Un voyage botanique au Sahara

Part 2

Chapter 23,685 wordsPublic domain

La vraie Rose de Jéricho (_Asteriscus pygmaeus_ ou _Odontospermum pygmaeum_) est une mignonne Compositacée Tubuloïdée dont les capitules peu nombreux, — il n’y en a souvent qu’un seul, — sont portés par des rameaux longs à peine de un ou deux centimètres. Les bractées de l’involucre sont infléchies vers le haut et se rejoignent au-dessus du capitule. Si nous mouillons un capitule, nous voyons les bractées se redresser, puis s’étaler jusqu’à ce que les akènes soient complètement mis à nu. L’aigrette des fruits est très réduite et partant ils sont peu aptes à être entraînés par le vent. Détachons-en quelques-uns : alors qu’on ne parvenait pas à les arracher sans les rompre quand le réceptacle était sec, rien n’est plus facile que de les décoller à présent. Dans cet état, la pluie les enlève aisément ; toutefois, elle ne peut les disperser que dans un petit rayon ; aussi constatons-nous que les individus sont tous groupés les uns auprès des autres. Autour des _Odontospermum_ racornis, des années précédentes, nous ne manquerons pas de trouver des exemplaires vivants, avec leurs feuilles lancéolées un peu velues, et les fleurons ligulés jaunes qui bordent le capitule.

Nous serons moins heureux en ce qui concerne la Main de Fatma (_Anastatica hierochuntica_) : les individus desséchés abondent, mais les vivants sont introuvables en cette saison. Les squelettes fructifères de cette Cruciféracée sont souvent offerts en vente dans les bazars arabes sous le nom de Roses de Jéricho. En général l’acheteur reçoit en même temps un papier avec des indications sur la manière de faire refleurir la plante qui a été invariablement « cueillie en Palestine.... Trempez la Rose dans l’eau ; le lendemain vous la verrez verdir et donner une belle fleur. » Inutile d’ajouter que ceci n’est qu’une des innombrables ruses qu’emploient les Arabes pour allécher les clients. Voici ce qui se produit en réalité. Les rameaux, qui à l’état sec sont repliés vers l’intérieur comme les doigts d’une main fermée, s’étalent dès qu’ils sont mouillés. De même que pour les bractées de l’_Odontospermum_, ces mouvements sont provoqués par l’hygroscopicité. Les valves de la silicule qui était hermétiquement fermée, s’écartent maintenant à la moindre pression ; les graines s’imbibent d’eau et germent. Les branches mortes se garnissent ainsi d’un duvet vert ; mais il est évident que jamais ces plantules ne deviennent assez grandes pour fleurir. Dans la nature, les choses se passent d’une façon analogue. La pluie détermine en premier lieu l’étalement des branches ; les fruits sont donc atteints directement par les gouttes. Or chacune des valves de la silicule porte vers le haut une oreillette horizontale sur laquelle les gouttes agissent comme sur un levier pour faire basculer les valves. Le fruit étant ouvert, le rejaillissement du liquide projette les graines tout autour de la plante-mère.

Il y a dans le Sahara plus de plantes annuelles que ne le ferait supposer la rigueur du climat. La plupart d’entre elles sont extrêmement éphémères : dès qu’une pluie survient, on les voit germer, donner des fleurs et, en toute hâte, mûrir leurs graines.... Tout doit être terminé avant que les dernières particules d’eau de pluie aient eu le temps de s’évaporer. Les graines mûres peuvent impunément attendre pendant des années qu’une nouvelle pluie leur permette de sortir de leur torpeur.

Le décor change encore une fois : plus de cailloux ni de monticules de sables ; une puissante couche d’argile presque pure coupée de ravins. L’_Atriplex Halimus_ (_Halimus pedunculatus_) a supplanté toutes les autres espèces ; ses buissons blancs, aux feuilles satinées, couvrent la plaine jusqu’à l’horizon d’un épais fourré gris pâle. Cette Salsolacée est appelée Guetaf par les Arabes ; on en mange les jeunes pousses en guise d’épinards. Elle a aussi une grande importance comme fourrage : malgré son goût âcre et salé, les chameaux en sont très friands ; ici même, un troupeau de plusieurs centaines d’individus de tout âge broutent avec voracité, sans seulement lever la tête pour nous regarder passer. En hiver le bétail trouve suffisamment de nourriture dans le Sahara ; les pluies, quelque précaires qu’elles soient, font alors pousser un peu d’herbe sur les terrains les plus rebelles. Mais dès que l’été ramène ses chaleurs desséchantes, la maigre verdure s’évanouit et les troupeaux sont chassés vers les montagnes et les hauts-plateaux. Ceux que nous croisons dans le Guetaf s’en vont par petites journées vers les montagnes de l’Aurès ; ils ne reviendront qu’en automne, avec les premières pluies.

Il est midi. Nous sommes en selle depuis plus de six heures et nous acceptons volontiers la proposition des chameliers de nous arrêter pour le déjeuner. « Nous serons très bien ici, disent-ils ; non seulement nos bêtes trouveront à manger, mais les messieurs auront un peu d’ombre. » De l’ombre ! on voit bien que les Arabes ne savent pas ce que c’est. Il nous font entrer dans un ravin ; à condition de nous coller étroitement contre la paroi verticale, nous pourrons profiter de la chétive tache d’ombre que projette un _Limoniastrum_ solitaire, posé en surplomb sur le bord de l’escarpement. Le repas est vite expédié, le premier de nos immuables déjeuners : sardines ou thon, pain, dattes, thé. Les dernières bouchées ne sont pas avalées qu’il faut se remettre en route, marcher sous le soleil flamboyant du plein midi.... Nous sommes à moitié assoupis, congestionnés par le repas, éblouis par l’aveuglante lumière que nous renvoient les feuilles blanchâtres du Guetaf. Ah ! si nous pouvions garder les yeux fermés, laisser aller les mulets à leur guise ! Mais l’étape est fort longue aujourd’hui, 52 kilomètres, et nous n’en avons pas encore parcouru la moitié ; aussi, chaque fois que nos montures quittent le chemin pour vagabonder dans le désert, la matraque du muletier les ramène-t-elle dans la bonne voie.

Nous voici de nouveau dans la plaine sablonneuse où le roc est presque à fleur de terre, avec de larges plis séparés par des dépressions à peine perceptibles. De loin le pays semblait tout à fait plat, et on doit être descendu dans un creux pour remarquer les légers mouvements du terrain. Quoique les différences de niveau ne soient que de quelques mètres, la flore se modifie de tout point quand on passe de l’éminence à la dépression. Sur la hauteur il y a souvent des buissons de _Tamarix_ déchiquetés par les coups de vent. Les versants sont garnis des Salsolacées que nous avons vues l’avant-midi ; il s’y ajoute par place une autre espèce, l’_Echinopsilon muricatus_, plante grise avec de petites feuilles velues un peu grasses. Dans les portions déclives où la surface est voisine de la roche imperméable, l’humidité se conserve plus longtemps et les Salsolacées ont fait place à une végétation toute différente. Le centre est en général occupé par un massif de Jujubiers (_Zizyphus Lotus_). Le regard se pose avec complaisance sur ces arbrisseaux d’un beau vert au milieu de l’immensité fauve semée de plantes grises. Nos chameaux, eux aussi, se réjouissent à la vue de cette verdure inespérée. Mais leur joie est de courte durée : à peine ont-ils reconnu les Jujubiers qu’ils retournent tristement vers le chemin ; pas moyen de donner un coup de dents parmi les épines crochues, acérées, qui défendent le feuillage. Leur désappointement est si grand qu’ils ne font même pas attention aux innombrables petites plantes éphémères qui croissent autour des arbustes. Ce sont principalement des Graminacées : _Stipa tortilis_, _Hordeum maritimum_, _Phalaris minor_, etc. Elles finissent de mûrir leurs fruits et les milliers d’aigrettes jaunes des _Stipa_ reflètent le soleil.

Abdallah, notre guide, nous signale à l’horizon des points en saillies sur une crête de sable. « Derrière cela, dit-il, est le caravansérail où nous passerons la nuit. Courage ! » Nous forçons le pas, les yeux fixés sur les taches foncées. Sont-ce des arbustes, des têtes de palmiers, des constructions, des chameaux accroupis ? Impossible de rien distinguer. C’est vraiment trop loin ; et malgré la pureté et la sécheresse de l’atmosphère on ne distingue que le contour sans aucun détail. Nous voici dans un creux, et les marques noires ne sont plus visibles ; espérons qu’elles seront tout proches quand nous arriverons sur la hauteur. Vain espoir ; les énigmatiques points sombres sont aussi indécis qu’auparavant. De nouvelles dépressions, de nouvelles rides à franchir. Les taches ont l’air de reculer à mesure que nous allons vers elles, et autour de nous les éternelles Salsolacées garnissent les versants sablonneux, les petites Graminacées font les mêmes tapis dorés auprès des Jujubiers verdoyants. Les heures se succèdent sans amener le moindre changement dans le paysage. Aurions-nous atteint le but, seraient-ce ces buissons-ci qu’Abdallah nous montrait il y a quelques heures ? « Pas du tout, dit-il, ceux que je vous ai indiqués sont plus loin, nous les verrons dès que nous serons sur la hauteur, là devant nous. » En effet, ils réapparaissent au loin, bien loin, hélas !

Enfin ! nous les avons laissés derrière nous. Le bordj (caravansérail) se voit à quelques kilomètres d’ici. Il est grand temps que nous descendions de nos mulets : voilà plus de onze heures que nous marchons, et c’est long, onze heures, pour des gens qui n’ont jamais fait d’équitation.

Ces caravansérails sont établis par les autorités militaires. Pour pouvoir y passer la nuit, on doit être muni d’une lettre de diffa, c’est-à-dire d’une autorisation délivrée par le commandant militaire ; elle donne droit, moyennant une équitable rémunération, à la chambre pour les voyageurs, à l’écurie pour les montures, enfin à la diffa, c’est-à-dire au repas arabe.

Pas trop confortable, le bordj de Chegga. La chambre à laquelle on nous mène ne possède pas un meuble. Sur le sol battu nous étalons nos couvertures : voilà notre lit ; il ne sera certes pas fort moelleux, mais nous sommes assez éreintés pour que la dureté de la couche ne nous empêche pas de dormir. Le fait est que nous sommes littéralement exténués, à tel point que nous n’avons pas même le courage de manger. Pourtant nous ne pouvons pas aller nous coucher tout de suite. L’eau de Chegga est trop suspecte pour que nous osions la boire telle quelle ; il faut la bouillir et en faire du thé : nous aurons ainsi, enfermée dans deux grands bidons en fer-blanc, notre ration de liquide pour le lendemain. Pendant que nous préparons le thé, nous jetons un coup d’œil sur le spectacle qui se déroule devant nous. Au milieu du grand cercle que forment les bagages et les chameaux entravés pour la nuit, nos hommes ont allumé des feux pour cuire leur couscouss. Immédiatement au- delà, le désert, le grand désert vide où les touffes de Salsolacées se poursuivent à perte de vue ; un ciel sans nuages, où brille la lune, plus blanche, semble-t-il, que chez nous.

Le lendemain nous sommes levés avant le soleil. La toilette n’est pas longue : on couche tout habillé et il n’y a qu’à se mettre debout pour être prêt. Pendant qu’on charge les mulets et les chameaux, nous avalons à la hâte quelques dattes. On charge les mulets, disons-nous. En effet, ils n’ont pas de selle ; par dessus le bât, on étale un tellis, immense sac en poil de chameau, dont les coins servent d’étrier, et dans lequel on fourre les appareils photographiques, le déjeuner de midi, ainsi que nos sacoches avec les bocaux et les ustensiles dont nous pourrions avoir besoin pendant la marche. Sur le tellis, notre literie, c’est-à-dire les couvertures et les cabans.

Nous reprenons notre pèlerinage. Pendant toute la matinée le paysage reste identiquement ce qu’il était la veille : un plateau à grands plis arrondis, larges mais peu élevés, où le rocher perce au travers du sable ou du limon. La même flore aussi : _Suaeda vermiculata_, _Echinopsilon muricatus_, _Limoniastrum Guyonianum_, _Nitraria tridentata_.

Dans les endroits rocailleux, une nouvelle Salsolacée s’y ajoute, _Anabasis articulata_. Ses entrenœuds sont charnus comme ceux de _Salicornia_. Dans le tout jeune âge, ils laissent voir une faible coloration verte sous l’épiderme gris ; mais dès qu’ils vieillissent ils prennent une teinte crayeuse. Ces portions anciennes se détachent et forment autour du chétif buisson un amas qui ressemble à des lombrics pétrifiés. (Voir phot. 2). Il est probable que la désarticulation des rameaux âgés est un moyen qu’emploie la plante pour se débarrasser d’un excès de sels minéraux. Les végétaux adaptés à vivre dans les terrains salés supportent, nous le savons, de grandes doses de sels. Néanmoins il arrive un moment où les matières minérales se concentrent au point de gêner le fonctionnement de l’organisme, et en particulier l’assimilation chlorophyllienne. Pour éviter que ces substances n’encombrent les tissus, l’_Anabasis_ les fait émigrer vers les portions anciennes dont la chute est imminente.

Dans les sables nous remarquons également, sur le fond uniforme de la flore, quelques espèces que nous n’avions pas encore rencontrées : _Centaurea furfuracea_, une herbe annuelle presque sans tige, avec un unique capitule posé sur le sable ; _Atractylis flava glabrescens_ (_A. citrina_), minuscule chardon à capitules jaunes, chez lequel les fleurons périphériques sont si développés que l’ensemble donne l’impression d’un capitule de Corymbifère ; enfin une Rosacée à feuilles grises, _Neurada procumbens_. C’est « une petite plante herbacée appliquée sur le sol, dont les fruits restent enfermés dans le calice accrescent. Ces fruits, pareils à des boutons, germent à la moindre pluie. La sécheresse revient parfois avant qu’ils aient pu produire autre chose que des radicules. Si l’on essaye de ramasser ces fruits qui semblent secs, on est tout étonné d’éprouver une vive résistance. Ce sont les radicules qui les ont fixés au sol. On dirait qu’on y a cousu des boutons » (Battandier et Trabut. =1898=, p. 165.)

Nous allons voir enfin du neuf. Encore quelques pas et nous sommes devant le chott Melrhir. Les chott, on le sait, sont des lacs : sur les cartes géographiques ils sont marqués en bleu, de même que les cours d’eau.

Il est immense, le Melrhir. Jusqu’à l’horizon, on voit se soulever les vagues ourlées d’écume. La falaise par laquelle nous allons descendre, cesse brusquement pour reparaître au loin, plus haute, plus escarpée. Çà et là un îlot surgit, tout vert au milieu des flots jaunâtres. Devant nous, de l’autre côté du chott, une oasis de Dattiers. A nos pieds, une plage unie, en pente douce ; de la vase argileuse sur laquelle se détachent des plantes cendrées, par petites touffes rondes. Nous relevons les yeux. La ligne de falaises se profile maintenant au-dessus de l’horizon. Elle n’est plus continue comme tantôt : de profondes entailles la découpent, et de plus, elle s’est avancée vers la gauche. Voilà qu’un nouvel îlot se montre ! Où donc sont ceux que nous admirions il y a un instant ? Et cette rangée de vagues qui déferlaient ? Elle se maintient immobile ! Qu’est-ce donc que ce lac où les flots sont figés, mais dont les bords et les îles se déplacent ? Illusions, mirage, tout cela. Le chott Melrhir est complètement à sec. L’eau blonde est de la boue durcie ; l’écume n’est autre chose qu’un dépôt cristallin de sel et de gypse ; les îlots et les falaises, c’est le soleil qui se joue dans les couches d’air inégalement surchauffées. Une seule chose est réelle, c’est l’oasis d’Ourhir, là-bas en face de nous.

Le chott Melrhir est le dernier de toute une suite de lacs qui du golfe de Gabès s’étendent vers l’intérieur du Sahara. C’est par là que s’écoulaient autrefois à la Méditerranée les eaux du fleuve qui descendait des hauteurs du Grand-Désert, et dont nous remonterons jusqu’à Ouargla le cours maintenant tari. Le lac lui-même n’est plus qu’un vaste bourbier ; sa lisière seule est assez résistante pour supporter une caravane, tandis que tout le milieu est occupé par d’insondables couches de vase sur lesquelles les efflorescences salines font une croûte illusoire : tout animal qui s’y risque est aussitôt enlisé. Pas un brin d’herbe ne pousse sur la boue saturée de sel ; au- dessus de cette solitude réfractaire à toute vie, aucun oiseau ne plane. Jadis il y avait ici un grand lac, alimenté par un fleuve abondant ; ses rives étaient sans doute garnies de bosquets et de prairies. L’insatiable soleil a tout dévoré, et le vide qu’il a créé, il le peuple de fantômes, de mirages décevants.

Ce lac pâteux se desséchera encore davantage. L’apport d’eau par les pluies ne compense pas l’évaporation. Il ne tombe pas ici 20 centimètres d’eau par an, quantité insignifiante dans un pays où, déjà le 2 mai, notre thermomètre marque 34°. Du reste, le Sahara tout entier subit un sort analogue ; partout l’équilibre est rompu entre les précipitations atmosphériques et l’évaporation, et fatalement le désert est condamné à devenir de plus en plus aride.

Nous sommes descendus sur la vase solidifiée qui forme la plage du Melrhir. La surface raboteuse a la consistance de la pierre. La route passe à égale distance des berges éboulées qui bordent le lac et des nappes salines brillant au soleil. Pendant trois heures nous passons entre les touffes isolées de plantes halophiles. (Voir phot. 7.) Ce sont des _Halocnemon strobilaceum_ en buissons assez denses, souvent bruns ou même carminés, et des _Limoniastrum Guyonianum_ dont les rameaux noirs tordus, non cachés ici par le sable, supportent des feuilles d’une teinte indécise, verdâtre ou grisâtre. Parmi ces deux plantes qui forment le fond de la flore, quelques _Tamarix_, gris également, et de rares _Anabasis articulata_ avec leur aspect de fossiles.

Chose peu commune, le pays que nous foulons est à une trentaine de mètres au-dessous du niveau de la Méditérranée. C’est l’un des arguments qui ont été invoqués en faveur de la théorie de la mer saharienne : on avait imaginé que le Sahara est le fond d’une mer récemment asséchée. D’après cette hypothèse, maintenant reléguée parmi les fables, les rangées de dunes marquent les étapes successives du retrait de la mer, les amas de cailloux et les sables dénués d’humus sont les restes des anciennes grèves, les chott, enfin, représentent les cuvettes dans lesquelles les eaux viennent se concentrer. Il avait même été question de creuser un canal pour permettre à la Méditerranée de reprendre possession du Grand Désert. Mais on sait à présent que les régions déprimées sont tout à fait exceptionnelles et que le percement du seuil de Gabès amènerait seulement l’immersion du Melrhir et de quelques chott voisins. La mer intérieure que l’on créerait ainsi ne couvrirait qu’une infime portion du Sahara[1] et ne pourrait donc pas exercer sur le climat européen l’influence bienfaisante qu’en attendait le commandant Roudaire, l’auteur du projet.

Le Sahara n’est pas non plus aussi plat qu’on se le figurait. Il ne ressemble en aucune façon à la description classique : « du sable, rien que du sable sans cesse remanié par le simoun ; une vaste plaine, toute unie, où les seuls objets sur lesquels la vue puisse se reposer sont des ossements blanchis, restes des caravanes qui ont succombé à la soif ou qui ont été ensevelies sous la poussière ; un pays tellement sec qu’aucune herbe n’y pousse ; à travers lequel, suivant une expression pittoresque, on peut voyager pendant des semaines sans rencontrer seulement de quoi se faire un cure-dent ». En réalité, ce n’est pas ainsi du tout. La structure géologique du Sahara est fort variée. Sa surface est aussi accidentée que celle de maint pays d’Europe ; d’après les dernières données, son élévation moyenne est de 460 mètres, soit de 170 mètres plus forte que celle de l’Europe. Enfin, nulle part le sol ne reste nu sur une grande étendue. La végétation n’est certes pas luxuriante, ni comme nombre d’individus, ni comme espèces : le Sahara tout entier, presque aussi grand que l’Europe, ne renferme qu’un millier de plantes différentes, dont la moitié environ existent dans le Sahara algérien. Mais chacune de ces espèces couvre, soit seule, soit associée à un petit nombre d’autres, d’immenses espaces.

C’est son uniformité qui donne à la flore saharienne son caractère propre. Le désert n’est pas vide, il est seulement monotone. Ah ! s’il n’y avait rien, on en prendrait son parti, on saurait qu’il est inutile de regarder. Mais non. Sans relâche de nouvelles plantes semblent s’offrir au botaniste ; on s’approche, on examine, et on revient déçu. Depuis que nous sommes descendus sur le chott Melrhir, combien de fois ne nous sommes-nous écartés de notre caravane, attirés par une touffe plus étalée ou plus haute, plus verte ou plus rouge, et toujours en vain. Les quatre éternelles espèces nous poursuivront jusqu’à l’autre bout du chott.

Heureusement nous sommes près d’Ourhir. Nous connaissons assez les oasis pour ne pas nous attendre à rencontrer un nid de verdure, où les ruisseaux murmurent gaîment parmi les fleurs, à l’ombre des grandes palmes balancées par le vent. Des oasis aussi poétiques n’existent que dans les écrits des littérateurs qui n’ont jamais été au Sahara et qui, pour imager leur style, opposent l’oasis riante au désert mort. Pourtant après les deux journées que nous venons de passer en pleine sauvagerie, — ce sont les premières du voyage et nous ne sommes pas encore habitués à cette existence, — nous saluons avec joie la maison européenne qui s’élève au milieu des Palmiers. Nous avons une lettre d’introduction pour M. Bonhoure, le directeur des plantations d’Ourhir. Cette oasis dépend de la « Société du Sud Algérien » qui possède encore d’autres cultures dans la vallée de l’oued Rirh, en particulier à Sidi-Yahia, où nous serons reçus demain soir.

Les oasis exploitées par des Français sont beaucoup moins pittoresques que celles des Indigènes : les Dattiers sont plantés en quinconce entre des rigoles qui se coupent à angle droit. Il n’y a plus ici de rivières pour arroser les arbres, et toute l’eau est fournie par des puits artésiens. Sous l’ancien fleuve dont le lit, maintenant à sec, se poursuit depuis les hauteurs du Sahara central jusqu’au chott Melrhir, il existe une nappe artésienne, véritable fleuve souterrain dont l’eau est ramenée à la surface par des puits. Ceux-ci sont forés par l’atelier militaire sous la direction de M. l’ingénieur Jus, « Bou el Ma », « le Père de l’Eau », comme l’appellent les Arabes.

Ourhir possède sept puits donnant huit à neuf mille litres d’eau à la minute. Cette masse d’eau, qui paraît énorme au premier abord, suffit à peine en été pour abreuver les vingt-cinq mille Palmiers qui composent l’oasis, grande de cent vingt-cinq hectares. Pendant la saison où la transpiration est active, il faut donc à un Dattier environ un quart de litre d’eau par minute. Mais, ainsi que nous le faisait remarquer notre hôte, beaucoup de liquide se perd avant d’arriver aux racines. En vue de réduire cette déperdition, on vient d’établir une fabrique de tuyaux en terre cuite, destinés à remplacer la canalisation à ciel ouvert.

Les plantations françaises ne payent pas d’impôt, tandis que les Arabes doivent acquitter une taxe annuelle de dix à vingt-cinq centimes par Palmier. Malgré cette imposition, la culture du _Phœnix_ progresse d’année en année et les Indigènes de l’oued Rirh, gagnés par l’exemple des Français, commencent à faire exécuter des sondages. A l’heure qu’il est, beaucoup d’oasis arabes sont déjà irriguées par des puits jaillissants. Ces puits qui sont profonds d’environ 70 mètres et donnent de l’eau à 24°, coûtent chacun de quatre à cinq mille francs.