Un vaincu

Part 7

Chapter 73,883 wordsPublic domain

Didier, qui voulait profiter de cette dernière journée, n’avait jamais mis plus de verve séduisante dans ses paroles et plus d’entrain au service de ses secrètes intentions. Sa gaieté et ses boutades faisaient sourire les ouvriers, qui se lançaient des regards d’intelligence en le voyant passer avec la jeune fille dont le visage, malgré la réserve dont elle était toujours enveloppée, avait le rayonnement inconscient d’une joie intime. Rien n’échappait à Preymont, pas plus les impressions de Suzanne que la sensation joyeuse produite sur ses travailleurs par la vue de la jeunesse et de la beauté qui passaient.

Cependant Mlle Jeuffroy suivait avec inquiétude tous les mouvements de Saverne, car il circulait au milieu des machines avec la nonchalance d’un promeneur qui visite un parc. A un moment donné, il l’effraya tellement que, machinalement, elle posa la main sur son bras et le tira vivement en arrière. Preymont vit Didier, l’air radieux, pencher un peu sa haute taille pour contempler de plus près l’effroi et l’expression de muette supplication de la jeune fille.

--Je meurs de peur ici, balbutia-t-elle en retirant précipitamment sa main. Sortons, voulez-vous?

--Prenez mon bras, mademoiselle, répondit Saverne auquel le mouvement spontané de Suzanne avait fait monter le sang à la tête. Je vais vous faire passer sans aucun danger au milieu de ces monstres qui vous effrayent.

Preymont était resté immobile, la rage dans le cœur et le désespoir dans les yeux. Il se tourna brusquement vers une machine nouvellement installée dont il affecta, pour cacher son émotion, d’observer les mouvements. Il songeait avec une sorte de joie et de vertige qu’il lui suffirait de faire quelques pas et un seul geste pour être emporté dans un accident qui le délivrerait d’une vie détestée.

Mme de Preymont, restée auprès de lui, suivit son regard désespéré et devina sa pensée. Il tressaillit vivement quand, lui saisissant le bras, elle dit d’une voix angoissée:

--Fais-moi sortir... c’est odieux ici!

La mère et le fils se regardèrent en silence, se comprenant mutuellement, et si profondément troublés qu’aucun mot n’eût pu traduire leurs impressions.

--Ma pauvre mère, murmura-t-il à son oreille en l’entraînant au grand air, ce n’était qu’une pensée mauvaise qui ne reviendra plus, je vous l’affirme.

Dans la cour de l’établissement, la terrible angoisse de Mme de Preymont se dissipa, mais Suzanne remarqua avec étonnement sa pâleur et son agitation.

--Comme vous paraissez souffrante! lui dit-elle en s’approchant vivement.

--Le bruit et la chaleur m’ont fait mal..., répondit-elle. Je rentre chez moi avec Marc, veuillez m’excuser.

--J’ai eu la plus malheureuse des idées en proposant de venir ici! s’écria Saverne dont l’expression satisfaite démentait les paroles. Mademoiselle, demain matin, avant de partir, j’espère avoir le temps d’aller vous saluer une dernière fois.

Suzanne s’inclina légèrement et s’éloigna avec son père. Malgré la cour que Didier lui avait faite, la journée lui laissait une impression absolument pénible. Elle marchait morne et abattue auprès de M. Jeuffroy qui commentait les paroles et les agissements de Preymont.

--Quel faiseur d’embarras que ce Preymont! Tu n’as pas bien entendu ce qu’il disait pendant le déjeuner, Suzanne? Ce qu’il a fait est tout simplement scandaleux. Où allons-nous? S’il croit qu’on ne voit pas le bout de l’oreille de ses charités, il se trompe. Bonnes manœuvres électorales! On est là à prôner son intelligence; moi, je ne le trouve pas si intelligent que cela! Il y avait longtemps que je n’étais entré dans sa filature, et j’ai vu des choses qui m’ont déplu. Comme il l’a agrandie! Et tous ces modèles nouveaux de machines qui lui coûtent les yeux de la tête! C’est par vanité, j’en suis sûr, qu’il donne tant d’extension à son usine.

Bien des fois Mlle Jeuffroy avait senti passer sur ses sentiments le souffle vulgaire et desséchant qui glissait sur elle sans entamer sa croyance au bien. En d’autres circonstances, elle eût défendu énergiquement son cousin, car, avec sa façon de juger les questions morales au compas de sa jeune droiture, elle traitait de lâches tous ceux qui ne s’élèvent pas contre l’injustice. Mais elle était très troublée, et si les sentiments de Preymont à son égard l’inquiétaient de nouveau, le départ de Saverne la déroutait complètement.

Son père la laissa à la porte du parc qu’elle traversa lentement pour aller chez sa tante. Des buissons et des taillis qui commençaient à jaunir, il lui semblait que de tristes, de mélancoliques pensées s’élançaient pour l’entourer et l’abattre. Mais elle leur disait avec résolution:

--Attendez, vous n’êtes pas encore maîtresses de mes espérances.

En l’apercevant, sa tante s’avança vers elle avec autant de précipitation et d’intérêt que si sa nièce revenait d’une contrée lointaine.

--T’es-tu amusée, Suzanne? Comme tu es pâle! Est-ce que tu n’as pas bien déjeuné? Que vous a-t-on donné à manger? Qu’est-ce qu’on a dit?

Suzanne alla s’asseoir au bas du perron sur le banc où Fanchette et sa maîtresse devisaient souvent ensemble.

--Ma tante, dit-elle, je voudrais vous parler... à vous seule.

Fanchette, qui était accourue avec curiosité, les lunettes sur le nez, un écheveau de laine à moitié dévidé à la main, s’écria d’un air offensé:

--Eh bien, je m’en vas... ne vous dérangez pas. Mais je sais tenir ma langue quand il le faut, mademoiselle!

Mlle Constance, que son rôle de confidente transportait de joie, se rapprocha de sa nièce avec une physionomie ravie.

--Croyez-vous, ma tante, dit Suzanne en allant droit au but, que mon père me fasse part de toutes les demandes en mariage qui lui sont adressées pour moi?

--Je ne sais pas, ma chérie, mais il m’en parle toujours à moi, et je promets de ne te rien cacher si tu le désires.

--Et... dernièrement, il n’y a rien eu?

--Non... je l’aurais su. Ces jeunes filles! comme c’est sournois!... Tu connais donc quelqu’un qui t’aime?

--Oh! je ne dis pas cela! s’écria Suzanne en rougissant. Mais j’aurais cru que M. Saverne...

--Lui! interrompit Mlle Constance avec effroi. A quoi penses-tu? Il t’aurait demandée que tu ne pourrais pas l’épouser. Mais ces hommes qui écrivent, ma nièce, sont tous des mauvais sujets! Ils ne se marient pas, mais ils font la cour aux femmes pour s’amuser. Et puis, pas le sou.

--Cette question-là est bien secondaire, car je ne vois pas en quoi l’argent donne le bonheur, répliqua Suzanne en regardant tristement dans la direction du manoir.

--Mon Dieu, mon Dieu, s’écria Mlle Constance en prenant les mains de sa nièce, tu ne l’aimes pas, ma mignonne? Car alors la question serait changée, et s’il te demandait en mariage, je te soutiendrais; je ne veux pas que tu sois malheureuse. D’ailleurs, ce serait la preuve que je me trompe sur lui. Cependant je voudrais bien que tu fusses riche! mais je comprends qu’on épouse un homme sans fortune si on l’aime.

--Aimer un homme qui ne pense pas à moi, est-ce possible? répondit Suzanne en rejetant sa jolie tête en arrière par un mouvement hautain. Je prenais des renseignements, et c’est tout.

--Et pourtant je te trouve triste depuis quelque temps. Tu ne regrettes plus M. Varedde? Non? Ne te fâche pas, j’ai eu tort de te poser cette question-là. D’ailleurs, il se marie déjà..., par dépit, je suis sûre! Et qu’on ne vienne pas me faire l’éloge de sa femme, c’est un affreux laideron comparé à toi... Tu t’ennuies peut-être? Si tu as envie de quelque chose, dis-le-moi. Une vieille fille n’a besoin de rien, mais une jeune, c’est différent. Et cela te prouverait qu’il ne faut pas dédaigner l’argent. Tiens! c’est lui qui pourrait te donner cette belle étoffe que tu admirais hier à Saumur et dont tu avais envie, j’en suis sûre?

Suzanne, d’un air distrait, secoua négativement la tête, mais Mlle Constance reprit:

--Si, si, je vois bien ce que tu penses... Est-ce que je ne connais pas les jeunes filles? Quand j’étais jeune, ma nièce, et que je voyais passer des amies jolies, bien habillées, je t’assure que j’enviais leur sort. C’est si triste d’être laide! eh bien, malgré ma laideur, j’aurais beaucoup aimé à me parer; qu’est-ce que c’est donc quand on est jolie comme toi? Mais je suis bien plus vieille que ton père, tu sais; dans ce temps-là il était pauvre lui aussi, et il était bien heureux de trouver mes petites économies. Tu comprends... c’est très dur pour un jeune homme de n’avoir pas un peu d’argent dans sa poche pour s’amuser. Pauvre garçon! si tu savais comme j’étais contente quand je le voyais partir avec sa bourse bien rebondie! Alors je me remettais à économiser, et quand il revenait, le petit rusé, je crois qu’il se doutait bien que le sac n’était plus vide. Pourtant il ne me demandait jamais rien, le cher enfant! et j’étais quelquefois obligée de me fâcher pour le faire accepter. Le vent a tourné, et intelligent comme il l’était, il devait faire son chemin. Il s’entend si bien aux affaires! Et puis tant d’ordre! Mais il ne comprend peut-être pas aussi bien que moi les jeunes filles; les hommes n’ont pas le temps, comme nous, de réfléchir à certaines choses. Tu as ta vieille tante à qui il faut tout demander.

Suzanne passa un bras autour du cou de Mlle Constance et l’embrassa avec force, au grand étonnement de la vieille fille dont le vieux visage ridicule rayonnait de plaisir, car, dans sa tendresse passionnée, sensible à la moindre attention, aussi peu exigeante que possible, l’affection de sa nièce la touchait comme un don gratuit.

Suzanne s’éloigna en courant et alla cacher ses émotions au fond des charmilles. Par les ouvertures en forme de fenêtres cintrées ménagées dans le feuillage, elle voyait fuir des nuées qui entre deux éclaircies laissaient tomber de grosses gouttes d’eau qu’un rayon de soleil rendait soudain brillantes. Au bord de la route, de longues rangées d’hirondelles, toutes prêtes à émigrer, étaient posées sur les fils télégraphiques. La mélancolie des approches de l’hiver attrista encore la jeune fille, qui pencha la tête d’un air fatigué et ouvrit la porte aux pensers découragés.

VII

La nuit entière se passa pour elle à méditer ses soucis et son chagrin. Ses inquiétudes, au sujet de son cousin, étaient pour le moment reléguées au second plan, mais le départ de Didier lui causait un émoi dont elle ne voulait pas faire l’aveu à sa fierté.

«Que m’importe, après tout! c’est un passant dans ma vie. Il part sans un mot, donc je me suis trompée. Et pourtant!...»

Déplorant que son inexpérience l’eût égarée loin de la vérité, elle songeait au mouvement involontaire qui l’avait entraînée à poser la main sur le bras de M. Saverne, et, se rappelant l’air radieux de Didier, elle rougissait de dépit, sans chercher à retenir des larmes brûlantes qu’elle attribuait au regret d’avoir compromis sa dignité.

Le jour dissipa un peu ses appréhensions. Voulant échapper à ses pensées, elle sortit avec un livre et alla s’asseoir sur la terrasse. Mais les mots passaient devant ses yeux sans qu’elle en pût saisir le sens, car elle était poursuivie par l’inquiétude de ne pas revoir Saverne avant son départ et de ne pouvoir corriger par son attitude l’impression qu’elle avait dû lui donner. Malgré la saison avancée, la chaleur était extrême et orageuse; il semblait à Suzanne que ce ciel de plomb contribuait à l’accabler. Enfouie dans un if taillé en forme de fauteuil, la tête renversée dans le sombre feuillage, elle commençait à sommeiller quand elle fut réveillée par la voix de sa tante.

Mlle Constance, coiffée d’un de ses singuliers chapeaux, son maigre visage, ordinairement très pâle, rougi par la chaleur et une course forcée, s’approcha de Suzanne et posa un gros paquet sur ses genoux.

--Ma chère nièce, dit-elle très agitée, figure-toi que c’est ma fête aujourd’hui. Je me suis réveillée en me disant: Personne ne va y songer, puisqu’on n’a pas l’habitude de me la souhaiter; qu’est-ce que je pourrais bien imaginer pour me faire plaisir à moi-même? J’ai bien vite découvert que ce serait de te donner cette robe dont tu avais envie. Alors Fanchette et moi, nous sommes parties pour Saumur et nous arrivons.

--A pied, ma bonne, ma chère tante! s’écria Suzanne en embrassant la vieille fille dont le vieux cœur rajeuni battait de joie.

--Nous sommes allées en voiture, car nous avons trouvé une occasion, mais nous sommes revenues à pied. J’avais bien pensé pour te distraire à t’emmener tantôt à Saumur, en coupé naturellement, celui du loueur est libre, mais j’aimais mieux te faire une surprise. Et du reste, en revenant, je disais à Fanchette: Comme j’ai bien fait d’y aller seule! le temps est si chaud, si lourd... La pauvre enfant! même en voiture elle eût été fatiguée.

--Et vous, ma tante? trois lieues à pied... quelle folie à votre âge! et pour un caprice!...

--Allons, ne me gronde pas, répondit-elle radieuse, et défais le paquet pour avoir le plaisir d’admirer l’étoffe.

Et le visage ruisselant, fatigué, mais épanoui, ses yeux ronds sans expression fixés sur sa nièce, Mlle Constance se dilata dans la joie.

Fanchette jugea bon de lancer un peu de morale à la traverse.

--Tenez, mademoiselle Suzanne, c’est de la vanité tout de même, ça!

--Bah! tu seras ravie de me voir bien habillée, répondit la jeune fille en s’efforçant de parler gaiement.

--Ah! cette idée! dit Fanchette qui se cachait souvent dans les petits coins pour admirer Suzanne. Je suis revenue de tout ça, mademoiselle. Quand on est au service du bon Dieu, voyez-vous, on se fiche bien des vanités!

--Est-ce bien sûr? répliqua Suzanne en riant.

L’arrivée de Saverne avec M. Jeuffroy arrêta la réponse de Fanchette, et Suzanne, qu’une émotion vive avait fait pâlir, s’empressa de demander à Didier si Mme de Preymont était encore souffrante.

--Elle m’a paru très fatiguée ce matin, mais elle n’est pas la seule, répondit-il en la regardant avec intérêt.

--Moi, l’air fatigué! dit-elle en riant. Vous m’étonnez, car je ne me suis jamais sentie si reposée.

Ils s’étaient avancés à l’extrémité de la terrasse pendant que M. Jeuffroy examinait avec satisfaction le cadeau de Mlle Constance.

Saverne, s’il avait été riche, eût volontiers en cet instant sacrifié sa fortune entière pour rester seul avec la jeune fille, et il est certain que toutes les lois qui, jusqu’à nouvel ordre, lui ordonnaient de se taire, eussent été violées. Jamais il n’avait tant désiré laisser déborder ses sentiments.

--Si vous saviez comme je vous suis reconnaissant d’avoir eu peur pour moi hier! lui dit-il à voix basse.

--Reconnaissant! il n’y a pas de quoi, répondit-elle d’un ton un peu moqueur. Je crois bien que j’avais peur surtout pour moi. C’est la première fois que je me promenais au milieu d’un tel tapage, et j’étais complètement étourdie. Vos mouvements imprudents n’étaient pas faits pour me rassurer, ajouta-t-elle en souriant, et Marc, qui vous accuse souvent d’être distrait, aurait dû profiter de cette occasion pour nous prouver que ses reproches sont fondés.

Cette réponse, faite de l’air le plus calme et le plus gai, dérouta Saverne qui avait espéré que de nouveaux indices confirmeraient ses espérances.

«Elle est bien froide! pensa-t-il. Ce n’était pas la peine de me mettre la tête au champ en rêvant à ces beaux yeux suppliants et à cette petite main cramponnée à mon bras.»

--Comme j’aime cet endroit! reprit-il à demi-voix. Vos vieux murs crénelés si pittoresques avec leur enchevêtrement de plantes fantasques, cette vue que j’ai plus d’une fois admirée avec vous. J’emporte d’ici un souvenir exquis.

--Souvenir que vous oublierez bien vite dans le tourbillon de la vie parisienne, répondit-elle en souriant.

--Jamais!

Ce mot fut prononcé avec la chaleur que Saverne mettait toujours au service de sa conviction ou de son émotion du moment. Sous son regard hardi et tendre à la fois Suzanne était enveloppée d’un trouble délicieux. Le vieux manoir, dans lequel elle dévorait tant de tristesses, lui parut tout à coup ravissant avec ses pignons couverts de lierre, ses vieux lions impassibles et ses jardins pleins d’originalité. Elle ne sentait plus ni l’orage énervant, ni la tristesse pesante, et devant elle les lignes étendues de la campagne ne lui avaient pas encore paru aussi belles et aussi pures.

Cependant elle conserva sa contenance tranquille et lui dit adieu avec la cordialité banale accordée à un indifférent sympathique qui a été mêlé un instant à l’intimité de la vie.

--On vous reverra peut-être un jour ou l’autre en Anjou? dit-elle en lui tendant la main.

--Si on m’y reverra! répondit-il avec feu en posant ses lèvres sur la main qu’il avait gardée dans la sienne. Oui certes, et bien prochainement, je crois.

Suzanne ne pouvait se tromper ni sur le ton ni sur le regard de Saverne; ils étaient une déclaration aussi réelle que des phrases passionnées, et son départ ne lui laissait désormais qu’un espoir ardent. Jusqu’au détour du chemin rocailleux, elle suivit du regard la haute silhouette du jeune homme.

«Une raison que je saurai plus tard l’empêche de parler maintenant, mais bientôt il reviendra!» se dit-elle.

Elle se tourna d’un air ravi vers sa tante qui l’observait, et s’abandonna à cette étourdissante gaieté de vingt ans, à laquelle la présence et l’entrain de Didier avaient souvent redonné la vie qu’une existence pénible comprimait.

--Quelle bonne chaleur! quel temps charmant! comme je me sens vivre aujourd’hui! et que je vous aime, ma tante! s’écria-t-elle en embrassant Mlle Constance stupéfaite de cette joie subite.

Il était facile de tromper l’observation de la vieille fille, et ses doutes disparurent momentanément; mais, inquiète des desseins de Saverne, elle alla dans l’après-midi chez Mme de Preymont afin de tâter le terrain.

Marc était assis à quelques pas de sa mère dont il observait avec remords le visage altéré. Pas un mot n’avait été échangé entre eux, sur l’incident de la veille, et Mme de Preymont, sachant combien il devait être irrité contre lui-même, ménageait son orgueil et lui parlait d’un air naturel de sujets indifférents.

Elle avait passé la nuit non à pleurer, mais à prier ardemment en demandant à Dieu de prendre sa vie en échange d’un peu de bonheur pour son fils. Ce n’était pas la première fois que ce cri suppliant s’échappait de son cœur, et quand elle méditait en face du calme, de la sérénité des choses, la nuit avait souvent emporté dans son souffle très pur la prière qui allait se perdre dans les espaces mystérieux.

Dans une agitation fébrile, Mlle Constance entra dans le salon et aborda immédiatement la question qui la préoccupait, car, bien qu’elle critiquât en arrière Mme de Preymont dont les idées l’impatientaient, elle savait qu’on pouvait avoir confiance dans son caractère et son jugement.

--Votre ami est parti, mon cher monsieur, dit-elle de sa voix éclatante, quel bonheur! Figurez-vous qu’on mariait beaucoup Suzanne avec lui, comme si nous ne pouvions pas trouver bien mieux qu’un homme qui n’a ni sou ni mailles. Aviez-vous entendu parler de ces propos, madame?

--Oui, répondit Mme de Preymont d’un ton froid, et je ne crois pas que M. Saverne, notre ami, soit indigne de Suzanne.

--Indigne!... mais je ne dis pas cela. Il est charmant, et je crois bien que c’est l’avis de ma nièce; mais il faut autre chose que des qualités pour manger, comme dit mon frère, qui est homme d’un grand sens. Enfin, puisqu’il est parti sans parler, c’est qu’il ne pense à rien. Mais, mon Dieu, peut-être va-t-il écrire? qu’en pensez-vous?

Preymont ne laissa pas à sa mère le temps de répondre. Exaspéré, il dit brusquement:

--Il n’écrira pas! il a une liaison à Paris.

--Une liaison!

Mlle Constance eut un geste intraduisible d’indignation triomphante.

--Qu’est-ce que je disais hier à Suzanne? Ces gens-là font la cour aux femmes seulement pour s’amuser, ils sont trop mauvais sujets pour se marier.

--Comment! dit Preymont avec violence, est-ce que Suzanne...?

Mais il s’arrêta, car il eût outrepassé son droit en posant la question très intime qu’il avait sur les lèvres.

Mlle Constance, à qui le ton violent de Preymont fit ouvrir des yeux effarés, le tira inconsciemment d’embarras.

--Comme vous êtes ses parents et ses amis, je puis vous dire qu’elle s’était imaginé que M. Saverne allait la demander en mariage. Elle m’a questionnée là-dessus sans avoir l’air d’y attacher une grande importance, heureusement! et ce matin, quand il l’a quittée, elle était aussi tranquille qu’à l’ordinaire. Je suis bien contente, ajouta-t-elle en se levant, qu’il ne pense pas à elle, parce que, s’il lui plaît, c’eût été une déception peut-être si mon frère, comme c’est probable, avait renvoyé très loin l’idée d’un mariage qui n’offre pas de garanties suffisantes pour l’avenir.

Après avoir reconduit Mlle Jeuffroy, Marc revint dans le salon, qu’il arpenta longtemps d’un air inquiet et mécontent. Il examinait le visage de sa mère, sur lequel il lisait une pensée qui l’humiliait. L’étonnement de Mme de Preymont était pénible, car, pour la première fois, elle lui voyait commettre une lâcheté.

--Vous me blâmez donc beaucoup? dit-il en s’arrêtant subitement devant elle.

--Oui... ce n’est pas bien, répondit-elle simplement.

--En tout cas, je n’ai jamais dit que la vérité, répliqua-t-il.

--Non... tu le sais bien.

Il se tint longtemps silencieux devant la fenêtre ouverte, jusqu’au moment où, répondant à sa pensée secrète, il dit violemment:

--Lâcheté ou non, si c’était à refaire, je recommencerais... Si on le dit à Suzanne, eh bien! le mal sera coupé dans sa racine.

Mme de Preymont ne répondit pas; mais, s’approchant de son fils, elle croisa les deux mains sur son bras et se tint près de lui silencieusement, comme pour le protéger contre son plus grand ennemi qui était lui-même.

L’orage du matin s’était dissipé, et la journée avait été belle. Devant eux, dans la campagne, les arbres et les bois se dessinaient en masses sombres, pendant que la lumière encore chaude du soleil couchant colorait leur cime dans une dernière caresse. Une brise qui, dans la journée, agitait le fleuve, avait disparu, et les eaux semblaient s’assoupir dans le jour qui baissait. Il y avait un tel calme dans cette fin d’un bel après-midi que Mme de Preymont leva les yeux vers son fils pour voir s’il ne subissait pas l’influence de la beauté sereine.

Il comprit sa pensée et dit à voix basse:

--Pauvre mère!

--Ah! murmura-t-elle d’un ton pénétrant, Marc, je ne puis faire que tu puises du courage dans mes croyances, mais sois homme... et sois bon.

--Bon?... quelle duperie!

Mais aussitôt, se repentant de son exclamation, il prit la main de sa mère, qu’il baisa avec une sorte de vénération, car son esprit était assez haut pour la comprendre et constater toute la supériorité qu’elle avait sur lui.

Pendant que la passion et la douleur le faisaient défaillir, elle avait dans le malheur cette force morale que donne l’humble persuasion d’une faiblesse qui s’appuie sur un principe supérieur à l’énergie humaine.

--Mais, reprit-il avec dédain, vous avez raison: je ne suis qu’un jouet fragile, et non un homme.

--Alors, si tu le reconnais... tu ne songeras plus à mourir, lui dit-elle avec une tristesse si poignante que Preymont tressaillit.

Sans prononcer un mot, il la serra un instant sur son cœur et s’en alla.

Au milieu des sentiments contradictoires dont il souffrait, un désir dominait: il voulait savoir si Suzanne était malheureuse, bien qu’il se maintînt dans la résolution de ne pas disculper Saverne. Il erra quelque temps autour du manoir, hésitant à entrer, et il allait se retirer quand, du chemin, il aperçut sa cousine s’approchant du mur d’appui qui terminait la terrasse. Auprès d’elle, Mlle Constance, extrêmement agitée, parlait d’une voix si forte que quelques mots parvinrent aux oreilles de Preymont.

--Je te l’avais bien dit, ma chère enfant, ils sont tous pareils!