Un vaincu

Part 2

Chapter 23,854 wordsPublic domain

--Ma chère enfant, ma Suzanne, lui dit sa tante en la prenant par le bras, tu as l’air contrarié, mais c’est une distraction de ton père. Tu sais que le samedi on met toujours le pot-au-feu, et il a oublié qu’après une journée fatigante tu avais besoin de mieux dîner. Viens avec moi, j’ai gardé le reste de ces petits gâteaux que tu avais trouvés excellents il y a trois semaines.

--Contrariée parce que j’ai mal dîné! répondit Suzanne en riant. Ma chère tante, pour quelle enfant me prenez-vous? Mais je veux bien manger de ces frais petits gâteaux, et, en même temps, je dirai bonjour à Fanchette.

Fanchette bêchait avec ardeur quand Suzanne s’approcha d’elle.

--Quel air de défiance en m’examinant! lui dit la jeune fille en riant.

--Ah! mademoiselle, le diable est si fin que j’ai toujours un peu peur pour vous.

--Peur de quoi?

--Suffit... je m’entends! répondit Fanchette en plantant vigoureusement sa bêche dans la terre.

--Est-ce que tu parles en énigme maintenant, de peur de commettre des péchés?

--Voyez-vous, mademoiselle, heureusement que vous vous mariez, car vous avez une figure et une taille à la perdition de votre âme.

--Eh bien! tu es gracieuse pour mon âme! répondit la jeune fille en riant. Mariée ou non, je ne crois pas qu’elle se perde si facilement.

--Avec la grâce du bon Dieu, on peut toujours éviter la vanité! répliqua Fanchette brusquement. Mais voici une visite pour vous, mademoiselle, et c’est quelqu’un que sa beauté ne rendra pas orgueilleux.

Suzanne se retourna et jeta une exclamation de plaisir; elle tendit les deux mains au visiteur en s’écriant:

--Mon cher Marc, enfin!... Vous mériteriez être accablé de reproches, mais je suis si contente de vous voir que je ne songe plus à vous dire des choses désagréables.

L’homme qu’elle accueillait avec cette familiarité était petit et contrefait, mais son visage sympathique n’avait ni longueur exagérée ni aspect maladif. Complètement rasé, il avait des traits accentués et des yeux noirs dont l’expression intelligente était remarquable, tandis que sa bouche avait cette courbe sévère qui indique la lutte et aussi la souffrance. Cousin éloigné de la mère de Suzanne, il avait, malgré son antipathie secrète pour M. Jeuffroy, entretenu avec lui des relations de parenté et d’intimité.

--Il m’a été impossible de venir plus tôt, ma chère cousine, j’ai dû me contenter de vous écrire. Vous avez su que je m’étais absenté, et j’ai été ensuite complètement débordé par mes occupations. Mais quelle belle mine vous avez! Les joies de fiancée vous vont bien, cousine.

--Eh bien, je ne puis pas vous faire le même compliment, répondit Suzanne en le regardant avec intérêt. Quel air fatigué, mon pauvre Marc!

--J’ai trop travaillé depuis quelque temps, et je viens de subir une crise industrielle qui m’a vivement inquiété. Maintenant c’est fini, et je vais me reposer.

--Oui, reposez-vous, lui dit-elle affectueusement, je serais désolée de vous voir malade.

Le visage de M. de Preymont se colora, et il répondit légèrement:

--Rassurez-vous... j’ai la force de supporter un peu trop de travail.

--Maintenant que votre filature va si bien, Marc, je ne m’explique pas pourquoi vous vous donnez tant de mal. C’est ce que M. Varedde et moi, nous disions hier.

--C’est bien bon à vous, répondit M. de Preymont avec un peu d’ironie, mais le travail m’est aussi nécessaire que l’air qui fait respirer.

--Savez-vous qu’on prétend que vous visez à la popularité pour arriver à la députation? J’ai répondu que je n’en croyais rien.

--Et vous avez raison... je ne vise à rien si ce n’est à m’occuper. Mais, continua-t-il avec une tranquillité dédaigneuse, je sais qu’on cherche des motifs cachés derrière tous mes actes, et que je suis passé au crible d’un jugement qu’il est inutile de qualifier.

--Oh! je sais que vous êtes un indépendant, Marc, et je vous en félicite, répondit la jeune fille avec chaleur.

--Voilà une bonne parole qui me donne une haute opinion de votre jugement, répondit M. de Preymont d’un ton moitié ironique, moitié sérieux. Mais je ne vous accorde pas trois mois pour le modifier.

--Vous êtes aimable! s’écria Suzanne avec dépit. Est-ce que moi aussi, je ne puis pas être une indépendante?

--Attendez de connaître le monde pour vous prononcer.

--Et vous, attendez de me connaître avant de me juger!

La connaître! Si elle avait pu lire dans sa pensée, elle s’y serait vue reflétée comme dans un miroir qui la rendait aussi séduisante par ses défauts que par ses qualités. Il détourna les yeux, sentant qu’il n’était pas maître de son expression, et, après un léger silence, répondit d’un ton affectueux:

--Voici que nous nous battons déjà comme de vieux amis qui en ont tout le droit. Vous vous mariez, Suzanne, et il me semble qu’hier encore je jouais avec vous et que vous veniez bouleverser le salon de ma mère.

--Ce n’est pas cela qui vous donne le droit de me connaître, répondit-elle en riant. J’ai changé, vous comprenez! Mais vous ne me parlez pas de M. Varedde, Marc, pourquoi?

--Je vous assure que c’était sans intention, répondit M. de Preymont en souriant. Je ne suis pas un grand complimenteur, Suzanne, et tout ce que je puis vous dire, c’est que si je croyais votre choix mauvais, il y a longtemps que mon amitié serait intervenue pour vous détourner de ce mariage.

--Ah! vous me faites plaisir, grand plaisir! répondit Suzanne, dont le beau visage avait rougi de satisfaction. Je tiens à votre appréciation; vous m’inspirez tant de confiance et d’amitié, mon cher Marc! ajouta-t-elle avec élan.

--Confiance et amitié... oui, c’est la devise entre nous, répliqua-t-il d’un ton qui frappa désagréablement la jeune fille. Je suis né confident, comme d’autres naissent... poètes ou maçons! Adieu; vous ne me reverrez qu’après-demain, à la signature du contrat et à la mairie.

Il se dirigea rapidement vers le parc de M. Jeuffroy qui communiquait, par une grille, au jardin de Mlle Constance, et continua, voyant qu’elle le suivait:

--Vous ne serez pas restée longtemps à l’ombre de vos vieux pignons, ma chère Suzanne.

--C’est vrai... mais ne marchez donc pas si vite, Marc, qu’est-ce qui vous presse?

--Je vous l’avais bien prédit, reprit M. de Preymont sans répondre. Lorsque l’année dernière vous m’avez parlé des assaillants repoussés, je vous ai dit: Très bien! mais un beau jour, et jour prochain, Psyché n’allumera pas sa lampe et s’embarquera joyeuse sur la vie. Vous vous êtes récriée en jurant que vous vouliez jouir de votre vie de jeune fille: vous voyez que j’avais raison.

--Excepté sur un point, répliqua Suzanne en souriant, car je ne suis pas Psyché: ma lampe est allumée, et ce qu’elle éclaire me plaît.

Un imperceptible et fin sourire effleura les lèvres de de Preymont. Mais il répondit:

--Tant mieux! car s’il est un ami qui désire votre bonheur, c’est moi.

Ces mots furent prononcés avec un accent si chaleureux que Suzanne, dans son émotion, ne trouva rien à répondre.

--Ah! voici votre tante... je me sauve décidément. Faites-lui mes excuses, mais je n’ai plus le temps de causer.

Mlle Constance accourait en effet vers eux, une assiette de gâteaux à la main, pendant que Fanchette, un pied sur sa bêche, le menton posé sur ses mains qu’elle tenait appuyées sur le manche de son outil, les contemplait de loin avec l’attention d’une sibylle rustique qui creuse les plus profonds mystères de la vie.

Preymont prit la main de Mlle Jeuffroy qu’il retint un instant dans les siennes, et lui dit d’une voix émue:

--Au revoir, petite Suzanne... laissez-moi vous donner aujourd’hui encore cette appellation familière; ce n’est pas la première fois, mais c’est sans doute la dernière.

--Ah! pourquoi? murmura la jeune fille les yeux humides.

--Ah! pourquoi l’enfant devient-elle femme? répondit-il en riant.

Il s’éloigna après avoir jeté un long regard autour de lui, comme s’il voulait emporter le dernier souvenir d’une image aimée prête à s’effacer.

En traversant les jardins du manoir, il se dit que les vieilles charmilles, fraîches sous les nouvelles feuilles épanouies, paraissaient se réjouir d’abriter une fois encore la jeunesse et l’amour, comme au temps passé quand, à leur ombre, des personnages poudrés venaient se dérober un baiser ou murmurer des paroles de tendresse.

II

«Confident et ami!...» répétait-il en marchant rapidement, tout en regardant les ombres du soir qui s’étendaient comme des lambeaux funèbres dans le chemin et sur son esprit.

Un instant il s’arrêta au bord de la Vienne, écoutant machinalement le chant joyeux d’un oiseau qu’il vit partir près de lui pour regagner son nid, et la pensée qu’un homme, dans d’heureuses dispositions morales, eût associé ce fait insignifiant à son contentement intime le fit sourire de dédain.

«O folie de l’imagination! pensait-il en se remettant en marche, qui m’en délivrera? Messagère menteuse qui ne m’a jamais parlé que pour me tromper... Est-ce qu’une fois encore je l’avais écoutée?»

Il haussa les épaules dans un mouvement de pitié pour sa propre faiblesse, et chercha à détourner ses idées en s’absorbant dans d’autres préoccupations; mais, entre elles et sa volonté, un visage fin et fier s’interposait, et, dans sa chute, le rêve caressé pesait sur son cœur d’un poids insupportable.

M. de Preymont avait trente-six ans. Dans son enfance, un accident de voiture l’avait cloué sur son lit pendant de longs mois, et, malgré les soins des meilleurs chirurgiens, malgré les appareils les plus perfectionnés, on ne put empêcher sa taille de dévier. Il était fils unique, et jusqu’alors ses parents avaient été aussi fiers de sa beauté que de son intelligence très précoce. Son père, enlevé brusquement par une fièvre pernicieuse, n’eut pas la douleur d’assister aux souffrances morales de l’enfant, dont la nature se modifia rapidement aux premiers contacts d’une existence anormale. De vif, expansif et hardi, il devint taciturne, hésitant et réservé. A l’âge où l’on ignore la vie et le chagrin, dans ce temps radieux de fols espoirs, de naïves croyances, il perdit, en lui-même et en l’avenir, la confiance qui est l’essence même de la jeunesse.

Heureusement pour lui, il était doué d’une grande aptitude au travail, et, soutenu par sa mère, il s’absorba dans ses études et s’endormit dans les rêves juvéniles d’un esprit qui désirait passionnément une vie d’action.

Le réveil fut atroce. Quand, après des études brillantes, il se vit rejeté bien loin des carrières vers lesquelles ses goûts l’entraînaient, il passa par une crise morale terrible. Avec l’absolutisme de l’inexpérience devant l’irréalisation des premiers ardents désirs, il crut que nulle issue ne s’ouvrirait pour son intelligence très vivante; avec l’exagération de la jeunesse qui souffre cruellement, il prit en haine les hommes et la vie, et son esprit tourmenté eut alors toute l’âpreté d’un révolté contre la destinée.

Mais, auprès de lui, un cœur suivait avec l’angoisse d’un amour maternel poussé jusqu’à la passion les moindres phases d’une douleur qui, concentrée en elle-même, n’en était que plus dangereuse.

Mme de Preymont, cherchant le moyen de donner un travail actif à l’intelligence qui se dévorait auprès d’elle, acheta, à quelque distance de sa propriété, une filature qu’une direction nouvelle pouvait rendre prospère. Elle compromettait ainsi la plus grande partie de ses capitaux; mais, en faisant dépendre du succès de l’entreprise le repos et l’aisance de sa vieillesse, elle donnait aux efforts de son fils un but déterminé. C’était bien le connaître, et sa généreuse imprudence provenait d’une rare sagacité.

Preymont avait alors vingt-deux ans. Enfoncé dans un noir découragement, il marchait à grands pas vers le désespoir qui porte aux résolutions extrêmes. Il touchait à l’abîme quand le dévouement et l’initiative de sa mère le sauvèrent.

Ses énergies et son intelligence ne demandant qu’à se manifester, il se lança avec ardeur dans une entreprise qui exigeait le travail le plus persévérant. Cependant, avant de toucher au succès, bien des années s’écoulèrent au milieu d’alternatives de réussites et de défaites; mais, dans cette existence de lutte, qui, sous plus d’un rapport, convenait à son tempérament, tant par l’activité qu’il fallait déployer que par l’action directe qu’il pouvait avoir sur les autres, il ne connut plus la souffrance intolérable de facultés vivaces refoulées sur elles-mêmes et cherchant, sans le trouver, un centre d’activité.

Malgré l’antipathie qui s’attache aux êtres disgraciés, M. de Preymont s’était imposé dans le pays par la supériorité incontestable de son intelligence. Elle lui valait, il est vrai, des ennemis, mais sans entamer son autorité. Néanmoins, si ses facultés intellectuelles n’étaient pas discutées, on se dédommageait par des suppositions malveillantes sur son caractère, très diversement jugé. On répétait volontiers que l’intelligence avait empiété sur le cœur, qu’il avait, disait-on, sec et sans chaleur. Sa générosité, fort magnifique et libérale, se métamorphosait en moyens électoraux pour parvenir à la députation. Jamais, sur ce point, il n’avait laissé entrevoir ses intentions; mais tant de gens n’admettent pas le bien désintéressé qu’il fut convenu, malgré toutes les apparences contraires, que M. de Preymont était un ambitieux. Une coterie, dont il effarouchait les idées reçues par l’indépendance des siennes, l’accusait de socialisme et s’inquiétait déjà de l’attitude qu’il prendrait en entrant au Parlement. Il heurtait de front la médiocrité générale; aussi épiait-elle tous ses mouvements, afin d’en tirer des déductions défavorables. Quelques-uns, plus perspicaces peut-être, avaient une haute opinion d’un caractère dont les côtés très intimes étaient du reste murés soigneusement aux yeux des indifférents.

La vérité, en tout cas, c’est que M. de Preymont avait beaucoup d’envergure de pensée; qu’il possédait un de ces rares esprits que leurs tendances naturelles et leur savoir portent à aimer les grandes lignes, à généraliser les idées de telle sorte que leur jugement, quittant les sentiers battus, est peu ou point compris. Il avait puisé dans ses lectures et dans ses voyages une tolérance qui passe aux yeux de bien des gens pour une absence de principes, tandis qu’elle est en réalité le signe d’une intelligence développée par la comparaison et l’étude de la vie.

En rentrant chez lui, il monta dans sa chambre, et, s’installant résolument à une table chargée de papiers, il se dit qu’il allait échapper à lui-même en travaillant. Mais, le travail refusant son secours habituel, il l’abandonna pour achever une lettre qu’il avait commencée dans l’après-midi.

«... Du reste, mon cher ami, rien n’est changé depuis ta dernière apparition dans nos contrées, bien que cette apparition soit déjà lointaine. Il y a sept ans que tu n’es venu ici, et quinze mois que je ne t’ai serré la main; c’est long. Peut-être me découvriras-tu quelques cheveux grisonnants, quelques rides nouvelles; mais ces signes de déclin se remarquent à peine chez un homme qui n’a jamais eu le droit d’être jeune. La chambre qui porte ton nom t’attend, et je compte sur ta promesse d’y rester, comme autrefois, plusieurs mois. Tes goûts seront satisfaits; car cette année, malgré notre hiver prolongé, la végétation des coteaux est aussi folle que la plus folle de tes idées. Le fleuve et la Vienne en beauté souriront à ton incompréhensible amour de l’existence. Cependant, de ton donjon, tu entendras comme moi la cloche d’une vieille église qui, au moment même où j’écris, tinte avec allégresse parce qu’un homme est né pour souffrir. Demain elle sonnera pour nous apprendre qu’il a traversé la vie et s’en est allé vers des rivages inconnus. C’est ce qu’on appelle la joie de vivre, et c’est là, vraiment, une bien grande ironie! Après cela, il est heureux que nous bâtissions notre manière de voir sur des mots et sur des phrases. Mais toi qui crois aux réalités heureuses, tes pensées prendront un autre cours que les miennes, bien qu’il m’arrive parfois de rêver et de croire comme un mortel ordinaire. C’est la première nature qui revient à la surface, et le rêveur que les circonstances ont métamorphosé en industriel épris de son métier suit, à ses moments perdus, la fantaisie de sa pensée et de ses impressions. Il écoute les voix qui chantent autour de lui et s’étonne de leur éloquence. Il va même jusqu’à oublier, pauvre insensé! qu’elles ne chantent pas pour ses rêves, et que le misérable en haillons qui passe dans le chemin a plus que lui le droit d’écouter leur harmonie. Quelle misère qu’un cœur indiscipliné! et que...»

M. de Preymont s’interrompit brusquement, jeta sa plume avec impatience, déchira sa lettre en morceaux menus et les lança par la fenêtre. Il se pencha un peu pour les regarder voltiger dans le crépuscule et tomber en tournoyant sur le sol.

«En vérité, dit-il avec un sourire ironique, je suis fou d’écrire sur ce ton à cet heureux, à ce joyeux vivant qui s’appelle Didier Saverne... et fou encore plus de ne pas arriver à écraser mes rêves et dominer mes sentiments.»

Sur son visage énergique passa une sombre irritation qui se modifia en amère tristesse, et il resta longtemps près de la fenêtre ouverte, le regard perdu et la pensée distraite.

Un attouchement léger le rendit à la réalité. Sa mère, entrée sans bruit, le regardait d’un air inquiet.

Mme de Preymont était petite; sa mise de vieille femme, élégante et sobre, ajoutait sa grâce à la distinction que les années ne détruisent pas. Ses traits étaient fins; ses yeux bleus, petits, mais charmants, avaient une expression intelligente et calme. Des cheveux encore épais, que la poudre achevait de blanchir, étaient relevés à racine droite sur un front un peu bas, et augmentaient la ressemblance de Mme de Preymont avec un portrait du dix-huitième siècle.

--A quoi penses-tu donc, Marc? lui dit-elle en souriant. J’ai dû te toucher pour te faire revenir sur la terre.

--C’est cependant la terre qui m’occupait, ma chère mère, dit-il gaiement. Je songeais à Saverne d’abord. Ensuite, j’ai reçu le dessin d’une nouvelle machine qui me préoccupe. Elle me paraît ingénieuse, et il est possible que je me décide à l’expérimenter.

Il parlait d’un ton naturel, mais savait parfaitement qu’elle n’était pas dupe de sa tranquillité apparente. Il y avait entre eux une affection appuyée sur une confiance sans bornes et une admiration mutuelle, affection profonde, quoique peu démonstrative. Mais ils étaient identifiés l’un à l’autre, bien qu’il y eût, sur beaucoup de points, une divergence à peu près complète dans leur manière de penser et de sentir.

Douée d’une foi très vive, Mme de Preymont avait essayé de la donner à son fils; mais il l’avait promptement perdue dans les écarts d’un cerveau vigoureux et indépendant, et surtout dans la misanthropie secrète, dans le pessimisme de ses pensées. Mais il admirait, il aimait la vertu sereine de sa mère, et savait qu’il n’y avait pas une de ses qualités qu’elle n’eût acquise ou développée par l’influence mystérieuse de ses croyances. Peut-être devait-il à cet exemple de rester spiritualiste, à défaut de religion positive, et d’avoir une notion non seulement exacte, mais délicate, du bien et du mal.

Mme de Preymont l’écouta d’un air incrédule et lui dit:

--Aujourd’hui, Marc, tu as eu enfin le courage d’aller voir Suzanne!

Cette attaque subite déplut à Preymont, et ses sourcils se froncèrent.

--Si tu souffres, reprit-elle vivement, avoue-le-moi. Je suis là pour te tendre une main amie.

Elle avait parlé avec la hâte d’une résolution arrêtée qu’il paraît très difficile d’exécuter. Preymont, en effet, même avec elle, n’était pas d’un abord facile sur le terrain des sentiments intimes. Il recula dans l’embrasure de la fenêtre et s’adossa les bras croisés contre un des battants ouverts.

--Je n’ai rien à avouer, dit-il avec calme. Oui... je suis allé voir Suzanne. Elle paraît très heureuse, et comment pourrait-il en être autrement? Pourtant je ne suis pas sans inquiétude.

--Pourquoi? demanda Mme de Preymont. Crains-tu que son père n’ait trop pesé sur sa détermination? Mais si M. Varedde ne lui était pas sympathique, elle ne l’accepterait pas.

--Je ne lui fais pas l’injure de croire le contraire, dit-il avec vivacité. Varedde est, sous tous les rapports, dans une bonne moyenne, il n’a rien de déplaisant, mais elle est certainement supérieure à lui. Il est vrai qu’elle ne s’en doute pas, et d’ailleurs, quels points de comparaison a-t-elle pour le juger?

--Je ne partage pas tes inquiétudes, ou, pour mieux dire, tes préventions, répondit Mme de Preymont. Elle se marie avec un honnête garçon qui l’aime, et, bien que ce mariage ne soit pas celui que j’eusse désiré pour elle, il y a beaucoup de chances de bonheur dans la balance.

--Sans doute! sans cela vous et moi serions intervenus. Mais, continua Preymont avec irritation, vous avouerez du moins qu’il ne la sort pas complètement d’un milieu pour lequel assurément elle n’est point faite, surtout après avoir reçu une éducation qui a développé sa distinction naturelle. Personnellement je ne connais pas beaucoup Varedde, mais certains propos me font craindre qu’il ne soit assez vulgaire, et que son mariage ne soit pour lui une bonne affaire. Cependant, s’il l’aime vraiment, et comment ne l’aimerait-il pas? Bien du temps passera avant qu’elle voie juste, et, si ce moment arrive, les enfants seront là pour compenser les mécomptes. D’ailleurs, que sait-on? Elle ne sera pas ce qu’elle pourrait devenir dans des conditions différentes, elle est trop jeune encore pour ne pas subir l’influence de l’entourage. Je ne sais si Varedde la connaît bien, mais elle est adorable avec l’exagération de ses qualités, sa décision et la fougue de ses jeunes appréciations.

Preymont se parlait à lui-même. Il avait oublié la présence de sa mère qui l’écoutait le cœur serré. Quand il s’agissait de son fils, elle perdait la rectitude d’un jugement ordinairement très droit, et, fière de son intelligence, de son énergie, ne voyant en lui que l’homme supérieur, elle rêvait toujours qu’il bût à la source sur laquelle chaque passant de la vie se penche avec avidité.

--Ah! Marc, dit-elle, si tu avais laissé entrevoir...

--Entrevoir quoi, ma pauvre mère? interrompit-il vivement. Je ne pouvais être pour elle qu’un ami, que le vieux compagnon qui la faisait sauter sur ses genoux lorsqu’elle avait cinq ans. Croyez bien, continua-t-il avec une amertume qu’il ne pouvait réprimer, que je ne suis pas un homme à ses yeux, mais un être à part. Il n’y a pas une de ses paroles confiantes, de ses familiarités naïves, de ses confidences qui ne m’en soient une preuve.

--Un mot aurait pu tout changer, Marc.

--Tout changer... vous le dites bien. Notre amitié se fût à tout jamais évanouie, et je ne serais plus dans son souvenir qu’un grotesque personnage.

--Grotesque!... un homme de ta valeur!

Il se mit à rire.

--Les mères sont incorrigibles, dit-il en portant à ses lèvres la main de Mme de Preymont; elles s’obstinent à rêver alors que le rêve devrait être enseveli sous les saisons passées. Souvenez-vous d’anciennes déceptions, et croyez que j’ai enterré, bien enterré la jeunesse et ses désirs.

Il les avait enfouis en effet au fond de lui-même, en se jurant de n’y plus jamais songer; mais ils s’échappaient de leur prison, ils renaissaient si vigoureux qu’il lui fallait une volonté de fer pour les obliger à rentrer sous les verrous.

--Pour en finir avec ce sujet, reprit-il, si je m’étais trouvé dans des circonstances normales, je ne dis pas que vos rêves ne se fussent pas rencontrés avec mes sentiments. Maintenant n’en parlons plus jamais. Le sort de Suzanne est fixé désormais, et le mien l’est depuis longtemps. C’est celui d’un solitaire, mais d’un solitaire qui a bien des compensations aux épreuves de sa vie.

Et il ajouta avec un sourire qui donnait de la séduction à son visage ordinairement trop sérieux: