Un vaincu

Part 6

Chapter 63,702 wordsPublic domain

--Alors ne grognons pas, Fanchette, et apportez-moi deux chaises pour que je m’installe confortablement à dessiner un chef-d’œuvre.

En dépit de son animosité pour les écrivains profanes, Fanchette avait une secrète sympathie pour Saverne, à qui elle adressait des semonces avec la liberté dont elle ne se départait pour personne.

--Devinez, Fanchette, à quoi j’ai passé ma nuit!

--Plus souvent! répondit-elle d’un ton scandalisé. Est-ce qu’avec vous il ne faut pas toujours se méfier?

--Vos chastes oreilles peuvent entendre mon récit, répliqua-t-il gaiement. J’ai commencé à écrire une belle histoire, qui sera publiée dans quelque temps.

--Ah! exclama Fanchette avec curiosité, qu’est-ce qu’elle dit, votre histoire? Parle-t-elle du bon Dieu, au moins?

--Je crois bien!... d’une façon très directe, en vantant ses œuvres sous la forme d’une belle jeune fille qu’un beau jeune homme enlève à la barbe de son père.

Fanchette posa les poings sur ses fortes hanches et répondit véhémentement:

--Eh bien, monsieur, à quoi ça sert-il d’écrire des choses pareilles? Si votre histoire tombe entre les mains d’une jeunesse, elle peut lui donner des idées qui reviendront un tantinet dans sa tête quand elle ferait bien mieux de penser à autre chose. J’ai une nièce, moi aussi, comme ma maîtresse... savez-vous ce que je ferais si je la voyais lire vos histoires?

--Vous iriez mettre un cierge à l’église, Fanchette.

--Je lui donnerais des coups de trique, monsieur.

--Ma foi... c’est un moyen, répondit Saverne tranquillement.

--On devrait prendre toutes ces écritures-là, en faire un tas, et mettre le feu dedans, reprit Fanchette avec énergie. Voyez-vous, c’est le diable qui vous inspire.

--Le diable? pauvre diable! répondit Saverne avec commisération; on lui en met tant sur le dos, Fanchette, que je me sens un peu de sympathie pour lui.

Fanchette le regarda d’un air inquiet, se demandant s’il parlait ou non sérieusement; mais Mlle Constance arrivant avec Suzanne, elle n’eut pas le temps d’exprimer son indignation.

Saverne commença l’idylle qu’il rêvait avec la grâce et l’entrain qui le rendaient très séduisant. Sa conversation, mobile et légère comme son esprit, se posait sur un sujet pour y rester l’espace d’une minute, et s’enfuir où le caprice le poussait. La nature qui l’avait gâté, en lui donnant un caractère heureux et insouciant, lui avait appris à butiner sans jamais approfondir. Il avait, aux yeux de Suzanne, le charme de l’inconnu et de la jeunesse heureuse. Encore endolorie, sa tristesse diminuait au contact d’une gaieté communicative, et d’une sympathie dont le moindre mot de Saverne était parfois l’expression.

--Je sais que votre talent vous rapporte de bons revenus, dit M. Jeuffroy, qui était venu regarder par-dessus l’épaule de Saverne la marche du crayon.

--Assez bons! répondit-il d’un ton insouciant.

--Comme c’est heureux! dit Mlle Constance; au moins vous pouvez faire des économies.

--Des économies! s’écria Saverne en bondissant. Pour qui me prend-on? A quoi sert l’argent, si on ne le jette pas par toutes les fenêtres?

Mlle Constance regarda son frère d’un air consterné, et fit un mouvement vers sa nièce, comme pour la protéger contre un danger qu’entrevoyait son imagination. M. Jeuffroy, incapable de comprendre ce que les paroles de Saverne renfermaient d’exagération voulue, se redressa de toute sa hauteur et répondit avec pitié:

--On vous a donné de bien singuliers principes, monsieur!

--Parbleu, je les ai bien trouvés tout seul, et je mets en fait que ce sont les meilleurs du monde. Ne regarder à rien, satisfaire ses fantaisies, capricieuses comme ces jolies mouches bleues qui bourdonnent autour de nous, donner sans compter, se réveiller gueux comme un rat et, quand on a un banquier, courir remplir sa bourse pour la vider le plus vite possible en recommençant cette bonne existence joyeuse et insouciante, voilà le bonheur! Mais l’argent n’est qu’un abominable tyran s’il faut le fourrer à la Caisse d’épargne. Mademoiselle Jeuffroy n’est-elle pas de mon avis? ajouta-t-il d’un ton de respect et d’intérêt voilé qui était une flatterie délicate à laquelle la jeune fille fut sensible.

--Oui... jusqu’à un certain point, répondit-elle laconiquement en jetant un regard inquiet sur son père, et en se disant que si Saverne, trompé par les apparences, pouvait se douter de la parcimonie qui présidait à leur vie intime, il n’eût pas parlé aussi librement.

M. Jeuffroy pensa qu’il avait introduit trop légèrement chez lui un ennemi de ses idées, dont l’influence pourrait bien développer les tendances pernicieuses de sa fille. Il se promit de ne plus encourager les visites de Saverne, mais cette détermination tardive ne devait avoir aucun résultat. Le jeune homme se considérait déjà comme un intime de la maison, et ses dessins, auxquels il découvrait toujours quelque imperfection, étaient un prétexte plausible à des visites répétées.

Sa conversation variée reposait Suzanne des platitudes qu’elle entendait exprimer chez elle par des gens uniquement occupés de commérages, et des détails matériels d’une existence étroite. Elle se trouvait sur un terrain sympathique, éprouvant avec lui l’impression qu’elle ressentait quand elle allait chez Mme de Preymont.

Elle vivait captive dans une atmosphère contraire à sa nature, et les reproches que M. Jeuffroy lui adressait au sujet de son mariage manqué, achevaient de lui rendre l’existence pénible; mais trop fière pour se plaindre, et désireuse surtout de prouver que la blessure faite par M. Varedde était cicatrisée, elle réagissait avec force contre ses tristesses.

Preymont, avec ce don d’observation et d’intuition particulier à ceux qui ont beaucoup souffert, devinait ce qu’elle n’avouait pas et, pour adoucir les rigueurs de la prison morale dans laquelle végétait la jeune fille, employait les nombreuses ressources d’un tact intelligent.

Fidèle à sa résolution, il avait rompu avec ses habitudes de retraite et de silence pour laisser pénétrer dans les replis d’une intelligence étendue et d’un cœur très chaud qui passait pour fort sec. Il recourait à un esprit vif, incisif, connu surtout de ses intimes, pour battre en brèche les idées toutes en surface de Saverne. Sa hardiesse de vues plaisait à Suzanne, dont l’intelligence, ouverte et sérieuse, était d’autant plus portée vers les audaces qu’elle était plus comprimée dans son milieu.

Mais, si son amitié et sa confiance grandissaient, si son sentiment vibrait souvent à l’unisson de celui qu’exprimait M. de Preymont, jamais sa pensée ne condamnait Didier. Elle s’avouait volontiers que la raison, la supériorité intellectuelle et même l’esprit étaient du côté de son cousin, mais elle ne connaissait rien de séduisant comme les défauts de Saverne, sa déraison, le peu de consistance de ses idées qui lui faisait renoncer avec tant de bonne grâce à sa manière de voir.

--Ma foi, mon cher, dit-il en riant un jour à Preymont, il faut venir ici pour apprendre à penser. Je veux bien être emporté par le diable dont parle si souvent Fanchette, si je ne te trouve pas splendide! Mais pourquoi es-tu resté sur un si petit théâtre? Il t’en fallait un autre.

Preymont haussa les épaules et répondit tranquillement:

--«Une araignée est fière pour avoir pris une mouche, tel homme pour avoir pris un levraut, tel autre un ours, tel autre des Sarmates.»

--Pas tant de hauteur, Marc, dit Suzanne en souriant. M. Saverne a raison, et j’ai pensé bien des fois que vous étiez fait pour une existence plus brillante.

Preymont eut le fin sourire qui était sa seule réponse quand il ne voulait pas répondre. Longtemps la corde, sur laquelle on venait de poser un doigt indiscret, avait vibré douloureusement. Avec la conscience de ses forces intellectuelles et de son énergie, il eût été ambitieux si toutes ses aspirations vers un large champ d’action n’avaient été écrasées par une invincible timidité et la crainte du ridicule, qui pesait encore sur lui, en dépit de la situation acquise. Il lui était arrivé souvent, comme aux esprits préoccupés de hautes pensées ou de grands desseins, de contempler avec un amer découragement les petits moyens d’action à sa portée. Mais avec son habitude de tout subordonner à des lignes générales, de considérer sans cesse dans quel orbe restreint l’homme s’agite, quelle que soit sa sphère d’activité, il avait détruit un sentiment qui, maître de lui, l’eût conduit à la stérilité.

Suzanne le défendait fréquemment contre les attaques de M. Jeuffroy, qui, tout en se vantant de sa parenté et de son intimité avec l’homme le plus considérable du pays, le détestait à cause de ses supériorités.

--Ce Preymont est exaspérant! s’écriait-il quelquefois. Il a beau ne pas beaucoup parler, je suis sûr qu’il veut donner des leçons aux autres, avec sa façon d’agir comme personne!

--C’est un original, et c’est bien la faute de sa mère, répondait Mlle Constance, qui n’aimait guère Mme de Preymont. Elle l’a si singulièrement élevé! et quand on lui adressait, par amitié, quelque observation, elle vous répondait invariablement: «Avant tout, je veux faire de mon fils un homme.» Un homme! continuait la vieille fille en haussant les épaules, qu’est-ce que cela veut dire? Elle me faisait rire! Comme si la seule chose importante quand on a des enfants n’est pas de s’occuper de leur santé.

Suzanne essayait de protester, mais sans résultat, et, se résignant difficilement au silence, elle songeait tout bas que la porte, refermée sur elle par une déception, s’ouvrirait un jour pour lui laisser prendre son vol. Plutôt femme d’action qu’esprit porté à la rêverie, les circonstances, en l’obligeant à se replier sur elle-même, modifiaient sa nature primitive. Solitaire, elle rêvait, et souvent alors l’image de Saverne s’avançait vers elle pour l’emporter dans un monde nouveau et une région aimable.

VI

Mme de Preymont épiait le cœur de son fils, tremblant avec lui d’anxiété ou d’espoir; mais l’anxiété dominait et l’espoir s’effaçait graduellement, comme de belles lignes à la nuit tombante.

Elle eut la pensée de révéler à Saverne l’amour de Marc, mais elle recula au moment de parler, voyant tout à coup la folie maternelle qui l’entraînait vers la croyance à une abnégation que, sur le terrain de la passion, les hommes ne connaissent pas. Elle savait bien, du reste, que, lorsqu’il s’agissait d’une femme, Saverne se jouait des obstacles.

Les semaines passaient, et Preymont attendait avec impatience le départ de son ami ou un dénouement dont la pensée l’exaspérait. Didier lui était devenu absolument antipathique; il s’exagérait ses défauts, traitant de légèreté incurable des qualités superficielles, mais charmantes. Une jalousie intense rendait injuste ce stoïcien si sûr de lui, et de plus il n’admettait pas que, ayant en quelque sorte les mains liées, Saverne allât si loin vis-à-vis de Mlle Jeuffroy. Très excité contre lui, il avait risqué des reproches indirects; mais, insaisissable, Didier s’était dérobé par une plaisanterie. Il avait à peu près oublié la chaîne qu’il lui fallait briser, ou, si ce souvenir venait le troubler, il l’écartait aussitôt, avec cette facilité des esprits légers qui ne veulent ni voir ni s’attrister. Mais, nonobstant son insouciance, Saverne était capable d’un attachement sérieux. Il commençait à s’inquiéter de sa situation, lorsqu’un matin, en regardant les teintes d’automne qui étendaient sur la campagne leur parure séduisante, il songea que, depuis trois mois, il usait sans discrétion d’une large hospitalité.

«Il est temps de prendre un parti, se dit-il. Je puis me flatter, je crois, d’avoir contribué à dissiper sa peine; ensuite elle me connaît assez maintenant pour savoir si, oui ou non, elle veut m’épouser. D’ailleurs, je crois que je commence à ennuyer ici; Marc est plus sombre que le crime.»

Sans plus de réflexion, il courut à la recherche de Preymont.

Déjà à sa filature, occupé, dans son cabinet, à écouter le rapport d’un contremaître, M. de Preymont ne put réprimer un geste de mécontentement quand Saverne entra, car il avait établi pour règle immuable que, à moins de cas exceptionnels, nul ne viendrait le déranger dans son travail du matin.

--J’ai bravé la consigne, lui dit Saverne avec son air de bonne humeur habituel: ne te fâche que contre moi, car j’ai failli assommer le concierge qui ne voulait pas me laisser pénétrer. Ne te dérange pas, je vais bayer à mes pensées en attendant que tu aies terminé.

Preymont, qui entrait ordinairement sans hésiter dans le vif d’une question désagréable, prolongea sa conversation avec le contremaître, afin de reculer l’entrevue dont il devinait le motif.

Seul enfin avec Didier, il se tourna vers lui avec effort:

--Je t’écoute, lui dit-il.

Saverne lança sur le bureau un livre qu’il tenait la tête en bas et répondit:

--Ah! ce ne sera pas long! En deux mots, je viens te prier de demander pour moi la main de ta cousine.

--Tu ne l’auras pas! répondit Preymont en se levant pour dissimuler son trouble.

--Pourquoi?

--Parce que le père Jeuffroy ne donnera jamais sa fille à un homme qui n’a pour gagne-pain que l’habileté de sa plume et de son crayon.

--Il y aura quelques tiraillements peut-être, répondit Saverne; mais, d’une part, son histoire avec Varedde n’est pas sans lui avoir fait du tort, car, de quelque façon que le public l’interprète, le bonhomme est toujours fortement égratigné. Ensuite, il faut compter beaucoup avec l’opinion de Mlle Suzanne.

--Tu es aimé? demanda Preymont en regardant fixement devant lui.

--Je ne dis pas cela, répondit Saverne en hésitant, mais je crois que je puis l’être. Voyons, Marc, toi aussi, tu penses que je ne lui déplais pas?

Dans l’impossibilité de parler, Preymont fit un léger signe de tête et, le visage contracté, arpenta son cabinet.

--Mais pour vouloir déjà faire ta demande, tu as donc rompu définitivement avec ta liaison? demanda-t-il en s’arrêtant brusquement.

--Pas tout à fait, répondit Saverne embarrassé, mais ce ne sera pas long, quand je saurai à quoi m’en tenir du côté des Jeuffroy.

Preymont éclata:

--Et tu as cru que je me prêterais à une pareille combinaison!

--Quelle mouche te pique! dit Saverne étonné. Tu sais que, depuis longtemps, je désire être libre, me marier, et que j’aime sincèrement ta cousine. Tu ne me supposes pas capable d’une infamie, j’imagine?

--Je ne suppose rien, mais je constate les faits, répondit Preymont qui ne se possédait plus. Depuis des semaines, je trouve incroyable que tu te permettes d’aller si loin avant d’avoir balayé le chemin. Infamie est un gros mot que je ne prononce pas, mais assurément c’est une conduite déloyale.

--Si tu n’étais pas toi, répliqua Saverne en colère, tu ne serais pas allé jusqu’au bout de ta phrase.

--Eh! que m’importent tes menaces! répondit Preymont en haussant les épaules. Je refuse de te servir en cette circonstance.

Certains doutes, que Saverne avait toujours écartés parce qu’ils le gênaient, prirent corps tout à coup, et la vérité le frappa ouvertement. Il s’écria:

--Ah! mordieu!...

Les deux hommes se dévisagèrent sans parler. Preymont luttait pour reconquérir son sang-froid et nier l’évidence, tandis que le bon naturel de Saverne l’emportant sur son ressentiment, il saisit la main de Marc en disant d’un ton qui remuait de vieux, bien vieux souvenirs en ressuscitant le temps où, avec de chaudes paroles, il consolait un enfant désespéré:

--Ah! mon pauvre vieux, est-ce possible! toi aussi, tu l’aimes!

Jeté brusquement par cet accent en face d’un passé dont l’amertume, adoucie par une amitié dont il venait d’entendre la voix lointaine, avait été telle qu’il n’y pouvait songer sans une sorte d’effroi, M. de Preymont, calmé par une émotion nouvelle, se reprit un peu lui-même.

--Tu es fou! répliqua-t-il d’une voix dont il ne pouvait encore dissimuler l’altération. Suis-je fait pour être aimé? Il y a longtemps que j’ai renoncé à cette chimère. Mais mon amitié pour elle est si vive que je t’en veux, je l’avoue, d’agir avec une pareille insouciance, quand il s’agit d’une femme qui a droit à tous les respects.

Saverne, qui se promenait d’un air préoccupé, s’arrêta pour s’écrier:

--Du respect! mais, Marc, je la respecte autant que je l’adore. Voyons, mets-toi à ma place. A première vue, je tombe amoureux de cette jeune fille, qui est la femme la plus délicieuse que j’aie jamais rencontrée. Restant ici quelques mois, j’avance mes affaires en lui faisant la cour avec l’espoir de la consoler d’une déception; quoi de plus naturel? Mais répète-moi, j’en ai besoin, que je ne marche pas sur tes brisées?

--Ai-je l’habitude d’affirmer ce qui n’est pas? répondit Preymont d’un ton glacé.

Saverne, quelle que fût sa conviction secrète, ne demandait qu’à se rassurer; la surface lui suffisait, et, sans insister sur un sujet pénible, il reprit:

--Alors n’en parlons plus... Quant à moi, je pars pour Paris, je liquide la situation et je reviens quatre à quatre faire ma demande. Vous avez les Jeuffroy à déjeuner, je crois?

--Oui...

--Très bien!... je leur annoncerai mon départ pour demain.

Preymont, resté seul, se mit à travailler avec rage. S’écartant lui-même de sa pensée, voyant dans quel abîme il allait rouler s’il ne se courbait pas de force sur sa tâche, il apporta plus de minutie que jamais à son travail. Il alla inspecter du haut en bas la filature, et, pris d’une grande pitié pour tous les êtres livrés sans défense à une souffrance quelconque, il pardonna, malgré sa fermeté habituelle, la faute assez grave d’un ouvrier que, dans un autre moment, il eût puni sans hésitation.

«Sévère, se disait-il, pour des gens qui souffrent et sont comme de misérables cirons que les événements puis la mort écraseront un jour... Quelle absurdité!»

Il quitta l’usine en se répétant qu’il avait assez sacrifié au rêve, que d’insensé il lui fallait redevenir stoïque, réduire à la servitude un cœur qui s’était lamentablement égaré. Il avait le calme, le sang-froid que donne la certitude, même en face du malheur, et dans son orgueil, dans sa domination de lui-même se sentait sûr de lui devant les événements.

Pendant le déjeuner, il écouta en souriant les propos de M. Jeuffroy, qui s’apitoyait sur son sort au sujet d’un incident dont la ville entière de Saint-C... était scandalisée. Il s’agissait d’un homme que M. de Preymont avait secouru jusqu’à ses derniers moments, et qui s’était fait enterrer civilement.

--J’ai répété partout, mon parent, que vous étiez certainement désolé de ce qui est arrivé. On pensait déjà, du reste, que vous deviez être horriblement contrarié d’avoir si mal placé votre argent. A votre place, je m’en voudrais à moi-même toute ma vie. Un homme qui s’est fait enterrer civilement... quel scandale!

--Mon Dieu, répondit Preymont tranquillement, on me plaint à tort; je me permets de trouver que mon argent était en bonne voie.

--Comment! si vous aviez su cela, vous auriez agi de la même façon?

--Assurément!... Je ne secours pas les idées, mais le malheureux. Je ne connais rien de révoltant comme de vouloir imposer sa manière de voir avant de donner le morceau de pain, sans respect de la liberté des autres et, par conséquent, sans souci de la dignité d’autrui. N’ai-je pas raison, Suzanne? dit-il en se tournant vers elle.

Mais Mlle Jeuffroy, à qui Saverne venait d’apprendre son prochain départ, n’avait pas écouté. Elle essayait de s’expliquer, surtout de dominer l’impression pénible qui lui serrait le cœur. Malgré sa volonté, une ombre, dont Preymont devina la cause, assombrissait légèrement son visage expressif.

Elle répondit:

--Je n’ai pas bien suivi la discussion, Marc.

--Bien légère discussion! répliqua-t-il. Votre père et moi n’étions pas du même avis sur l’incident qui révolutionne notre bonne ville et dont vous n’êtes pas sans avoir entendu parler. Si on ne donnait pas à de la canaille, à qui donnerait-on? Les hommes ne sont qu’un ramassis de pantins agités par les mêmes ficelles de la vanité et de l’intérêt. Ce qui n’est pas basé sur l’orgueil, l’égoïsme, la vanité surtout, est entaché à leurs yeux de ridicule et de sottise. Ils ont trois fois raison: le vrai dans la vie, c’est de penser à soi, et de marcher sur les autres par tous les moyens à sa portée.

Mme de Preymont, qui se levait, lui jeta un regard rempli d’inquiétude, car elle savait qu’une pareille infraction à ses habitudes réservées était le commencement d’un orage.

Suzanne prit le bras de Preymont, et l’obligea à faire quelques pas avec elle, pendant qu’on apportait le café devant l’habitation.

--Vous méritez être grondé, cousin. J’espère que vous ne pensez pas un mot de cette belle tirade. Qu’avez-vous depuis quelque temps?

--Ah! s’écria-t-il amèrement, il est plaisant de poser pareille question à un homme qui...

Il s’arrêta en se mordant les lèvres.

--Qu’alliez-vous dire, mon cher Marc? reprit-elle avec un accent amical et une insistance dont l’imprudence lui échappait, confiance pour confiance, je vous prie. Vous exigez quelquefois des confidences, mais pourquoi ne me parlez-vous jamais de vous-même? Vous êtes malheureux depuis quelque temps, n’est-ce pas?

Il ne répondit pas, mais, dans son regard, elle crut voir un reproche, et une impression bizarre la fit revivre un instant au bord d’une eau brillante, dans un endroit chargé de senteurs pénétrantes pendant qu’une voix passionnée disait: «L’amour oublie tout et ne voit que lui-même...»

La pensée qu’elle était aimée la frappant de nouveau, mais avec plus de netteté, elle éprouvait subitement un embarras qui ne pouvait échapper aux yeux clairvoyants de Preymont. Il s’en irrita, et répondit d’un ton plein d’une amère ironie:

--Il est ennuyeux de trop s’avancer, n’est-ce pas, Suzanne? Tranquillisez-vous, je n’ennuie jamais les autres avec de sottes confidences sur moi-même. Pourquoi serais-je malheureux? quelles singulières idées ont parfois les jeunes filles! Tout m’a réussi, ne le savez-vous pas?

Suzanne, mécontente, s’écria avec vivacité:

--Vous avez un ton insupportable, Marc! lorsqu’on vous manifeste de l’intérêt et de l’affection, vous pourriez être un peu plus aimable; et vous abusez de votre intimité pour...

--Pour me permettre d’avoir des nerfs, répondit Preymont ironiquement. Pourquoi ne voulez-vous pas que je sois comme tout le monde?

La jeune fille, déconcertée, fut délivrée d’un entretien désagréable par Saverne qui, impatienté de ce tête-à-tête, vint se jeter dans la conversation avec sa désinvolture habituelle.

--Conspirez-vous? dit-il gaiement. Quelles singulières figures! Vous ressemblez à deux têtes de Méduse qui se seraient pétrifiées mutuellement.

--Nous nous querellions, répondit Suzanne avec dépit. Il y a des jours où Marc est d’une humeur singulière.

--Vraiment, tant mieux! répliqua Saverne légèrement. Si les philosophes sont nerveux, c’est une consolation pour les gens qui ne planent pas. Je propose, pour employer la journée, d’aller jusqu’à ta filature, Marc, mademoiselle Jeuffroy me disait l’autre jour qu’elle ne l’avait jamais visitée.

--Allons! répondit Preymont d’une voix lassée qui attrista sa cousine et lui fit oublier son mécontentement.

La présence de Didier auprès de Suzanne n’exaspérait pas seulement M. de Preymont, elle le livrait à un découragement contre lequel il n’essayait plus de lutter. Des fermes résolutions prises dans la matinée, il ne restait même pas un souvenir, et c’était la mort dans l’âme qu’il observait la cour de Saverne.