Part 3
Quelle bonne soirée nous avons passée là, avec la charmante famille Bonhoure, sur la terrasse d’où le regard plane par dessus les Dattiers. D’abord c’est le soleil qui se couche sur le désert, mettant des zébrures pourpres aux palmes luisantes ; c’est le chott qui étale jusqu’à l’infini sa tristesse de mort. Puis, quand tout fut envahi par les mystères du soir, un orage éclate sur les sommets de l’Aurès. Les montagnes sont distantes de plus de cent kilomètres ; mais telle est la transparence de l’atmosphère que chaque éclair fait voir dans tous leurs détails les forêts, les ravins et les larges pans de rochers escarpés.
Le lendemain nous sommes éveillés par la voix de notre hôte : « Vite, venez voir le soleil se lever sur la mer. » C’est admirable, en effet : sur l’horizon du chott Melrhir, un horizon rectiligne, sans un accident, sans une aspérité, le soleil monte flamboyant, tout seul dans le ciel.
Un coup d’œil rapide sur l’intéressant jardin que Madame Bonhoure a su créer sous les Dattiers. « En cette saison, me dit-elle, il faut l’inonder tous les deux ou trois jours. C’est incroyable ce qu’il a fallu essayer d’espèces avant d’en trouver quelques-unes qui soient capables de supporter le climat excessif du désert. » Les Rosiers, les Œillets, les _Gaillardia_ annuels, les Amarantes et les Chrysanthèmes du Japon sont magnifiques. Ces derniers fleurissent de septembre à novembre. La Capucine grimpante (_Tropaeolum majus_) reste toujours naine : la sève s’évapore pendant son trajet dans la tige grêle, et celle-ci n’atteint jamais plus de trente centimètres de longueur. Chez les plantes ligneuses la sève est mieux protégée contre la transpiration, et la croissance en longueur peut s’effectuer. Aussi ne nous étonnerons-nous pas de voir des Vignes former des berceaux de feuillage à l’ombre des Palmiers.
Bientôt nous sommes à l’oasis de Mrhaïer, que les Arabes ont fertilisée à l’aide de puits artésiens. Le village, purement indigène, est fort pittoresque et présente bien les caractères typiques des bourgades de l’oued Rirh. On choisit un fond argileux, assez humide pour fournir de la boue. Celle-ci est gâchée et façonnée en « tob », grandes briques qu’on sèche au soleil. Voilà les seuls matériaux de construction, avec quelques troncs de Palmier pour soutenir la terrasse. Les maisons basses, cubiques, sont jetées sans ordre le long de ruelles tortueuses. Autour du village, la tranchée dans laquelle on a pris la boue pour le tob a été élargie en un fossé où viennent se déverser toutes les immondices. Il faut avoir passé à côté de ces égoûts, un jour de forte chaleur, pour se rendre compte de l’odeur que peuvent dégager les résidus d’une agglomération humaine.
Jusqu’à la halte du soir, le pays reste invariablement le même ; c’est toujours le désert salé et gypseux. Ici nous contournons des dunes, ailleurs nous passons dans des fonds limoneux. Parfois aussi la roche sous-jacente est presque à nu sur un grand espace ; le sable est alors émaillé de lamelles de gypse qui brillent au soleil comme des éclats de verre. A plusieurs reprises, nous longeons de très près la falaise, éboulée par places, qui borde l’oued Rirh. Le fleuve desséché est tellement large qu’il nous est impossible d’apercevoir l’autre rive.
Fait route dans la matinée avec un groupe de pèlerins montés sur des bourriquets. Ils sont allés au marabout de Sidi-Makfi, dans l’oasis d’Ourhir, et rapportent des roses dans le capuchon de leur burnous. De temps en temps ils en détachent quelques pétales et les froissent pour en faire une boulette qu’ils s’enfoncent dans la narine gauche. Cette façon de jouir d’une fleur est fort en vogue auprès des « élégants » du Sahara. Nos compagnons de route n’ont plus la peau mate des Arabes d’Algérie. Les lèvres sont grosses, le nez est épaté et le teint brun foncé : ils appartiennent à la race fortement métissée de nègre qui habite à l’état sédentaire les oasis de toute la vallée. Les Nomades seuls ont conservé le type pur.
Nous nous séparons près d’une source que deux Palmiers solitaires signalaient de loin. C’est un trou, large de deux pieds, creusé dans une butte de sable ; le mince filet d’eau qui s’écoule de la fontaine est bu aussitôt par le désert. Le cheikh nous invite à venir passer une journée dans son village dont nous voyons les Dattiers à quelques kilomètres de nous. Il serait sans doute fort intéressant de visiter une plantation faite par des Arabes, loin de tout contact européen. Mais le temps fait défaut. Nous remercions le cheikh de son aimable offre. _Salam alekoum !_ Salut !
En toute une journée, nous ne rencontrons qu’une seule plante curieuse, le _Frankenia thymifolia_, un sous-arbrisseau dont les minuscules feuilles disparaissent sous les cristaux grisâtres qu’elles ont sécrétés. Les rameaux font l’effet de branchettes qui ont séjourné dans une fontaine pétrifiante.
L’oasis de Sidi Yahia, où le directeur, M. Cornu, nous souhaite la bienvenue, est toute récente ; les Palmiers commencent à peine à fructifier.
Le lendemain matin, nous visitons avec notre aimable hôte l’oasis d’Ayata dont il gère également l’exploitation. C’est l’une des premières qui aient été établies par la « Société du Sud-Algérien. » Elle est très prospère et plantée principalement en Deglet-Nour, un Dattier dont le fruit atteint une haute valeur. On a tenté ici la domestication de l’Autruche ; les expériences n’ont pas donné de résultats fort encourageants, et actuellement le parc ne renferme plus qu’un seul couple. Sous les Palmiers, il y a beaucoup de cultures accessoires ; ainsi, on est occupé à moissonner quinze hectares de magnifique orge. M. Cornu essaie aussi de cultiver en grand les asperges. Les produits sont très beaux et très hâtifs ; seulement, les marchés sont trop éloignés : les asperges, expédiées jeunes et tendres, lignifient en route leurs vaisseaux et leurs fibres, et quand elles arrivent en France elles sont devenues dures et impropres à la consommation.
Avant de faire nos adieux à M. Cornu, nous remplissons nos outres et nos bidons à l’un des puits d’Ayata. C’est la meilleure eau de toute la contrée : elle ne laisse qu’un résidu de 2 à 3 grammes par litre, alors que les autres contiennent de 5 à 10 % de matières salines. Les sels sont surtout des chlorures et des sulfates de sodium, de calcium et de magnésium. Dire qu’en Europe une eau n’est réputée potable que si elle contient au plus un millième de matières dissoutes ! « Chaque fois que je vais en France, nous dit M. Cornu, j’ai de la peine à m’habituer de nouveau à l’eau. Elle est insipide ; c’est comme de l’eau de pluie. » Les eaux du Sahara, par contre, n’ont que trop de goût. Et l’amertume que leur communique la magnésie ne serait rien encore si cette substance n’avait pas des propriétés purgatives si accentuées.
Les chameaux sont partis bien avant nous. Il faudra marcher vite pour les rejoindre. Peu importe, du reste, qu’on flâne ou qu’on presse le pas, puisque tout de même, il n’y a rien à recueillir. Dès que l’on a dépassé quelques larges bosses de sable avec leur flore immuable, on arrive dans les sebkha qui annoncent le grand fond boueux de Tougourt. Le sebkha est un diminutif du chott. C’est une dépression, d’ordinaire sans issue, dans laquelle le liquide se rassemble quand par hasard il tombe une averse, et où affleure l’eau souterraine. Sur l’argile glissante, pas un caillou, pas un brin d’herbe (Voir phot. 8). Une fosse, parfois, dont les bords sont durcis par des concrétions salines. Dans l’eau nagent des paquets poisseux de Cyanophycées, entremêlés de trémies de sel.
Nous sommes devant le premier sebkha, au milieu de la végétation halophyte que nous avons déjà tant vue. « Dis donc, Abdallah, est-ce que tu vas nous conduire à travers cette lagune. » — « Pourquoi pas ! » — « Eh bien ! et l’eau ? » — « Venez toujours ; nous verrons bien. » Nous descendons. A mesure que nous avançons, l’eau s’écarte, comme devant les Hébreux dans la mer Rouge. Arrivés sur la rive opposée, nous regardons derrière nous : l’eau est toujours là, calme, limpide, reflétant le bleu du ciel et les _Tamarix_ qui dominent l’autre bord.
C’est encore une fois du mirage. La nappe liquide n’est pas réelle. Rien d’étonnant à ce que nous ayons été trompés : l’illusion est en effet si complète que l’eau apparaît même en photographie. (Voir phot. 8.) Tout contre le sol, une couche d’air, surchauffée par la réverbération de la chaleur, est devenue beaucoup moins réfringente que les strates voisines. Elle ne se laisse plus traverser par les rayons obliques, et ceux-ci y subissent la réflexion totale. Le ciel et les objets situés près de l’horizon se réfléchissent donc sur cet air embrasé, comme si c’était une nappe liquide. Marchez vers cette eau fallacieuse, elle se dérobe : les rayons lumineux ne la frappent plus avec une obliquité suffisante. Qu’une bouffée de vent survienne, la couche d’air doucement agitée vous donnera l’impression d’une flaque qui se ride sous la brise.
Les sebkha se succèdent et se ressemblent, tristes et nus ; au fond de tous dort une onde illusoire. Nous voyons enfin pointer à l’horizon les minarets de Tougourt. En même temps que nous, entre dans la ville une caravane chargée de madriers et de poutrelles de fer, qui a quitté Biskra une semaine avant nous. Nos chameliers sont fiers de raconter qu’ils ont franchi en quatre jours les deux cent et quelques kilomètres qui séparent les deux villes.
Du côté de l’Ouest, Tougourt confine au désert. On marche péniblement dans le sable mou des dunes, où les mulets enfoncent jusqu’au jarret, et l’instant d’après on se trouve dans l’animation du marché, au milieu des échoppes. La belle oasis de 170,000 Palmiers arrosée par des puits artésiens, est établie dans le grand sebkha qui occupe le confluent de deux fleuves taris : l’oued Mya, à gauche, et l’oued Igharghar, à droite. Tous deux descendent du Sud. L’oued Rirh que nous avons remonté jusqu’ici résulte de la jonction de ces deux grandes rivières mortes.
=2. — Les sables d’El Erg oriental.=
_A_) DANS LES DUNES DU SOUF.
Les sables sont loin de couvrir la totalité du désert, contrairement à ce qu’on a supposé si longtemps. Il est admis à présent qu’ils n’en occupent que la neuvième partie. Les Arabes ont comparé les vallées irrégulièrement anastomosées qui circulent entre les rangées de dunes à un réseau de veines (_erg_. pl. _areg_, veine). Il y a deux grands districts à dunes dans le Sahara algérien. El Erg oriental s’avance jusqu’à l’oued Rirh et à l’oued Mya ; il s’étend aussi en Tunisie et en Tripolitaine. El Erg occidental occupe le sud de la province d’Oran et une partie du Maroc.
Nous allons voyager à travers El Erg oriental pendant une quinzaine de jours ; d’abord en nous rendant à El Oued, la ville principale du Souf, d’où nous reviendrons sur nos pas à Tougourt ; ensuite en remontant le cours de l’oued Mya, jusqu’à Ouargla.
Rien de plus difficile que de se retrouver dans le dédale de vallées toutes semblables que laissent entre elles les dunes du Souf, très hautes, très enchevêtrées. Aucune route n’a pu y être établie ; tout au plus reconnaît-on la piste qui marque l’itinéraire des caravanes. Pour faciliter la traversée, l’autorité militaire a fait établir des gmira, pyramides de pierre qui occupent le sommet des plus hauts monticules. Entre Tougourt et El Oued, distants de 90 kilomètres, dix gmira jalonnent le chemin. Quand aucun de ces signaux n’est en vue, on n’a plus d’autres points de repère que les poteaux télégraphiques. Dès que le vent souffle, tous les moyens d’orientation disparaissent à la fois : la foulée des chameaux s’efface sous une nappe de sable vierge, les nuages de poussière cachent les gmira et les poteaux, le soleil lui-même est voilé. Si l’on n’a pas alors avec soi un guide habile, connaissant les moindres replis de la contrée, on risque fort de s’égarer et de ne pas trouver les puits. Malgré les protestations d’Abdallah qui prétend être allé cinquante fois à El Oued, le colonel Pujat, commandant de Tougourt, nous adjoint un Nomade de la tribu des Ouled Sahia.
Elle a piteuse apparence, notre caravane, quand elle s’ébranle le 6 mai, vers trois heures du matin, à la clarté de la pleine lune. Un seul chameau, et quel chameau ! Une bête bizarre, capricieuse, qui n’avance que par boutades, tantôt galopant à travers tout, avec des soubresauts qui ne présagent rien de bon pour nos verreries et nos microscopes, tantôt s’obstinant à rester agenouillée pour repartir tout à coup comme le vent. Avec ça, galeuse des pieds à la tête et enduite d’une copieuse couche de goudron, le remède favori des Arabes contre la gale du chameau.
Bien avant le lever du soleil, nous escaladons la berge orientale de l’Oued Rirh, d’où nous jetons un coup d’œil sur la ville déjà lointaine et sur l’oasis qui surgit du fond du vaste sebkha.
Tout de suite nous sommes en plein pays de dunes. Le manteau de sable posé sur un sous-sol dur, gypseux, imperméable, est encore peu épais. Nous n’y observons d’autres plantes que celles que nous avons déjà vues dans les endroits salés de l’oued Rirh : leurs racines plongent jusqu’au voisinage de la roche et puisent une eau chargée de matières salines. Mais petit à petit, à mesure que nous avançons vers l’Est, la puissance de la couche de sable augmente, et la végétation halophile est remplacée par des espèces sabulicoles.
A part un groupe de dunes échancrées en croissant, et la profonde dépression qui abrite le puits et le caravansérail de Bir Roumi, la région que nous parcourons aujourd’hui est peu accidentée. Dans son ensemble c’est une plaine légèrement bosselée, garnie de végétaux clairsemés entre lesquels le sable brille au soleil. Nulle part on ne voit ici d’étendues gazonnées revêtues d’un dense tapis d’herbes et de mousses, comme il y en a dans les dunes littorales de l’Europe moyenne.
La plante la plus répandue, et en même temps la plus importante pour l’alimentation des troupeaux est le Drîn (_Aristida pungens_), une Graminacée qui de loin ressemble à l’Oyat (_Ammophila arenaria_) des sables maritimes de l’Europe : mêmes feuilles un peu glauques, raides et piquantes, mêmes touffes serrées, isolées les unes des autres, que dépassent les inflorescences pâles. (Voir phot. 14.) Mais chez le Drîn, les panicules sont largement étalées et non contractées ; de plus sa souche est moins longuement traçante. Quand on l’arrache, on constate que les racines, au lieu de s’enfoncer verticalement dans le sol, s’allongent près de la surface jusqu’à une distance d’une vingtaine de mètres. La plante ne cherche donc pas à atteindre les réserves liquides cachées dans le sol ; étalant ses racines sur un large espace, elle s’efforce, au contraire, de profiter des pluies éventuelles, quelques faibles qu’elles soient. Il y a naturellement un grand avantage pour le Drîn à pouvoir absorber l’eau par toute la longueur de ses racines, et pas uniquement par leur portion jeune, la seule qui d’ordinaire soit garnie de poils radicaux. Aussi remarquons-nous que l’appareil souterrain n’a pas du tout l’aspect habituel : d’un bout à l’autre, une racine longue de vingt mètres est entourée d’une gaine résistante, dure, de particules de sable collés aux poils. Loin de subir l’exfoliation périphérique, ces racines gardent vivants leurs poils absorbants, les plus éphémères peut-être de tous les organes végétaux. Cette particularité, sur laquelle M. Volkens (=1887= p. 25) a le premier attiré l’attention, se retrouve chez la plupart des Graminacées vivaces qui habitent les sables du désert : _Aristida pungens_, _A. floccosa_, _Panicum turgidum_, _Pennisetum dichotomum_, _Danthonia Forskahlei_, etc., ainsi que chez le _Cyperus conglomeratus_. Toutes ces plantes ont des racines fibreuses, non ramifiées, qui s’étalent autour de la souche, à une faible profondeur sous le sable. Chez l’Oyat, on observe quelque chose d’analogue, mais le phénomène est moins accentué. Une Graminacée (_Cutandia memphitica_), et une Liliacée (_Asphodelus pendulinus_), deux mignonnes plantes annuelles très répandues dans le Sahara, possèdent aussi des poils radicaux persistants. Seulement ils sont beaucoup plus longs que chez les espèces vivaces et ne se collent pas au sable d’une façon aussi intime, de sorte qu’on ne trouve pas ici une gaine continue, mais uniquement des grains épars.
Remarquons en passant que les poils absorbants ne persistent sur les portions adultes que chez les Monocotylédones, à racines fibreuses, non ramifiées. Au contraire, l’_Ephedra_ et les Dicotylédones, dont les racines se ramifient et peuvent par conséquent posséder à la fois un grand nombre de portions jeunes, laissent mourir leurs poils radicaux dès que ceux-ci sont éloignés de la pointe.
Un mot encore sur l’_Aristida pungens_. On sait que les racines de la plupart des plantes s’enfoncent dans la terre en vertu de leur géotropisme positif. Vis-à-vis de quels excitants réagissent les racines horizontales du Drîn ? L’expérimentation seule pourrait donner une réponse définitive. On peut pourtant assurer que la position horizontale de l’organe ne dépend pas du diagétropisme, c’est-à-dire que la racine ne tâche pas de se maintenir à angle droit avec la direction de la pesanteur. En effet, quand la surface du sable est inégale, les racines montent et descendent avec elle, de manière à rester toujours à la même distance de la lumière. C’est peut-être ce dernier facteur qui joue le rôle principal, aidé ou non de l’humidité.
Parmi les Drîn et les _Aristida floccosa_, moins hauts et plus touffus que les premiers, de gros buissons verts appellent l’attention. Les uns ont de longs rameaux grêles, flexibles, que le vent penche et rabat tous d’un même côté. Ce sont des Papilionacées sans feuilles, _Retama Raetam_ (voir phot. 13) et _Genista saharae_. Les autres ont un air rabougri, misérable, malgré leur taille qui atteint jusque deux mètres : _Ephedra alata_ et _Calligonum comosum_. Tous deux sont dépourvus de feuilles ; les ramuscules verts, articulés aux nœuds, naissent souvent en houppes sur des branches tortueuses qui ont l’air d’avoir été cassées plusieurs fois de suite. Les racines de _Calligonum_ s’enfoncent verticalement dans le sable. Les longues et grosses racines noires de l’_Ephedra_ rayonnent tout autour de l’arbuste, à une faible profondeur. Contrairement aux racines des Graminacées, celles de l’_Ephedra_ se ramifient et subissent la croissance en épaisseur. Les portions adultes ont perdu les poils radicaux.
Citons encore parmi les végétaux les plus répandus : _Helianthemum sessiliflorum_ avec des feuilles cendrées, enroulées en dessous ; — _Lithospermum callosum_, plante canescente toute couverte de poils blessants ; — _Rhanterium adpressum_, une Compositacée frutescente à capitules jaunes, à feuilles petites et rares, dont les rameaux velus- floconneux se disposent en boule ; — _Monsonia nivea_, Géraniacée à feuilles argentées, étalées sur le sable ; — _Danthonia Forskahlei_, dont les feuilles, courtes et larges, sont presque blanches tant elles sont velues.
Toutes ces plantes, on le voit, sont bien protégées par leur revêtement pileux contre la transpiration excessive. De plus, le _Rhanterium_ a perdu la majeure partie de ses feuilles. La réduction de la surface transpiratoire est plus accentuée encore chez les espèces tout à fait privées de feuilles, et qui assimilent à l’aide des rameaux : _Retama Raetam_, _Genista saharae_, _Calligonum comosum_, _Ephedra alata_. Durant l’été, cette dernière plante ferme complètement ses stomates par un bouchon résineux, ce qui réduit naturellement le courant transpiratoire au minimum (Volkens, =1887=, p. 48).
Les plantes annuelles, éphémères, n’ont pas besoin de tant se garantir de la sécheresse : elles lèvent aussitôt après une averse, et s’efforcent de vivre le plus vite possible, de façon à posséder déjà des graines mûres au moment où les dernières traces de la pluie seront évaporées. Aussi la plupart de ces espèces sont-elles maintenant desséchées ; et il a fallu toute la compétence de M. Battandier pour mettre un nom sur les débris informes que nous lui avons rapportés du Souf.
Jusqu’au soir le paysage garde les mêmes caractères. Le lendemain seulement, après le bordj Maouiet Ferzan les bosselures deviennent plus hautes, tout en restant verdoyantes. C’est un spectacle fort imprévu que celui de ces dunes si désolées partout ailleurs, devenues dans le Sahara le rendez-vous d’une végétation, sinon variée, du moins abondante. « Loin de les fuir, dit M. Schirmer dans son intéressant ouvrage sur le Sahara (=1893= p. 179), le Saharien les recherche, comme une des régions qui offrent le plus de ressources à ses troupeaux. Ce résultat n’est paradoxal qu’en apparence. Sous un climat humide, c’est le degré de fertilité du sol qui importe ; sous un climat sec, c’est la quantité d’eau qu’il contient. » Et ce qui importe à la végétation, ce n’est pas tant la quantité absolue d’eau que renferme le sol, mais celle que la plante peut lui emprunter. Dans les sebkha et les chott, dont le limon semble devoir être très riche, le terrain est stérilisé par les sels. La terre en est à peu près saturée, et les plantes ont beaucoup de peine à arracher aux matières salines le liquide que celles-ci tendent à conserver. Même quand l’argile est débarrassée de ses sels, elle reste pourtant moins favorable que le terrain arénacé : les particules très fines qui les constituent retiennent avec plus d’énergie les molécules d’eau que les grains plus gros du sable. En outre, celui-ci étant beaucoup plus meuble, permet aux racines de plonger à la recherche de la nappe souterraine. Chaque fois qu’on essaie de déterrer un _Calligonum comosum_ ou un _Euphorbia Guyoniana_, on reste confondu devant le nombre et la longueur de leurs racines ; et l’on comprend alors que ces plantes soient capables d’exploiter l’eau qui lentement a filtré vers les profondeurs. La facilité avec laquelle les végétaux utilisent l’eau des sables nous explique pourquoi les dunes offrent en toute saison de l’herbe pour les chameaux. (Voir phot. 14). L’abondance du fourrage permet aux Nomades du Souf d’habiter leur pays même pendant l’été.
Nous sommes donc ici au milieu d’une végétation des plus luxuriantes. Entendons-nous ; elle est très belle pour le Sahara, mais considérée d’une façon absolue, elle est d’une pauvreté désespérante. Rien ne donnera mieux l’idée de cette pénurie d’espèces que la liste, tout à fait complète, des plantes que nous avons observées dans les dunes du Souf, depuis que nous sommes partis ce matin du bordj Maouiet Ferzan, jusqu’au moment où nous y reviendrons dans quatre jours. Nous ne négligeons dans cette énumération que les espèces propres aux oasis.
Montagnites Candollei.
Ephedra alata ♄.
Aristida pungens ♃.
— floccosa ♃.
Cutandia memphitica ☉.
Danthonia Forskahlei ♃.
Cyperus conglomeratus ♃.
Asphodelus pendulinus ☉.
Calligonum comosum ♄.
Echinopsilon muricatus ☉ (♃)
Polycarpaea fragilis ♃.
Herniaria hemistemon ♃.
Malcolmia aegyptiaca ☉ (♃).
Helianthemum sessiliflorum ♄.
Monsonia nivea ♃.
Euphorbia Guyoniana ♃.
Genista saharae ♄.
Ononis serrata ☉.
Astragalus saharae ☉.
— Gombo ♃.
Lithospermum callosum ♃.
Phelipaea ? (sur Ephedra).
Anthemis monilicostata ☉.
Ifloga spicata ☉.
Nolletia chrysocomoides ♃.
Rhanterium adpressum ♄.
Zollikofferia resedifolia var. viminea ♃.
Ainsi, 27 espèces, voilà ce qui compose la florule intégrale d’un pays saharien réputé pour sa richesse. Jugez des autres !