Un vaincu

Part 10

Chapter 103,747 wordsPublic domain

L’étourdissement du premier moment avait disparu, et il voyait devant lui un malheur auquel il n’avait même pas pensé.

Sa grande taille légèrement inclinée, les traits altérés par une souffrance réelle, il contemplait silencieusement la jeune fille à laquelle il n’avait jamais paru plus séduisant. Elle vit ses yeux s’emplir de larmes et ses lèvres trembler comme celles d’un enfant qui retient ses sanglots.

Elle détourna son regard et, pour calmer sa propre émotion, voulut songer à la déloyauté dont il lui avait donné la preuve, mais elle ne put ressusciter sa colère.

--Vous n’aviez donc pas vu que je vous aimais? dit-il d’une voix entrecoupée et sans penser à la fatuité naïve de sa question. En vous quittant, je croyais cependant vous avoir prouvé ce que je ne pouvais encore avouer ouvertement.

--Je sais, répondit Suzanne froidement, que vous m’avez fait une cour déloyale, c’est le seul souvenir que j’aie gardé de nos relations.

--Vous savez?... comment, vous savez! Ah! on vous a instruite de certaine particularité... Écoutez, continua Saverne de ce ton de franchise qui lui attirait toujours la sympathie, ne me jugez pas, je vous en conjure! J’ai eu des torts, sans doute; je ne suis pas un saint, oh! Dieu, non! mais, mademoiselle, laissez-moi vous le dire: vous connaissez si peu la vie et les hommes que votre jugement risque de s’égarer, car il passe toujours à travers votre adorable nature.

Suzanne n’avait pas besoin pour pardonner de sollicitations bien pressantes; mais, au milieu de l’étrange désolation qui s’emparait d’elle, le souci de sa dignité et de celle de Preymont dominait tous ses sentiments.

Elle répondit avec un peu de hauteur:

--Vos actions, monsieur, ne me regardent pas; je me reproche déjà d’avoir écouté votre déclaration quand les circonstances vous interdisaient de parler. Veuillez vous retirer.

--Ah! pourquoi suis-je arrivé trop tard! s’écria Saverne.

--Trop tard! releva Suzanne, tremblant qu’il n’emportât un doute sur ses sentiments. Le mot est au moins impertinent.

--Impertinent, insolent, tout ce que vous voudrez! répliqua Didier. Mais je sais bien qu’un homme qui n’est ni caduc, ni imbécile, ni méchant, pouvait vous plaire. Sans cette diable de fatalité qui... Et vous l’aimez, lui? dit-il avec un sourire incrédule.

--La question est offensante, monsieur, répondit-elle les yeux brillants de colère.

Elle voulut s’éloigner, mais Saverne, pris d’un accès de désespoir et de passion, sans se soucier de la froisser, sans s’occuper de sa fierté ombrageuse, lui saisit les mains et reprit d’un ton passionné:

--Traitez-moi comme vous le voudrez, dites que je joue un rôle misérable, mais il ne sera pas dit que je ne vous aurai pas exprimé, comme je veux le faire, l’amour que j’ai pour vous. La première fois que je vous ai vue, je vous ai aimée, et, depuis cet instant, vous n’êtes pas sortie de mon cœur. Si vous saviez ce que vous êtes! vous êtes la beauté qui ravit les yeux, la femme qui est la joie, l’honneur d’un foyer. Vous êtes... celle que j’aime enfin!

Après avoir vainement essayé de l’interrompre et de fuir, elle parvint à se dégager, pâle de ressentiment et d’une émotion que, malheureusement pour sa tranquillité, elle devait analyser plus tard.

--Avec qui vous croyez-vous donc? s’écria-t-elle. Je vous défends, entendez-vous? je vous défends de remettre jamais les pieds ici.

Didier, tout confus de son entraînement, fixait cependant sur elle son regard hardi rempli d’admiration.

--Je vous demande pardon, je ne suis qu’un fou... Je pars... soyez tranquille. Je savais bien qu’en vous voyant j’étais capable de toutes les sottises. Mais vous êtes si... Ah! morbleu! que je suis malheureux!

Il s’éloigna à grands pas et faillit renverser M. Jeuffroy qui entrait sous la charmille.

--Tiens! vous ici!

--Oui! cria Saverne, j’étais venu pour enlever votre fille malgré vous, ne sachant pas qu’elle était fiancée.

--Pourquoi criez-vous si fort? Je ne suis pas sourd. Enlever ma fille! répondit M. Jeuffroy offensé et gagné par l’agitation de Didier; l’enlever malgré moi!... pour qui nous prenez-vous?

--Elle, pour une femme adorable! tonna Saverne en secouant la main du bonhomme de façon à le faire crier, et vous, pour un imbécile sans cœur!

Il disparut, pendant que M. Jeuffroy, abasourdi, disait:

--Eh bien, il est gentil!

Il chercha sa fille des yeux, mais Suzanne s’était enfuie et enfermée à double tour dans sa chambre.

Il rentra chez lui en grondant et trouva sa sœur dans le vestibule.

--As-tu vu Suzanne? demanda-t-il.

--Pas encore; qu’est-ce qu’il y a? Elle n’est pas malade?

--Non, mais elle était dans le jardin en tête à tête avec Saverne, que je ne savais pas arrivé dans le pays. Il avait l’air d’un fou, je ne sais pas ce qui s’est passé entre eux, tâche de le savoir.

Tous les sentiments de Suzanne étaient dominés par une sensation de terreur désolée, car une lumière trop soudaine avait dissipé l’obscurité dans laquelle les replis de son âme se dérobaient. Elle regardait avec consternation l’engagement pris sous l’influence d’un sentiment romanesque, puis se reprochait comme une faute grave, elle si fière, si droite, si entière dans ses jugements, de n’éprouver aucune colère contre Didier. Il avait agi de façon à froisser sa droiture, blesser sa délicatesse, et elle était obligée de s’avouer que sa colère se perdait dans une joie inconnue et que, libre, elle lui eût donné sa vie avec élan.

«De quel droit maintenant, pensait-elle, oserais-je blâmer les inconséquences des autres? Il a raison: je ne dois pas le juger sévèrement quand je vois par moi-même combien il est facile de faire des faux pas.»

Elle marchait avec agitation en se répétant:

«Il m’aime! et je ne suis plus libre!»

Un coup frappé à la porte la fit trembler, mais, en reconnaissant la voix de Mlle Constance, elle alla ouvrir.

--Tu pleures!... ma chérie, qu’as-tu? Tu viens de voir M. Saverne; qu’est-ce qu’il t’a dit?

--Il revenait pour demander ma main, répondit Suzanne en essayant de parler tranquillement.

--Et tu le regrettes pour mari... Alors tu vas rompre avec M. de Preymont? s’écria Mlle Constance qui, dans son aversion pour le projet arrêté, eût prêté les deux mains au mariage de sa nièce avec Saverne.

--Rompre!... répéta Suzanne d’une voix indistincte.

Un instant, ce mot fit battre son cœur d’une joie extraordinaire.

--Oui, rompre! répéta Mlle Constance avec énergie. Veux-tu que j’aille trouver tout de suite Mme de Preymont? Ton cousin se consolera et en épousera une autre, et toi, ma chère nièce, ma chérie, je te verrai faire un mariage qui, sans me plaire complètement, aura du moins...

Mais elle fut interrompue par une exclamation indignée de Suzanne que les paroles de Mlle Constance avaient replacée en face de la réalité:

--Y pensez-vous? et ma parole, et la foi jurée, ma tante?

--Ta, ta, ta, la foi jurée!... c’est un mot, ma chère enfant, surtout quand il s’agit de ton avenir. Laisse-moi faire, continua-t-elle, je vais arranger les choses. Ce sera facile avec M. de Preymont; avec ton père nous aurons plus de mal, mais nous arriverons.

Suzanne, maintenant de sang-froid, l’écoutait avec indignation.

--Pourquoi me donnez-vous un pareil conseil? s’écria-t-elle. Je ferais là une action lâche et déloyale! Abandonner Marc, quand c’est moi-même... Tenez, à mes yeux, ce serait déshonorant!... J’ai été émotionnée, il est vrai, trop émotionnée par la scène que M. Saverne m’a faite, mais c’est tout.

--Cependant tu pleurais, mon enfant? dit Mlle Constance déconcertée.

--Vous m’avez surprise au milieu d’impressions vives, mais passagères, répondit Suzanne. Il est toujours pénible d’être la cause d’un chagrin, et j’ai vu que M. Saverne en avait beaucoup. Quant à Marc, il a ma parole, et pas un instant je n’ai eu la pensée de rompre avec lui...

Pendant ce temps, Didier avait couru chez Mme de Preymont, qui comprit immédiatement à son air bouleversé que ses craintes étaient réalisées et qu’il avait vu Suzanne.

--Pourquoi, s’écria-t-il, pourquoi ne m’avoir pas prévenu?

--Mais on vous a écrit, répondit-elle, et Marc comptait vous écrire de nouveau s’il ne vous rencontrait pas à Paris.

--Je ne serais pas venu alors, et surtout...

--Surtout quoi? demanda-t-elle avec inquiétude.

--Je n’aurais pas parlé! répondit-il, marchant à grands pas dans le salon. Que ce Marc est heureux!... Elle est si séduisante! Quand je pense que depuis un an j’attendais ce moment comme on...

Il se jeta sur une chaise, cacha sa tête dans ses bras et pleura comme un enfant.

Mme de Preymont, émue, s’approcha de lui et posa la main sur son épaule.

--Voyons, Didier!

--C’est fini! dit-il en se redressant vivement. Et à présent je n’ai plus qu’à m’en aller.

Mme de Preymont, trop absorbée dans ses propres inquiétudes pour s’arrêter longtemps sur le chagrin de Saverne, dit en hésitant:

--Vous dites que vous avez parlé... mais Suzanne? Vous l’aurez troublée bien inutilement.

--Troublée... je ne sais pas si elle l’était, répondit Saverne; tout ce que je sais, c’est qu’elle s’est mise en colère, qu’elle m’a flanqué à la porte et que jamais je ne l’ai tant aimée...

--Et que jamais aussi vous n’avez si mal agi: la fiancée de votre ami!

--Oh! ça, c’est vrai, répondit Saverne, j’ai agi comme un butor. Maintenant, vous dire que je le regrette absolument, ce serait mentir. Mais je crois qu’il est urgent que je parte.

--Absolument urgent, répliqua Mme de Preymont d’un ton grave, et, au cas où vous hésiteriez, j’exigerais votre départ par égard pour moi et au nom d’une amitié qui ne peut pas être entièrement effacée par cette rivalité.

--Oh! Dieu, je n’en veux pas à Marc, répondit Saverne. Il a gagné la partie, tant mieux pour lui!

Le soir même il reprenait le chemin de Paris sans avoir rien dit qui pût confirmer ou détruire les doutes de Mme de Preymont.

X

Trois jours plus tard, Preymont, impatient de revenir en Anjou, quitta Paris par un train de nuit et descendit le matin à Saumur, où il devait régler quelques affaires. Puis, séduit par la matinée ravissante, il prit à pied la route de Saint-C...

Il marchait joyeusement, le cœur léger et l’esprit dispos, savourant les impressions fortes que le charme puissant et pénétrant de la nature donnait à sa pensée libre.

La campagne, très estompée dans ses lointains, était voilée dans les plans les plus rapprochés d’une vapeur aussi légère qu’un tulle de soie tissé par un génie merveilleux. Sur les herbes, les buissons, un peu partout, des toiles d’araignée étaient tendues et des gouttes scintillantes de rosée reposaient sur leur fin tissu. Des fils de la Vierge volaient lentement dans l’air si calme que des trembles, près desquels passait Preymont, ne chuchotaient même pas leur hymne habituel.

Il suivit un sentier, tout au bord de l’eau, passant entre des saules trapus et creux dont la vieille écorce laissait encore échapper des jets vivaces. De grandes fleurs mauves, aux tons doux et pâlis de l’arrière-saison, envoyaient, avant de s’effeuiller, un dernier sourire à la lumière, et, en foulant les mousses fraîches remplies de tant de vies imperceptibles, il songeait:

«Vous ne m’attristez plus, vous tous qui vivez libres et heureux dans votre inconscience. Vieux amis, témoins discrets auxquels l’homme a confié si souvent ses rêves et ses tristesses... Bientôt je viendrai avec elle vous dire que je prends part avec vous au grand banquet divin.»

En arrivant chez lui, il demanda à un domestique si Mme de Preymont était sortie.

--Non, monsieur; madame est dans le salon, où j’ai porté le courrier il y a une demi-heure.

Preymont fit le tour de la maison et s’arrêta pour admirer des asters variés qui s’étaient épanouis pendant son absence.

«Aujourd’hui, se dit-il, je lui enverrai un buisson de ces petites étoiles qu’elle aime.»

Une des portes-fenêtres du salon, largement ouverte sur le perron dont les rampes étaient recouvertes de capucines grimpantes, laissait pénétrer dans l’appartement l’air encore très chaud de l’automne. Des mouches bourdonnaient comme au printemps, tout avait l’aspect séduisant de la beauté souriante et de la vie heureuse.

«Pourquoi n’entre-t-elle pas aujourd’hui dans sa nouvelle demeure? pensa-t-il. Les choses elles-mêmes lui feraient un accueil féerique.»

Il monta tranquillement les degrés du perron et, à sa profonde surprise, aperçut sa mère qui pleurait, le visage caché dans ses mains.

«Suzanne! il lui est arrivé un accident...»

Il entra vivement; en l’apercevant, Mme de Preymont eut un air effrayé qui acheva de confondre son fils. Instinctivement, elle fit un mouvement rapide pour cacher des lettres qui, ayant glissé de ses genoux sur le tapis, avaient frappé les yeux de Marc quand il était entré. Mais, avant qu’elle ait pu l’en empêcher, il s’était baissé machinalement et les avait ramassées.

--Ne lis pas! c’est pour moi! s’écria-t-elle.

Mais il était trop tard, car Preymont avait reconnu l’écriture de Suzanne. Il écarta doucement sa mère:

--Laissez, dit-il, je dois savoir tout ce qui la concerne.

Les premières pages qui tombèrent sous ses yeux furent une lettre de la supérieure qui écrivait à Mme de Preymont.

«Madame, disait la religieuse, j’ai longtemps hésité à vous écrire, et pourtant je suivais pas à pas la marche des sentiments d’une enfant dont le bonheur m’est trop cher pour que j’hésite plus longtemps. J’avais d’abord songé à vous expliquer moi-même la situation, sans vous imposer la douleur de lire les lettres de ma pauvre Suzanne, mais j’ai pensé que vous croiriez difficilement à ma clairvoyance, et j’ai le courage, que vous allez trouver bien cruel, de vous envoyer toutes les confidences de Mlle Jeuffroy. Dans sa naïve inexpérience, dirigée par un mobile généreux, elle s’est trompée sur elle-même; je laisse à votre jugement, Madame, le soin de décider si une rupture ne sera pas moins douloureuse pour monsieur votre fils que le malheur d’épouser une femme qui ne l’aime pas et qui, je le crains, a donné inconsciemment toute sa sympathie à un autre. Votre tendresse saura du moins amortir le choc que les circonstances, malheureusement, ne me permettent pas d’adoucir pour vous.»

La dernière lettre de Suzanne, écrite sans ordre, à la hâte, était l’explosion de son âme bouleversée:

«Madame et amie, depuis ce matin je suis tellement troublée, désolée, que je ne sais si je pourrai vous dire tout ce que je pense, tout ce que je sens. M. Saverne, dont je vous ai parlé l’année dernière sans vous rien dissimuler de mes sentiments, est venu me voir. Si j’ignorais complètement son arrivée, j’ignorais encore plus pourquoi il venait. Il m’aime, il me l’a dit! comment dire ce que j’ai éprouvé?... Un sentiment désolé dominait mes autres sentiments, et une lumière subite dissipait l’obscurité dans laquelle je me débats depuis quelque temps. Ces mots d’amour, ces mots charmants... malgré moi ils me ravissaient prononcés par lui, tandis qu’ils m’attristent et m’effrayent prononcés par un autre. Pourquoi, lorsque je compare, me semble-t-il presque ridicule d’écouter Marc me dire des paroles de tendresse passionnée? Pourquoi, pourquoi ne puis-je aimer celui qui m’aime tant?... Son intelligence est remarquable, son cœur si bon que le mien est navré quand je pense que jamais plus, il me semble, je ne pourrai croire à la sincérité de ma propre affection. Que faire? que devenir? Pour rien au monde je ne voudrais le tromper, et, en même temps, je n’ai ni le droit ni le désir de détruire le bonheur que j’ai promis. Mon espoir, c’est que, une fois encore, je me trompe sur mes nouveaux sentiments, car, au début de nos fiançailles, je n’étais pas la même. Et moi, Madame, qui croyais si facile d’agir toujours dans la vie d’après la règle inflexible de ma droiture, voilà où j’en suis! Dites un mot qui me rassure sur moi-même. Mon imagination de jeune fille m’a tant de fois égarée... tant de fois je me suis trompée que je me remets entre vos mains. Ici personne ne peut ni me comprendre ni me diriger. Et cependant ne croyez pas que j’aie l’idée de revenir sur un engagement que je considère comme définitif: ma parole est donnée et bien donnée. Hélas! que de contradictions! Dites-moi que le trouble actuel n’est rien; dites, je vous en conjure, qu’il est impossible que je prenne en aversion un homme qui m’aime si ardemment. C’est impossible, n’est-ce pas? S’il n’était encore que mon ami, comme cette sorte d’antipathie, que j’aperçois depuis quelque temps avec effroi, disparaîtrait promptement! Démêlez le vrai et le faux, Madame, tendez la main à l’enfant que vous avez toujours tant affectionnée.

«SUZANNE.»

Un morne, un pesant silence régnait dans le salon. Une guêpe le rompit un instant par son bourdonnement aigu, puis s’échappa après un vol capricieux que les yeux de Preymont suivirent machinalement.

Mme de Preymont, terrifiée, regardait son fils. De grosses gouttes de sueur roulaient sur son visage, et sa main tremblante avait laissé échapper la dernière lettre. Il semblait terrassé, et son cœur écrasé ne trouvait même pas un cri.

Elle lui parla, mais il ne l’entendit pas. Alors, s’approchant de lui, elle l’entoura de ses bras en murmurant:

--Marc, dis un mot, je t’en supplie!

Cette caresse brisa son impassibilité, et il répondit d’une voix faible:

--Qui parle? que dit-on?... qu’elle m’aimait peut-être!...

Et, au son de sa voix, revenant complètement à lui, il pressa son front de ses deux mains en s’écriant:

--Oh! que je hais la vie!...

Le même profond silence succéda à ce cri qui, dans une douleur suprême, était le résumé de toutes les douleurs cachées d’une existence.

Mme de Preymont, sans force pour parler, était, avec son visage angoissé, la personnification de la souffrance. Pour la première fois, peut-être, un sentiment de révolte altérait sa foi robuste. Mais ce fut une ride sur une eau profonde et calme, et, devant sa profonde impuissance, une prière ardente s’échappa secrètement de son cœur pour le fils frappé.

Devina-t-il une pensée qui, malgré lui, avait souvent avivé son irritation? Mais, tout à coup, il laissa déborder la fougue de son amertume.

--Oh! cette affreuse fatalité de la vie! s’écria-t-il. Où est donc la bonté qui en régit les lois? Quand, enfant, on vous dit que Dieu est bon, vous croyez cela... mais vous croyez parce que vous êtes heureux! Amère dérision des mots et des choses!...

Il avait retrouvé soudain toute l’amertume de son adolescence et de sa jeunesse. Elle n’était qu’à l’état latent dans une âme que le travail et l’énergie avaient maintenue dans l’ordre, du moins extérieurement. Des phrases emportées se pressaient rapides sur ses lèvres; jamais il n’avait laissé parler aussi ouvertement les sentiments secrets qui l’avaient souvent étouffé, et il éprouvait un âpre soulagement à briser dans ses transports les digues que sa volonté avait construites.

Mme de Preymont, sentant que cette violence était un bien, n’essayait pas d’arrêter les paroles révoltées de son fils; mais, abîmée dans sa douleur, elle pleurait autant sur le passé dont elle sondait les misères devinées ou entrevues que sur le malheur qui balayait brutalement tant d’espérances.

Cédant à un nouveau mouvement, il s’approcha d’elle et dit en lui prenant la main:

--Pauvre mère... pardonne, mais je suis si malheureux!

Il prononça ces mots d’une voix brisée et très bas, humilié de son aveu ou craignant de ne plus se dominer. C’est ce qui arriva, et des sanglots déchirèrent sa poitrine. D’un bras caressant, elle le retint près d’elle, comme autrefois quand, dans son enfance, alors que l’expérience et l’énergie ne lui avaient pas encore appris à maîtriser son premier mouvement, il venait lui raconter, en pleurant d’angoisse et de colère, les humiliations qu’il avait subies.

Mais ce moment d’abandon fut court, et il recouvra une sorte de sang-froid pour relever la lettre de Suzanne et dire d’un ton saccadé:

--Elle est sur le point de me prendre en horreur!... si le mot n’est pas écrit, il est pensé... A quoi sert de se donner tout entier! L’homme le plus misérable connaît la douceur d’être aimé... moi, ce n’est même pas de la pitié que j’inspire, c’est de l’aversion...

--Donne-moi cette lettre, dit Mme de Preymont en cherchant à la lui prendre.

--Croyez-vous donc, répondit-il avec emportement, qu’elle n’est pas pour toujours gravée dans ma mémoire? Laissez-la-moi... j’en aurai peut-être besoin.

Il alla s’asseoir à l’extrémité du salon et, pendant des heures, ne desserra pas les lèvres. De temps en temps il se levait pour marcher fébrilement, puis, revenant se jeter sur sa chaise, il regardait vaguement devant lui. Inquiète de son mutisme, sa mère essaya de le faire parler, mais il agita la main avec impatience et ne répondit pas.

Ses sourcils contractés, l’altération de ses traits, disaient dans quelle lutte il se débattait. Mme de Preymont, qui avait repris assez possession d’elle-même pour voir nettement la marche à suivre, attendait avec anxiété qu’il abordât le terrain brûlant.

--Je vais aller la trouver! dit-il enfin d’une voix brève.

Inquiète, elle répondit vivement:

--C’est moi qui dois faire la démarche; c’est moi qui dois lui dire qu’elle est libre.

Mais elle s’était trompée sur les sentiments qui agitaient son fils, car, au mot de libre, il s’écria avec colère:

--Libre! de quelle liberté parlez-vous? Elle est à moi! Elle-même le dit: elle ne reviendra pas sur la parole donnée, et moi, je ne la lui rendrai jamais, jamais!

--La passion t’égare, répondit Mme de Preymont doucement, mais avec la fermeté qu’elle avait toujours en face d’un devoir nécessaire. Tu dois lui rendre sa parole.

--Et donner Suzanne à Saverne! s’écria-t-il violemment. Quoi! ma mère, vous qui avez tout fait pour que mon amour se développe, vous qui avez encouragé mes espérances, vous enfin qui savez que cette passion est ma vie, vous venez me dire qu’il faut renoncer au bonheur sur un caprice d’imagination!... car ce n’est qu’un caprice, qu’une imagination de jeune fille un peu romanesque. Les brouillards qui obscurcissent son esprit et son cœur se dissiperont au premier pas qu’elle fera dans la vie réelle...

Mais sa voix devenait hésitante, car il parlait contre une conviction secrète qui lui répétait que, de part et d’autre, le roman avait été dans l’étrange croyance qu’il pouvait être aimé, et il lisait sur le visage de Mme de Preymont que les mêmes pensées l’agitaient.

Elle se disait en effet que son amour pour son fils avait altéré son jugement, et qu’elle avait cherché dans les exceptions un encouragement à ses désirs.

Elle posa la main sur les bras de Preymont et lui dit:

--Je t’en prie, Marc, laisse-moi agir... ce sera mieux pour toi et pour elle.

--Elle!... répliqua-t-il en frappant du pied. Qu’importe, elle! Il est bon qu’elle souffre de la douleur d’un homme que son caprice réduit au désespoir.

--Du moins, attends à demain... tu ne te possèdes pas.

--L’attente m’exaspère! répondit-il brièvement.

Il partit brusquement et marcha comme un fou jusqu’au manoir. Mais, au lieu d’entrer immédiatement, il descendit au bord du fleuve, comprenant la nécessité de recouvrer un calme relatif.