Part 7
Nourris de déchets et d'eau grasse, les gueux de Paris, liés aux mouvements de la rue, secoués par les fièvres de la foule, ont une vie aventureuse. Ils forment une société pittoresque, sorte de petit Etat indépendant qui fera peut-être un jour sa révolution et conquerra le pouvoir.
C'était une vieille idée d'Un Tel que nous verrions surgir, au déclin du quatrième Etat syndicaliste, un cinquième Etat où régneraient les vagabonds. Pourquoi l'ancien, couvert de pustules, ne serait-il pas à son tour un favori de la fortune, un maître, lui qui jamais ne consentit à l'esclavage?
L'ancien, ne soupçonnant pas le bel avenir promis aux déclassés, estimait être relativement heureux. Depuis vingt ans, il ne couchait plus dans un lit. L'été, à la campagne, il dormait dans les arbres; les corbeaux l'y couvraient de fiente. Qu'importe! Bercé par le vent comme un marin dans la mâture, il évoquait certaines heures qui furent belles, où les paysans, pour s'égayer, le conviaient à leurs noces; il buvait dans le verre de la mariée un délicieux vin d'Anjou à 30 francs la bouteille. L'automne voyait revenir l'ancien dans les parages de Notre-Dame, car il affectionnait la place Maubert. Il s'y livrait à de rares et modestes besognes: il vendait des brochures sans jamais parvenir à se constituer un pécule honorable. Il n'y tenait guère, au reste, considérant que la misère était sa profession.
A de certaines heures, l'ancien retrouvait une gravité et un maintien souvent délaissés. Il faisait alors l'émouvant récit de ses souvenirs militaires. Garde forestier en 1870, sans redouter la mort et la servitude, il avait porté des dépêches à travers les lignes ennemies. Combien de fois narra-t-il son histoire? Un Tel était attristé de songer à l'ironie et à l'indifférence qui, jadis, accueillaient ce récit. Avant la guerre, la jeunesse était portée à traiter de radotages l'historique d'événements où la France avait souffert et mérité par son courage intrépide l'admiration de son adversaire.
Pourtant ce gueux, dont on riait, était un de ceux qui défendirent le sol envahi. En serait-il de même pour les combattants de la grande guerre et se pourrait-il qu'un jour l'enfance insoucieuse poursuivît de quolibets un fusilier de l'Yser, un fantassin de Verdun? Cruelle question qu'il était impossible de ne point se poser en présence de ce vieillard obstiné à ne pas mourir et à se ressouvenir d'un passé d'honneur et de souffrance.
Maintenant, juste retour de la fortune, l'ancien est écouté. Dans les bouges où les convalescents lutinent les filles, il parle haut, ne voulant pas que les soldats de 1914 puissent l'accuser de n'avoir pas servi. De son bâton noueux, il frappe la table grasse, faisant tinter les verres et les bouteilles; ses yeux s'illuminent, sa voix sonne la charge. La tenancière du bouge, une matrone, n'a plus besoin d'imposer le silence à sa bruyante clientèle; tous les soldats, les voyous et les gourgandines écoutent pieusement cette évocation d'un passé si intimement relié à notre présent tourmenté. Un Tel admire cette suite harmonieuse et logique dans notre histoire; il lui semble entrevoir en une perspective infinie toutes les guerres où il fallut que des gueux mourussent pour que fussent affirmés notre force et notre désir de vivre.
Comme elle est simple, la voix de la race! Elle dit:
«C'était terrible aussi en 1870. J'ai vu de longs trains immobilisés où le pain et les vivres moisissaient qui devaient ravitailler l'armée de Mac-Mahon. Ce qui nous a perdu, c'est la lâcheté de ce Bazaine livrant Sedan, alors que le brave Mac-Mahon lui tendait la main. J'allais la nuit dans les lignes allemandes porter des dépêches, je ramassais les livrets de nos camarades morts. Pauvres gosses, l'ennemi les avait surpris sans qu'ils tentent la moindre défense; ils avaient leur gamelle remplie de pommes de terre à côté d'eux, ils allaient manger; il n'y avait pas de garde, pas d'avant-garde, rien; ils avaient été tués. J'ai vu tout cela! Les brigands me cherchèrent dans ma maison, j'en avais une, cachée sous le lierre; ils retournèrent tout, de la cave au grenier. Ils ne m'ont pas eu.
«Au début, je me disais: serait-ce comme en 1870? Puis, il y eut la Marne. Vous êtes courageux, les enfants; nous aussi, nous l'étions, mais on nous trahissait.»
Ecoutant cette voix du passé, témoignage d'une ancienne vaillance, Un Tel ressent quelque amertume à considérer le sort misérable de ce vieux combattant. Ceci ajoute à sa volonté d'agir, au retour, en sorte que la fortune soit moins rebelle à ceux qui sauvèrent le pays de l'asservissement.
Les ingrats et les profiteurs de la guerre auront à redouter que de jeunes vétérans, ayant tout perdu dans l'immense conflit, viennent grossir les rangs de l'armée bohème du cinquième Etat, lui donnant un esprit combatif, une organisation et une vigueur invincibles.
EN ROUTE
En ces temps où l'héroïsme est une habitude, Un Tel résolut de n'attacher qu'une relative importance aux hommages de ceux qui vantaient ses exploits sans les connaître, et parce qu'il est bon de couronner le soldat blessé de phrases pompeuses. Egalement, il décida de repousser les conseils mesquins de certains égoïstes satisfaits, lesquels estiment qu'il faut, dosant son dévouement lorsque le hasard vous fit sortir de la mêlée, ne pas s'y précipiter à nouveau.
Ainsi, sans inutile exaltation et dédaignant toute considération commune, à seule fin de satisfaire à sa fantaisie, Un Tel, déclaré inapte à l'infanterie, sollicita de partir sur les tanks.
La magie des choses neuves éblouira toujours l'imagination des enfants, ces poètes de quelques saisons qu'on voudrait immortelles, ainsi que celles des poètes, ces éternels enfants.
Suivant un rite cher au service de santé, Un Tel dut faire examiner sa blessure par de nombreuses commissions, appelées à en juger toutes différemment et sans que l'opinion exprimée par chacune d'elles semblât intéresser les autres.
--Et celui-là! Qu'en ferons-nous? dit un major.
--Sa profession, demanda un aigre vieillard aux yeux myopes.
--Journaliste.
--Envoyons-le au grand quartier général pour allonger les communiqués!
Humblement, et n'ignorant pas que tout homme désireux de combattre et préférant le péril à la quiétude de l'arrière est suspect, Un Tel balbutia:
--Je désirerais, si toutefois vous n'y voyez pas un trop vif inconvénient, être versé dans le service des tanks.
Sidérés, les majors s'interrogèrent; un homme existait qui ne tenait pas à s'incruster à l'arrière; ceci méritait qu'on y fît attention. Quels mobiles étranges le poussaient à choisir un poste réputé dangereux? N'y aurait-il pas, sous ce désir apparent de combattre, un mystérieux moyen d'échapper à toute bataille? Vraiment, cette opposition violente à l'ordre des choses était de par trop révolutionnaire!
Ainsi, les désirs avoués des convalescents s'orientent tous vers plus de quiétude et de bien-être, vers une paix heureuse, et voici qu'un importun ne permettait pas à la commission les ironies faciles par lesquelles les majors apprennent aux soldats que la guerre n'est pas terminée.
--Faiblesse générale à la suite de blessure. Nous allons vous envoyer à la campagne, mon ami.
Impossible de retourner contre le volontaire la flèche, déjà fort usagée, du sarcasme. Mais, comme il faut qu'une commission de santé élève toujours un jugement dressé comme une barricade, empli d'attendus énigmatiques, contre le martyr qu'elle a visité, le commandant major accabla Un Tel de cette phrase vengeresse:
--Ils ne savent pas ce qu'ils veulent. Au lieu de se défiler, celui-ci tient à se faire casser la gueule. Patientez, mon ami, le centre des réformes décidera de votre cas. Je vous déclare inapte au service armé.
En des casernes modernes, aérées, propres et mélancoliques, le centre groupe des milliers d'hommes aux membres atrophiés et tordus. L'ennui règne en ce purgatoire du soldat. Toute la nuit, pour bercer son sommeil, les usines d'alentour vrombissent et mille trains sifflent qui partent, tentateurs, vers des zones libres, loin de la mesquinerie de l'arrière et des bureaucraties.
Un Tel se présenta devant deux majors.
--Cet homme est incapable d'appartenir au service armé... Allons donc!
Afin de prouver à leurs prédécesseurs que les jugements des hommes sont faillibles, les deux majors affirmèrent l'aptitude absolue d'Un Tel à l'infanterie.
Heureux en son cœur d'une telle décision, le soldat, qui se savait pareil au bouchon de liège sur les flots promené, se composa un visage d'infortune. La manifestation de sa joie l'eût envoyé, par réflexe, dans le train des équipages.
Certes, maintes raisons pourraient excuser le séjour d'Un Tel à l'arrière. Néanmoins, armé de raisons plus judicieuses encore, il veut repartir. Il ne croit pas être, comme certains l'insinuent non sans ironie, un buveur de sang. Il sait que la guerre est cruelle et qu'il faut au soldat montant à l'assaut une volonté de destruction contre laquelle tout ce qui vit au monde s'élève et proteste. Simplement, il estime qu'un jeune homme valide, dont nul mal intérieur n'atténue la vigueur, doit se battre.
D'aucuns invoquent de nobles motifs pour demeurer au calme. Ils se rangent aimablement dans cette élite qu'il faut conserver, afin que soit assuré plus tard le règne de nos arts et de nos industries. Ils se disent indispensables à la vie nationale, continuant le cours régulier de leurs travaux et lançant des poèmes où l'héroïsme de la troupe est chanté sur le mode alexandrin. Plutôt que de combattre l'incendie, le rôle unique d'un jeune ténor dont le théâtre est en feu serait-il de chanter encore, attendant que les flammes le dévorent et l'anéantissent?
Les vains motifs exposés par les jeunes hommes de l'arrière afin de se faire pardonner leur inaction dissimulent une évidente lâcheté.
Les gens raisonnables ont une conception vulgaire et singulièrement étroite du devoir. Le combattant, pour peu qu'il ait fait quelques mois de tranchées, a accompli tout le devoir que le pays était en droit d'exiger de lui; il peut demeurer à l'arrière. Seul est condamné à se battre éternellement le sot bonhomme qui, au cours de tant d'assauts mortels et de bombardements, n'a pas eu l'esprit de se trouver dans la trajectoire d'une balle errante.
L'ironie des uns, les protestations affectueuses des autres, mille raisonnements faciles et intéressés invitent le convalescent à s'éloigner de la lutte.
Il en est qui, particulièrement cyniques, affirment au soldat la vanité de son sacrifice. Au retour, disent-ils, rien ne distinguera l'ancien combattant de tous ceux qui ne luttèrent point. Que si le soldat, par suite de ses blessures, ne peut remplir les fonctions où jadis il excellait, on le chassera, sans considérer en rien ses mérites guerriers.
Un Tel sait que ses camarades, que tous ceux qui souffrirent de la guerre, que la foule des ressuscités, au sortir des tombeaux où elle vécut plusieurs années infernales, transformera la France en un juste pays où le mérite des uns et l'infamie des autres seront reconnus. Tous les soldats ont la rude conviction que les égoïstes qui refusèrent de partager la douleur de la race seront châtiés de leur indifférence.
Cela sera, car la guerre sut donner à ceux qui la firent une endurance et des qualités qui les mettront à même de se créer une vie aisée et d'imposer leur volonté commune. Les hommes, demeurés rétifs à l'appel de la gloire, seront en présence du combattant en état d'infériorité. Ils n'auront pas cette habitude de la lutte, cette force prudente et mesurée, cette inépuisable volonté de vie et de triomphe que les soldats ont acquises dans la tranchée.
Au retour, du fait que tant de fois l'homme faillit la perdre, la vie lui sera plus douce. A tout instant de l'existence, il évoquera l'angoisse qu'il eut à l'heure où, frappé comme un bétail dans la nuit, il sentit couler son sang. Il comparera la paix riante de son foyer à cette fièvre d'aventures qui s'empara de lui et voulut le briser.
Comme tous ses camarades, Un Tel vivra simplement. Sympathisant avec tous, il n'aura de courroux qu'à l'égard des lâches et des profiteurs qui prétendront se joindre à l'allégresse commune et revendiquer une part de lumière à laquelle ils n'auront plus droit.
Le soir, assis à son foyer, dans l'intime féerie de la lumière, Un Tel, auprès de sa blonde compagne, se remémorera les veillées glaciales devant Verdun, alors que l'horizon était zébré d'éclairs. La vie d'Un Tel sera faite de souvenirs. La pensée des morts y régnera, impérieuse et grave. Tous ceux du bataillon, tombés sous les mitrailleuses; les autres, ces inconnus momifiés entre les lignes, les bras en croix, la bouche ouverte, auprès desquels se couchaient les patrouilleurs, tous les morts reviendront, ils prendront place autour des tables chargées de bouteilles et de victuailles, lors des festins du retour.
C'est en songeant au bonheur qu'il aura de vivre, en la paix retrouvée, la France étant prospère, qu'Un Tel trouve le courage de repartir. Il faut l'avouer aussi: instinctivement, l'homme sera toujours poussé, de siècle en siècle, par cet éternel désir d'errer sur les routes et de se battre, besoin instinctif qui heurte les races et les fait s'entr'égorger, éternel dédain du mâle envers la mort, orgueil d'être fort et jeune qu'une gouape héroïque, en son parler d'arsouille, exprimait ainsi:
--Cette guerre! C'est pour montrer que nous avions du sang dans les veines.
Certes, le soldat ne saurait se battre, s'il n'avait, imprimée en son cœur frémissant, la certitude absolue du retour. Un Tel croit avec ferveur qu'il ne pourra mourir; aussi préfère-t-il, à l'indignité de vivre à l'arrière, sous la protection d'un million de poitrines fraternelles, se jeter à nouveau dans la mêlée afin d'y jouer, une fois de plus, avec la fortune et la douleur.
ÉCOLE BUISSONNIÈRE
Afin qu'Un Tel puisse se reposer des fatigues de sa convalescence, et sans doute en récompense de sa bonne volonté, l'administration militaire décida qu'il ferait, avant que de rejoindre le front, un joli voyage en Bretagne.
Ce fut un matin de vent et de pluie qu'Un Tel eut la joie de visiter, pour la première fois, sa pittoresque villégiature. Il aima, dès l'abord, cette ville où, pour l'accueillir, s'élevait sous les arbres taillés de la grand'-place, coulé dans un bronze sombre et dur, un buste de corsaire.
De jeunes garces, troublées par la présence de cet étranger en leurs rues désertes, le regardaient avec des yeux poignants. Des sœurs en robe blanche descendaient lentement de vieux escaliers aux degrés usés et couverts de mousse. Un peuple d'estropiés: boiteux, bossus, hilares, nains aux jambes cagneuses, petits-fils de rudes marins, dernière pulsation d'une race brûlée par l'alcool et le soleil des tropiques, était groupé, tel un troupeau inquiet et naïf, devant l'hôtel de ville.
En vue de se présenter au conseil de révision, ces jeunes Bretons avaient arboré le chapeau enrubanné, le veston à godets, les sabots ornementés des jours de beuverie et de piété. L'un d'eux, maigre épileptique, une vomissure aux lèvres, disloqué par les convulsions, les reins dans le ruisseau, polluait d'une gadoue honteuse son pantalon à carreaux blancs et noirs.
Un riche mariage, celui d'une opulente commère avec un lieutenant aux yeux bleus, avait lieu dans une petite église dont le beffroi, recouvert de tuiles lumineuses, domine la ville. Au seuil de l'église, un suisse herculéen attendait l'heureux couple, noblement appuyé sur sa haute canne à pommeau d'argent. Il avait un pantalon écarlate, à la housarde, et rayé d'or, et, tel, il ressemblait à ces généraux bohèmes qui, dans les toiles animées de nos grands-pères, galopaient fougueusement à la poursuite d'une invisible smala.
Un Tel logeait dans un haras. Les box, où jadis s'énervaient des juments hennissantes, avaient été transformés en dortoirs. Une froideur monacale emplissait cette demeure. Le lit se composait d'une paillasse et de trois couvertures. La nourriture n'avait aucun raffinement inutile et nulle épice complémentaire ne gâtait cette pitance paysanne. Une étrange bière, où le houblon était absent, ajoutait au frugal repas sa particulière amertume. Mais le pain, rond comme une tête d'ange, onctueux et souple, était savoureux. Un Tel, en mordant cette mie éblouissante, avait la chaude sensation de se nourrir de lumière.
Un pré, où deux vaches maigres tournaient sans cesse, donnait au haras un aspect bigarré. On eût dit une élégante et sobre écurie de Chantilly transportée dans une campagne biblique.
Un Tel, indifférent au croassement incessant et monotone des corbeaux, sachant que la mer était proche, en souvenir des promenades qu'il fit jadis sur les plages parfumées avec des belles aux chapeaux fleuris comme un parterre de Versailles, se sentait une âme spacieuse.
La vie de dépôt ne laisse pas que d'évoquer aux yeux du soldat les splendeurs du service actif.
Quelle activité!
Trois pelles, trois pioches et une lime, vulgaires instruments de labeur manuel, peuvent être, pour qui sait les utiliser avec patience, les suscitateurs de la plus sereine des philosophies, celle qui consiste à mesurer la vanité des œuvres humaines.
De toutes les œuvres dont l'homme s'honore, la corvée de caserne, celle accomplie loin des lignes, est la plus inutile. Il importe d'abord, si l'on est soldat, de faire surgir du sol, d'arracher à la grâce du ciel, les outils nécessaires au travail. Il faut ensuite découvrir, en usant de ruse et de clairvoyance, le chantier où l'on est attendu.
Afin de se sacrifier, à son tour, au rite immortel de ce mystère comique qu'est et sera toujours une corvée militaire, Un Tel, à qui son grade conférait la maîtrise d'une escouade, reçut un matin l'ordre de se rendre dans un hôpital désaffecté, situé quelque part, au centre de la ville, et d'y défoncer une cloison.
Suivi de compagnons martiaux, Un Tel s'en fut chez le commandant de la place quérir trois pelles, trois pioches et une lime. Des scribes hautains lui enjoignirent de se présenter à la caserne dite des Jacobins; il suffisait d'y invoquer leur assentiment pour être immédiatement servi. Le capitaine, veillant à l'entretien du matériel de l'armée, envoya Un Tel au sergent casernier; celui déclara ne pouvoir donner d'aussi précieux objets que sur demande régulière, formulée en termes prévus et dûment signée du commandant d'armes. Ayant obtenu la signature exigée, Un Tel dut attendre que l'homme préposé à la garde du matériel fût revenu de l'estaminet où, tout le jour, il exposait ses conceptions sur l'amour.
Armée de pioches, si petites qu'on eût dit des jouets d'enfants, et de vastes pelles, l'escouade parcourut le quartier du centre. Ayant heurté maintes portes et troublé la quiétude matinale de toutes les vieilles ménagères d'alentour, les soldats échouèrent au seuil d'un couvent silencieux. La portière, que cette invasion prétorienne inquiétait, manda la supérieure. Celle-ci, doucement émue en présence de cette troupe armée, daigna se souvenir que jadis, alors que le couvent était transformé en hôpital, on avait jugé nécessaire d'abattre une cloison; il y avait de cela deux ans. Longtemps on avait espéré qu'une pioche glorieuse ferait tomber tout ce platras inutile. Puis, alors que l'on était las d'attendre la collaboration de l'armée à cette œuvre brutale, une converse, forte et râblée, l'avait fait sauter d'un coup d'épaule.
Tels étaient les durs travaux imposés à Un Tel, afin de varier son existence et de lui rendre plus agréable sa villégiature.
Auprès du lavoir, où les Bretonnes s'invectivaient en leur parler rauque et sonore, Un Tel, un soir, fut accosté par un personnage d'allure romantique, à la barbe sale, qui, jouant avec son feutre, manifesta une vive joie de le retrouver. C'était La Bruyère, l'ilote de la rue de Bièvre, le bohème insensé qui avait amusé les vingt ans du soldat. Le mage vivait dans une vaste soupente qu'il parait du nom d'atelier, peignant des fleurs et de naïves marines où des fauves menaçants bâillaient sur le rivage. Végétarien involontaire, il se nourrissait de légumes crus, arrosés de vinaigre. Les Bretons simplistes prenaient La Bruyère pour le descendant réel de quelque haute lignée; ils le supposaient tombé dans une enfance vicieuse à la suite de fortes études et de débauche. La Bruyère était un exemple de persévérance dans le délire; il apparaissait même, si tant est que cela fût possible, que la guerre avait accentué sa folie.
Narrant son invraisemblable odyssée, le mage marchait, aux côtés d'Un Tel, sur la route où courait un vent d'orage:
--Oui, au début des hostilités, mes ennemis voulurent me faire disparaître. Une dizaine d'hommes, en armes, vinrent s'emparer de ma personne et me conduisirent à la mairie. J'avisais une petite porte qui s'ouvrait sur la campagne et je fuyais, droit devant moi, à toutes jambes, prêt à étrangler la première personne qui aurait osé porter la main sur moi. Je fis huit cents kilomètres pour me rendre en ce pays de chouans où les paysans me sont fidèles et se feraient mettre en morceaux pour ma défense.
«Certes, j'eus de nombreuses difficultés. Enfin, ceux de Paris m'ont reconnu comme le véritable descendant des Naundorff. Ce ne fut pas sans peine, car mes ennemis veillaient. J'ai su imposer la vérité. Désormais, je mènerai les événements. Les Chambres cherchent-elles une direction, un éclaircissement? Elles constituent un comité secret en apparence, ne voulant pas avouer qu'elles viennent, en dernier ressort, de demander conseil. Je ris de toutes ces tergiversations, car le comité secret: c'est moi!
«J'ai donné mes directions à Galliéni, à Lyautey, à tous les généraux. Quand Painlevé prit les rênes du Pouvoir, je lui écrivis, conseillant certaines réformes. Il ne voulut pas me répondre; ayant peur de moi, il me fit dire par les journaux qu'il allait mobiliser la classe 18. Il appelait cela une réforme. De ce jour, je lui refusai tout conseil, et cela ne laisse pas que de se ressentir déjà dans la marche des événements. Ah! non, les civils ne valent pas les généraux.
«Egalement je me suis occupé de l'affaire de Verdun. J'ai dit à Pétain: «Faites charger les canons par la gueule, enlevez toute l'infanterie; les Allemands bondiront sur vos pièces et vous les anéantirez.» Ce qui fut fait.
«Je suis en pourparlers, actuellement, avec l'amirauté anglaise, en vue d'appliquer une de mes récentes inventions à la capture des sous-marins. Il me fallut lutter à tout instant, vaincre l'indifférence générale et mater mes adversaires. J'ai rassemblé mes molécules pour agir et être une force. Je ferai de grandes choses avec le secours de saint Georges.
«On me redoute. Déjà Philippe d'Orléans, l'usurpateur, et le roi d'Espagne se sont entretenus à mon sujet; mes agents me l'ont fait savoir. Alphonse, toujours parfaitement renseigné, a dit à Philippe: «Méfie-toi de ce La Bruyère, c'est une force.»
«S'ils ne veulent pas de moi pour rétablir l'harmonie et le bien-être dans ce pays, bast! j'irai ailleurs refaire la France. Il est des jaloux qui disent de moi: «Pourquoi n'est-il pas au front, un gaillard, un Bourbon?» Comme si celui qui tient la queue de la poêle devait s'intéresser à ce qui se passe au seuil de la cuisine.»
Un Tel admirait l'ingénuité de La Bruyère; il encourageait sa folie, lui remémorant d'aimables plaisanteries de jadis et les ovations ironiques qui saluaient le mage au quartier Latin. Toute une jeunesse ne l'avait-elle pas porté en triomphe, un certain soir, le hissant sur les lions de l'Institut pour qu'il pût haranguer à son aise la foule de ses admirateurs?
Au demeurant, à travers le prisme étincelant de sa folie, La Bruyère voyait les choses de la guerre avec un esprit qui n'était pas tellement différent de celui des hommes raisonnables. Il avait la sensibilité primesautière, le jugement orgueilleux de nombre de ses contemporains, et sa déraison n'était peut-être qu'un miroir déformant un peu les désirs et les passions de son époque.