Part 5
--L’amour pardonne, répondit-il d’un ton bas et bientôt passionné. Il prend dans ses bras le coupable comme un blessé adoré et le couvre si bien de son indulgence que la blessure disparaît. Mieux encore, il refuse de croire à la culpabilité, il ne voit que lui-même dans le coupable qu’il aime mille fois plus encore parce qu’il le croit calomnié. L’amour intense entraîne irrésistiblement, et chasse devant lui tous les obstacles qui entravent sa marche. Il ne les voit même pas; il les franchit avec sa proie dans ses bras et son ivresse pour conduire très haut son vol. Il veut se perdre, se confondre avec celle qu’il aime, et n’admet pas qu’un seul soupçon vienne la lui disputer. Il aime... il aime avec toutes ses forces, toute son énergie, au point de tout oublier, de se donner si complètement, d’adorer avec une telle puissance que l’univers entier disparaît pour lui...
Preymont, ayant perdu tout empire sur lui-même, parlait avec une passion qui frappa d’étonnement la jeune fille et lui fit oublier momentanément ses chagrins. Elle le regardait avec une extrême surprise et, pour la première fois, perçait le masque froid qui cachait des sentiments profonds. Jamais elle n’avait entendu une parole aussi ardente, et, bien qu’elle ne soupçonnât pas encore la vérité, un trouble l’enveloppa, mais si fugace qu’elle eut à peine le temps de le remarquer. Malheureusement, au milieu de ses différentes impressions, trop rapides pour qu’elle pût, dans le moment, les bien saisir, elle s’écria sans réflexion:
--Comme vous parlez, Marc, et comme vous auriez aimé si vous aviez pu... si vous aviez voulu vous marier!
Brusquement elle avait changé sa phrase en rougissant de sa maladresse; mais Preymont avait compris, et une douleur affreuse l’étreignait.
Après un silence de quelques secondes, il répondit d’un ton froid:
--Laissons cela... je ne suis pas venu ici pour parler de moi. Vous êtes décidée, Suzanne, à ne pas revenir sur votre décision? Ne craignez-vous pas que votre inexpérience vous fasse agir d’une façon trop absolue?
--Qu’appelez-vous mon inexpérience dans ce cas-là? s’écria-t-elle avec un retour de colère. Suis-je ou non aimée? Vous qui prétendez me connaître, ne me mettez-vous pas au-dessus d’un homme qui, quoi qu’il puisse dire maintenant, me sacrifiait à son intérêt? Mon inexpérience, dites-vous? Je me félicite de l’avoir pour guide, car elle me montre clairement ce qu’une expérience mondaine cacherait sous ses compromis. Je ne suis pas une enfant, Marc, croyez-le; telles circonstances apprennent vite à penser, et je sens que ma droiture ne me trompe pas. Mais... me blâmez-vous? ajouta-t-elle d’un ton tout à coup hésitant et timide qui la rendait si séduisante que M. de Preymont fit quelques pas en avant pour cacher son trouble.
--Vous blâmer! répondit-il avec un sourire affectueux, vous ne le pensez pas. Je devais vous parler comme je l’ai fait, mais maintenant je puis vous dire que ma mère et moi, nous vous approuvons complètement.
--Enfin voici un mot d’approbation! Ah! quelle nuit j’ai passée au milieu de mes inquiétudes! Il y a quelque chose de plus affreux...
Effrayée de ce qu’elle allait dire, elle s’arrêta en détournant son ravissant visage rouge de honte.
Mais Preymont, lui aussi, avait passé la nuit à réfléchir, et il avait analysé les différents sentiments qui devaient être pour la nature de la jeune fille une souffrance intolérable. Voyant que M. Varedde était décidément au fond de la mer, il n’hésita pas, pour la rassurer, à l’y enfouir encore plus profondément.
Afin de s’expliquer d’une façon plus délicate, il suivit d’abord un chemin de traverse, et, prenant dans ses mains celles de sa cousine, il lui dit d’un ton calme:
--J’ai peur, petite Suzanne, que vous ne vous exagériez l’épreuve. Ne croyez pas tout perdu, car ce qu’emporte un flot en passant, la nature le fait renaître promptement. Je crains que vous ne vous abandonniez à des sentiments extrêmes comme tous les jeunes en face d’une première déception. Ne prenez pas les hommes en horreur parce que l’un a trahi votre confiance. Assurément Varedde a agi bien inconsidérément, car il devait lire le contrat avant le jour de la signature et faire ses observations à M. Jeuffroy, qui ne l’a pas pris en traître, puisqu’il ne tenait qu’à lui de connaître la teneur du document et d’éviter ce malentendu qui vous a tous entraînés si loin.
Depuis un instant, il voyait que Suzanne écoutait avec une attention si vive qu’elle ne respirait plus; un long soupir s’échappa de sa poitrine, car l’explication ambiguë de son cousin et surtout la persuasion qu’il ne croyait pas à la culpabilité de M. Jeuffroy suffisaient pour la rassurer. Preymont vit que le but était atteint, et qu’elle était délivrée d’une obsession auprès de laquelle le reste lui semblerait un joug léger.
--Vous riez lorsque j’affirme que je vous connais, reprit-il en souriant, et pourtant je crois que vous serez courageuse, même lorsque le sentiment un peu exalté de l’heure présente aura disparu.
--Courageuse! répondit-elle avec vivacité. Ah! je vous assure que je n’ai plus besoin de courage en ce qui concerne M. Varedde: il est déjà oublié.
Elle quitta sa pose abandonnée pour se redresser avec fermeté, et prit avec M. de Preymont le sentier qui remontait à la route.
--Et votre tante? lui dit-il. Est-elle un peu remise?
--Je ne crois pas... et nous ne voyons pas l’événement de la même façon. Mais, Marc, continua-t-elle avec un changement de ton si marqué qu’il en fut tout étonné, il faut que mon père connaisse le plus tôt possible votre démarche et ma réponse; voulez-vous lui parler maintenant? je vais avec vous.
Preymont répondit affirmativement, en se retraçant à part lui la scène qui avait dû se passer la veille entre le père et la fille.
En arrivant sur la route, ils trouvèrent M. Saverne qui flânait. La veille, Suzanne l’avait examiné un instant avec attention et curiosité. Elle se rappelait vaguement l’avoir vu autrefois; son nom, prononcé souvent par Preymont, ne lui était pas inconnu, et M. Jeuffroy, ayant appris que la plume et le crayon de Saverne lui rapportaient de bons revenus, parlait avec emphase de son talent. Le physique du jeune homme n’était pas fait pour diminuer son prestige, et Suzanne, lorsqu’elle repassait les phases de la triste journée, se rappelait, avec une satisfaction inconsciente bien féminine, des regards pleins d’une admiration sincère.
Preymont le présenta de nouveau.
--Mademoiselle, lui dit Saverne avec sa spontanéité chaleureuse, c’est à peine si je puis me flatter de n’être pas pour vous un inconnu; pourtant permettez-moi de vous dire que les circonstances m’ont déjà mis au rang de vos amis et de vos plus chauds admirateurs.
Par un instinct pudique et un peu hautain, plutôt que par expérience du monde, Mlle Jeuffroy n’admettait pas qu’on lui témoignât trop promptement de la bienveillance, et encore moins qu’on lui adressât des compliments; mais elle était dans une de ces dispositions d’esprit qui font fléchir les lignes habituelles du caractère. La brusque déclaration de Saverne ne lui causa pas seulement un plaisir d’amour-propre, elle lui fit du bien en mettant sur ses blessures le baume adoucissant d’une approbation qu’elle sentait être enthousiaste.
En échangeant quelques mots avec lui, elle remarqua la mobilité de sa physionomie, l’expression vive et gaie de ses yeux gris, qui se fixaient sur les siens avec une hardiesse dont elle ne songea pas à s’offusquer. Saverne avait conquis du premier coup sa sympathie, et Preymont, observant l’harmonie de leur beauté élégante, s’aperçut que sa résurrection à lui n’était qu’une chimère.
Pendant que Saverne se promenait dans les jardins, Suzanne et son cousin se dirigèrent vers le cabinet de M. Jeuffroy. En face de son père, la physionomie de la jeune fille changeait complètement; Preymont remarqua que, saisie de contrainte, d’une sorte d’angoisse qu’elle voulait dissimuler, elle n’était plus elle-même.
M. Jeuffroy, après réflexion, avait généreusement pardonné à sa sœur le mariage manqué. Il causait avec elle de la possibilité de revenir sur le fait accompli quand M. de Preymont, par sa démarche, vint raviver un espoir qui dura le temps d’une pensée passagère.
Après l’avoir écouté avec attention, M. Jeuffroy, jetant un regard de travers à sa fille, demanda:
--Est-ce que Suzanne était déjà au courant?
--Oui, répondit Preymont; j’ai rencontré ma cousine, et je me suis permis de lui exposer le motif de ma visite.
--Ma réponse est naturellement celle que j’ai faite hier, dit Suzanne à voix basse.
M. Jeuffroy se leva brusquement. Il arpenta son salon la mine renfrognée, le verbe haut et sa robe de chambre ouverte ballottant au gré de ses mouvements impatients.
--Oh! je sais que tu ne te soucies guère de me contrarier, d’agir en dehors de toutes mes idées, sans même me consulter. C’est triste d’avoir une fille comme toi, indépendante et orgueilleuse!
--C’est une tristesse que beaucoup de gens voudraient partager avec vous, monsieur! répondit Preymont d’un ton qui imposait toujours au bonhomme et l’exaspérait en même temps.
Mécontent de s’être laissé aller devant Preymont à sa méchante humeur, il répondit d’un ton plaintif:
--Est-ce que je dis le contraire? mais un père a bien le droit de perdre un peu la tête devant un événement si malheureux, devant un entêtement extraor...
--Au reste, interrompit tranquillement Preymont qui ne voulait pas le laisser s’enferrer, toute la ville, m’a-t-on dit, approuve la conduite de Suzanne.
--Ah!... dit M. Jeuffroy en dressant l’oreille.
--Je regrette d’être cause d’une contrariété en m’étant d’abord adressé à ma cousine, mais enfin le malheur est petit, car, évidemment, elle n’a fait que devancer votre réponse. Comme on le dit dans le monde, d’après certains échos qui sont arrivés jusqu’à moi dès hier soir, il est certain que vous ne pouvez plus désirer pour gendre un homme qui vous a insulté, quels que soient d’ailleurs les regrets et l’insistance de celui-ci.
M. Jeuffroy, adossé à la cheminée, ouvrait et fermait alternativement sa grande robe de chambre, clignait ses petits yeux, soupirait comme un homme essoufflé, mais ne perdait pas une seule des paroles de Preymont.
Il répondit d’un ton rogue:
--On n’en a pas douté, j’espère!... Qui vous a dit cela?
--Mais... c’est l’opinion générale.
--Parbleu!... ça ne peut pas être autrement. Du diable si j’aurais supposé à Varedde un caractère aussi intéressé! Dites-lui quels gens nous sommes, et qu’il n’a plus rien à espérer. Après tout, c’est un goujat, vous pouvez lui servir ce petit plat de ma part si vous voulez.
--Avant tout, Marc, prenez souci de notre dignité! s’écria Suzanne impétueusement.
Preymont, la rassurant d’un regard, se leva pour partir. Il fut reconduit par M. Jeuffroy et sa sœur, et, dans le parc, ils trouvèrent Saverne, qui, très désappointé en ne revoyant pas la jeune fille, s’occupa cependant immédiatement de faire la conquête de M. Jeuffroy.
Il fit une allusion aux événements de la veille, en vantant d’une façon délicate la beauté et le caractère de Mlle Suzanne, puis, changeant de sujet, s’extasia avec enthousiasme sur l’aspect suranné des jardins et l’irrégularité du manoir.
--Vous avez là, monsieur, une propriété ravissante pour un artiste.
--Pas mal! répondit M. Jeuffroy négligemment. Et je l’ai eue pour un morceau de pain.
--Oh! c’est le point capital, répliqua Saverne, mis en gaieté par la réponse et l’accoutrement du propriétaire. Mais ce doit être un rêve de vivre ici! Je vous demanderai peut-être la permission d’emporter un croquis de votre vieille maison, monsieur!
M. Jeuffroy, flatté, et songeant aux provisions de son garde-manger, l’invita à dîner pour le lendemain, pendant que Mlle Constance, de retour chez elle, après avoir raconté en gémissant à Fanchette qu’il n’y avait plus une ombre d’espoir du côté de M. Varedde, lui parla de Saverne en termes admiratifs.
--Il est de taille superbe, avec une belle et bonne figure, lui confia-t-elle. Et il parle absolument comme tout le monde, lui qui écrit!
--Qu’est-ce qu’il écrit? demanda Fanchette de son ton brusque. Des choses pour la perdition de la jeunesse, je suis sûre!... Si je le vois, ce monsieur, je lui dirai son fait.
V
Pour se remettre de l’ébranlement moral dans lequel l’avait jetée la rupture de son mariage, Suzanne obtint de son père la permission d’aller passer un temps indéterminé dans le couvent où elle avait été élevée, auprès de la supérieure qui l’aimait d’une forte et tendre affection.
Son absence dura quelques semaines, pendant lesquelles Saverne entra sans difficulté dans l’intimité du manoir. Avec la soudaineté de décision qui lui était propre, il avait pris la résolution de mettre en œuvre tous ses moyens de séduction pour plaire à la jeune fille, oubliant, avec son insouciance et sa légèreté de principes habituelles, que l’honneur lui faisait une loi de reconquérir avant tout sa liberté.
Après avoir manifesté avec vivacité son enthousiasme pour Mlle Jeuffroy, il n’en parla plus, jusqu’au moment où, venant s’asseoir auprès de Mme de Preymont, il lui dit:
--Vous ne me parlez plus de mariage, vous qui sembliez si désireuse de me découvrir une femme!
--Je vous attendais, répondit-elle; force-t-on la liberté d’un étourdi comme vous?
--Ah! répliqua-t-il gaiement, je vis sur ma réputation. Le vieil homme est au fond d’un puits, et le nouveau est disposé à se faire ermite... avec une femme par exemple! et je l’ai découverte sans l’aide de personne: c’est Mlle Suzanne.
--Elle n’est pas obtenue, répondit Mme de Preymont en pâlissant légèrement. Son entourage attache à l’argent une importance extrême.
--Ah bah! l’argent!... j’en gagne suffisamment pour donner à ma femme une grande aisance. Cette jeune fille n’est pas une poupée qui ne songera qu’à s’habiller. C’est un caractère, en même temps qu’une beauté exquise.
Preymont se promenait silencieusement, les mains derrière le dos.
--Qu’en pense le philosophe? cria Saverne. Serait-il content de m’avoir pour cousin?
--Assurément, répondit Preymont d’un ton bref, mais défie-toi; il n’y a pas une femme qui ne soit un peu poupée, de même qu’il n’y a pas d’homme qui ne soit un peu polichinelle.
--Singulière profession de foi pour un philanthrope! répliqua Saverne en riant, car c’est le nom que te donnent tes compatriotes, qui t’accusent avec amertume d’encourager tous les vices par ta générosité socialiste, c’est leur expression. Bien heureux si on ne t’accuse pas de les posséder!
--C’est encore rendre hommage à la vilenie de la nature humaine, répondit Preymont, que de protester par des actes contre l’étroitesse d’idées et de sentiments.
Saverne, s’il était un observateur alerte des ridicules et des détails extérieurs, n’était pas un psychologue. Quelque affection qu’il eût pour Preymont, il n’avait jamais pénétré bien avant dans sa nature profonde et tourmentée. Nullement habitué aux élans misanthropiques, d’ailleurs très rares, de son ami, il le regardait d’un air étonné. Preymont, en effet, avait appris de bonne heure à mesurer ses paroles, sachant bien qu’il n’avait pas le droit de s’exprimer avec amertume sans exciter la moquerie ou la pitié.
Sa tendance naturelle était du reste une grande indulgence, et, au milieu des contradictions de son esprit ou plutôt de ses sentiments, l’influence du cœur élevé qui vivait auprès de lui avait arrêté la destruction complète de ce bon ferment. Par un chemin très opposé à celui que suivait sa mère, il s’était rencontré avec elle dans une pensée généreuse. Sa bienfaisance indépendante plongeait ses racines dans l’idée de l’infinie petitesse et faiblesse de l’homme. Il tendait la main à l’affligé, non parce qu’il l’aimait, mais parce qu’il le plaignait d’être un rien perdu dans l’immensité, et il érigeait en principe qu’il faut suivre l’exemple de la nature, qui donne sa lumière, ses fleurs, ses beautés, sans se soucier des idées sociales ou religieuses que le passant médite en profitant de sa libéralité.
--Je soutiens, reprit Saverne, que ta cousine n’est pas, ne sera jamais une poupée, et je soutiens également qu’elle sera ma femme un jour ou l’autre.
Il se leva vivement, en continuant avec entrain:
--Et, pendant son absence, Dieu sait que j’ai bien manœuvré, en apprivoisant les gardiens farouches de la place! J’ai enlevé le cœur du père, parce que sa vanité est flattée de recevoir un homme dont il peut crier sur les toits la réputation; le cœur de la tante, parce qu’elle me trouve beau, ni plus ni moins; celui de Fanchette, un peu pour la même raison, mais surtout parce qu’elle espère me convertir; je crois même que cette dernière conquête est la plus sérieuse.
Il se mit à rire joyeusement, et, tout en cherchant son chapeau, qu’il avait jeté dans un coin, de façon à le retrouver difficilement, il reprit:
--Quel type que ce père Jeuffroy!... Il serait à conserver sous globe, s’il n’était bon à pendre. Sur ce, je vais dessiner sa maison pour lui faire ma cour. Peut-être verrai-je aujourd’hui Mlle Suzanne, car on parlait, lundi dernier, d’aller la chercher cette semaine. Qu’a-t-elle pu faire dans son monastère? Elle n’est pourtant pas femme à pleurer longtemps un cuistre comme ce Varedde...
Il partit en coup de vent, laissant derrière lui des semences funestes.
Mme de Preymont tirait machinalement son aiguille, en regardant à la dérobée son fils, immobile dans la fenêtre, et l’air si sombre qu’elle n’osait rompre le silence. Dans son cœur maternel très passionné, le vieux rêve avait ressaisi tout son empire. Malgré la froideur et les demi-dénégations de Preymont, elle ne doutait pas de son amour pour Suzanne, et, bien qu’elle aimât la jeune fille, lorsque la déception l’avait atteinte, sa première pensée avait volé vers son fils.
«En le comparant à celui qui l’a froissée, se disait-elle, elle l’appréciera au point peut-être de penser un jour à lui donner son affection. Il est tellement supérieur à ce qu’elle voit et connaît!...»
Elle cherchait autour d’elle, dans ses souvenirs et jusque dans l’histoire, des exemples pouvant confirmer son espérance. Mais la présence et la résolution de Saverne détruisaient presque son rêve; néanmoins elle trouvait que son fils ne devait pas s’abandonner lui-même.
Elle posa sa tapisserie sur une table et s’approcha de lui. Il regardait son ami; arrêté dans la cour, Didier donnait avec animation au jardinier, qui l’écoutait bouche ouverte, les idées les plus extravagantes sur la culture des jardins.
--Faut-il te dire le fond de ma pensée, Marc? murmura-t-elle.
Preymont tourna son regard vers elle, regard chargé, malgré lui, d’une tristesse si profonde, qu’elle baissa les yeux, sentant qu’ils se voilaient de larmes. Il se contenta de répondre:
--Regardez-le et... regardez-moi.
Sans ajouter un mot, il sortit et se dirigea vers sa fabrique.
C’était l’heure où les ouvriers rentraient. Il rencontrait des groupes animés qui le saluaient avec déférence, et parfois avec une expression particulière, dans laquelle il démêlait de l’attachement. La prospérité de sa filature était grande; résultat d’une persévérance infatigable, il avait des raisons pour se féliciter lui-même et jouir de son travail, infiniment plus que le public n’eût pu le supposer, car il avait eu à lutter contre des découragements répétés avant de prendre un goût réel à son œuvre, et voilà qu’elle lui paraissait inutile et lourde à porter. Mme de Preymont avait eu un trait de génie en décidant que son bien-être serait le but proposé à l’activité de son fils; mais maintenant que ce bien-être était acquis, la vieille idée qu’il n’aurait jamais ni femme à aimer, ni enfants à qui léguer le résultat de ses travaux, le hantait de nouveau pour amollir son courage et asservir sa forte volonté.
Il se raidit contre ses impressions, et, après avoir travaillé, il s’en alla dans les chemins frais et parfumés, écoutant, sans les repousser, les conseils de l’illusion qui lui disait de lutter avec les armes morales qu’il avait entre les mains. Il avait conscience de sa valeur, sans que toutefois une parcelle d’orgueil vint se mêler à cette connaissance de lui-même; son orgueil, qui était grand, s’était emparé d’un autre côté de sa nature. Avec la sensation d’un naufragé qui aborde à la rive, il se cramponna soudain à l’espoir de vaincre.
Presque à son insu, il s’était dirigé vers le manoir, et il entra en familier dans les jardins. Suzanne venait d’arriver, et Saverne debout, auprès d’elle, lui montrait le commencement de son esquisse, pendant que Mlle Constance affairée, vêtue du plus singulier costume de voyage, s’agitait autour d’eux, et que M. Jeuffroy, les mains dans ses poches, donnait son avis d’un air entendu:
--C’est bien, très bien!... mais je ne m’explique pas comment, avec trois coups de crayon, on peut arriver à représenter aussi exactement une maison. C’est tout à fait ça la forme de la mienne, seulement n’oubliez pas le lierre, on l’admire généralement, et mettez bien toutes les feuilles, mais comment ferez-vous?
Preymont fut satisfait de la belle mine de sa cousine. Cependant, en observateur expérimenté, il démêla dans son expression une nuance plus grave que par le passé lorsque son franc sourire n’éclairait pas ses beaux traits.
--Mademoiselle Jeuffroy me fait l’honneur de s’intéresser à ce petit dessin, dit Saverne gaiement, et, pour l’en récompenser, si elle me le permet, avant mon départ je crayonnerai son portrait à ma façon, c’est-à-dire en caricature.
--Je serais curieuse de voir cela, répondit-elle en riant.
--Est-ce que vous partez déjà? demanda M. Jeuffroy.
--Le sais-je? répondit Saverne avec entrain, en glissant le dessin dans un portefeuille. Demande-t-on au caprice quelle marche il doit suivre?
--Oh! avant de partir, mon cher monsieur, dessinez ma maison, s’écria Mlle Constance; vous me feriez tant de plaisir!
--Le plaisir sera pour moi, répondit-il joyeusement. Demain matin je commencerai.
Son regard, si elle l’avait vu, eût appris à Suzanne qu’il se souciait bien peu, en ce moment, des manifestations de l’art; mais toute l’attention de la jeune fille était concentrée sur Preymont.
Bien des fois, elle avait réfléchi à la conversation qu’elle avait eue avec son cousin au bord de la Vienne. Cette exclamation: «Grâce au ciel, vous ne l’aimiez pas!» était pour elle le sujet d’une méditation inquiète.
«Pourquoi en était-il si heureux? Pourquoi tant d’ardeur dans ses paroles? M’aimerait-il? Pauvre homme!»
Elle observait tous ses mouvements de physionomie, mais Preymont avait son attitude froide de chaque jour, et lorsqu’elle se trouva seule un instant avec lui, il lui manifesta le tendre intérêt de leur vieille amitié sans qu’un mot, sans qu’une expression pût confirmer ses soupçons.
Rassurée, elle respira plus librement et lui dit gaiement:
--Je m’inquiétais un peu de mon retour, et voilà que je trouve pour m’accueillir la gaieté de votre ami et surtout votre bonne affection.
--Ah! cette dernière chose est à la vie, à la mort, répondit-il sur le ton qu’elle avait pris. Il y a des plantes dont les racines sont si profondes qu’on n’en peut jamais trouver l’extrémité, et je crois que notre amitié est au nombre de ces plantes-là.
--Je le crois également, répondit-elle en lui tendant la main.
De bonne heure, le matin suivant, Saverne s’achemina vers le singulier logis de Mlle Constance. Aux premiers rayons du soleil, les fleurs entr’ouvraient leurs corolles, des lambeaux retardataires de brume s’enfuyaient, et, bien qu’il ne fût pas poète, Saverne songeait que cette fraîche matinée souhaitait la bienvenue à l’idylle dont il voulait être le héros.
Il s’annonça avec fracas, et Fanchette accourut en grondant:
--Enfin, monsieur, si ma maîtresse dormait, voyez un peu comme vous la réveilleriez... à son âge!
--Oui... mais dormait-elle?
--Ah bien, oui, dormir! Elle est déjà chez sa nièce.