Part 9
--Te voilà, mignonne, lui dit-elle avec le sourire aimable qui atténuait la tristesse de son regard. Quel air animé, et comme tu es en beauté! c’est un plaisir de te regarder.
Suzanne poussa un tabouret et, d’après une vieille habitude d’enfance, s’assit tout près de Mme de Preymont.
--C’est une lettre de Marc que vous avez reçue?
--Oui, mignonne, il est en Suisse.
--Que vous dit-il? parle-t-il de moi?
--Non, répondit-elle étonnée de la question et la regardant attentivement, il ne m’en parle jamais.
Suzanne sourit, prit la main de sa cousine qu’elle baisa tendrement, et lui dit à voix basse:
--Alors c’est qu’il y pense toujours...
Mme de Preymont se pencha vers elle et s’écria anxieuse:
--Tu sais tout, Suzanne?
--Oui... tout! répondit-elle d’une voix émue. Écrivez-lui que je connais son amour, qu’il a tort de se désespérer, que je l’apprécie assez pour être fière et heureuse de devenir sa femme.
Mme de Preymont l’attira plus près d’elle; aussi jeune par sa passion maternelle que Suzanne l’était par son inexpérience, elle trouvait absolument naturel que son fils pût être aimé, et, quand l’émotion lui permit de parler, elle dit simplement:
--Mon enfant chérie! si tu savais de quelle joie tu remplis le cœur d’une vieille femme, tu serais encore plus heureuse. Tu lui donneras le bonheur que j’ai tant demandé pour lui, mais tu sauras ce que c’est que d’être aimée par un homme aussi supérieur par son cœur que par son intelligence.
M. de Preymont était à Andermatt quand il reçut la lettre de sa mère. Mais à un sentiment rapide, fugitif de joie délirante succédèrent immédiatement le doute et l’inquiétude. Livré au plus douloureux combat, il erra longtemps au bord des eaux bouillonnantes de la Reuss, essayant de dominer l’entraînement de la passion pour laisser parler la raison et le bon sens.
Maître de ses premières impressions, il rentra à son hôtel pour envoyer un refus à Suzanne dans une lettre qui n’était que le plaidoyer ému de son amour.
«Si je pouvais vous aimer plus, chère Suzanne, si mon cœur plein de vous pouvait contenir des sentiments plus passionnés, votre pensée généreuse eût accompli cette œuvre. Mais rien, depuis longtemps, ne peut faire que je vous aime plus ardemment. Il n’y a pas une de mes pensées, pas un des battements de mon cœur qui ne soient à vous. Je suis venu ici pour essayer par la vue d’objets nouveaux de calmer une angoisse que mon énergie voudrait dominer, mais c’est vous que je vois dans les beautés naturelles qui passent devant mes yeux; je ne les aperçois que voilées par votre image tant aimée. Elle peuple les chemins d’un monde d’impressions et de sentiments dont vous êtes le centre et qui, après m’avoir emporté dans un rêve ineffable, me laissent retomber dans la douleur. Je vous aime trop, Suzanne, pour supporter l’idée de vous devoir à la pitié. En voulant m’épouser, vous cédez à un mouvement généreux, à ce besoin de dévouement qui est l’âme d’une femme comme vous. Puis aussi, pauvre enfant, vous souffrez et cherchez un chemin moins aride. Que ne puis-je, ma bien-aimée, vous donner le bonheur! Il y a des êtres condamnés au plus amer isolement, et celui qui vous aime comme vous ne serez jamais aimée, est au nombre de ces déshérités.
«PREYMONT.»
Suzanne pleura en lisant cette lettre et envoya à la hâte sa réponse:
«Revenez, il faut que je vous voie. Je ne sais, Marc, si nous comprenons le mot aimer de la même façon; mais si l’estime, la confiance et une tendre affection vous suffisent, je suis à vous.»
Ce billet parvint à Preymont au moment où, revenant sur sa première décision, cédant non plus à la raison, mais à la passion, il songeait avec désespoir à la lettre qu’il avait écrite. En lisant les quelques mots de Suzanne, il vit que l’âme de la vie, qui lui avait été jusqu’alors refusée, était entrée dans son existence pour la transformer, et, partant hâtivement, il arriva un soir chez lui sans s’être annoncé.
Au milieu des sentiments qui le bouleversaient, il lui paraissait que les objets si familiers à son regard n’étaient plus les mêmes, ou du moins qu’ils avaient repris une physionomie adorée autrefois quand l’espoir et l’illusion le tenaient par la main. Il lui semblait que, revenu au seuil de l’existence, il écoutait de nouveau la voix ravissante d’espérances fortes, douces et enthousiastes. Il s’était cru vieux par le chagrin, par la pensée; mais voilà que, le cœur rempli d’une émotion juvénile, dans ce soir, dont il avait toujours aimé les phases de silence et de bruit, il retrouvait tous les échos du matin de la vie. Des phalènes tremblaient comme autrefois sur les roseaux, la même lumière transparente l’entourait, partout un grand silence au milieu de la sève universelle, et, du fond de lui-même, la jeunesse s’élançait fraîche comme une fleur, sa lèvre toujours pure murmurait au vieil homme des rythmes oubliés.
Quand il entra chez Mme de Preymont, elle fut frappée de son expression, mélange d’inquiétude et d’un bonheur qui n’osait croire encore à sa propre existence.
--Comme je désirais ton retour! s’écria-t-elle. Marc, tu as changé d’avis, n’est-ce pas? Enfin je vais donc te voir heureux!
--N’allons pas si vite, dit-il en hésitant. Êtes-vous sûre que nous ne nous trompions pas?
--Pourquoi nous tromperions-nous? répondit-elle avec tendresse. Comment veux-tu qu’une femme, et une femme comme elle, soit insensible à un amour comme le tien? Comment veux-tu qu’elle ne t’aime pas?
--Ah! si c’était!... murmura Preymont, oppressé par des sentiments dont la violence l’étouffait.
--Tu doutes, tu hésites encore, mais... tu la verras demain, elle t’attend avec impatience, répondit Mme de Preymont avec un sourire dans lequel il vit la confirmation de ses espérances.
IX
Il suivit le lendemain matin un étroit sentier qui le conduisit à cet endroit frais, parfumé et ombragé où Suzanne, une première fois, avait pressenti son amour. C’était l’heure à laquelle la jeune fille descendait souvent dans cette solitude; il l’aperçut debout, les bras allongés et les mains croisées dans une attitude méditative. Son ombrelle ouverte avait roulé dans l’herbe; elle avait jeté son chapeau sur le banc, et un rayon de soleil faisait étinceler ses cheveux légers.
Preymont, qui marchait rapidement, s’arrêta tout à coup, saisi d’une hésitation troublante. Il contemplait le charme exquis de la beauté, et, en proie à cette défiance de lui-même que le terrible cauchemar de sa vie avait déposée comme un ver rongeant dans toutes ses pensées, il était complètement paralysé. Un doute mordant se dressait devant lui, ressuscitait ses premières impressions en leur donnant une telle vivacité qu’il songea à se retirer.
Mais Suzanne, ayant tourné la tête, l’aperçut; son charmant visage s’éclaira, et un sourire fit disparaître toutes les hésitations de Preymont. Il s’approcha d’elle, prit la main qu’elle lui tendait, essaya de parler et ne put prononcer un mot.
Mais les phrases les plus passionnées n’eussent pas impressionné Suzanne comme la vue de cet homme énergique, toujours maître de lui, qui, parfois, dans des crises ouvrières, avait sauvé une situation dangereuse par sa parole éloquente et virile, mais qu’en cet instant une émotion, trop puissante pour qu’il pût la dominer, tenait sans voix sous le regard de la jeune fille.
--Eh bien, Marc, dit-elle avec émotion, est-ce là tout ce que vous avez à me dire?
--Suzanne... c’est donc vrai?
--Vous doutez encore de moi, répondit-elle à demi-voix, vous ne croyez pas au dévouement, à l’affection que je veux vous donner entièrement? Marc, ayez confiance, je serai pour vous la femme aimante que vous rêvez. Me croyez-vous?
--Oui... je crois! dit-il en l’attirant sur le banc et en s’asseyant près d’elle.
Délivré des entraves qui le paralysaient, il baisa avec une sorte de violence la main de Suzanne, et tout à coup, avec une éloquence fougueuse, il lui dit son amour fidèle, ardent, ses doutes, ses jalousies et ses angoisses. Pour la première fois de sa vie peut-être il dépouillait son écorce orgueilleuse et, avec toutes ses fiertés, se mettait aux pieds de celle qu’il aimait.
--Pour bien comprendre mon ivresse, sachez ce qu’était ma vie, lui disait-il.
Suzanne écoutait, vaguement étonnée de rester presque froide aux accents mâles et passionnés d’un amour que, depuis six semaines, son imagination enveloppait d’un prestige idéal.
Les baisers de Preymont lui déplurent; elle retira sa main, puis chercha en vain des mots pour dire ce qu’un instant avant de le voir elle eût voulu lui exprimer.
Mais lorsqu’en termes brefs, énergiques, il parla des douleurs d’un isolement sans espoir, elle s’émut, et, replacée au milieu des sentiments qui, depuis quelque temps, étaient sa vie et son mobile, elle s’écria avec vivacité:
--Vous ne souffrirez plus jamais, mon cher Marc, je vous le jure! Ne songez pas au passé, regardez devant vous. Si vous saviez combien je suis heureuse de vous donner le bonheur!
Inquiet, il la regarda attentivement et répliqua:
--Ce n’est pas assez, Suzanne... il faut que vous aussi vous soyez heureuse... heureuse d’un autre bonheur que celui puisé dans la pensée de consoler.
--Ceci, dit-elle en souriant, regardera mon mari.
Preymont, le cœur gonflé d’émotions, regardait devant lui l’eau rutilante, les grands peupliers déjà jaunissants dont quelques feuilles au moindre frémissement tombaient avec un bruit furtif, et, songeant à cette matinée de printemps où, obligé de parler pour un autre, il avait failli se trahir, il lui demanda:
--Qui vous a appris mon secret, Suzanne?
--Vous-même plus d’une fois... Ici même votre émotion, en me disant ce que vous entendiez par aimer, a été un premier éveil. La brave Fanchette a brisé les vitres.
Elle se leva, et, acceptant son bras, ils remontèrent au manoir, s’arrêtant souvent pour échanger un mot en apparence banal, mais qu’une émotion secrète rendait expressif. Trompée sur elle-même par la joie de le sentir si profondément heureux, elle lui parlait avec une tendresse qui achevait de convaincre un homme follement épris et ne demandant plus qu’à s’aveugler.
Lorsque Mlle Constance les vit arriver, elle n’eut pas le courage d’adresser un mot aimable à Preymont, et, quand ils s’éloignèrent, elle les montra à Fanchette en disant:
--Trouves-tu qu’ils soient assortis? Je ne puis pas me débarrasser de toi, puisque tu ne veux pas partir; mais je ne te pardonnerai jamais!
--Ce n’est pourtant pas moi qui ai créé l’amour, mademoiselle, répondit Fanchette paisiblement. C’est le bon Dieu qui a voulu que les choses soient comme ça, aussi bien pour ses créatures un peu détériorées que pour les autres. Si vous croyez que Mlle Suzanne le regarde seulement, son cousin!... elle est bien habituée à lui, pardié!
--Tu n’es qu’une sotte! répondit Mlle Constance mettant son chapeau et attachant les brides d’une main fébrile. Je n’ai encore jamais mis de cierge à l’église, mais j’y vais à l’instant, et j’en ferai brûler un maintenant tous les jours pour que le mariage manque.
--A la place du bon Dieu, je ne vous écouterais pas, mademoiselle, répondit Fanchette avec indignation, vous qui vous occupez si peu de Lui!... Vous feriez mieux toujours de demander la conversion de M. de Preymont: son âme doit vous intéresser, puisqu’il va devenir votre neveu.
--Son âme! je me moque bien de son âme! répondit Mlle Constance en haussant les épaules.
M. Jeuffroy avait médité la façon dont il recevrait le nouveau fiancé de sa fille. Preymont lui imposait, et, seul avec lui, il essaya par une familiarité exagérée de surmonter un embarras qu’il trouvait fort humiliant pour un beau-père.
--Peste! mon cher, dit-il en lui frappant sur l’épaule, vous n’êtes pas un homme malheureux! Ma fille n’est pas la première venue, savez-vous?
--Je crois l’avoir découvert avant vous, répliqua Preymont avec un regard et d’un ton qui, remettant M. Jeuffroy à sa place, détruisirent toutes ses velléités de familiarité.
--Hum!... Je suis heureux, très heureux de l’événement, reprit-il. C’est un honneur pour moi certainement... mais je suis votre parent, vous savez?
--Je sais, répondit Preymont négligemment, et je vous en félicite.
Les petits yeux de M. Jeuffroy clignotèrent; il eut bien envie de se fâcher, mais il savait qu’on n’avait pas facilement le dernier mot avec Preymont; ensuite il voulait profiter de la situation exceptionnelle pour diminuer la dot de sa fille et obtenir plus tard une donation par contrat.
--Vous savez, dit-il brusquement, Suzanne n’a plus que cinquante mille francs de dot. Les temps sont durs: les revenus diminuent tous les jours.
--Il importe peu, répondit Preymont dédaigneusement, et vous rédigerez le contrat à votre guise.
--Voilà qui est parlé! s’écria M. Jeuffroy. En effet, pour vous, qu’est-ce que cela fait? Le contrat? je n’y ai même pas songé, vous comprenez... cependant, puisque vous m’en parlez le premier, je vous dirai, mon cher Preymont, que vous ferez bien de ne pas vous désintéresser de la question. Il faut tout prévoir, n’est-ce pas? Supposez que Suzanne reste veuve, sans enfants, ce ne sont pas les revenus de sa dot qui la feraient vivre. Je serais obligé de l’avoir chez moi au cas où vous n’auriez pas pris vos précautions.
--Tranquillisez-vous, répondit Preymont du ton sec et hautain qui exaspérait M. Jeuffroy, je saurai éviter à la pauvre enfant la catastrophe de revenir ici.
Suzanne, le soir même, écrivit à sa confidente habituelle une lettre débordante de ses sentiments exaltés. L’impression singulière de la matinée s’était évanouie; seule, en face de son dévouement enthousiaste, elle n’en voyait plus que les côtés qui séduisaient sa générosité.
«C’est ce matin, Madame, que nous nous sommes fiancés. De nous deux, c’est peut-être moi la plus heureuse; il est si bon de donner tant de bonheur! N’ayez plus aucune inquiétude. Si vous saviez comme j’ai le cœur plein de joie en voyant que, avec un mot, j’ai sauvé un homme de cette valeur du malheur qui l’accablait! Ne craignez rien: je suis heureuse, bien heureuse, croyez-le, et, de même que sa vie est transformée, la mienne va se dilater dans sa tendresse et celle que je veux lui donner.»
Preymont était en effet délivré du poids étouffant qui l’avait oppressé toute sa vie. La paix, une paix qu’il n’avait jamais connue, remplaçait la sourde irritation qui l’avait si longtemps rongé, et il oubliait, dans l’ivresse présente, les amertumes du passé. La joie du cœur, ce baume de vie, décuplait son activité, ses énergies, toutes les nobles facultés d’une nature comprimée qui s’épanouissait tout d’un coup à une lumière éclatante.
La force, la lucidité de son intelligence paraissaient doublées, et, dans cette phase de sa vie, en discutant des questions spéculatives ou pratiques, il étonna par ses aperçus nets, originaux et profonds les quelques hommes supérieurs avec lesquels il était soit en relations directes, soit en correspondance.
A Suzanne, il soumettait de larges projets humanitaires, associant à la moindre de ses idées l’esprit ouvert et généreux de la jeune fille. Il l’entraînait dans une sphère intelligente qu’elle aimait; il la conduisait dans les hautes terres de la pensée et du cœur afin qu’elle oubliât jusqu’à l’ombre des vulgarités qui l’entouraient; il la mettait sans cesse devant une vie nouvelle qui devait s’harmoniser avec sa nature et ses goûts distingués. Enfin, pour lui exprimer les sentiments dont son cœur débordait, il avait un langage plein d’infinies délicatesses qui touchait Suzanne, mais qui, après l’avoir maintenue pendant quelque temps dans ses illusions, la fit pleurer dans le secret de sa solitude.
Car, à mesure que les jours passaient, une tristesse indéfinissable l’enveloppait comme un fin réseau dont les mailles, lorsqu’elle les brisait, se reformaient aussitôt.
A l’amour ardent de Preymont, elle eût voulu répondre par le don de tout son cœur, mais un étrange malaise pesait sur ses sentiments qu’elle ne savait plus définir. Quand il lui parlait comme autrefois, sans qu’un mot rappelât leurs rapports nouveaux, elle était calme; mais lorsque, dans un élan de passion, il la plaçait en face de l’amant et du fiancé, elle se troublait, puis tombait dans une pénible obscurité.
Ce trouble fut d’abord semblable à la sensation fugitive causée par le froid d’une goutte d’eau. Mais la goutte d’eau, par sa chute répétée, traçait, creusait un sillon; elle détruisait l’exaltation un peu romanesque qui avait inspiré la décision de la jeune fille, elle altérait sa pitié pour Preymont, elle corrompait enfin jusqu’à cette affection d’enfance qui devait, croyait-elle, grandir et se développer.
Un fait contribuait à augmenter son trouble: c’est que, depuis ses fiançailles, des comparaisons involontaires se formaient dans son esprit, et le souvenir de Saverne traversait plus souvent sa vie intime. Elle l’écartait comme une pensée détestable, étudiant avec un vague effroi les mouvements qui l’emportaient dans des courants contraires. Peu à peu, dans sa correspondance, elle évita les allusions au bonheur et parla des douceurs austères d’un devoir bien rempli. Parfois elle exprimait son étonnement qu’il fût si difficile de se bien connaître soi-même et déplorait que les intentions les plus droites se heurtassent à tant de contradictions.
Au milieu de son bonheur, Preymont ne voyait rien; mais si, dans sa quiétude, son don d’observation s’émoussait, Mme de Preymont s’inquiétait. Elle adorait trop son fils pour que, après un premier moment d’aveuglement, sa clairvoyance ne fût pas éveillée par la physionomie pensive et parfois triste de Mlle Jeuffroy.
«Il n’est pas aimé! pensait-elle. Suzanne n’a pas le visage heureux de la femme qui aime.»
Néanmoins, tout en sentant que le terrain sonnait creux, elle essayait d’écarter ses appréhensions grandissantes.
Preymont avait écrit à Saverne pour lui annoncer son mariage, mais le billet, envoyé à l’étranger, ne devait jamais parvenir au destinataire. Didier, après avoir écrit qu’il séjournerait quelque temps à Édimbourg où la lettre lui avait été expédiée, était parti brusquement en négligeant de laisser derrière lui sa nouvelle adresse.
--Tu devrais écrire de nouveau à Didier, dit Mme de Preymont à son fils. S’il avait reçu ta lettre, il t’aurait répondu.
--Je suis obligé d’aller passer quelques jours à Paris, répondit-il. Il est possible que je l’y rencontre; dans le cas contraire, ses amis pourront sans doute me donner son adresse exacte.
Preymont partit après avoir fixé avec M. Jeuffroy la date du mariage. Malgré le trouble extrême avec lequel Suzanne envisageait maintenant le dénouement nécessaire, elle avait dû céder aux instances de Marc et accepter une date rapprochée.
Le lendemain du départ de son fils, Mme de Preymont, qui décachetait le courrier, trouva une lettre de Saverne. Son premier mouvement fut de l’envoyer à Marc; mais, remarquant qu’elle était timbrée de Paris, elle se ravisa et l’ouvrit.
«Mon cher Marc, disait Saverne, si tu n’as jamais connu le supplice d’être enchaîné, tu ne pourras imaginer ce que sont pour moi les délices de l’heure actuelle. Je suis libre, mon cher! et tu ignores certainement ce que ce simple mot contient d’allégresse. Depuis l’année dernière, mes sentiments n’ont pas varié une minute, une seconde; or, si ta cousine était mariée, tu me l’aurais évidemment appris. J’arrive donc comme la foudre pour l’enlever, quelque résistance que voudra m’opposer son affreux bonhomme de père. Qu’a-t-elle pensé de ma fuite et de mon silence? Elle m’aura mal jugé évidemment, et le diable m’emporte si cent fois je n’ai pas été sur le point de lui écrire!... J’ai heureusement confiance dans sa sympathie, et si, comme je le crois, elle m’eût écouté favorablement, je saurai bien me disculper et faire revivre ses bonnes impressions. J’espère qu’elle n’a pas oublié mon émotion d’enfant en lui disant adieu; pour moi, je sens bien qu’en la revoyant je suis capable de toutes les sottises. Je suivrai de très près ce griffonnage, mon vieux, et je t’embrasse d’un cœur tout ravi.
«SAVERNE.»
--Il ne sait rien et il arrive! pensa Mme de Preymont. Comme il a l’air sûr de lui! Par-dessus tout, il ne faut pas qu’il voie Suzanne avant de m’avoir parlé. Mais il est bien capable d’aller directement chez elle.
Ce soir même et le lendemain, elle envoya sa voiture attendre Saverne à l’heure des trains, mais il n’était pas dans la tournure d’esprit du jeune homme de choisir la voie normale, et, pendant que le valet de chambre de Preymont guettait le voyageur à la gare, Didier arrivait pédestrement au manoir, très décidé à ne pas attendre une seconde pour voir Suzanne. Mais il était résolu également à se contenter de la saluer et à marcher dans une voie très correcte en priant Mme de Preymont de faire la demande en mariage.
Suzanne était assise sur la terrasse. Triste et perplexe, elle regardait vaguement le grand perron du manoir, songeant à ceux qui, depuis des siècles, avaient descendu les vieux degrés pour venir rêver à l’endroit où elle-même s’abandonnait à de pénibles réflexions.
«Ont-ils été aussi inconséquents que moi-même? se disait-elle. Ont-ils vu clair en eux et autour d’eux? Ont-ils su se diriger sans erreur dans les tournants compliqués de leurs sentiments?...»
Puis elle les plaignait parce qu’elle se plaignait elle-même, ce qui est rationnel. Elle eût voulu savoir si une des femmes qui avaient habité jadis ce vieux logis pittoresque s’était trouvée dans une position identique à la sienne, suivant les mêmes pensées à la place qu’elle occupait, désirant le bonheur d’un homme malheureux qui l’adorait, voulant se dévouer et puisant dans cette idée le courage d’agir en dépit de doutes douloureux.
Le bruit d’un pas ferme, qui résonnait sur le sol caillouteux du chemin, la tira de sa rêverie. En reconnaissant Saverne, une émotion extraordinaire lui inspira l’idée folle de s’enfuir pour ne pas le recevoir. Elle se leva précipitamment et courut vers les charmilles, craignant de n’avoir pas le temps d’arriver jusqu’à la maison, mais elle s’arrêta tout à coup pour penser:
«Est-ce que je deviens complètement absurde! Eh bien, c’est M. Saverne, voilà tout!... et c’est la fiancée de M. de Preymont qui va le recevoir.»
Néanmoins elle se réfugia sous les charmes, mais elle avait repris en apparence sa tranquillité quand Didier qui, du chemin, l’avait aperçue dans les jardins, s’approcha d’elle.
--Je ne vous savais pas ici? dit-elle en l’accueillant d’un air calme.
--J’arrive! dit-il tout haletant, la dévorant des yeux et oubliant le plus complètement du monde toutes ses résolutions d’homme correct.
--C’est vraiment aimable à vous d’être entré ici en passant, répondit Suzanne que le regard de Didier troublait jusqu’au fond de l’âme. Venez voir mon père.
--Pour Dieu, que voulez-vous que j’en fasse? s’écria Saverne.
Il jeta son chapeau loin de lui, prit la main de la jeune fille et dit avec cette maladresse émue qui a près d’une femme une éloquence plus persuasive que des mots expressifs:
--Je suis si content, si content!... Je désirais tant... mais je ne sais pas comment m’exprimer! L’atroce année que j’ai passée là!... et impossible de vous dire que je vous aimais comme un fou!...
Suzanne avait inutilement cherché à retirer sa main, mais, aux derniers mots, elle l’arracha vivement:
--Taisez-vous!... je suis fiancée.
--Fiancée!...
Le mot l’étourdit au point qu’il n’en comprit pas tout le sens.
--Fiancée! répéta-t-il d’un air stupéfait. A qui, à quoi? Fiancée par votre père, à quelque gredin de mollusque qui vous rendra malheureuse et vous enfouira dans un trou abominable!... Allons donc! c’est impossible!...
Suzanne, les yeux dilatés par une secrète angoisse, répondit posément:
--Rien ne vous donne le droit de me parler ainsi, monsieur. Je suis fiancée à votre ami, M. de Preymont.
--Ah! c’est Preymont!... ah! sacrédié!!...