_ (Polygonacée), _Anabasis articulata_ (Salsolacée), _Euphorbia Guyoniana_, _Retama Raetam_ (Papilionacée), _Rhanterium adpressum_ (Compositacée). Voici qu’il faut encore ajouter à cette liste le _Scrophularia saharae_, un sous- arbrisseau qui ne possède que quelques petites feuilles à la base des rameaux.
Signalons aussi le _Podaxon aegyptiacus_ et le _Tylostoma volvulatum_, deux Gastromycètes qui ne sont pas rares dans cette région. Le premier s’élève à une dizaine de centimètres au-dessus du sable. Le gros carpophore en forme de massue est entièrement desséché à présent, mais son hyménium est encore recouvert d’une enveloppe grisâtre. Le _Tylostoma_ porte, au sommet d’une tige grêle, haute d’une huitaine de centimètres, un carpophore ombiliqué, percé d’une ouverture centrale.
Nos journées sont d’une monotonie désespérante. Nous marchons depuis quatre ou cinq heures du matin jusque vers dix heures. Abdallah nous dresse alors une sorte de tente sous laquelle nous pouvons nous coucher et presque nous asseoir. Elle est simplement formée par nos couvertures soutenues par les cannes, les fusils et les filets à papillons. Nous attendons ainsi que la grande chaleur soit passée, tantôt sous l’abri, tantôt nous promenant à la recherche de plantes et d’insectes. Pendant ce temps, les chameaux et les mulets s’en vont brouter dans le désert. L’après-dîner nous faisons une seconde étape, qui nous conduit au puits. Avant le repas, nous avons à nous occuper de nos collections. Mon compagnon pique les Insectes ou les arrange dans des papillotes ; il met en peau les Oiseaux, et plonge dans l’alcool les Lézards et les Serpents. De mon côté, j’enferme dans des sachets les graines destinées au Jardin botanique de Bruxelles, je sèche les plantes d’herbier, je conserve dans l’alcool les matériaux destinés à des études anatomiques. Ce serait le moment le plus agréable, celui où l’on a devant soi la récolte de tout un jour, quelque maigre qu’elle soit, si l’on avait seulement un peu de confort. Mais, être assis par terre quand on est éreinté par une longue marche à dos de mulet, tenir son cahier de notes sur les genoux, se trouver en plein soleil avec les livres traînant sur le sable, voir les papiers qui s’envolent au vent, constater que l’alcool des bocaux s’évapore de plus en plus et savoir qu’on ne pourra pas le remplacer.... voilà de petits désagréments qu’on ne connaît pas, quand on travaille dans un laboratoire commodément installé.
Le soir, M. Lameere va chasser à la lumière ; il s’établit avec sa lanterne quelque part dans un endroit herbeux et attend avec patience la venue des Insectes nocturnes. Le plus souvent je l’accompagne ; d’autres fois j’ai à m’occuper d’une besogne fort ennuyeuse : changer les plaques de l’appareil photographique. Puis nous nous couchons. Il faut tout d’abord choisir un endroit où le sable est bien propre. On se roule dans une large couverture arabe ; sous la tête, un caban replié ; et c’est tout. Avant de fermer les yeux, regardons le ciel. Oh ! les belles nuits sahariennes, sans une vapeur, sans un flocon de nuage, où les astres, jusque tout contre l’horizon, brillent d’une lumière plus vive que chez nous, au fond d’un ciel plus noir. Combien les nuits d’ici sont différentes de celles de la Malaisie. L’air de là-bas, saturé de vapeur d’eau, est pâle, clair, et les étoiles semblent assombries. Certes, je ne désire revivre ni les journées ardentes du désert, ni les longues marches monotones à travers un paysage immuable qui a l’air de se déplacer à mesure qu’on avance, ni les herborisations stériles qui fournissent toujours les mêmes espèces.... mais je regrette du Sahara les belles nuits limpides où l’on se sent tout seul au milieu du désert infini.
Elles n’ont que le défaut d’être un peu froides. La sécheresse de l’air fait que le rayonnement s’effectue avec une très grande intensité. Ainsi, après notre première nuit à la belle étoile, le thermomètre ne marquait à cinq heures que 9°1. On est tout transi et une tasse de thé chaud est la bienvenue ; parfois nous avons la chance d’être auprès d’un troupeau de chèvres et nous obtenons alors un peu de lait. Ah ! si l’on pouvait aussi se laver ; mais ceci est un luxe inconnu au désert. L’eau est trop chargée de matières étrangères : elle encrasse plutôt qu’elle ne nettoie. D’ailleurs un proverbe du Sahara dit que « celui qui possède de l’eau, ne la gaspille pas, — il la boit ». C’est quand on est resté plusieurs jours de suite sans se faire la moindre ablution qu’on apprécie à sa juste valeur le plaisir de se laver chaque matin.
Un jour, nous étions déjà au puits vers dix heures. Impossible d’aller plus loin : les deux puits suivants, situés près du chott Barhdad, sont trop salés, et il faut une forte journée pour atteindre, à Dra-Alkesdir, un liquide à peu près potable. Par malheur, l’eau d’ici s’est tellement concentrée qu’elle aussi est devenue impropre à la consommation. Nous devrons nous rationner, afin que le contenu des outres nous suffise jusque demain soir.