Un vaincu

Part 3

Chapter 33,893 wordsPublic domain

--Suis-je donc bien à plaindre de vivre auprès de vous? Beaucoup d’hommes n’ont pas choisi d’autre sort. C’est à vous que je dois l’orientation de mon intelligence, ma situation, et je suis bien heureux de vous devoir même les joies du foyer. Vous m’avez ainsi tout donné.

--Oui..., répondit machinalement Mme de Preymont, tout!... excepté la goutte de bonheur que chacun demande à la vie.

Preymont se mordit les lèvres et ne répondit pas. Il détestait qu’on ouvrît la porte de sa cellule intime, lui-même n’y entrait qu’en tremblant, car il en sortait toujours meurtri. Sa mère le savait et regrettait les mots qu’elle avait prononcés involontairement.

Preymont regardait devant lui; les lèvres serrées énergiquement, il luttait pour contenir l’orage qui voulait éclater. Il y avait des mois que, se débattant vainement, il ne pouvait plus remonter la pente au bas de laquelle il avait glissé. Mais, depuis longtemps, sa vie morale était assise sur un orgueil hautain et philosophique, et il entendait que ce compagnon, gardien fidèle de son énergie, le soutînt dans la crise qu’il traversait.

Des chiens de garde qui aboyèrent firent diversion à leurs pensées; en même temps une voix mâle et sympathique criait gaiement:

--Pourquoi ouvrez-vous de si grands yeux, vieille Marion? Ai-je l’air d’un fantôme? Après tout, je puis bien avoir la figure hâve d’un affamé. Il y a huit heures que je n’ai mangé, grâce à ma brute de voiturier qui a failli me verser trois fois dans le fossé avec son maudit cheval.

--Mais c’est Saverne! s’écria M. de Preymont en se dirigeant vivement vers la porte.

Quand il entra dans la cour plantée sur laquelle ouvrait la façade de l’habitation, le nouveau venu tenait son voiturier par la nuque, et le secouait avec un entrain que l’arrivée de Preymont ne réussit point à calmer.

--Je te dirai bonjour dans un instant, Marc, cria-t-il; il faut d’abord que j’en finisse avec ce gredin qui me réclame vingt francs quand je ne lui en ai promis que quinze; et encore si je t’arrive intact, ce n’est pas de sa faute. En vérité, continua-t-il avec un redoublement de vigueur, j’aimerais mieux me jeter au fond d’un puits avec ma bourse que de lui céder... Là! je crois que nous sommes plus sage.

Il recula de quelques pas pour contempler son œuvre dans la personne du cocher qui, rouge, essoufflé et furieux, était partagé entre le désir de se jeter sur Saverne et celui de prendre la fuite. Les formes athlétiques du jeune homme et l’impétuosité de caractère dont il venait d’avoir une preuve pénible, le décidèrent pour la fuite. Il empocha en jurant l’argent que Saverne lui tendait et se sauva.

--Très bien, dit Saverne d’un ton satisfait, la victoire me reste.

--Mais elle te fût restée sans tant d’énergie, répondit Marc en riant.

--Bah! c’eût été plus long, et j’aime les moyens expéditifs. L’animal était en train de discuter.

Il s’approcha de Mme de Preymont qui avait assisté en souriant à la fin de la scène.

--Il me semble que j’arrive comme un intrus, lui dit-il. Je n’y comprends rien, car j’ai écrit pour m’annoncer.

--La lettre ne nous est pas parvenue, répondit-elle, mais vous savez, mon cher enfant, que votre chambre est toujours prête.

--Ces imbéciles de la poste n’en font jamais d’autres! s’écria Saverne avec indignation. Ce soir même je griffonne contre eux un article qui les fera enrager, j’en réponds!

--Êtes-vous bien sûr que la lettre ne soit pas dans votre poche? demanda Mme de Preymont.

--Par exemple!... je l’ai mise moi-même dans la boîte.

Saverne se fouillait avec la vivacité d’un accusé qui tient à prouver au plus vite son innocence.

--Pardieu, la voici! dit-il en la présentant avec la plus grande aisance. Seulement elle arrive après mon individu. C’est une belle occasion pour Marc de répéter que je suis un étourdi.

--Étourdi ou non, tu es comme toujours trois fois le bienvenu, répondit M. de Preymont d’un ton affectueux.

Leur amitié remontait au collège. Lorsque l’enfant difforme et timide s’était trouvé livré sans défense à la persécution traditionnelle de ses camarades, Saverne, quoique sensiblement plus jeune que lui, l’avait pris sous sa protection, et, pendant que ses poings robustes mettaient la paix, son bon cœur avait de chaudes paroles pour consoler Preymont, qui ne devait pas plus oublier cette intervention bienfaisante que la profonde amertume de ces jours passés.

Une solide amitié se cimenta entre eux, et, plus tard, les rôles furent intervertis, car Saverne, à peine eut-il la bride sur le cou, s’empressa de dévorer son patrimoine, et Preymont, tout en essayant de calmer sa fougue par de bons conseils, le tira plus d’une fois d’un mauvais pas en lui prêtant sa bourse. Ses conseils, écoutés et approuvés avec enthousiasme, glissaient sur une nature excellente, facile à l’entraînement, s’abandonnant aux caprices du moment avec l’insouciance d’un esprit dont les principes sont élastiques et dont la liberté n’est entravée par aucun lien de famille. Mais Saverne avait le don rare de plaire à tout le monde; les gens les plus sérieux lui pardonnaient les écarts de sa nature superficielle en faveur de sa bonne humeur inaltérable, de la franchise avec laquelle il avouait ses torts et d’une verve qui entraînait les rieurs de son côté.

Mme de Preymont le traitait en enfant très aimé pour lequel on a des indulgences inépuisables, et Saverne, sans intérieur, sans famille, considérait comme sienne la maison de son ami. Il vivait largement du produit de ses talents. Caricaturiste recherché, il écrivait en outre d’une plume légère et facile dans différentes feuilles périodiques.

--Eh bien, enfant terrible, lui dit Mme de Preymont, quelles sottises avez-vous faites depuis que je vous ai vu?

Saverne, qui dégustait des fraises, cessa de manger pour réfléchir sérieusement, et s’écria d’un air étonné:

--Aucune!... Par le ciel, madame, c’est étonnant!

--Alors vous nous revenez tout à fait converti. La dernière fois que nous avons causé ensemble, vous parliez de mariage avec une grande sagesse.

--Ah! ma sagesse est plus grande que jamais, je ne demande qu’à la suivre, mais...

Il jeta un regard éploré à Marc.

--Mais ta sagesse ne s’accorde pas avec celle... de tout le monde, répondit Preymont en souriant.

--Tu l’as dit, répliqua Didier piteusement. Et pourtant je suis fatigué de vivre seul... du moins sans intérieur régu... bref, tu comprends! ajouta-t-il en noyant l’explication dans son café et le respect que lui inspirait Mme de Preymont.

--J’aime à vous voir cet air soucieux, lui dit-elle, nous en reparlerons, et je ferai en sorte de vous découvrir une sage petite femme.

--Une sage petite femme! répéta Saverne d’un ton inquiet. Sage... oui, mais pas trop sérieuse, n’est-ce pas? Je ne veux pas d’une vertu coiffée d’un bonnet de coton! s’écria-t-il avec effroi.

--Rassurez-vous, répondit Mme de Preymont en riant. Ce n’est pas de nos jours que la vertu est tentée de mettre cette coiffure à la mode.

Preymont conduisit son ami dans une chambre dont les vastes proportions plaisaient à Saverne.

--Les femmes comme ta mère sont des femmes admirables, déclara Didier, mettant en une minute le désordre autour de lui. Admirables! il n’y a pas d’autre expression. Seulement ces saintes, entortillées de vertus et de bonnes pensées, ne connaissent pas plus la vie qu’un enfant, et ne se doutent pas de l’embarras dans lequel est plongé un pauvre garçon rempli de bon vouloir, mais orné d’un crampon.

--Peut-être que si... mais je ne crois pas que ton malheur lui inspire une profonde commisération.

--Voilà, voilà! qu’est-ce que je disais? s’écria Saverne en bouleversant son sac de voyage pour chercher, sans la trouver, la clef de sa malle. Elle croit qu’il est facile de vivre dans une cellule, un capuchon sur le chef, une tête de mort devant soi pour méditer et une cruche d’eau pour se restaurer... Mais bah! je ne veux penser à rien ce soir. Tout s’arrangera: mon crampon s’en ira au diable, et je prierai ta mère de me trouver une femme, car, après tout, je dois avouer qu’elle ne m’a jamais parlé de cellule, et que j’ai confiance en son jugement.

Impatienté de ne pas trouver la clef qu’il cherchait, il fit sauter la serrure de sa malle et en éparpilla le contenu autour de lui.

--Voilà qui est fait, dit-il avec satisfaction. Ton valet de chambre se débrouillera demain avec mes effets. Une nuit passée à l’air leur fera du bien, car c’est moi qui les ai fourrés là dedans, et je n’ai jamais la patience de les arranger avec symétrie.

--Quand tu seras marié, ta malle ne ressemblera plus à une hotte de chiffonnier, répondit Preymont en riant. Bonsoir!

Au moment d’ouvrir la porte, il se retourna pour dire avec effort:

--A propos de mariage... tu arrives précisément pour assister à celui d’une cousine à moi.

--Ah!... est-ce la petite Suzanne que j’ai vue ici autrefois?

--Oui... c’est Mlle Jeuffroy.

--Enfant, elle était gentille. Qu’est-elle devenue comme femme?

--Tu la verras après-demain, c’est le jour du contrat, et je te ferai inviter.

--Bravo! j’étudierai sur le fiancé quelle tête il faut avoir quand on se marie, et je trouverai bien parmi les invités quelques silhouettes pour mon crayon.

Preymont, après une journée d’efforts pour se dominer, éprouvait un impérieux besoin de solitude. Il sortit, puis traversa la route et les prés qui séparaient la propriété des bords de la Loire.

Souvent, dans le même endroit, il était venu, fatigué d’un travail aride ou saisi de tristesse devant des désirs irréalisables, chercher dans l’imposant silence et la tranquille limpidité de la nuit le calme extérieur qui agit sur la pensée. Mais alors il ne trouva dans la solitude qu’un homme malheureux.

«J’aime..., pensait-il, moi qui n’ai même pas le droit, sans être ridicule, d’associer ce mot à mes pensées.»

Et il se sentait aux prises avec des accès de misanthropie, de colère, de découragement que son orgueil et sa philosophie étaient impuissants à vaincre.

La réflexion, l’expérience et une tendance à la spéculation avaient développé une largeur de pensée innée chez lui. Il aimait à généraliser ses idées dans la contemplation de la place infime que, pris isolément, l’homme occupe dans l’univers. Le regard posé sur le renouvellement de la nature et des siècles, les lignes avaient alors à ses yeux leurs proportions réelles, et il aimait à trouver ainsi une liberté de jugement qui aurait détruit en lui les préjugés s’il en avait eu. Il était résulté de cette tendance d’esprit que non seulement il restait étranger aux vanités mesquines et aux intolérances étroites, mais qu’il s’était créé une sorte de stoïcisme, à l’aide duquel il prétendait s’élever au-dessus des faiblesses de l’amour-propre et de la passion.

Mais, malgré ses affirmations, il y avait manque d’équilibre entre ses sensations, ses sentiments et sa pensée. Il le voyait quand il se laissait entraîner, parce qu’il souffrait, à des emportements misanthropiques, malgré l’indulgence, malgré la profonde pitié qu’il puisait pour l’humanité dans une intelligence saine et large.

Quand il remonta chez lui, la vie calmée de la nature endormie n’avait fait qu’assister aux luttes d’un cœur ardent et comprimé, plein d’une passion qui le livrait à une profonde angoisse.

III

Le lendemain, il écrivit à M. Jeuffroy pour lui demander s’il pouvait, sans indiscrétion, lui présenter Saverne au contrat, car il savait que M. Varedde, en grand deuil de ses parents, désirait que le mariage se fît dans la plus complète intimité, à la très vive satisfaction de son beau-père, dont les dépenses se trouvaient ainsi forcément limitées.

--Saverne, Saverne! répéta M. Jeuffroy en lisant le billet devant sa sœur. Je connais ce nom-là... Il y a longtemps qu’il n’est venu ici, mais je me rappelle l’avoir vu une fois. Parbleu, j’y suis! c’est un dessinateur et un écrivain. Je ne sais pas ce qu’il écrit, mais il est connu.

Mlle Constance n’ouvrait jamais un livre, et considérait qu’un auteur est un phénomène que les simples particuliers, heureusement pour eux, ne sont pas appelés à rencontrer dans leur chemin.

--Un homme qui écrit! s’écria-t-elle; et Mme de Preymont l’a chez elle!... Pauvre femme! que va-t-elle lui donner à manger?

--Hum! je n’aime guère ces gens-là! reprit M. Jeuffroy, dont la large face exprimait cependant une certaine satisfaction. Des viveurs, des paniers percés!

--Que vas-tu faire, mon frère?

--Parbleu! je vais dire à Preymont de l’amener; Varedde ne pourra pas en être contrarié. D’ailleurs, c’est flatteur d’avoir à sa table un homme dont le nom est souvent dans le journal.

Ce fut avec un visage impassible que Preymont, habitué à cacher ses impressions, partit avec sa mère et Saverne pour aller remplir son rôle de témoin.

Lorsqu’ils entrèrent dans le salon, Suzanne, dont la beauté était mise en relief par une toilette élégante donnée par Mlle Constance, causait avec son fiancé, un grand garçon bien planté, mais que Saverne, stupéfait de la rare beauté de Mlle Jeuffroy, jugea absolument indigne de baiser même le bout des doigts de la jeune fille.

Assise bien droite dans un fauteuil, ses papillotes un peu jaunes arrangées avec ordre sous un bonnet de dentelle, vêtue d’une robe de soie noire qu’elle avait eue pour le mariage de son frère et que quelques ornements de sa façon essayaient de rajeunir, Mlle Constance, un sourire de béatitude sur les lèvres, ressemblait à une apparition étrange et surannée. Si parfois elle avait rêvé qu’en des temps différents la beauté de sa nièce l’eût fait aimer d’un prince, elle songeait que les mœurs actuelles ne sont point à dédaigner, et qu’il est bien doux de conserver le droit de manifester son amour à ceux qu’on aime.

Quand le notaire commença la lecture du contrat, Suzanne, étouffant un soupir d’ennui, se tourna vers le jardin et s’abandonna à ses pensées heureuses.

La chaleur, cette année-là très tardive, était apparue subitement, plongeant dans un délire joyeux tous les êtres qui tiennent d’elle ou la vie ou la joie. Comme des fous ravis, ils s’agitaient en masse avec un bruit assourdissant, s’acheminant affairés vers on ne sait quel but mystérieux. Les feuilles tremblaient d’ivresse sous la caresse d’un souffle parfumé; un fin duvet, échappé de grands peupliers, suivait tous les caprices de la brise pour venir tomber en si grande quantité dans les allées que le sol, par endroits, semblait enfoui sous une neige blonde. Ce duvet léger s’aventurait dans les rayons de vive lumière qui pénétrait dans les appartements ouverts; il s’y précipitait avec elle, effleurant en passant le visage de la jeune fille sans réussir à la distraire de sa rêverie.

A quelques pas d’elle, Preymont contemplait, avec des pensées bien différentes, la joyeuse folie de la vie qui parait de sa jeunesse jusqu’aux vieux et sombres ifs, dressant dans le jardin les formes laides et bizarres qu’on leur avait données. Il sentait sourdre dans son âme une vieille, une ardente colère contre tout ce qui est vie et joie. Il savait que, dans d’autres circonstances, il eût pu se faire aimer de cette femme ravissante et mettre à ses pieds les trésors d’un cœur affamé qu’il avait cru mort aux rêves de bonheur.

Les visages et les objets qui l’entouraient lui étaient odieux; il se demandait avec irritation quel était son rôle au milieu des rouages éternels de la nature, lui auquel les joies et les devoirs les plus légitimes étaient refusés. Ancienne et dévorante pensée qui, lorsque la passion n’en était pas comme aujourd’hui l’inspiratrice, avait cependant étendu son ombre épaisse sur ses efforts et ses travaux dans les moments les plus brillants de leur réussite.

Il tressaillit, comme un homme réveillé brusquement, quand Saverne, absorbé jusque-là dans la contemplation de Suzanne, se pencha à son oreille pour lui dire:

--Quelle ravissante créature!... mais comprend-on pourquoi elle épouse un grand gaillard aussi banal! je le trouve vulgaire.

--Elle le voit sous un autre jour, répondit Preymont d’un ton bref, et la réputation de M. Varedde est celle d’un très brave garçon.

--Je pense bien qu’on ne la donne pas à un repris de justice! répliqua Saverne. Un brave garçon! bel argument, ma foi, pour marier une femme qui, si elle le voulait, bouleverserait la cervelle de tous les hommes.

Une interruption dans la lecture du contrat l’obligea au silence. Suzanne, n’entendant plus la voix forte et monotone du lecteur, tourna la tête et vit que M. Varedde discutait à voix basse avec le notaire.

--Je crois, monsieur, qu’il y a là une erreur.

--Aucune erreur!... M. Jeuffroy m’a donné écrite l’énumération des titres qui devaient être portés sur le contrat, et je n’ai eu qu’à copier exactement.

--Eh bien, reprit Varedde, M. Jeuffroy a eu une distraction; ce sera facile de rectifier.

Le notaire toussa d’une façon significative, et lui dit tout bas précipitamment:

--Prenez garde! ce n’est pas l’habitude de mon client de se tromper sur des chiffres.

--Raison de plus pour m’expliquer, répondit-il.

Il se tourna vers M. Jeuffroy, qui attendait d’un air tranquille la fin du colloque.

--Je disais à monsieur qu’il y a une erreur, reprit-il. Voulez-vous bien examiner avec moi?

--Une erreur!... quelle erreur? répondit M. Jeuffroy en se levant.

--Voulez-vous que nous passions dans votre cabinet pour nous expliquer, monsieur? Nous serons plus libres, et nous n’ennuierons personne de ces détails.

Suzanne, surprise en les voyant s’éloigner, interrogea Preymont, qui répondit d’un ton insouciant:

--Un malentendu, je crois, que ces messieurs vont éclaircir en quelques mots.

--C’est la faute du notaire, dit Mlle Constance, vaguement inquiète. Il aura mal compris les idées de mon frère.

Mais l’explication se prolongeait et dégénérait en altercation. M. Varedde ayant élevé la voix, on l’entendit s’écrier avec colère:

--Ce n’est qu’une duperie, monsieur! et si vous avez cru que je n’étais pas assez expérimenté en affaires pour m’en apercevoir, vous vous étiez trompé. J’ai toujours entendu épouser une femme qui m’apportât 100,000 francs de dot parfaitement liquides; mais vous vous êtes arrangé de façon que la dot promise se trouve réduite à 60 ou 70,000 francs au plus... Je refuse de signer le contrat si vous ne le rectifiez pas.

Suzanne n’entendit pas la réponse de son père; elle s’était levée pâle d’émotion et les yeux indignés.

Sa tante entra précipitamment dans le cabinet de M. Jeuffroy.

--Qu’y a-t-il? pourquoi vous fâchez-vous? demanda-t-elle d’une voix étranglée par l’inquiétude.

--Mademoiselle, répondit M. Varedde qui paraissait très excité, monsieur votre frère a bien promis une dot de 100,000 francs, mais il en a représenté un bon tiers en valeurs à peu près fictives, car il sait aussi bien que moi qu’elles n’auront plus cours dans un temps très rapproché, et que le taux en est du reste absolument illusoire. Peut-être avait-on espéré que la fraude passerait inaperçue, ou que, si près du mariage, je n’oserais pas protester.

--Vous pourriez ménager vos expressions! s’écria M. Jeuffroy furieux. Un père est bien libre de constituer la dot de sa fille comme il lui convient, sans pour cela commettre de fraude.

--Certainement, monsieur, vous êtes très libre, mais je le suis également de me retirer si vous me poussez à bout.

Le notaire se tenait coi, voyant que la bourrasque était trop forte pour qu’il pût intervenir. Il en observait les différentes phases avec la mine placide d’un homme dont l’expérience est grande.

Mlle Constance, épouvantée, prit son frère à part et lui dit:

--Il faut céder, mon frère. Un mariage manqué fait un tort considérable à une jeune fille. Et puis, il faut penser avant tout à Suzanne, au chagrin qu’elle aurait... Change vite les valeurs.

--Je ne changerai rien, répondit M. Jeuffroy en frappant du pied. Je ne vois pas pourquoi ma fille et mon gendre n’auraient pas aussi bien que moi quelques valeurs médiocres. Varedde aime Suzanne ou ne l’aime pas. Quelques sous de plus ou de moins ne font rien à l’affaire.

--Mais il peut bien l’aimer et tenir à la dot, répondit Mlle Constance au désespoir. Mon frère, pense à Suzanne et fais un sacrifice.

--Sacrifice, sacrifice!... propos de femme! répondit M. Jeuffroy dont les petits yeux, sous l’empire de la colère, avaient découvert le moyen de devenir expressifs. Vais-je me mettre sur la paille sous prétexte que Suzanne est ma fille? Je ne changerai rien, rien aux dispositions prises.

Son avarice, dans le moment, dominait sa vanité et toutes les considérations qui le pressaient de marier sa fille. L’entêtement d’un esprit borné s’en mêlait, mais, au milieu de ces différents sentiments, il n’oubliait pas que, en méditant de duper M. Varedde, il avait songé à la générosité de sa sœur si un conflit se produisait. Le parti de la vieille fille fut en effet pris immédiatement. La somme en discussion représentait à peu près la moitié du petit capital que, chaque année, elle augmentait avec délices par ses économies, mais elle n’hésita pas à s’en dépouiller.

--J’en aurai toujours assez, dit-elle à son frère; il nous faut si peu de chose pour vivre, à Fanchette et à moi!

--Ma foi, répondit M. Jeuffroy d’un ton maussade, si tu veux faire un cadeau à ta nièce, tu es bien libre. Pour moi, je ne puis rien de plus.

Mlle Constance courut à M. Varedde et lui dit:

--Tout est arrangé, mon cher monsieur, je prends pour moi les valeurs qui ne vous plaisent pas, et je les remplace par une partie des miennes. Elles sont, au reste, à Suzanne, puisque toute ma fortune doit lui revenir un jour.

Varedde respira; il craignait d’être allé trop loin et d’avoir amené une rupture. Il aimait réellement Suzanne, mais il était de ceux qui, après avoir pesé tous les avantages d’un mariage, n’entendent pas qu’une parcelle leur en soit enlevée. Cependant ce fut en hésitant qu’il répondit à Mlle Constance:

--Mais, mademoiselle, c’est une affaire entre moi et M. Jeuffroy. Je ne vous demande rien, et je ne sais si je dois accepter.

--Pourquoi n’accepteriez-vous pas, monsieur, si moi j’accepte?

Varedde se retourna vivement et se trouva en face de Suzanne, dont les grands yeux bleus brillaient de colère. Il resta tout interdit, se demandant avec une terrible inquiétude si elle avait entendu les propos exaspérés que, dans son emportement, il n’avait pu retenir. Il crut habile de traiter légèrement l’incident:

--Ma chère enfant, lui dit-il en souriant, les questions d’argent ne vous regardent pas; que venez-vous faire ici?

--Ce que je crois devoir faire, monsieur, répondit-elle d’un ton dédaigneux.

--C’est me répondre d’un ton un peu désobligeant, chère Suzanne. Je vous en prie, rentrez dans le salon, l’affaire sera réglée dans une minute, et nous vous rejoignons.

--L’affaire, comme vous l’appelez, est toute réglée, répliqua Suzanne. Ma chère, ma bonne tante, j’accepte votre aumône.

--Mademoiselle! s’écria Varedde en rougissant de colère.

--Quoi?... le mot vous déplaît?... mettez don si vous voulez, et qu’on termine au plus vite.

La jeune fille, très pâle, était si belle que le notaire, malgré ses cheveux gris, faillit tomber amoureux d’elle. Elle parlait d’un ton décidé qui frappait de surprise M. Jeuffroy et produisait sur Varedde une impression extrêmement pénible, car il avait été convaincu jusque-là qu’une jeune fille de dix-neuf ans est une enfant sans initiative et maniable comme de la cire molle.

--Suzanne, ma chère Suzanne, lui dit-il en l’attirant malgré elle dans l’embrasure de la fenêtre, cette scène est déplorable, je la regrette amèrement. Pourquoi cet air en colère? Que supposez-vous? N’allez pas imaginer que je ne vous aime pas parce que je refuse d’être dupe.

--Est-ce que mon père est capable de duper qui que ce soit, monsieur? répondit Suzanne avec véhémence.

Furieux contre lui-même, Varedde répliqua:

--Je suis trop ému en vous voyant cet air mécontent, Suzanne, pour peser mes mots. Si je vous ai blessée par certaines expressions, j’en suis sincèrement désolé. Faites la part de la surexcitation du moment. C’est fini, n’est-ce pas?