Un tel de l'armée française

Part 8

Chapter 83,624 wordsPublic domain

Devisant, les deux amis étaient parvenus aux confins de la cité. Une foule dense les entourait, dont l'exubérance et la joie les incitaient à délaisser leur entretien, afin d'admirer la ville. C'était le marché. Sur la place bruyante du vieux port, les tentes multicolores étaient agitées par le vent de la mer, comme des voiles.

Une forte commère enrubannée, consciente de son honnêteté et fière de sa baraque de toile, faisait ruisseler en ses mains le flot des chaînes, des glaces, des couteaux, des chapelets et des fausses perles. Elle claironnait un boniment qui savait attirer et séduire l'acheteur.

--Enlevez tout, mes braves gens! Douze sous au lieu de quarante, ça vient d'un incendie. Profitez du malheur!

Ses mots brefs semblaient clamer aux échos du monde la profession de foi de leur siècle. Voulant justifier les petits profits nécessaires, ils expliquaient et condamnaient les prospérités insolentes et criminelles.

--Profitez du malheur!

Cela sonnait durement, comme un commandement irrité. Néanmoins, cette femme était excusable qui, voulant adoucir le sort de ses deux gars partis au front, vendait de la camelote brillante avec des mots d'assassin. Elle ignorait la sanglante vérité de son boniment, et il est à croire qu'un esprit vengeur, désireux de fustiger l'ignominie des profiteurs, l'inspirait.

A ces vils marchands gorgés de vins fins, de luxure et d'or, qui, sans la guerre, coucheraient sur cette paille où vivent actuellement, couverts de vermine, ceux qui les enrichissent, Un Tel préférait La Bruyère, riche de folie et d'espérances.

Las de rôder, les deux compagnons prirent place à la table accueillante d'une petite auberge. Un conscrit breton, à la tête d'inquisiteur, aux yeux d'acier, le cou gonflé par un goitre naissant, leur servit une soupe chaude, non sans avoir fait un grand signe de croix. Ils burent du cidre dur à la gorge et doré comme des pommes. L'hôtesse leur conta les aventures de son fils, un marin sans spécialité, embarqué sur la _Gloire_; elle accusa rageusement la cabaretière d'en face de monopoliser les billons pour les revendre à la foire. Des femmes passaient, dont les sabots claquaient sur les pavés pointus de la ruelle. L'air fleurait bon l'aubépine; des parfums marins ajoutaient à la tendresse illuminée du soir une fraîcheur sereine.

Délaissant toute irritation, sensible à la beauté de l'heure, Un Tel se sentait prêt à pardonner à la vilenie des hommes.

C'est ainsi qu'il apprit à se recréer, en faisant l'école buissonnière, l'âme charitable et joyeuse qu'il faut au combattant.

_A M. le Colonel Vormot, Commandant le ...e d'Infanterie._

HISTOIRE D'UNE FOURRAGÈRE

Le régiment auquel on a l'honneur d'appartenir est toujours le plus beau régiment de France. Pourtant, il en est qui se signalent particulièrement par leur vaillance constante, leur belle tenue sous les armes et leurs succès réitérés. Ceux-là reçoivent du généralissime ce suprême honneur: la fourragère, cordon symbolique où sont étroitement liés le rouge du sang versé et le vert printanier de l'immortelle espérance.

Le régiment d'infanterie auquel Un Tel appartenait reçut l'éclatant hommage de la fourragère. Composé de Bretons songeurs et durs à la souffrance, de Picards malicieux et buveurs, de gavroches parisiens, il fut une phalange de héros simples, de braves gens indifférents au danger, sur qui l'acide du doute ne savait mordre.

Ces hommes, habitués aux travaux quotidiens de la terre ou de l'usine, accomplirent des labeurs guerriers en ouvriers infatigables et consciencieux, et leur effort patient et prolongé leur valut la plus enviée des récompenses.

Les gens de l'arrière, nous entendons ceux qui gardent l'estime du soldat: vieillards suivant la marche de nos bataillons avec l'amer regret de leur impuissance, femmes dont le souvenir est une protection, adolescents aspirant à rejoindre la carrière où triomphent et souffrent leurs aînés, tous les amis du troupier français, compagnons heureux de sa vie civile, ne peuvent imaginer de quels humbles sacrifices une fourragère est le symbole.

Terrasser sous les pires bombardements, monter à l'assaut, veiller sans repos dans la nuit menaçante, être brave, mépriser la fatigue et la souffrance, c'est le tribut offert à la France par tous les régiments. Afin de recevoir la fourragère, il faut ajouter encore à tant de vertus et d'abnégations.

Réserve de l'armée active, jetée immédiatement dans la mêlée, le régiment d'Un Tel partit, au début de la guerre, vers la Meuse belge. L'armée du général Langle de Cary, à laquelle cette unité appartenait, prit, lors de la retraite, un ascendant magnifique sur l'envahisseur, le harcelant d'attaques incessantes, lui barrant les routes et les ponts et le rejetant dans les fleuves. Pour cette tenue valeureuse, le généralissime l'autorisa à demeurer quarante-huit heures de plus que le gros des troupes sur les lignes inviolées par elle défendues.

Aux soirs orageux de la Marne, traversant les villages en flammes, le régiment poursuivit les colonnes allemandes jusqu'en la forêt d'Argonne. Maurupt, Sermaizes et les bourgs d'alentour se consumaient dans une odeur de poudre et de mort. Les villages étaient pris d'assaut, à la baïonnette. A Vitry-le-François, les légionnaires aux casques noirs du kronprinz jonchaient les rues de leurs corps éventrés.

C'est après cette lutte fougueuse que vint le dur hiver d'Argonne. Il fallut combattre huit mois dans les bois ravagés, tenir la tranchée, en dépit des grenades et des crapouillots, et malgré les mines traîtresses qui, soudainement, ouvraient une tombe aux soldats.

Beauséjour, les Eparges, Calonne, le régiment d'Un Tel fut de toutes les offensives. Au pas de parade, il s'empara, une aube brumeuse, de la crête de Tahure, désormais immortelle. L'hiver suivant, il défendit Verdun. Dix fois décimé et toujours reformé, le régiment devait à sa gloire d'être partout où l'on se battait. La Somme le revit indomptable et, malgré ses pertes, indompté.

Un régiment est un faisceau de volontés, de faiblesses, de joies et de rancœurs. Un Tel était un des atomes de cette force, souvent diminuée et toujours renaissante. Certes, l'infime volonté d'un soldat est une frêle chose néanmoins, multipliée par le courage de ses camarades, elle aboutit à de puissants résultats.

Ayant participé à toutes les batailles où le régiment s'était honoré, il était normal qu'Un Tel s'enorgueillit de sa fourragère. Elle lui appartenait; elle était à ceux qui, ne fût-ce qu'un instant, avaient souffert pour elle. Ce petit patrimoine de gloire indivisible appartenait à Donquixotte aussi bien qu'à Citoillien. La bravoure enfiévrée de l'un et la froide raison de l'autre tissèrent les fils du précieux cordon. La gaieté turbulente de Lulusse et la fantaisie de l'adjudant Gustave, toutes les vertus agissantes des compagnons d'Un Tel parèrent, elles aussi, cette fourragère de leurs vivantes couleurs.

Pareil au désir des poètes, l'effort des soldats demeure toujours insatisfait; il semblerait que la somme des sacrifices à venir est multipliée par celle des douleurs encourues. Aussi, afin de parfaire l'œuvre de son régiment, Un Tel, dès son retour, se mit à sa dure besogne, désireux d'orner d'un laurier neuf les couleurs fanées de son drapeau et de gagner, à force de peine et de témérité, l'autre fourragère, récompense des unités victorieuses, cordon vert et or, aux couleurs de la médaille militaire, que Lulusse a si justement nommée l'omelette aux fines herbes.

Dès qu'il revint à son régiment, Un Tel connut que la guerre était transformée. Il en avait appris le pittoresque et l'horrible, mais il ignorait encore la perfection tragique de la lutte moderne, cette algèbre implacable de la destruction que seuls la pyrotechnie, la mécanique et le génie parviennent à résoudre et qui font l'infanterie victorieuse.

Groupés dans un vaste bois, les hommes attendaient l'attaque qu'ils devinaient prochaine. L'artillerie tonnait avec une violence continue. Le ciel était vibrant de moteurs et d'ailes brillantes. Des grappes innombrables de combattants se suspendaient aux flancs des coteaux.

Les fantassins se préparaient à lutter.

Ils ne songeaient guère à mourir, et le pire qu'ils osaient imaginer leur était souriant. Ils se voyaient blessés, transportés à l'arrière par des brancardiers attentifs, couchés en des lits doux et clairs, entourés de soins précieux. Ils rêvaient de plages aux noms fleuris, de promenades auprès de la mer miroitante, d'aventures sentimentales.

Certains soignaient particulièrement leur toilette; d'autres cachaient dans la poche de leur capote des images de femmes et d'enfants. Il en était qui partaient à la recherche d'une ultime bouteille, vaine précaution, car des vivres et des boissons étaient distribués en abondance: biscuits, sardines, chocolat, vin, alcool, qui donnent aux soldats un moral parfait.

Parallèlement à cette préparation inférieure, à ce ravitaillement alimentaire, il se faisait dans les compagnies une sorte de veillée intellectuelle.

Les capitaines avaient réuni leurs chefs de section. Consultant la carte, ils expliquaient ce que devaient être les différentes phases de l'assaut. Les cartes représentaient, exactement, le terrain qu'il importait de conquérir. Des lignes azurées indiquaient les tranchées françaises, des lignes pourpres celles de l'adversaire.

Franchissant les petits dessins compliqués, le bataillon devait parcourir 2 kilomètres et ne s'arrêter que sur des positions, maintenant rasées, où jadis des petits bois sombres frémissaient dans le vent. L'artillerie précéderait les premières vagues d'assaut. Rien ne devait arrêter la progression lente et mathématique des troupes. Telle compagnie atteindrait tel chiffre indiqué sur la carte, telle autre se grouperait sur les ruines de tel ouvrage.

Les photographies prises par l'aviation révélaient chez l'ennemi d'étranges bouleversements. Quelques rares abris existaient encore, où celui-ci, terré, attendait le redoutable assaut qui devait l'anéantir.

Une compagnie guerroyante est une sorte d'usine où chaque homme reçoit une besogne obscure et limitée. Franchir les diverses barrières, surprendre l'adversaire, nettoyer le terrain conquis, l'organiser sont autant de travaux où les grenadiers, les voltigeurs et les incendiaires peuvent utiliser leur compétence particulière et leur commune bravoure.

Excellent à lancer la grenade, Un Tel reçut la mission de nettoyer les sapes. Il lui était ordonné de supprimer tout ce qui tenterait une vaine résistance; il se sentait une respiration égale, la main ferme, l'âme décidée.

La guerre est une impérieuse nécessité. Un Tel, convaincu de l'efficacité de ses actes, assuré de défendre ses intérêts et ses affections, n'écoutait pas les paroles désabusées de quelques camarades. Certes, il savait que l'ambition des grands chefs est une des raisons principales de nos offensives, mais il lui importait peu que d'autres gagnassent des étoiles ou des lauriers, si leur ambition concordait avec l'intérêt des armées. Aussi bien que le dévouement silencieux des soldats, le bruyant orgueil des généraux gagne des victoires.

Chargés de musettes et de bidons, armés de pistolets automatiques et de grenades, la toile de tente en sautoir, les hommes, dans l'ombre propice du soir, partirent vers les lignes. Des obus illuminaient le ciel. La troupe était silencieuse. Nul ne songeait que de toute cette jeunesse vigoureuse il ne resterait peut-être à l'aube que des chairs broyées et des membres épars.

Il fallut, parmi les mares de boue, traverser un village écroulé.

Un Tel espérait en son étoile. La lutte pourrait être dure; sans doute, il serait blessé; mais il échapperait à la mort. La confiance en la fortune et le désir de vivre conduisent les armées vers le sacrifice.

La route, coupée de fondrières et d'excavations, s'arrêta. Le bataillon prit un chemin détourné, ouvert dans la broussaille. Lentement, du pas des processions, des milliers d'hommes s'avancèrent, au clair de lune, vers la première ligne. L'ennemi ne devina pas cette marche silencieuse, menace formidable pesant sur sa destinée.

Une tresse blanche, tendue par le génie, guidait la file errante. Un ravin empli d'eau, traversé de passerelles légères, séparait deux collines; dans cette cuve de mort et d'effroi, les hommes semblaient être de fantomales apparitions surgies d'une tombe immense. Un Tel, couvert de vase, les vêtements déchirés, respirait avec une âpre joie l'odeur de terre et de poudre qui l'entourait. Il y avait une sorte de magie captivante à n'être qu'une infime volonté perdue dans cet immense mécanisme.

Les vagues d'assaut devaient se dresser à quatre heures cinquante, après un bombardement précipité de cinq minutes, et gagner leurs objectifs.

Il était trois heures. Sur le vaste front d'attaque, les compagnies se déployaient en lignes de tirailleurs. Des trous avaient été creusés, où les hommes se couchaient; on eût dit, à ras de terre, des berceaux où dormaient de grands enfants, tant les soldats étaient immobiles.

Couché sur le dos, Un Tel admirait le ciel. Un dépôt de fusées et de grenades sauta qui fit jaillir à l'horizon des cascades de lumière. Le souvenir vint au soldat des soirs bruyants où le peuple fêtait, parmi les valses et les explosions, son illusoire liberté. Il revit le 14 Juillet de son enfance, quand sa vieille mère le menait au Pont-Neuf admirer les fusées multicolores et les bouquets d'artifices. Il y avait liesse, et les femmes s'abandonnaient à la joie d'être désirées. Pauvres folies d'antan, combien ceux qui vous connurent vous trouvent aujourd'hui dérisoires!

A quatre heures cinquante, sans commandement, les hommes se levèrent et marchèrent, automatiquement, vers ce qui avait été la tranchée allemande, amas de terre retournée où pourrissaient, gonflés comme des chevaux crevés, quelques cadavres. De rares gourbis, aux charpentes croulantes, existaient encore. Ces sapes obscures, inondées de pétrole, éventrées par les grenades, se mirent à flamber.

L'ordre des vagues était rompu. Les hommes se rejoignaient dans l'assaut, indifférents au possible danger, étonnés, voire même inquiets de ne rencontrer aucune résistance. De vieux compagnons, longtemps séparés, se retrouvaient:

--Tiens, te v'là, vieille canaille!

--Oui, je reviens de perm'; tu parles d'une nouba!

--Sacrée brute, tu ne crèveras pas encore cette fois-ci? Il y a pourtant assez longtemps qu'on te rencontre.

Et les deux hommes s'arrêtaient, afin de deviser quelques instants sur les joies de l'arrière et le muflisme du civil.

Ce n'était pas une attaque, mais une marche d'épreuve dans un terrain mouvant. Le tir de barrage de l'adversaire ne se déclanchait pas; les troupes avançaient, allaient à l'aventure, droit devant elles, et malgré les conseils préventifs de prudence. Parfois, l'éclatement d'un obus de 75 couvrait de boue et de poudre un assaillant de par trop téméraire; quelque isolé tombait, frappé à la poitrine d'une balle de mitrailleuse; n'importe, délaissant toute sagesse, ivres de leur facile succès, les fantassins s'arrêtèrent non loin d'un ruisseau dont les eaux illuminaient la vallée.

Pourquoi prendre position à cet endroit, plutôt qu'ailleurs, ils l'ignoraient, toute science militaire étant délaissée. Une seule chose apparaissait, réelle, absolue, la cote 304 était reconquise. Il fallait organiser le terrain, terrasser, creuser une tranchée profonde et continue, dissimuler à l'observation des adversaires les mitrailleuses. On ne le fit point, non par ignorance ou faiblesse, mais parce que la crainte du danger ne survit jamais à la pire des épreuves. Seul un malheur nouveau peut inspirer, quelques instants, une peur salutaire.

Animés d'une même curiosité, les hommes du bataillon, séparés de leurs sections, groupés au hasard, se mirent à visiter le terrain conquis, comme si des guides invisibles leur imposaient une mystérieuse direction.

Un Tel découvrit des morts effrayants et pestilentiels, au torse sectionné. Il se plut à contempler un magazine allemand abandonné dans un abri; on y voyait d'héroïques images: une représentation d'_Iphigénie_ au théâtre prussien de Namur, ou bien encore des princesses de Bavière soignant des pionniers à la tête fendue, voire même un officier hautain courtisé par des Polonaises admiratives, témoignages de force orgueilleuse et de joie prétorienne. Des armes traînaient, dont un glaive large et clair, qu'on eût dit enlevé à quelque panoplie du moyen âge. Un Tel, parmi les vestiges épars de cette armée enfuie, cherchait à deviner la vie de l'adversaire.

Les obus creusaient un sillon irrégulier sur les crêtes. Les blessés aux chairs déchirées appelaient désespérément les brancardiers; certains se voyaient mourir, isolés de tous, ignorant le sort de leur bataillon et redoutant de voir surgir une patrouille ennemie.

Soudain, un tir formidable s'abattit sur les troupes françaises. Les obus, avec une précision parfaite, écrasaient les escouades, faisant voler les armes, les bidons et les pierres, arrachant les membres et décapitant les veilleurs épouvantés. Un Tel, porteur d'un ordre, courait à la recherche d'un officier, fouetté par les explosions.

Tout le bataillon agonisait dans les trous d'obus.

Il y avait une douleur poignante à voir tant de jeunes hommes, nés à peine à l'amour, mourir sans espoir de revoir les villes trépidantes et les campagnes silencieuses de leur enfance. Certains semblaient lancer encore le dernier mot gouailleur, témoignage de leur vaillance irraisonnée, qui leur avait été rentré dans la gorge.

Un Tel erra des heures, cherchant en vain un être vivant parmi ce peuple abattu.

La nuit vint qui mit une ombre caressante sur les visages durcis des morts. C'est ainsi que fut reprise, aux armées du kronprinz, la cote 304, d'où l'ennemi, trop longtemps, domina Verdun, citadelle invaincue.

LE POTE

C'est à la cote 304 que mourut un officier par ses soldats nommé le Pote, c'est-à-dire le meilleur des amis, le fidèle compagnon, l'homme intrépide et fraternel qui ne fut jamais égoïste, faible ou désemparé.

Pour être un pote accompli, il faut ajouter au plus chevaleresque des caractères un extérieur plaisant et faubourien, une verve inépuisable et commune. Il en est qui, meneurs d'hommes, aimés et victorieux, demeurèrent incompris. Il n'y avait qu'un Pote dans les armées françaises: il est mort à Verdun; mais son souvenir s'immortalise dans les conversations des troupiers, comme si, couché par un obus stupide, ce héros avait conquis dans la mort une vie plus riche et plus expansive.

A de jeunes lectrices aux dents étincelantes, à l'œil noir, qui partirent vers les Amériques, parées des pourpres de Racine, Un Tel conta la vie du Pote. Sans doute, ces jolies hirondelles ont-elles, en des mots exquis, appris aux rois des métaux la splendeur d'un homme de chez nous. Des millions de dollars ont été peut-être offerts à nos armes par un boyard que les gestes du Pote enchantèrent.

Pauvre Pote, c'était le bel homme dans l'expression conventionnelle du mot. Il était de haute taille, dépassant d'une tête sa section. Il avait un corps admirablement proportionné, la poitrine large, des traits réguliers, une chair claire et veloutée d'enfant. L'infirmier qui rapporta ses restes dans une toile de tente est à jamais angoissé de n'avoir pu retrouver de cette architecture magnifique qu'un amas informe et léger d'os brisés et de muscles sanglants.

Ami de l'école buissonnière et des jeux cruels, c'était un enfant des Buttes-Chaumont, élevé à la diable, par une marchande des quatre-saisons. Tracasser les gardes du parc, jeter des pierres dans les vitrines de la pharmacie et attacher des casseroles à la queue des chiens errants, telles avaient été les occupations principales du Pote au cours de sa prime jeunesse.

Lulusse de Charonne et le Pote s'étaient rencontrés en des combats singuliers, car ils courtisaient, à treize ans, les mêmes gourgandines. Ensemble, ils avaient traversé à la nage le canal Saint-Martin, narguant la police impuissante. Le soir, au Zénith-Concert, ils accompagnaient la chanteuse de genre dans ses refrains excentriques.

Mais le Pote délaissa bientôt les bandes vicieuses de son quartier et les amitiés équivoques; il se mit au travail, sa mère ayant à nourrir six frères et sœurs qui chérissaient la soupe fumante et le pain frais.

Comme il aimait les chevaux, qui sont de grands camarades silencieux, il se fit charretier. Le métier est dur. Il faut se lever à l'aube, panser les bêtes, nettoyer et gratter le harnachement, atteler, partir dans Paris, éviter les accidents. Un charretier modèle sait garder des chevaux propres, il leur épargne la fatigue. Il y a là toute une science difficile à acquérir. A quinze ans, le Pote menait la pierre de taille, attelant à six chevaux, gagnant des journées d'homme qu'il rapportait fièrement à sa mère.

Doué d'un appétit formidable, il dévorait des livres de viande, copieusement arrosées de vin du faubourg, heureux de se dépenser pour les siens, glorieux d'avoir été, par le malheur, élevé à la dignité de chef de famille. Il n'eut alors que des amours passagères, ne voulant point délaisser sa vieille, celle qu'il appelait son copain, la grosse ménagère aux mains rouges qui lui lavait son linge, l'affectueuse gardienne qui l'avait bercé quand il était un gosse.

A la caserne, le Pote fut le type accompli du mauvais soldat, irréductiblement indiscipliné. Certes, il manœuvrait avec vigueur, on ne pouvait nier que son arme fût brillante; mais il n'en terrorisait pas moins Tap-Tap, son adjudant, lequel, au cours de sa longue carrière, n'avait jamais rencontré un soldat pareillement narquois et révolutionnaire.

A la guerre, le Pote participa à toutes les batailles. Infatigable, il accomplissait les travaux les plus durs, abattant les arbres, creusant la terre avec acharnement, portant les sacs des camarades éclopés. Il gardait son âme de gamin des Buttes-Chaumont, son amour du travail et cette allure indépendante qui faisait, au quartier, la douleur de Tap-Tap.

Il devint un exemple de force et de conscience et les événements en firent un chef, à la fois chéri et redouté, sorte de guide implacable qui savait entraîner les plus hésitants parmi les pires dangers.

Sergent, adjudant, officier, le Pote demeura simple. On eût dit un enfant dont les yeux riaient à la lumière et qui admirait les spectacles de la vie, en amateur qu'un rien amuse. Autant, en ligne, le Pote s'imposait d'être grave, autant, au repos, il se révélait joyeux et fantaisiste.

Buvant ferme, mangeant avec voracité et se livrant aux incongruités de table chères au truculent Rabelais: rots sonores et pets hardiment ponctués, il était la gaieté turbulente des popotes.

L'accent traînard, le Pote avait un vocabulaire étrange et primesautier; il scandait chaque phrase d'un balancement d'épaules. Surprenait-il un de ses hommes au repos, alors qu'un travail pressé s'imposait, au fainéant il disait, sans douceur:

--Si tu ne fais pas ton tapin, je te rentre dans le cassis.

Témoignant de son désir de revenir à une vie simple, il disait encore à son fidèle compagnon Gustave, le Rempart de Calonne:

--Si je te rencontre un jour à Panam, avec ton haut de forme, tandis que je baladerai mon attelage, je te gueulerai: «Oh! eh! Gustave...» Et tu ne te retourneras pas, vieille cloche de mon cœur. Dame, ça t'ennuiera de jacter avec un mec qui aura un falzard de velours.

Un terme unique lui servait à flageller les lâches, les fainéants, les peureux, les faibles, les veilleurs qui dorment au créneau, les soldats qui n'ont pas l'amour absolu du devoir et le courage constant qu'il faut à la guerre:

--C'est des ordures!