Part 9
Les vallées creusées dans le plateau rocheux deviennent moins profondes et plus larges. Nous sommes à la limite de la Chebka et de la région des daya. Deci delà, dans les fonds les plus étendus, de l’argile a été amenée par les eaux ; la flore y présente un caractère spécial, dû surtout à la présence de Betoum, de Jujubiers (_Zizyphus Lotus_), de _Zilla macroptera_, et de Papilionacées aphylles, à fleurs jaunes : _Coronilla juncea_ var. _Pomeli_ et _Retama sphaerocarpa_.
A partir du chott Melrhir où nous étions au-dessous du niveau de la mer, nous avons monté sans discontinuer, et nous nous trouvons à présent à l’altitude de 700 mètres. La pluie qui tombe sur le plateau rocheux, complètement imperméable, ruisselle à la surface et va se collecter dans des dépressions à peine indiquées, où elle dépose ses sédiments fins. On donne à ces cuvettes argileuses le nom de _daya_. Dans le paysage, en apparence plat, les daya ne se marquent que par les bouquets de Betoum.
Nous traversons la région des daya pendant trois jours, de Settafa à Laghouat. D’ordinaire les daya sont verdoyants en cette saison : les pluies d’hiver ont fortement mouillé l’argile, et les chameaux y trouvent une herbe abondante. Mais les deux derniers hivers n’ont donné que des précipitations atmosphériques insuffisantes. Au caravansérail de Tilremt, on se plaint amèrement de la sécheresse : « Voilà deux hivers de suite que nous labourons le daya et que nous semons de l’orge. Puis, il ne pleut jamais, et rien ne lève ».
Le daya de Tilremt est l’un des plus étendus de toute la région. D’après le Guide Joanne (_Algérie et Tunisie_, éd. de 1896, p. 86) il a « une superficie de 103 hectares et contient environ 2,400 betoums et une grande quantité de jujubiers sauvages qui protègent la crue des betoums quand ils sont jeunes... » Cela a pu être vrai jadis, mais nous avons cherché en vain de jeunes Betoum. Ici, comme dans tous les autres daya, il n’y a, à l’heure actuelle, que des arbres adultes, pouvant absorber par leurs longues racines l’eau qui reste encore dans la profondeur de la nappe d’argile. Quant aux jeunes plantes, dont les organes souterrains ne parviennent pas jusqu’à l’argile humide, elles sont impitoyablement sacrifiées par la sécheresse. Si, comme tout le fait supposer, l’aridité du Sahara va toujours en augmentant, nous assistons ici à la destruction locale d’un arbre sous la seule influence du milieu naturel. Certes, nous connaissons pas mal de flores qui ont été décimées (p. ex. à Ste-Hélène et à la Nouvelle-Zélande), mais c’est l’homme qui est le coupable. Au contraire, l’extinction du _Pistacia atlantica_ présente le caractère, tout à fait exceptionnel, d’être uniquement l’effet du climat.
Nous avions le fol espoir d’herboriser dans le daya. Au lieu de la prairie que tous les voyageurs décrivent, nous trouvons sous les Betoum et les Jujubiers, la terre dure et sèche comme une aire de grange. Les _Asteriscus pygmaeus_ (voir p. 215), tous également vieux et racornis, témoignent des pluies passées ; mais aucun de ces exemplaires n’a vécu l’hiver dernier. La seule plante herbacée est le _Francoeria crispa_, une petite Compositacée à capitules jaunes, couverte d’un feutrage de poils cendrés. Sur le tronc des Betoum, une gomme-résine, le mastic, forme de longues coulées blanchâtres. On dirait que l’arbre pleure la fin prochaine de sa race..., mais ses larmes se figent aussitôt dans l’aridité de l’air.
Le cinquième jour de marche depuis Ghardaïa : toujours le pays plat, avec un duvet grisâtre, à peine perceptible. Voici la liste complète des espèces que nous cueillons en une heure.
Aristida obtusa ♃.
Stipa gigantea ♃.
*Haloxylon articulatum ♄.
Noaea spinosissima ♄.
*Anabasis articulata ♄.
Peganum Harmala ♃.
Asteriscus pygmaeus ☉.
*Artemisia Herba-alba ♄.
Les trois plantes marquées d’une astérisque sont les plus répandues.
Toutes sont presque mortes de soif. De la Rose de Jéricho, il n’y a que des échantillons des années précédentes.
Nos chameaux n’ont plus rien mangé depuis cinq jours. La bosse leur a fondu sur le dos. Quand nous passons dans un daya, ils se jettent sur les Jujubiers, et sans plus se soucier de l’armure d’épines qui défend les rameaux, ils broutent, broutent avec frénésie. Les malheureuses bêtes ont les lèvres en sang, mais elles continuent à manger.
Devant nous s’étale un fond limoneux tout garni de fleurs jaunes- orangées. C’est l’_Anvillaea radiata_, une Compositacée frutescente à poils blanchâtres, dont les capitules sont insérés dans les bifurcations des branches. Enfin ! les chameaux vont pouvoir manger ! Abdallah secoue la tête. « Cette plante-ci et le Harmel, dit-il, c’est _kif kif_ pour les chameaux ». Effectivement, les animaux flairent la plante, font la grimace, et, dégoûtés, relèvent leur long cou. Nous goûtons les feuilles de l’_Anvillaea_ : elles sont âcres et amères. Cette large dépression, qui ressemblait à une prairie, fournit à nos bêtes, en fin de compte, des Jujubiers et quelques rares _Lygeum Spartum_, une Graminacée dont les feuilles jonciformes, piquantes, fibreuses, tenaces, sont employées à faire des sparteries, mais ne constituent qu’un fort maigre régal pour des animaux harcelés par la faim.
Nous sommes témoins, aujourd’hui, de curieux phénomènes météorologiques. Pendant la matinée, l’air est d’un calme absolu. Le mirage fait apparaître partout des flaques dans lesquels se mirent les têtes rondes des Betoum. Puis des trombes de poussière jaune se mettent à parcourir le désert. Elles reposent sur le sol par une base assez large ; plus haut elles se rétrécissent, pour s’élargir finalement en forme d’entonnoir très évasé. Nous nous étonnons, au début, de la lenteur avec laquelle elles se déplacent. Simple effet de l’éloignement du phénomène et de la platitude infinie du désert : nous ne nous rendons compte, ni de la distance des trombes, ni du trajet qu’elles effectuent. Une de ces colonnes de poussière passe à travers la caravane : la vitesse est si grande, et le tourbillonnement si intense, que nous pouvons à grand’peine garder notre équilibre sur les mulets.
Dans l’après-midi, le ciel se couvre de nuages. Ce n’est d’abord qu’une multitude de points blancs, tout juste perceptibles, immobiles dans l’azur. Chaque point grandit d’une façon régulière. A présent, ce sont autant de flocons, uniformément distribués dans le ciel. Leur base est plane, comme s’ils flottaient sur de l’air horizontal et calme ; les condensations successives de vapeurs se font uniquement sur les bords et sur la face supérieure mamelonnée. Les taches blanches s’étalent ; elles joignent leurs bords ; elles forment un voile continu qui devient de plus en plus opaque. Tout à coup le _nimbus_ se résout en pluie : le ciel est strié de longues zébrures verticales qui descendent du nuage. Oh bonheur ! Les _Haloxylon_, les _Anabasis_, les _Artemisia_, réduits à de lamentables brindilles grises, pourront enfin reverdir ; les plantes vont être récompensées de l’obstination qu’elles ont mise à ne pas mourir de soif ; une seule forte pluie suffira pour rendre la vie aux daya agonisants. Hélas ! l’averse tant désirée ne tombe pas. Cette pluie que nous voyons rayer le ciel n’atteint pas le sol : les gouttes s’évaporent dans l’air trop chaud qu’elles ont à traverser.
Quel pays de déceptions ! Quand de l’herbe s’offre aux chameaux, elle n’est pas mangeable. Le lac où se reflète l’horizon n’est qu’un fantôme, un caprice du soleil ; dernier désappointement, la pluie, pourtant réelle, n’arrose que l’air.
Une dernière journée de pèlerinage avant Laghouat. Ce matin nous avons quitté le caravansérail de Nili, où il n’y a d’autre liquide que l’eau de ruissellement, captée au moyen de barrages et accumulée dans de grands réservoirs.
Quand le jour se lève, nous apercevons à l’horizon les cimes du djebel Amour et des montagnes des Ouled Naïl, ramifications du Grand Atlas. La vue des montagnes nous rend courage. D’ailleurs le pays n’a plus un aspect aussi déshérité que les jours précédents. L’Alfa (_Stipa tenacissima_) et le _Lygeum Spartum_ commencent à s’ajouter au Chih (_Artemisia Herba-alba_), au Remts (_Haloxylon articulatum_) et à l’_Anabasis articulata_. Les deux Graminacées se ressemblent beaucoup avec leurs feuilles glauques et raides. Plus tard se montrent encore l’_Artemisia campestris_, le _Linaria fruticosa_, le _Teucrium Polium_ et le _Marrubium deserti_.
Près de Laghouat, la flore change une dernière fois : le pays est sablonneux ; de plus, la végétation est en conflit avec les nombreuses caravanes qui viennent à Laghouat. Il n’y a ici que des plantes protégées d’une façon quelconque contre les herbivores. L’_Echinops spinosus_ et l’_Acanthyllis tragacanthoides_ possèdent des épines. L’_Echinops_ a des piquants à tous les segments foliaires, et la tête de capitules est elle-même garnie de très fortes épines blessantes. L’_Acanthyllis_ est un arbrisseau de la famille des Papilionacées ; les rachis s’indurent après la chute des folioles, et constituent sur les anciens rameaux une effrayante armure d’épines blanches, à l’abri desquelles les bourgeons axillaires se développent en toute sécurité. Mais ni l’une ni l’autre de ces deux plantes ne peut repousser l’assaut de bêtes exaspérées par le jeûne. Aussi ne subsiste-t-il finalement que les plantes protégées par des matières chimiques : _Thymelaea microphylla_, _Peganum Harmala_, _Euphorbia Guyoniana_, _Citrullus Colocynthis_, _Artemisia campestris_, _A. Herba-alba_.
=4. — Les steppes de l’Atlas et la plaine du Hodna.=
En cette saison, il fait déjà trop chaud pour se mettre en voyage. Tous les chameaux de Laghouat sont aux champs, et ce n’est qu’au bout de trois jours que nous parvenons à nous procurer les bêtes de somme qui nous sont nécessaires. Les mulets sont encore plus introuvables. Nous remplacerions volontiers ceux qui nous ont accompagnés depuis Biskra ; voici un mois que les malheureux nous portent à travers le Sahara, sans jamais manger à leur faim. Malgré toutes ses démarches, Abdallah ne trouve qu’un seul mulet frais ; les deux autres traîneront la patte avec nous pendant encore une douzaine de jours.
Nous employons le repos forcé à battre le pays aux environs de la ville. Ainsi qu’il a été dit, les sables et les alluvions ont une flore extrêmement pauvre. Il n’en est pas de même de la colline rocheuse où se trouve le poste optique, au Sud de la ville. Elle est trop escarpée pour que les chameaux puissent la gravir. Les plantes sabulicoles et les chasmophytes (voir la note, p. 312) y vivent en mélange.
Citons parmi ces dernières, le _Rhus Oxyacantha_, arbrisseau épineux qui a tout à fait le port et le feuillage d’une Aubépine, l’_Olea europaea_ sauvage, et le _Zollikofferia spinosa_. Celui-ci est très curieux ; il n’a qu’un petit nombre de feuilles basilaires qui sont déjà flétries au moment de la floraison ; de même que chez le _Statice pruinosa_ (voir p. 259), ce sont les pédoncules verts qui sont chargés de l’assimilation. L’inflorescence est ramifiée en fausses dichotomies. Les rameaux sont très nombreux ; la plupart sont stériles : au lieu de porter un capitule, ils se terminent en épine. La plante toute entière a l’aspect d’une grosse pelote, ayant jusque quarante centimètres de diamètre ; elle est constituée en majeure partie par les branches desséchées des années précédentes, entre lesquelles se faufilent les rameaux récents ; quelques capitules sont piqués sur la pelote.
Sur les éboulis à la base de l’escarpement, croît une plante qui est particulière à ces stations : l’_Echiochilon fruticosum_, une Boraginacée ligneuse à fleurs bleues.
Laghouat est trop élevé (alt. 746 m.) et trop septentrional, pour que les bonnes dattes puissent y mûrir. L’oasis, arrosée par l’oued Mzi, ne contient que 15,000 Dattiers, appartenant à des variétés peu estimées. La végétation arborescente est formée, pour une grande part, de Figuiers, de Grenadiers, et surtout d’Abricotiers. On plante aussi beaucoup de légumes. L’abondance de l’eau a permis de cultiver de l’orge sur un millier d’hectares, dans une grande plaine limoneuse. Sans doute pour protéger l’oasis contre le vent, on a mis à la bordure un rideau de _Populus pyramidalis_, qui font un piteux effet par-dessus les Palmiers.
Nous visitons l’oasis avec un agent de police arabe, qui nous fait ouvrir toutes les portes. La flore adventive est peu importante. En somme, ce qui nous intéresse le plus, c’est la variété des vieux pots et des crânes de chevaux qui sont fichés sur des pieux à l’entrée de chaque jardin, « pour écarter le mauvais œil », prétend notre guide.
Nous avons de nouveau enfourché nos mulets. Les deux premières journées sont employées à franchir l’espace qui nous sépare de Messaad, près de l’extrémité occidentale du djebel Bou Kaïl, un rameau du Grand Atlas. Nous sommes sur un plateau légèrement ondulé, portant quelques bouquets de Betoum et de Jujubiers. La végétation est la même que dans la région des daya : Alfa, Chih, Remts, _Anabasis_. Le voisinage des montagnes, amenant des pluies plus fréquentes, se manifeste par les nombreux ruisseaux. Les rochers sont moins nus. Leur surface porte quelques lichens, mais pas encore de Bryophytes ni de Phanérogames. Dans les crevasses, la flore est également plus abondante qu’en plein désert ; il y a, par exemple, de volumineuses touffes de _Zollikofferia spinosa_.
Ce pays n’est plus à proprement parler le Sahara. Nous sommes à la limite entre le Grand Désert et les steppes des hauts-plateaux de l’Atlas. Au bord des oued, il y a des buissons d’_Arundo Donax_ et de Laurier-rose (_Nerium Oleander_). Le Dattier y trouve des conditions favorables à son existence. Mais on remarque tout de suite que ces _Phoenix dactylifera_, croissant le long des ruisselets, ne sont pas des exemplaires spontanés, ni même naturalisés, mais simplement des individus issus de graines accidentelles : ils restent petits, sans tronc, avec une foule de pousses qui naissent du pied. Ils vivent, mais ne fleurissent jamais.
Un autre fait montre d’une façon encore plus évidente que nous sommes à la lisière du Sahara : quand on se lève le matin, on constate qu’une infinité de fruits de plantes annuelles se sont accrochés à la couverture : ce sont des _Ægilops_ ; de nombreux _Medicago_ ; l’_Emex spinosa_[9] ; le _Daucus pubescens_ et d’autres Ombellacées ; des Compositacées indéterminables ; enfin, le _Sclerocephalus arabicus_, Caryophyllacée dont les capsules indéhiscentes sont entourées de fortes bractées qui portent les crochets.
Dans le Sahara, les fruits accrochants ne seraient d’aucune utilité : les Mammifères, dans les poils desquels les fruits sont destinés à s’attacher, sont beaucoup trop rares, et les plantes ne peuvent pas compter sur leur aide pour effectuer la dissémination. Nous n’avons vu dans le désert que deux plantes dont les fruits fussent pourvus de crochets : _Limoniastrum Feei_ et _Neurada procumbens_. Ajoutons-y le _Forskahlea tenacissima_, une Urticacée ligneuse ; ses rameaux se désarticulent facilement, et comme ils sont garnis de poils raides, crochus, ils se fixent dans les poils des animaux ; les fragments s’enracinent quand ils tombent par terre.
D’autre part, il n’y a pas dans le désert d’oiseaux frugivores en quantité appréciable, et l’on n’y rencontre pas non plus de plantes à fruits charnus. Il ne reste donc, pour opérer la dissémination, que le vent et — quelque invraisemblable que cela paraisse — la pluie. Outre la Rose de Jéricho (_Asteriscus pygmaeus_) et la Main de Fatma (_Anastatica hierochuntica_) (voir p. 215), il y a encore d’autres plantes chez lesquelles les graines ne sont mises en liberté que par la pluie : telles sont les capsules des _Fagonia_ et des _Zygophyllum_, qui ne s’ouvrent que par l’humidité.
Le vent est incontestablement le principal agent de dissémination. Signalons quelques types chez lesquels les organes de transport sont particulièrement développés : l’_Ephedra alata_, dont les graines sont entourées de bractées scarieuses ; — les _Aristida_ dont le fruit est surmonté d’une longue arête trifide et plumeuse, dépendant de la glumelle inférieure ; — les _Salsola_, le _Haloxylon articulatum_, le _Noaea spinosissima_, dont le calice ailé fait un parachute au fruit ; — le _Calligonum comosum_, avec un fruit pourvu de longues émergences rousses, rameuses ; — les _Farsetia_ et le _Henophyton deserti_ dont les graines plates sont entourées d’une large aile blanche ; — le _Zilla macroptera_ qui a des silicules indéhiscentes pourvues de quatre ailes longitudinales ; — le _Cleome arabica_ à graines globuleuses, longuement velues ; — les _Erodium_ et le _Monsonia nivea_ avec leur longue arête soyeuse ; — les _Tamarix_ et le _Daemia cordata_ aux graines plumeuses ; — l’_Anthyllis sericea_ dont la gousse est contenue dans le calice ballonné ; — citons, enfin, pour terminer cette énumération, le _Marrubium deserti_ : son calice, au lieu d’avoir les crochets ou les pointes qui existent chez la plupart des espèces, a le limbe largement étalé en forme de parachute.
Depuis Messaad jusqu’au-delà d’Aïn-Soltan, nous longeons pendant deux jours le versant méridional du djebel Bou Kaïl, à l’altitude d’environ 1200 m. Dans les oasis, les Abricotiers et les Figuiers ont complètement supplanté les Dattiers. Au lieu d’Orge, on cultive ici un Froment à longues barbes. La brièveté de sa période de végétation fait de l’Orge la céréale qui convient, par excellence, aux pays tels que la Sahara, où la sécheresse vient bientôt mettre un terme à la végétation, et le nord de la Norvège, où l’été est fort court. Mais ici, près des montagnes, on a de l’eau, même en été, et le Froment est cultivé avec succès.
Le pays est tout aussi monotone qu’El Erg ou la Chebka. A gauche et à droite, des montagnes ; devant nous, derrière nous, la steppe d’Alfa à perte de vue, glauque et triste (Voir phot. 16). Dans les fonds, du Chih, du Zeita, de gros buissons de _Retama sphaerocarpa_, portant une multitude de fleurs jaunes sur leurs rameaux minces. C’est seulement dans les crevasses des rochers qu’on aperçoit une plante réellement verte : le _Periploca angustifolia_, une Asclépiadacée ligneuse, formant des buissons irréguliers, d’un vert foncé. Vu aussi un Olivier qui a été planté sur la tombe d’un saint marabout. L’arbre est sacré ; tous les passants accrochent à ses branches soit un lambeau de leur vêtement, soit une tresse d’alfa.
A la source d’El Bordj, non loin de Messaad, nous récoltons deux plantes qui en elles-mêmes n’offrent aucun intérêt, mais dont la présence indique d’une façon formelle que nous allons sortir du Grand Désert : _Adiantum Capillus-Veneris_ et une Orchidacée fructifiée, probablement un _Ophrys_. Il n’y a pas, dans tout le Sahara, une seule Fougère, ni une seule Orchidacée. L’absence des Fougères, ainsi que des Ptéridophytes en général, et des Bryophytes, s’explique par le fait que ces plantes ont trop peu de chances de se reproduire. En effet, la fécondation ne peut s’opérer que par l’intermédiaire de la pluie : quel autre agent serait capable d’amener les spermatozoïdes dans le voisinage de l’archégone et de leur fournir la gouttelette liquide nécessaire à la natation ?
Il est probable pourtant qu’à une époque géologique toute récente, ces végétaux habitaient le territoire occupé maintenant par le désert. Les vestiges si frappants de l’érosion par les cours d’eau (oued Rirh, oued Mya, oued Mzab) témoignent de l’humidité de l’ancien climat. Mais à la suite de nous ne savons quelle perturbation, le climat s’est transformé, et une aridité croissante s’est substituée aux pluies de jadis. A mesure que la sécheresse faisait des progrès, la flore perdit les éléments qui avaient le plus grand besoin d’humidité, c’est-à-dire les plantes aquatiques, ainsi que les arbres forestiers et les plantes qui vivaient à leur ombre : Bryophytes, Ptéridophytes, Aracées, Scitaminées, Orchidacées, Amentinées, Mélastomacées, Gesnéracées, Acanthacées. Les lianes, les épiphytes et les épiphylles furent également détruites.
On voit qu’aucun des groupes qui comptent le plus de représentants dans la flore équatoriale n’a subsisté dans le désert. Or celui-ci touche, d’une part à la région forestière équatoriale, d’autre part à la région méditerranéenne. Ce ne sont certes pas les espèces forestières, adaptées à l’humidité et à l’ombre, qui n’ont pu se contenter du climat ardent et aride du Sahara. Les seules plantes qui furent en état de se maintenir sont celles de la région méditerranéenne, habituées à subir la sécheresse pendant une partie de l’année.
A ce résidu, peu important, de la flore primitive, s’ajoutèrent plus tard des espèces qui immigrèrent des pays limitrophes. Sont-elles venues de la forêt ? Evidemment non. Faisons seulement remarquer que tous les grands arbustes du Sahara ont une origine méditerranéenne : _Ephedra alata_, _Salsola tetragona_, _Calligonum comosum_, _Rhus Oxyacantha_, _Capparis spinosa_, _Zizyphus Lotus_, _Tamarix_. Parmi les petits arbrisseaux et les plantes herbacées, l’immense majorité des genres sont septentrionaux. Les formes endémiques sont presque toutes voisines de celles qui habitent les bords de la Méditerranée. Le Betoum, le seul arbre du Sahara algérien, est proche parent des _Pistacia_ méditerranéens, et il faut aller bien loin vers le Sud ou vers l’Est, pour rencontrer des _Acacia_ qui viennent du Sud.
En somme, au point de vue de la composition de sa flore, le Sahara est actuellement une dépendance de la région méditerranéenne.
Vers le soir du quatrième jour après Laghouat, nous nous engageons dans un défilé ouvert dans le djebel Bou Kaïl. Aussitôt la flore change. En fait de plantes désertiques il n’y a plus guère que l’Alfa et le Chih. La physionomie du paysage est donnée par les hauts buissons tortus de _Juniperus Oxycedrus_ et par le _Genista capitellata_, formant à terre des touffes arrondies qui ont l’air de porcs-épics.
A mesure que nous nous élevons, nous constatons que le djebel Bou Kaïl n’est pas du tout une chaîne de montagnes, mais simplement un seuil gigantesque, haut de quatre cents mètres, qui fait communiquer le plateau inférieur, sur lequel nous venons de cheminer, avec un plateau supérieur, situé à l’altitude d’environ 1600 m. Ce haut-plateau a une largeur de soixante-dix kilomètres. Vers le Nord, du côté de Bou-Saada, il est limité par une marche, plus haute encore que celle que nous gravissons, et on tombe brusquement dans la grande plaine du Hodna, qui est à l’altitude de 450 m. et possède une flore saharienne typique.