Un vaincu

Part 4

Chapter 43,726 wordsPublic domain

--Mais le malentendu n’existe plus, monsieur, répondit Suzanne à haute voix. Ma tante a levé toutes les difficultés; vous vouliez cent mille francs, vous les aurez!... et, comme vous le disiez, n’en parlons plus.

Puis elle ajouta plus bas, d’un ton ironique:

--Quant à votre amour, je n’ai évidemment aucune raison d’en douter. J’y crois, oh! très fermement.

Le malheureux Varedde, interdit, sentait qu’il jouait un rôle pitoyable, qu’elle le tenait sous ses pieds et que, devant cette colère de femme offensée, le plus sage parti était de ne rien dire.

Mlle Constance, qui avait fait rectifier le contrat, s’approcha d’eux et enleva la position.

--Tout est en règle maintenant, mes chers enfants: terminons vite. Que doivent penser les Preymont et les témoins?

--Ma tante a raison, monsieur, reprit Suzanne, ce malheureux incident n’a que trop duré. Par égard pour moi, veuillez ne plus discuter.

Lorsque, malgré un mouvement de Preymont pour l’arrêter, Suzanne était entrée dans le cabinet de son père, elle en avait refermé la porte, et les invités, réduits aux conjectures, échangeaient leurs suppositions.

--Ah! s’écria Saverne avec indignation, je crois, en vérité, qu’il marchande... c’est dégoûtant!

--L’expression est un peu vive, monsieur, releva un des témoins de M. Varedde. En quoi est-ce dégoûtant de penser à ses intérêts et de ne pas vouloir être attrapé?

--Attrapé!... ah! le mot est joli! répliqua Saverne avec chaleur. Attrapé! quand il devrait mendier à genoux la main de Mlle Suzanne, et ne penser qu’à son infériorité devant tant de grâce et tant de beauté... La belle affaire que trente mille francs! A la place de Mlle Jeuffroy, je flanquerais votre ami à la porte!

--Mais taisez-vous donc! lui dit tout bas Mme de Preymont en posant la main sur son bras pour calmer son exaltation. De quoi vous mêlez-vous? Devenez-vous fou?

Preymont écoutait silencieusement. Pour lui qui aimait passionnément Suzanne dont il connaissait le caractère fier et entier, il se demandait, avec angoisse, ce que deviendrait une vie commencée par une blessure qui devait révolter la jeune fille.

Il l’examina avec attention quand elle rentra dans le salon. Sans rien dire, elle alla reprendre la place qu’elle occupait précédemment.

«Que pense-t-elle?» se demandait Preymont en remarquant qu’elle pâlissait et rougissait alternativement sous l’excitation de ses sentiments intimes.

--Un léger malentendu, expliqua le notaire, tout est réglé maintenant. Je crois que nous pouvons procéder aux signatures... Mademoiselle Suzanne, voulez-vous venir signer?

Mais il répéta deux fois la question sans qu’elle entendît sa voix.

--Ma chère Suzanne, dit Marc en lui prenant la main, on demande votre signature.

Elle se leva aussitôt et s’approcha de la table en disant:

--M. Varedde a-t-il signé?

--C’est vous, mademoiselle, qui devez commencer, lui dit le notaire; c’est un usage courtois.

--Non... je ne signerai qu’après lui. Monsieur, signez, je vous prie.

Devant le ton impérieux de la jeune fille, M. Varedde eut quelque peine à retenir un geste de colère; mais il se contint, et, après avoir signé d’une main nerveuse, il lui passa la plume. Elle la jeta devant elle, prit vivement le contrat et le déchira.

A cet acte imprévu, Mlle Constance, stupéfaite, poussa un cri; M. Jeuffroy, furieux, s’avança vers sa fille et lui saisit le poignet en disant:

--Sotte!... deviens-tu folle?

M. Varedde la regardait sans pouvoir prononcer un mot.

--Monsieur, lui dit Suzanne, qui, par un énergique effort de volonté, parlait avec calme, je n’épouserai jamais un homme qui m’a marchandée. Voici la bague de fiançailles, on vous renverra le reste aujourd’hui même.

--De quel droit te permets-tu..., commença M. Jeuffroy.

Mais M. Varedde l’interrompit d’un geste et, tout tremblant de colère, s’écria:

--Comment! pour une simple discussion d’argent, vous renoncez à m’épouser?... Pourtant, mademoiselle, si vous êtes loyale, il me semble que vous devez avoir un peu d’affection pour l’homme à qui vous donniez votre main!

--Osez, s’écria Suzanne avec impétuosité, osez affirmer que, si ma tante n’avait pas eu la générosité de se dépouiller pour compléter ma dot, vous n’auriez pas rompu!... Vous vous permettez de mettre en doute ma loyauté monsieur, continua-t-elle les yeux étincelants; mais votre amour si souvent affirmé, où est-il? Dans l’offense faite à votre fiancée, ou dans l’insulte jetée à mon père?

--Je sais que je vous ai donné prise sur moi, répondit M. Varedde, et il est difficile de raisonner avec une femme en colère; mais si vous m’aimiez réellement, vous pardonneriez facilement quelques mots trop vifs.

--Il y a autre chose que des mots trop vifs, répliqua Suzanne d’une voix tremblante, et la sympathie ne résiste pas à certaines épreuves; j’avais donné la mienne à quelqu’un qui n’était pas vous.

Elle lui tourna le dos et quitta le salon.

Son départ fut suivi d’un moment de stupeur. Saverne, transporté d’enthousiasme, eût voulu précipiter par la fenêtre le père et le fiancé, puis s’élancer sur les pas de la jeune fille, lui exprimer son ardente admiration, s’en faire aimer en deux temps et l’emmener très loin dans les régions de l’amour chevaleresque.

Bouleversé et pâle comme un mort, Preymont se pencha vers sa mère et lui dit:

--Vous seule pouvez trouver le mot qui lui fera du bien. Suivez-la, je vous en prie, et, si c’est possible, que Mlle Constance ne l’accable pas de ses consolations.

Ensuite il s’efforça d’empêcher que les esprits surexcités n’allassent trop loin.

Après quelques paroles vives échangées avec M. Jeuffroy, Varedde se retira, suivi immédiatement de Preymont et des quelques personnes présentes.

L’événement avait été si rapide que M. Jeuffroy, resté seul, se demandait s’il était bien éveillé. Sa rage, son dépit et son chagrin se résumaient dans cette pensée:

«La triple sotte! où a-t-elle pris un pareil caractère? Nous verrons si je ne le fais pas plier... Elle me payera ce scandale!»

Il s’était dit, en cédant au désir de diminuer la dot promise, qu’un homme amoureux écouterait d’une oreille distraite l’énumération ennuyeuse des valeurs sur lesquelles il pouvait bien, du reste, avoir des aperçus très superficiels, mais que, dans le cas contraire, il céderait facilement. Il voyait maintenant que Varedde était de la race des intéressés, et, malgré sa colère, il le jugeait favorablement.

Mais il ne trouvait aucune circonstance atténuante à la conduite de sa fille, dont il avait complètement oublié de faire entrer la dignité et la fierté blessées dans les éventualités prévues. Enfin il enveloppait Mlle Constance dans son ressentiment:

«Une autre sotte!... puisqu’elle voulait bien faire un cadeau à sa nièce, elle aurait pu le dire plus tôt. Et encore ça parle de sacrifice!... Nous voilà dans de beaux draps, grâce à elle!»

Sa première pensée avait été de céder à la colère et de monter immédiatement chez sa fille; mais la nécessité de prendre certaines mesures l’obligea à sortir, et il ne rentra que pour le dîner.

Pendant ce temps, Suzanne, très surexcitée, n’éprouvait aucune défaillance et s’efforçait de consoler Mlle Constance désespérée.

--Comment pouvez-vous pleurer! disait-elle avec animation. Vaut-il un regret? N’avez-vous pas entendu qu’il parlait de se retirer? Mettez-moi un peu plus haut, ma chère vieille tante; vous qui êtes si généreuse, vous devriez le mépriser.

--Mon Dieu, mon Dieu! répétait la pauvre fille, il est si naturel de penser à ses intérêts, ma Suzanne! mais tu es une enfant, tu ne sais rien de la vie; on a besoin d’argent. Un si bon parti!

--Vous l’appelez encore un bon mariage quand vous venez de voir ce qu’était l’homme! s’écria la jeune fille.

Elle n’essaya plus de discuter, et pendant que Mlle Constance allait quitter ses vieux atours et narrer à Fanchette son désespoir, elle s’abandonna à ses pensées sans chercher à calmer leur surexcitation.

Cependant, elle se disait avec inquiétude:

«Que pense mon père? pourquoi ne l’ai-je pas encore vu?»

Ce ne fut pas sans quelque appréhension que, décidée à réagir immédiatement contre elle-même, elle descendit pour le dîner, songeant qu’elle délivrerait M. Jeuffroy de son plus grave souci en lui prouvant, par son air calme, que la blessure se cicatriserait aisément.

Il entrait dans la salle à manger lorsque Suzanne arrivait. Elle fit précipitamment quelques pas vers lui, espérant un peu que, pour la consoler, il allait la prendre dans ses bras comme un père aimant; mais elle s’arrêta court devant la mine rogue de M. Jeuffroy qui s’assit à table sans parler. Il ne rompit le silence que pour se plaindre amèrement des dépenses inutiles qu’un dîner manqué de quinze couverts lui avait imposées. Il fit comparaître la cuisinière, et lui donna des ordres minutieux pour conserver le plus longtemps possible une partie des mets dont la vue l’horripilait.

--Nous pouvons vivre là-dessus au moins huit jours, lui dit-il. Je n’entends pas vous donner un sou avant la fin de la semaine prochaine.

La surexcitation de Suzanne s’abattait plus rapidement qu’un vent vif sous une pluie fine. Elle luttait contre un accès de désolation. Jusque-là sa colère contre M. Varedde l’avait soutenue et ne lui avait pas permis de réfléchir à la conduite de son père; mais soudain un doute, qu’elle se reprochait comme une faute énorme, lui serrait le cœur.

Après le dîner, il lui ordonna d’un ton brusque de passer avec lui dans le salon.

--Je ne vous ai pas encore dit ma pensée sur votre conduite, mademoiselle; je voudrais bien savoir dans quels romans vous avez pu trouver l’idée qu’une jeune fille avait le droit de mettre à la porte un fiancé honorable choisi par son père.

--Honorable! s’écria Suzanne. Mon père, vous trouvez honorable qu’il songeât à m’abandonner pour une question d’argent?

--Voilà déjà de grands mots. T’abandonner! est-ce qu’il en était seulement question? Les affaires te regardent-elles? Est-ce qu’à chaque instant il n’y a pas quelque discussion sur la forme d’un contrat? Ta conduite a été ridicule, inepte, inqualifiable!

Suzanne avait une de ces intelligences nettes et un de ces caractères bien trempés qui ne se laissent pas démonter par des reproches injustes ou des idées froissant leur droiture.

--Si c’était à refaire, mon père, et bien que désolée de vous causer quelque peine, je n’agirais pas autrement, répondit-elle avec fermeté.

--Quelque peine! voyez-vous cela, quelque peine! C’est parler légèrement de la situation dans laquelle je me trouve, grâce à toi... Toute la ville glose déjà. On est capable de me jeter la pierre, quoique j’aie agi selon mon droit.

--Puisque vous avez agi selon votre droit, mon père, comment pouvez-vous me reprocher d’avoir rompu avec un homme qui vous accusait d’une chose déshonorante?

M. Jeuffroy, devant un raisonnement qui défiait la contradiction, employa, pour avoir raison, un moyen connu et apprécié de bien des gens:

--Tais-toi... tu n’ouvres la bouche que pour dire des sottises. Je suis vraiment bien malheureux. J’arrange pour toi un mariage excellent avec un charmant garçon, je me réjouissais de penser que ma fille allait être heureuse, et, par caprice, elle détruit mon ouvrage. Elle me met à dos la meute des malveillants, elle m’attire une scène désagréable, elle nous donne tous en risée à un tas de gens dépités de te voir faire un excellent mariage...

Excité par ses paroles, il se tourna vers Mlle Constance qui essayait de le calmer et de défendre Suzanne:

--Quant à toi, tu as agi comme une imbécile. Puisque tu voulais faire un cadeau, il fallait le dire tout de suite; nous aurions ainsi évité le scandale de mademoiselle ma fille.

Suzanne s’avança vers sa tante et l’embrassa, en disant d’une voix entrecoupée:

--Je vous serai éternellement reconnaissante de ce que vous avez fait, ma tante. Vous avez agi d’une façon admirable, je ne l’oublierai jamais; mon affection pour vous est, si c’est possible, encore plus vive qu’elle ne l’était auparavant.

--Ma chère enfant, j’aurais tout donné pour que ce malheur ne fût pas arrivé. Il ne faut pas en vouloir à ton père, lui dit-elle tout bas, il a tant de chagrin qu’il est tout hors de lui. Mais, continua-t-elle plus haut avec une lueur d’espoir, M. Varedde reviendra peut-être, et vous vous raccommoderez.

Suzanne, découragée, s’éloigna de quelques pas et répondit:

--Une pareille démarche serait loin de lui rendre mon estime.

--C’est un entêtement inouï! s’écria M. Jeuffroy exaspéré, et un monstrueux égoïsme quand je viens de te montrer tous les désagréments que ta conduite va m’attirer. Si, après ta scène ridicule, Varedde te faisait l’honneur de revenir à toi, tu devrais t’estimer bien heureuse.

La jeune fille se mit à pleurer à chaudes larmes. Elle éprouvait l’impression désolée d’un voyageur exténué, qui a passé brusquement d’un pays charmant dans une contrée aride dont il ne voit pas la fin. Elle était prise de vertige devant l’abîme qui la séparait de son père, et, dans sa double déception, celle que lui causait M. Jeuffroy était peut-être la plus cuisante. Quels que soient les liens du sang, il est contre nature d’aimer ardemment ceux qui ne répondent ni à votre affection ni à votre intérêt, et la tendresse de Mlle Jeuffroy s’était refroidie en face de l’indifférence ou de l’attitude désagréable de son père. Mais du moins, quels que fussent ses étonnements et sa peine devant certains propos, malgré son aversion secrète pour une existence parcimonieuse et les idées qu’elle entendait émettre, jamais le plus léger soupçon n’avait altéré sa confiance dans l’honorabilité de M. Jeuffroy.

Emportée par son angoisse, elle s’approcha de lui et dit d’un ton suppliant:

--Mon père, dites-moi que M. Varedde vous a... je vous en prie, dites que...

Mais retenue par sa pudeur filiale, épouvantée d’une pensée qui la troublait déjà comme un remords, elle s’interrompit et s’enfuit.

--Qu’est-ce qu’il lui prend? s’écria M. Jeuffroy au comble de l’étonnement. Que veut-elle dire, ma sœur?

--Je n’en sais rien; mais ce que je sais, mon frère, répondit la vieille fille avec énergie, c’est que tu as été dur pour elle, que tu l’as fait pleurer, et que je ne veux pas de ça!

Et, sans attendre la réponse de M. Jeuffroy, elle partit, le laissant chercher seul la solution du problème. Mais il pouvait d’autant moins la découvrir que, devant la colère de sa fille contre M. Varedde, il était resté fort convaincu qu’elle ne soupçonnait pas ses agissements paternels.

IV

Après une nuit d’insomnie, Preymont, quand il ouvrit sa fenêtre, salua le jour et respira l’air parfumé du matin avec l’enthousiasme d’un être qui, par miracle, a reconquis le droit de vivre.

Il finissait de s’habiller quand Saverne entra dans sa chambre.

--Mon cher, lui dit-il, figure-toi que l’ex-fiancé est en bas et demande à te parler immédiatement.

--Je m’y attendais, répondit Preymont avec ennui.

--Est-ce que tu consens à recevoir un pareil pied-plat?

--Il est évident que je ne puis pas m’en dispenser, et d’ailleurs ton expression est bien exagérée.

--Ah bien, tu es indulgent! s’écria Saverne. J’aime à croire que tu ne prêteras pas la main à un rapprochement? Elle serait malheureuse comme les pierres avec ce butor! J’ai pensé toute la nuit à cette admirable fille. Quelle femme, mon cher! Ah! il parlait de la planter là! eh bien, elle l’a chassé comme un valet avec une présence d’esprit merveilleuse. Je n’ai jamais rien vu de plus empoignant que cette jeune fille en colère tenant tête à tout le monde, son beau visage renversé en arrière. Comprend-on qu’elle est la fille de ce gros bonhomme, qui ressemble à une omelette soufflée avec sa face rouge et bouffie!

--Voyons, laisse-moi descendre, répondit Preymont, en s’efforçant de sourire et de dissimuler son inquiétude devant l’enthousiasme de Saverne.

--Crois-tu qu’elle consente à renouer avec l’animal qui t’attend?

--Tout est possible dans ce domaine-là, répondit froidement Preymont.

Il écouta, avec sa mine impassible et un peu dédaigneuse, la longue justification de M. Varedde, qui lui raconta ses impressions dans les plus grands détails.

--Permettez-moi une question, monsieur, lui dit Preymont. Vous n’aviez donc pas lu le contrat?

--Si, monsieur; mais, dans le projet que j’avais approuvé, il n’était question que de la totalité des chiffres, et je m’étais fié à M. Jeuffroy pour les détails. De là ma colère... bien légitime, vous l’avouerez.

--Enfin vous n’aviez pas lu l’acte dans sa forme définitive? insista Preymont.

--Non... et je déplore aujourd’hui ma négligence. Mais je n’ai pas perdu l’espoir de renouer. Puis-je espérer, monsieur, que vous voudrez bien être mon interprète auprès de Mlle Jeuffroy? Votre parenté, votre intimité dans la maison, surtout la confiance que vous inspirez à Mlle Suzanne, et que je lui ai souvent entendu exprimer, vous donnent auprès d’elle une autorité unique. Dites-lui, je vous en prie, mes amers regrets et mon ardent désir que sa décision ne soit pas irrévocable. Il est impossible qu’elle reste froide devant une démarche qui lui prouve mon attachement, en mettant à ses pieds mon orgueil et mon juste ressentiment.

Preymont éprouvait une extrême répugnance à répondre affirmativement. Il était si las des luttes passées, si anxieux de l’avenir, si révolté secrètement du rôle mondain que les circonstances lui imposaient vis-à-vis d’une femme qu’il adorait, qu’il eût voulu rejeter loin de lui, comme une misérable défroque, les obligations de sa situation. Mais il s’était toujours traité comme un coursier rétif dont la soumission était pour lui une question d’amour-propre. A chaque pas, fait dans la possession de lui-même, il avait éprouvé un âpre plaisir à sentir qu’il devenait le maître dans sa maison. Aussi, quels que fussent ses dégoûts, un effort de son énergie orgueilleuse le soumettait presque toujours aux exigences du devoir qui se présentait à lui. De plus, dans la circonstance présente, il craignait de se trahir, car ce philosophe redoutait le ridicule.

--Je consens, monsieur, répondit-il froidement, à répéter textuellement vos paroles à ma cousine.

--Mais ne les approuverez-vous pas d’un mot en ma faveur?

Preymont hésita, puis répondit nettement:

--Non... étant convaincu maintenant que ce mariage ne ferait plus son bonheur.

--Enfin, monsieur, reprit Varedde avec impatience, puis-je espérer que vous resterez neutre et n’influencerez pas contre moi Mlle Suzanne?

--Si j’accepte la mission que vous me faites l’honneur de me confier, évidemment ce n’est pas avec l’intention de vous desservir, répondit Preymont ironiquement. Je commencerai par exprimer bonnement à ma cousine ce que vous-même m’avez dit, mais ensuite mon attitude dépendra de sa réponse.

--Vos paroles ne manquent pas de sous-entendus, répondit Varedde irrité.

--Remarquez, monsieur, que vous me demandez un service, répliqua Preymont d’un ton sec; je consens à vous le rendre, mais c’est tout.

M. Varedde fut sur le point de s’emporter, mais il savait qu’une démarche de Preymont pourrait avoir la plus heureuse influence sur la décision de Suzanne, et il reprit avec plus de calme:

--Je ne puis, monsieur, forcer plus avant votre bienveillance. Tarderez-vous à faire cette démarche?

--J’y vais à l’instant, répondit Preymont avec résolution.

Ils sortirent ensemble et, à la porte de la cour, rencontrèrent Saverne, qui voulait se donner la satisfaction de dévisager avec impertinence M. Varedde; mais, une autre idée lui étant venue, il prit à part Preymont pour lui dire:

--Est-ce que tu vas en ambassadeur chez Mlle Jeuffroy?

--Oui...

--Si j’allais avec toi?

--En vérité, répondit Preymont impatienté, ton enthousiasme te fait perdre toute notion des convenances. Est-ce le jour et l’heure de lui faire une visite?

Mais Saverne avait en tête de revoir la jeune fille le matin même, et, après avoir déclaré que son idée n’avait pas le sens commun, il suivit de loin son ami qui traversa rapidement la petite ville à l’extrémité de laquelle était située la propriété de M. Jeuffroy.

Preymont espérait un peu trouver Suzanne sous les charmilles; mais, en approchant du parc, il la vit sortir par la porte qui donnait accès sur la route. Elle la traversa pour descendre au bord de la rivière, dans un endroit ombragé qui appartenait à M. Jeuffroy.

Ce fut d’un air tranquille qu’elle accueillit Preymont, bien que son visage fatigué portât des traces de larmes récentes.

--Comment m’avez-vous découverte ici? demanda-t-elle.

--Je vous ai vue sortir du parc au moment où moi-même j’arrivais. Je suis content de vous trouver seule, chère Suzanne; M. Varedde sort de chez moi...

Elle fit un geste d’indifférence.

--Il m’a prié d’être son ambassadeur auprès de vous et...

--Que réclame-t-il? interrompit Suzanne d’un ton ironique. Manque-t-il quelque chose dans les cadeaux renvoyés? J’ai cependant surveillé moi-même l’envoi. Je ne crois pas que nous l’ayons lésé d’une perle ou d’un chiffon.

--Ne le mettez pas si bas, répondit Preymont doucement; il ne pense qu’à vous, qu’à son amour perdu, et m’a prié instamment de vous exprimer ses regrets et l’ardent espoir que vous consentirez à renouer avec lui.

Suzanne regarda M. de Preymont d’un air étonné et s’écria:

--Quoi, Marc! est-ce bien vous qui vous êtes chargé d’une pareille mission, et croyez-vous à son amour?

--Il y a différentes façons d’aimer, répliqua Preymont évasivement.

--Eh bien, la sienne me déplaît, dit Suzanne d’un ton résolu. Ma réponse... je la lui ai donnée hier, elle est la même ce matin. Il est inutile d’insister plus longtemps.

M. de Preymont éprouvait une immense joie, car, quelles que fussent les agitations douloureuses de la jeune fille, il songeait que, au point de vue du cœur, la blessure serait légère. Il la regardait s’appuyer avec un air de fatigue sur le haut dossier d’un banc rustique, et, dans son attitude affaissée, elle lui semblait plus délicieuse que dans les transports de sa fière révolte.

De grands peupliers répandaient autour d’elle une ombre que le soleil perçait de place en place, marquant le sol de taches lumineuses, sur lesquelles on voyait remuer la silhouette des feuilles, qui s’agitaient avec un bruissement léger sous le souffle très doux du vent. Le flot de la Vienne mourait sans bruit sur le bord un peu vaseux, des loriots manifestaient bruyamment leur joie de vivre, et les effluves de tilleuls en fleur imprégnaient l’air d’un parfum pénétrant. Mais Mlle Jeuffroy, indifférente aux détails qui l’entouraient, regardait devant elle l’eau miroitante avec la fixité d’un esprit captif de ses pensées.

--Vous vous rappelez, Marc, ce que vous me disiez il y a trois jours, reprit-elle avec tristesse. Vous avez dû me trouver bien naïve quand je vous ai déclaré que ma lampe était allumée. A peine l’a-t-elle été que l’amour s’est enfui à tire-d’aile.

--Ce n’était pas de l’amour... Grâce au ciel, vous ne l’aimiez pas réellement! répondit Preymont avec chaleur.

--Je ne sais ce que vous voulez dire, répliqua Suzanne d’une voix tremblante. N’est-ce pas aimer que de songer avec joie qu’on donnera sa vie à un homme, qu’on s’appuiera avec confiance sur lui, que les épreuves ne feront que cimenter une mutuelle affection, et que cette affection aura pour soutien mon entier dévouement? Si ce n’est pas là aimer, qu’est-ce donc? C’est ce que je pensais, ce que j’éprouvais, car j’avais confiance; mais, la confiance envolée, tout a disparu.

Le cœur et les tempes de Preymont battaient avec force.