Part 11
Où était le moment béni où, d’une voix tendre, elle lui avait promis sa foi? Où était l’homme enivré qu’il avait un instant connu? Repoussé violemment en arrière, les semaines heureuses n’étaient plus pour lui qu’un mirage. Joie, paix, bonheur, tout était fini, et il était rejeté brutalement dans le pays solitaire d’où il s’était enfui. Pourquoi avait-il cru? Pourquoi n’avait-il pas cédé à la raison qui lui avait fait entrevoir la vérité? Questions et pensées tourbillonnaient sans qu’il pût s’arrêter sur un point principal. Ses efforts tendaient à chercher la façon dont il allait aborder Suzanne. Il préparait des phrases, mais les abandonnait aussitôt pour se laisser envahir par une torpeur qu’il ne pouvait secouer. Au milieu du vide de sa pensée, il se surprit à songer à des faits insignifiants ou à examiner avec un intérêt puéril les mouvements lents d’un bateau dont la voile refusait de se gonfler sous la brise trop faible.
Mais tout à coup il remonta en courant au manoir, et à la porte du parc il rencontra M. Jeuffroy.
--Quelle singulière figure, Preymont! Est-ce que vous êtes malade?
--Ce n’est rien... Où est Suzanne? J’ai besoin de lui parler, de la voir seule.
--En partant, je l’ai aperçue assise à la fenêtre du salon... Qu’avez-vous, mon cher? Vous avez l’air... Mais j’y pense, s’écria-t-il avec effroi, vous étiez à Paris pour affaires, est-ce que vous êtes ruiné?
--Pis que cela! répondit Preymont qui passa rapidement devant lui et s’élança dans les jardins.
--Pis que cela! répéta M. Jeuffroy. Il est bon!... Pourquoi tient-il tant à être seul avec ma fille? Parbleu! quelque querelle d’amoureux! son air et sa grande phrase le prouvent.
Les quelques mots échangés avec M. Jeuffroy avaient fait du bien à Preymont en rompant le charme qui, paralysant sa pensée, le tenait en quelque sorte éloigné du moment présent.
La lettre de Suzanne à la main, il entra avec calme dans le salon où la jeune fille était assise d’un air abattu. L’attention de Preymont étant maintenant éveillée, il vit combien elle avait maigri depuis le jour où ils s’étaient fiancés, et que son visage portait les signes d’une extrême lassitude morale. Mais cette remarque et la tristesse de Suzanne ne firent que l’exaspérer.
Il s’avança vers elle, la regarda un instant sans parler et, brusquement, lui mit la lettre dans la main.
Elle se leva lentement en le regardant d’un air éperdu.
--Comment!... balbutia-t-elle.
--Envoyée à ma mère, répondit-il laconiquement.
Suzanne crut pendant un moment qu’elle allait s’évanouir. Tous les objets tournaient autour d’elle, et, pour ne pas tomber, elle s’appuya lourdement au dossier d’une chaise.
--Quel affreux abus de confiance! murmura-t-elle avec consternation.
--Abus de confiance! répéta-t-il d’un ton acerbe. A quoi pensez-vous? Cette femme ne veut pas que vous soyez malheureuse en épousant l’homme à qui vous avez promis tant d’affection... Elle est logique.
L’expression de Preymont épouvanta Suzanne, qui, remise de son étourdissement, mais n’osant parler, attendit avec une angoisse indicible ce qu’il allait dire.
Il était debout, en face d’elle, respirant difficilement et cherchant des mots pour s’exprimer.
--Cette lettre... cette lettre odieuse, commença-t-il. Non, ce n’est pas ce que je veux dire... Enfin que s’est-il passé? que vous a-t-il dit? je veux le savoir de vous-même.
--Qu’il m’aimait, répondit-elle avec effort et très bas. Mais il ne savait pas d’abord que j’étais fiancée.
--Le bel obstacle pour lui! s’écria Preymont. Suis-je un enfant pour croire que c’est tout? Après vous avoir ravie par ces paroles qui vous ont semblé si douces à entendre, il vous aura dit, sans doute, que vous couriez au-devant du malheur, qu’on n’aimait pas un homme comme moi, que ce mariage vous couvrait de ridicule et que votre pitié vous égarait?
--Pour qui me prenez-vous? répondit Mlle Jeuffroy en faisant un pas vers lui. Marc, vous vous méprenez et sur lui et sur moi.
--Il ne me manque plus, s’écria Preymont en fureur, que de vous entendre le défendre!
Suzanne, effrayée, se tut devant cet homme hors de lui dont la colère était avivée par le moindre mot. Et, bouleversée elle-même, c’était bien inutilement qu’elle essayait de reprendre du sang-froid. Mais elle avait toujours l’attitude pleine de grâce, de dignité qui lui était habituelle, et Preymont la contemplait avec désespoir.
--Qui sait? dit-il ironiquement, vous avez peut-être écrit cette lettre avec l’espoir de ce qui arrive maintenant! Peut-être avez-vous cru que j’allais être assez imbécile pour vous jeter dans les bras d’un autre?
A ces mots, Mlle Jeuffroy, dans un transport d’indignation, s’écria:
--Prenez garde à ce que vous dites, Marc, et sachez bien que ni la colère ni la douleur n’excusent à mes yeux une lâche insulte.
--Ah! s’écria Preymont en lui saisissant le poignet, il vous sied bien de prendre un air offensé!... relisez votre lettre.
Suzanne se dégagea doucement. Elle savait bien qu’il avait le droit de l’accabler, qu’elle ne pouvait se défendre, et, cachant son visage dans une de ses mains, elle pleura.
Ses larmes et son attitude humiliée troublèrent Preymont. Longtemps il resta silencieux, puis il dit d’une voix si changée qu’elle leva les yeux pour voir si c’était bien lui qui parlait:
--C’est vous qui êtes venue à moi. C’est vous qui m’avez promis ce que je n’osais même pas désirer... Qu’est-ce que j’osais? Rien! Je vous aimais seulement... je vous aimais, je vous admirais tant, Suzanne! Et quand j’ai été assez insensé pour croire à vos paroles, j’ai mis à vos pieds toutes les pensées d’un esprit qui ne vivait que pour vous, un cœur passionné, dévoué jusqu’à la mort s’il le fallait, et vous n’avez pas compris, pas aimé... Qu’a été cet homme dans votre vie! un passant!... et vous l’aimez.
--De grâce, Marc, s’écria Suzanne d’un ton suppliant, ne croyez pas que je vous aie trompé. Je vous jure que je ne m’en doutais pas.
--Ah! vous l’avouez donc! dit-il en faisant violemment un pas vers elle.
Mais il s’arrêta et reprit avec accablement:
--Non... ne parlez pas... que me diriez-vous? Il était un passant peut-être! mais ce passant était le charme, la jeunesse, la beauté, ce que vous êtes vous-même: la séduction... Qu’étais-je pour lutter? Une intelligence vivante et un cœur qui bat fortement dans une enveloppe misérable... O douleur, douleur inexprimable!
Brisée par l’expression de cette angoisse virile, Suzanne s’approcha de lui et, d’une voix entrecoupée par l’émotion, mais avec fermeté, elle lui dit:
--Je vous en conjure, Marc, oubliez cette lettre que vous n’auriez jamais dû lire; oubliez un moment d’égarement. Regardez-moi et voyez si mon expression n’atteste pas la sincérité de mes paroles. Prenez ma main, mon ami, je serai votre femme si vous le voulez.
Il secoua la tête d’un air découragé.
--Aujourd’hui, Suzanne, dans ce moment d’émotion... mais demain! Ce n’est plus possible! dit-il d’une voix brisée.
Il la regarda quelque temps en silence, puis reprit avec irritation:
--Ne sais-je pas que ce mot: Ce n’est plus possible! vous ravit au fond de vous-même, qu’il vous délivre d’un poids trop lourd pour vos forces? Oh! ne protestez pas! N’ai-je pas lu toutes vos lettres... La dernière n’est pas un moment d’égarement, elle est l’affirmation de la vérité; et je sais, je sens si bien, voyez-vous, ce que vous éprouvez... c’est le sentiment inconscient encore peut-être, mais certain d’une immense délivrance!... Et puis, dit-il en changeant de ton et en détournant la tête, vous êtes à un autre!...
Ces derniers mots furent prononcés avec l’expression d’une douleur contenue si déchirante que Suzanne en trembla d’émotion. Emportée par une pensée généreuse, elle répondit d’un ton résolu:
--Écoutez-moi, Marc! si, comme vous le dites, notre mariage est désormais impossible, voulez-vous du moins que je ne sois jamais à un autre? Je vous dois une réparation, et je saurai tenir ma promesse, je vous le jure!...
Elle s’était reculée de quelques pas; sa taille souple très droite et son visage pâli tout animé d’une résolution enthousiaste, elle n’avait jamais été ni plus belle ni plus séduisante.
--Pauvre, pauvre enfant romanesque! répondit Preymont d’une voix altérée. Vous ne savez ce que vous proposez, et, lors même que cette promesse pût être sérieuse, je ne vous aime pas de cet amour cruel qui voudrait vous vouer au malheur... Dieu veuille que je ne le revoie jamais, lui! continua-t-il avec colère, mais je ne serais qu’un misérable si j’abusais de votre naïveté pour approuver, même à titre d’épreuve passagère, cette absurde et généreuse idée de jeune fille...
Cette réponse fut suivie d’un long silence.
Suzanne s’était assise, et, les coudes sur une table, la tête dans ses mains, elle pleurait amèrement. Lui regardait comme dans un rêve les vieux jardins où, quelques jours auparavant, il lui disait encore sa folle tendresse.
Il reprit d’un ton bref et légèrement ironique:
--Vous êtes libre, enfant... et un avenir heureux est devant vous.
--Oh! Marc, pardonnez-moi! s’écria Suzanne en tendant les mains vers lui. J’étais sincère dans mes désirs, je voulais vous rendre heureux, je vous aimais depuis mon enfance de la plus tendre affection... J’avais cru que c’était bien, que c’était possible... Je vous ai fait tant de mal! Comment voulez-vous que je sois heureuse avec un tel remords dans ma vie!...
Elle pencha la tête et se remit à sangloter.
Preymont s’approcha, effleura de ses lèvres les cheveux de la jeune fille en disant d’une voix faible comme un souffle, car il ne se sentait plus maître de lui:
--Ma bien-aimée... vous avez vingt ans! adieu.
Quand Suzanne leva les yeux, elle était seule et délivrée de tout engagement.
XI
Preymont passa rapidement entre les vieux arbres de formes singulières qu’il avait toujours aimés, traversa presque en courant les allées bordées de grand buis où il l’avait si souvent regardée passer, et, sans vouloir se donner le temps de réfléchir, il retourna précipitamment chez lui en disant:
«Je vais quitter ce pays à l’instant! qu’importe où j’irai!»
En se revoyant, ni lui ni sa mère n’entrèrent dans des explications; il lui dit seulement:
--Je pars!... sans savoir encore où j’irai, mais je vous l’écrirai de Paris. Je ne veux pas rester même une nuit si près d’elle et au milieu de tous ces objets dont la vue m’est devenue intolérable. Quand reviendrai-je? je n’en sais rien.
Sous l’empire d’une pensée qui la torturait, Mme de Preymont s’écria:
--Ah! tu ne peux pas partir seul, Marc! Je vais avec toi; laisse-moi t’accompagner.
--Je veux être seul, répondit-il d’un air sombre, votre présence elle-même me ferait du mal.
Mais, comprenant à son regard plein d’effroi quelle était sa pensée, il reprit:
--Rassurez-vous... je vous donne ma parole d’honneur que je vivrai.
Il écrivit rapidement quelques mots à M. Jeuffroy, et s’asseyant ensuite près de Mme de Preymont, il lui dit:
--Je ne reviendrai ici que lorsque je serai sûr de ne pas rencontrer Suzanne. Je vous la confie, ma pauvre mère; je redoute pour elle la colère de M. Jeuffroy: elle aura besoin de vous.
--C’est trop me demander, répondit Mme de Preymont avec amertume, je ne veux ni la revoir, ni m’occuper d’elle.
Il ne dit rien tout d’abord; ce ne fut qu’après un silence prolongé pendant lequel, en pensée, il se penchait encore avec irritation, amour, colère et tendresse sur une femme en pleurs, qu’il répondit d’une voix basse et émue:
--C’est que vous ne l’avez pas vue pleurer!...
Au moment de monter en voiture, il revint à ses recommandations.
--Protégez-la; écoutez plutôt votre jugement que votre cœur froissé, mais, quand vous m’écrirez, ne me parlez jamais d’elle... excepté quand tout sera fini, je veux savoir...
Sans terminer sa phrase, il ouvrit la portière et, un instant après, il partait enveloppé d’une nuit tellement épaisse qu’il avait perdu jusqu’à la faculté de voir en lui-même.
Restée seule, Suzanne, au désespoir du mal qu’elle avait fait, ne parvenait pas à se calmer. Ne songeant ni à elle, ni à la nécessité d’apprendre à son père une rupture qui devait amener une scène dont l’attente l’eût terrifiée dans un autre moment, toutes ses pensées étaient au malheureux qu’elle avait trompé, et tout son courage s’évanouissait devant le remords. Elle regardait avec angoisse autour d’elle, car, se sentant brisée, elle eût voulu que des bras affectueux l’entourassent comme un enfant malade et sans force.
«Je n’aurai plus jamais ni paix ni joie; comment a-t-il eu le courage de me dire que je serai heureuse de ma délivrance!...»
Ces mots, prononcés tout haut, la frappèrent singulièrement. Jusque-là elle n’avait pas songé à la liberté reconquise, mais une impression, qui ressemblait à de la honte, empourpra subitement son visage, car elle était obligée de convenir que M. de Preymont avait eu raison et que, en dépit de son profond chagrin, ce mot de délivrance allégeait sa pensée d’un grand poids.
Cette découverte ne fit qu’augmenter ses remords et sa surexcitation. Mlle Constance la trouva marchant avec une agitation fébrile et la fièvre dans les yeux.
--Ce que vous désiriez est arrivé, ma tante, lui dit-elle d’une voix brève, mon mariage est rompu.
--Comment!... qu’est-ce que tu veux dire? Pourquoi as-tu cet air singulier?
--Je n’épouserai pas Marc de Preymont, répéta Suzanne en criant un peu, c’est fini, il ne reviendra pas. J’ai agi, ma tante, comme une femme sans cœur et sans foi.
Mais Mlle Constance, transportée de joie, se souciant fort peu de la parole jurée, serra sa nièce dans ses bras en s’écriant:
--Oh! mon enfant, est-ce possible? que je suis heureuse!... je n’osais plus croire à un pareil bonheur...
Dans un mouvement répulsif, Suzanne s’éloigna d’elle en disant:
--Si vous l’aviez vu, si vous l’aviez entendu, vous ne parleriez pas de bonheur dans ce moment-ci. Ne me répétez pas que vous êtes heureuse, dit-elle en pleurant, vous me faites un mal affreux. Comment ne comprenez-vous pas tout ce que je souffre d’avoir tant fait souffrir!
Partagée entre une joie qu’elle ne pouvait dissimuler et l’inquiétude que lui causait la grande agitation de sa nièce, Mlle Constance répondit en hésitant:
--Il se consolera, ma chère enfant, tous les hommes se consolent.
--Emmenez-moi loin d’ici, ma tante, s’écria Suzanne, partons ensemble; emmenez-moi n’importe où, loin de ce pays où j’ai été si malheureuse!
--Si malheureuse! répéta Mlle Constance désolée. Ma chère enfant, si je pouvais te donner tout ce que tu désires... Partons dès demain, si tu veux, nous irons où tu voudras, je...
Mais un pas dans le vestibule l’empêcha de continuer sa phrase.
--C’est ton père, dit-elle agitée; sait-il?...
--Rien! répondit Suzanne, mais qu’importe, tout m’est égal!
Néanmoins elles attendirent, le cœur battant d’anxiété, l’arrivée de M. Jeuffroy.
Il entra le chapeau sur la tête et l’air de bonne humeur. Depuis qu’il avait découvert l’esprit pratique de sa fille, il l’avait en grande considération et lui manifestait plus d’affection.
--Eh bien, Suzanne, dit-il gaiement, et cette querelle d’amoureux, où en êtes-vous?
--Comment... vous savez? dit Mlle Jeuffroy hésitante.
--J’ai rencontré Preymont qui avait la plus drôle de figure et qui voulait être seul avec toi, d’où j’ai conclu que vous alliez vous quereller... pour n’en être que mieux ensemble un instant après.
Mlle Constance regarda sa nièce avec inquiétude, mais Suzanne, que son ébranlement moral poussait à ne reculer devant rien, répondit:
--Ce n’est pas une querelle, mon père, mais une séparation.
--Oui, connu!... séparation de quelques heures.
Il chercha tranquillement son journal et s’installa à sa place favorite; puis, étonné du silence qui l’accueillait, il leva les yeux, et remarquant alors l’agitation de sa fille qu’il avait à peine regardée en entrant, il dit brusquement:
--Ah çà... ce n’est pas sérieux, j’imagine?
--Rien n’est plus sérieux, mon père, c’est une rupture, une séparation définitive.
Mais M. Jeuffroy, s’obstinant à ne pas la croire, répondit:
--Je n’aime pas qu’on plaisante avec moi... Si c’était vrai, tu ne parlerais pas aussi tranquillement, à moins d’être archifolle. A quel propos auriez-vous...
Il fut interrompu par l’arrivée d’une servante qui lui remit le billet de Preymont.
«Monsieur, écrivait Marc, j’ai rendu aujourd’hui à Suzanne la parole qu’elle m’avait donnée, ayant acquis la conviction que notre mariage n’était plus possible. Votre fille vous donnera les explications que vous jugerez nécessaire de demander.»
Obligé de croire au témoignage de ses yeux, M. Jeuffroy suffoquait; il se tourna vers sa sœur et bégaya:
--C’est toi... toi... évidemment, c’est toi qui as fait le coup.
--Ma tante n’y est pour rien, répondit Suzanne brièvement. L’explication... la voilà! Je me trompais en croyant aimer Marc; il l’a su, et nous avons rompu de bon accord.
M. Jeuffroy leva les bras au ciel et, dans sa fureur, se mit à marcher en frappant sur les meubles et en balbutiant des paroles décousues. Puis reprenant haleine, il s’écria:
--Et cette sotte fille qui me dit bêtement: Je ne l’aimais pas! Est-ce qu’il s’agissait de l’aimer? Était-il ruiné pour le laisser là?
Suzanne n’avait jamais répondu un mot vif aux propos cyniques ou brutaux de son père, mais les émotions violentes de la journée l’avaient jetée dans une si grande surexcitation qu’elle répliqua avec vivacité:
--Ah! n’allez pas plus loin, mon père, je vous en prie. J’ai supporté assez de choses pénibles dans cette triste et affreuse maison pour qu’on me les épargne aujourd’hui.
M. Jeuffroy s’arrêta brusquement devant elle:
--Ma maison affreuse et triste!... ayez donc des enfants! on fait tout pour eux, et ils vous remercient par de l’ingratitude. Et moi, qu’est-ce que je dois dire de ma fille qui ne fait que sottises sur sottises!
--Si j’avais trouvé ici un peu plus de tendresse, répondit Suzanne d’une voix défaillante, si vous m’aviez aimée, mon père, croyez-vous...
--Va-t’en! interrompit M. Jeuffroy en frappant du pied. Va habiter avec ta tante si tu veux. Je vous chasse toutes les deux; vous vous êtes entendues pour me couvrir de ridicule.
Suzanne sortit sans un mot; prise d’un tremblement nerveux, elle se laissa emmener passivement par Mlle Constance et entourer des petits soins auxquels pour elle-même la vieille fille n’avait jamais songé.
Quand sa nièce fut un peu calmée, elle courut dans la cuisine chercher Fanchette.
--Seigneur! qu’est-ce qu’il y a? Vous n’avez plus votre figure d’enterrement, mademoiselle!
--Ce que j’ai!... le mariage est rompu, répondit Mlle Constance qui se laissait aller enfin à toute son allégresse. Jamais, non, jamais je n’ai été plus heureuse. Je te pardonne tout, Fanchette.
Fanchette jeta sur la table les oignons qu’elle épluchait et, les poings sur les hanches, prit sa pose favorite quand elle était impressionnée:
--Est-ce possible? Comment, mademoiselle, le bon Dieu vous a écoutée? Eh bien, je n’en aurais pas fait autant!
--Ne commence pas à dire des bêtises, Fanchette. Viens avec moi faire un lit pour ma nièce, car mon frère s’est mis en si grande colère qu’il nous a chassées toutes les deux, et Suzanne est ici presque malade.
--Je n’y comprends rien, répondit Fanchette en s’empressant d’obéir. Expliquez-moi pourquoi ils ne s’épousent pas, mademoiselle.
--Je t’ai toujours dit que c’était impossible, répondit Mlle Constance en apportant ses draps les plus fins. Je n’ai pas de détails, mais ma nièce est trop agitée pour qu’on lui pose des questions.
La jeune fille éprouvait une sorte de bien-être à s’abandonner comme un enfant aux soins matériels d’une affection qui, malgré des froissements quotidiens, l’avait tant de fois touchée.
Servante et maîtresse restèrent debout une partie de la nuit et charmèrent la longueur de la veille en se querellant sur l’événement.
--Ce pauvre M. de Preymont! je suis désolée pour lui, mademoiselle, car enfin il aimait Mlle Suzanne de tout son cœur.
--Bah! bah! il se consolera, répondit la vieille fille. Mais M. Saverne doit être derrière tout ça!
--Eh bien, si c’est vrai, qu’est-ce que vous ferez, mademoiselle, vous qui prétendiez que...
--J’ai changé d’avis, interrompit vivement Mlle Constance, et surtout je ne veux pas que ma nièce soit contrariée. Si elle aime M. Saverne, elle l’aura.
--M’est avis, d’ailleurs, suggéra Fanchette, qu’il se convertira facilement, car il m’écoutait toujours bien gentiment, mademoiselle!
Le matin, les incertitudes furent dissipées par un billet de Mme de Preymont.
«Mademoiselle, je vous envoie la lettre que la supérieure a cru devoir m’écrire pour nous éclairer sur les sentiments de Suzanne. Elle vous dira ce que vous ne savez peut-être pas encore d’une façon positive et ce que je considère comme un devoir de vous apprendre. Je suis certaine que vous agirez ensuite d’après l’impulsion de l’affection dévouée que vous portez à votre nièce. Vous avez trop de cœur pour ne pas comprendre mes sentiments devant la douleur qui accable mon fils, et vous admettrez facilement que je perde momentanément le courage de continuer les relations de nos deux familles.
«J. DE PREYMONT.»
«Pauvre femme! je le crois bien, pensa Mlle Constance. Maintenant il faut que j’aille trouver mon frère.»
M. Jeuffroy, n’ayant pas fermé l’œil de la nuit, avait médité les innombrables désagréments que l’événement allait lui attirer. Néanmoins, il regrettait son emportement sur lequel il redoutait les jugements de son entourage; ensuite les reproches et l’air désolé de sa fille avaient remué une fibre qui n’était pas entièrement détruite. Il accueillit sa sœur sans colère, mais après avoir lu les deux lettres qu’elle lui apportait, il s’emporta de nouveau, et les salutaires impressions de la nuit s’évanouirent.
--Trompée sur elle-même... mobile généreux. On ne comprend rien au galimatias de la supérieure, s’écria-t-il. Un autre! comment, il y a un autre homme derrière toutes ces extravagances?
--C’est M. Saverne... Comment ne l’as-tu pas deviné, mon frère?
--Décidément elle est folle... absolument folle! répondit M. Jeuffroy furieux. Mais elle peut l’aimer tant qu’elle voudra! Ce n’est pas moi qui donnerai jamais mon consentement à son mariage avec un va-nu-pieds qui m’a traité il y a quatre jours de...
Mais il jugea inutile de répéter le mot de Saverne.
--Mon frère, répondit Mlle Constance qui ne manquait ni de jugement ni d’initiative quand son cœur la guidait, nous ne pouvons plus rien en face des circonstances. Tout se sait... et la rupture du mariage ayant eu lieu après la dernière visite de M. Saverne, tu vois ce qu’on dira. Comment feras-tu pour marier Suzanne si on croit qu’elle a au fond du cœur un amour contrarié?
Le raisonnement frappa M. Jeuffroy, mais dans un sens particulier.
--C’est vraiment une chose épouvantable que d’avoir une fille! s’écria-t-il. Tout cela va me retomber sur le dos. Je suis le plus malheureux des hommes. Qu’elle aille au diable! j’ai d’elle par-dessus la tête. Mais si elle s’obstine à épouser ce drôle qui n’a pas le sou et m’a dit que... Enfin non seulement je ne donnerai pas mon consentement, mais je refuserai de la doter.
--Nous n’en sommes pas là, répondit prudemment Mlle Constance. En attendant, je pars avec elle, car il faut absolument la distraire; elle est dans un état affreux, mon frère; je l’ai entendue pleurer toute la nuit.
--Si elle a tant de chagrin, il ne fallait pas rompre... M’expliquera-t-on pourquoi elle a voulu épouser son cousin? Je suis fâché malgré tout de l’avoir mise à la porte; qu’elle revienne dans ma maison si elle veut, mais elle se consolera ici, car je ne payerai pas de voyage.
--Je m’en charge, répondit Mlle Constance avec empressement, et tu me laisseras libre de l’emmener.
Après quelque hésitation, il répondit:
--Fais ce que tu voudras!... pourvu que dans ce moment-ci je sois débarrassé de vous, je serai content!