Part 6
Un Tel, au sortir de la mêlée, ayant traversé les hôpitaux où la joie de vivre est atténuée par la douleur, revoit enfin les rues de son enfance, et leur cher aspect coutumier est plus que jamais sensible à son cœur.
Les boutiquières souriantes ont une jeunesse et des grâces qu'Un Tel ignorait. Les bars, jadis bruyants, illuminés, où se pressait une foule énervée, sont devenus des lieux de causerie, sortes d'oasis charmeuses où se retrouvent le permissionnaire, le blessé et le réfugié, ce pèlerin de la guerre.
L'hostilité des uns s'est atténuée, les rancunes irraisonnées des autres sont mortes. Il semblerait que le quartier, sentant passer la grande menace, a groupé, fraternellement, dans ses vieux murs, ceux que divisaient naguère des humeurs et des intérêts opposés.
Un Tel visite, non sans orgueil, son quartier. Il se montre. N'est-il pas le sauveur, celui sans qui l'église archaïque aux tours émouvantes, le jardin aux gazons réguliers, l'école où chantent des gamines, n'existeraient plus, férocement anéantis?
On l'accueille, on le fête! Les vieillards, dont l'âme vacillante prête à la guerre des horreurs qu'elle n'a pas, l'admirent, et les commères, que sa fantaisie irrita, condescendent à l'estimer pour ce qu'il représente de force nécessaire.
L'illusionnisme d'Un Tel ne saurait néanmoins le porter à croire que cette sympathie totale durera, la guerre terminée. De ce qu'elle est éphémère et fuyante, il en goûte mieux, au contraire, le bien-être et le charme.
Retrouver son foyer est estimable, lorsque l'on a vagabondé sans répit dans l'ombre et le vent. Un Tel, à la table où il aimait écrire, tente de ranimer en son esprit le peuple d'images et de mots qui jadis l'emplissait. Mais, obsédantes, les idées qui lui vinrent au cours de sa méditation dans la tranchée semblent vouloir chasser les rêveries anciennes.
Près du feu chanteur, en le calme accueillant de sa tiède demeure, le soldat ne peut oublier les dures nuits de la guerre. Il lui semble entendre encore la plainte errante des mourants; il revoit les squelettes glacés de ses camarades, veilleurs éternels placés en avant des lignes françaises.
Le confort fatigue Un Tel. Il était bon de dormir sur le sol dur, entouré d'une couverture boueuse, profondément. La mollesse des oreillers et des matelas énerve, et rien ne vaut le sommeil animal, duquel on sort repu et brisé comme après un rude massage.
Idées et réalités de la guerre; choses apprises, devinées en présence des morts; hommes entrevus dans la mêlée, défilé des jours mornes et tourmentés; tout cela s'impose au cœur du soldat. Une mosaïque faite de tous ces souvenirs, petites pierres boueuses, chatoyantes, ensanglantées, telle sera désormais la pensée d'Un Tel.
Mais, quand le convalescent veut confier ses impressions et ses souvenirs, il se voit incompris ou critiqué. Il découvre qu'existe un soldat ignoré du combattant, sorte de héros d'opérette surgi, tout armé, de la cervelle délirante des journalistes. Combien l'azur trompeur dont on a paré ce déguisé cache de bêtise et de lâcheté, nul d'entre ceux qui revinrent de la grande mêlée, soit indifférence ou stupeur, n'a voulu le dire.
Le soldat blessé, le convalescent, l'amputé, désireux d'être en harmonie avec ses compatriotes demeurés à l'arrière, abandonnant toutes les impressions ressenties, délaissant les justes directions que la souffrance impose à sa pensée, doit avant tout copier servilement le geste maniéré et la grandiloquence de ce poilu confectionné pour l'émerveillement des faibles et des oisifs, qui vit en narrant d'insipides gaudrioles et meurt en chantant.
Dans la salle humide et sombre de l'ambulance, les morts ont été dévêtus et les rats viennent, lentement, leur dévorer la figure. Ces pauvres n'eurent pas la fin brutale du combattant, ils se virent mourir, loin de la femme aimée, fugitive que pourchassa l'envahisseur; ils ne chantaient pas à l'heure où la mort les emporta. Et vous autres, camarades, dont la jeunesse rayonnait sous la boue et l'ordure, et qui êtes, maintenant, asphyxiés et rigides, chantiez-vous quand le fer déchira vos poitrines? Des écrivains ont déshonoré le sacrifice le plus noble du soldat, quand ils eurent l'audace de le faire mourir, un refrain de café-concert aux lèvres.
Les heureux qui ont une modeste sépulture y sont étrangement compressés. Leur fosse pouvait contenir vingt corps; on en mit quarante, placés sans pitié, la tête des uns frôlant les pieds des autres. Toute la jeunesse de France est couchée dans la terre ardente, et voici que des faiseurs de grimoires dessinent, aux yeux du monde qui nous regarde et de l'avenir, cet implacable juge, une silhouette burlesque et grivoise du soldat.
Révolté, Un Tel ne veut pas admettre que le martyre de toute une race finisse dans une orgie de mensonges et de calembours.
Les gens simples, les marchandes des quatre-saisons, les commères attroupées sur la vieille place, où jadis se poursuivaient en criant des gamins qui sont maintenant des soldats, tous ceux qui ont souffert, pleuré au cours de leur existence, savent que le combattant, couvert de vermine et de vase, est une pauvre chose perdue en la tempête, un être dont la chair, cinglée des vents, est offerte, nuit et jour, aux coups du destin. Un Tel se sent aimé de ces gens-là. Seuls l'irritent les esprits aimables et facétieux qui cherchent à retrouver en lui les traits galvaudés et flétris du poilu légendaire.
Mais c'est en rencontrant son ami Mortné, sculpteur et parfait égoïste, qu'Un Tel comprit nettement que la guerre n'a point transformé le monde.
Il n'existe qu'une chose, ici-bas, méritant l'attention de ce noble artiste: la forme pure. Une scintillante locomotive, un obus effilé, une carafe sont des merveilles de ligne et de volume. La Marne sauva Paris de l'anéantissement, dites-vous! Quelle erreur est la vôtre, une nation ne meurt pas qui sut découvrir cette vérité magnifique: La sculpture sera désormais une géométrie inexplicable où les troncs de cône chevaucheront des parallélépipèdes.
Mortné est un petit propriétaire qui fait de l'art avec des prétentions de géant. Le désir qu'il exprima de ne s'intéresser qu'à son œuvre masque ses appétits gourmands. Il lui faut une bonne table, des vins de choix, une couche douillette. Il aime à vivre sans fièvre, à peine inquiété par les drames cinématographiques dont il est le fidèle admirateur. Disserter sur l'art contemporain en savourant une liqueur parfumée est autrement utile à l'humanité que le lancement de la grenade.
Dites à Mortné
--Vos subtiles arguties importent peu. La France est envahie, ravagée; votre maison elle-même est menacée, battez-vous!
Il vous répondra
--Me battre? Pourquoi? D'abord on ne m'a rien demandé. En outre, ça n'est pas intéressant. Ma maison est menacée. Qu'ils y viennent! Je ne suis ni un lâche ni un sot. Si je trouve un Boche en face de moi, je saurai l'abattre.
Mortné admet le corps à corps. Menacé directement dans ses biens, il se battrait; il ne permettrait pas qu'un Allemand vînt détruire les glaises informes où il croit avoir affirmé son génie. Mais à quoi bon épouser les querelles de la nation?
Une légion innombrable a pu descendre vers Paris, férocement armée, ayant asservi la science à sa fureur guerrière. Des mortiers de 420, de puissants obusiers auraient fait pleuvoir sur la capitale un déluge de fer si nos armées n'avaient arrêté la progression rapide de cette légion. Cela importait peu.
Mais qu'il s'en fût présenté un, un seul de ces envahisseurs, non pas un obus, mais un homme, dans la demeure de Mortné, il nous eût alors montré qu'il savait, lui aussi, se battre et triompher.
* * * * *
Au retour, satisfait d'avoir retrouvé le cher visage qu'il aimait et la douceur archaïque de son quartier, Un Tel, un instant, a pu se griser d'un éphémère triomphe. Certes, les gamines aux nattes enrubannées et les vieillards l'accueillirent avec une évidente admiration. Mais il a vite compris que la lutte n'était pas terminée, qu'il lui fallait encore défendre contre les mensonges dorés de la légende la vérité de sa douleur et arracher aux mains des égoïstes qui s'en nourrissent les fruits de la patrie, ce clair jardin que les soldats ont protégé des foudres et de la mort.
LA RIVIERA DU MONTPARNASSE
Au Montparnasse, carrefour peuplé de bourgeois, d'artistes et de souteneurs, Un Tel jadis aima vagabonder. Ce soir, afin de revivre les émotions anciennes, le convalescent parcourt le quartier, maintenant ombreux, où errent comme lui des nègres et des marins, recherchant un refuge sonore, éternels gamins bercés d'une romance.
Voici, boui-boui tentateur et rutilant de lumières, la Riviera de Montparnasse.
L'aigre voix de la chanteuse y résonne harmonieusement au cœur charmé des jeunes hommes. La fumée irrite la gorge de la pauvresse, les joyeux violons couvrent son chant. Qu'importe, orgueilleuse et secrètement ravie de plaire et d'être désirable, elle exalte en des refrains naïfs les amours des arsouilles, dressant au centre des lumières une chair palpitante et transfigurée.
Des plantes artificielles, aux feuilles droites et effilées comme des lances, entourent le tréteau, évoquant le charme lointain des îles en fleurs; de hautes glaces affinent et multiplient la beauté des femmes.
Ce faux luxe de café-concert, les mille lampes suspendues à son plafond d'azur et les musiques en goguette créent une atmosphère énervante et magique qui remplace, auprès du simple ouvrier de la cité, le charme des plages parfumées et sentimentales, l'enchantement d'être fortuné et la nocturne volupté des sombres ombrages où frémit le vent de la mer.
Ici, l'homme oublie les peines de la vie. Il cherche, parmi les rythmes et les illuminations, une ivresse héroïque qui l'exhaussera, ornant d'images imprécises et jolies l'ombre de sa misère.
Les pures amours, les dévouements irraisonnés, l'implacable courage naissent d'une chanson. Les combattants, au sortir de la mêlée, les femmes délaissées, les adolescents rêveurs viennent à la Riviera du Montparnasse, avec une âme simple, désireuse de joie et de clarté. Leur sensibilité y découvre des horizons plus vastes; ils en sont éblouis, comme s'ils avaient bu ce philtre généreux qui donnait aux héros légendaires une invincible vigueur.
La voix aigre de la chanteuse, éveillant les désirs ailés de l'amour et les passions guerrières, devient claire, souple et brûlante. Les marins croient ouïr de vieux Noëls campagnards et l'ariette et la ronde que chantait leur grand'mère. Les vieux rentiers à la tête oscillante fredonnent en l'écoutant les refrains lestes où triompha Thérésa, la grande encanailleuse.
Elles reviennent, parées de fleurs fanées, en l'imagination du populaire, toutes les chanteuses de jadis: amante désolée du croisé lointain, Lisette émue de Béranger, brave et rubescente vivandière des chansons à boire. L'ouvrier se sent entraîné par les marches allègres des charpentiers et des rémouleurs, fidèles compagnons du tour de France.
Les artistes évoquent les jolies satires de ces petits soupers où de petits abbés disaient des épigrammes. Nègres, jeunes Bretons songeurs, ouvriers, artistes étrangers, tous, dans le rythme heureux des violons, renaissent à la joie et à l'espérance.
La Riviera du Montparnasse, c'est la Côte d'Azur du pauvre.
Seul, dans une immobilité glacée, un petit Japonais baisse la tête tristement. Il est las de cette rumeur et les mille parfums ambiants l'énervent. Les yeux emprisonnés dans le cercle d'or de ses binocles, l'esprit absent, en quel rêve confus s'exile-t-il?
Il revoit les fleuves luisants et les arbres naïfs de sa patrie. Indifférent au café qui fume devant lui, sur la table de marbre, il évoque les vertiges anciens de l'opium, le sommeil mystérieux et lourd de l'éther.
Une âpre toux secouant sa frêle poitrine, les yeux clos, ce petit gnome méprise les joies et les exaltations occidentales. Nos femmes lui paraissent être d'étranges animaux malades, absolument différentes des souples danseuses qu'adora sa jeunesse, au pays des maisons d'osier et de lanternes peintes.
Malgré l'amertume de son exaltation, le Japonais n'en subit pas moins la magie du rythme et des lumières. Un Tel, lui-même, délaissant un instant le souvenir des pires choses qu'il entrevit, se laisse séduire et bercer par la mièvrerie sentimentale des romances.
Avant la guerre, le beuglant fut une école agréable et pernicieuse où furent professées, parmi les danses et les cris, les idées les moins nobles du siècle. C'est là que l'esprit du populaire se faussa et prit, en écoutant des chanteuses court vêtues, tous les vices cosmopolites qui l'avilissaient.
Depuis, en changeant de répertoire, le café-concert a transformé son âme. Les grands sentiments qui soulèvent les foules se répercutent entre ses glaces étincelantes. Une sorte d'impérialisme s'y crée, amoureux du panache et de l'amour. La Riviera du Montparnasse est un nouveau temple, dont nul dieu clairvoyant et courroucé n'a su jusqu'ici chasser les marchands.
Vils phraseurs exaltant les rêveries humanitaires, dressant l'affamé contre le capital et incitant aux révoltes isolées, marchands de refrains incendiaires qui, selon le goût de l'instant, entraînent leur public à l'assaut du veau d'or ou sous les murs de Verdun; clowns à la voix arsouille qui, tour à tour, bafouent la patrie et chantent la gloire d'un général républicain, ils sont légion ceux qui, indifférents à la misère et à la gloire des peuples, adorent aujourd'hui les idées et les hommes qu'ils piétinaient hier, à seule fin d'ajouter à leur fortune.
Mais, heureusement, il en est qui savent exécuter, avec art et modestie, leur beau métier d'artiste; ceux-là, alchimistes dévoués, donnent aux misères de la vie, tous les soirs, un reflet d'espérance.
Imitant le parler savoureux de la rue aux Herbes-Potagères, un artiste belge, d'une santé florissante, évoque auprès d'une commère, également plantureuse, les jours où il jouait à la marelle et croquait des gâteaux dans Bruxelles, alors que M. Beulemans y triomphait bourgeoisement, ne devinant pas quel orage formidable menaçait les riantes vallées de la Meuse et sa bonne ville en fête. L'artiste y met l'accent ému qu'exige son rôle attendri.
Voici qu'il lui faut, maintenant, danser et chanter. Il danse, serrant en ses bras la joyeuse commère. Sa faconde, ses gestes épanouis, sa bedaine rebondissante, sa trogne illuminée enchantent le public. Ce ne sont plus que rires, exclamations, appels délirants à travers la salle surchauffée.
On dirait une franche et voluptueuse kermesse où ce meneur de cotillon fait danser, au cœur de tous, la joie de vivre.
Un Tel se laisse gagner par cette commune allégresse. Il ignore que le chanteur apprit récemment la mort de son père et de son frère, fusillés sur la grand'-place du Marché-aux-Fleurs, pour n'avoir pas voulu incliner sous le joug envahisseur leur patriotisme ombrageux, et nul de ceux que la Riviera de Montparnasse exalte, console et réjouit ne songe à deviner l'envers de ce décor verdoyant et doré et la douleur vraie de cet amuseur.
Ne faut-il pas que, par une inexorable loi du destin, au côté des marchands de mensonges lyriques que seuls l'or et le succès captivent, certains comédiens, conscients de leur rôle prestigieux et portant une large blessure au cœur, chantent sur les tréteaux et simulent une joie sans pareille, afin que les marins errants, les ouvriers épuisés, les nègres venus de leur forêt natale pour mourir dans nos campagnes, les soldats qui goûtent les joies éphémères du retour, s'en aillent, à minuit, dans le Montparnasse obscur et silencieux, avec des refrains aux lèvres?
LE SOLDAT PERDU
Un Tel désira revoir les groupements où jadis il partageait, avec quelques rares esprits cultivés et beaucoup de sots et de prétentieux, l'amour des belles-lettres. C'est dans une brasserie surpeuplée, parfumée de tabacs exotiques et trépidante comme une chaudière, qu'Un Tel revit des esthètes qui l'irritèrent et lui rendirent plus estimables que jamais les paysans de son escouade, au raisonnement lent et grave, à la vie saine, aux mœurs raisonnables.
Chinois aux visages fripés, Russes énervés et misanthropes, Roumains phraseurs, toute une faune cosmopolite y discutait des problèmes d'art moderne, séduite par l'incohérence et le désordre. Des juives aux cheveux taillés comme de vieux Bretons, à la croupe large, férues d'esthétique et des questions sociales, âpres à soutenir leur race errante, trônaient en des poses martiales, condamnant sans douceur nos institutions et nos œuvres. Leurs époux, frêles adolescents venus des Carpathes lointaines, approuvaient, sans y rien comprendre, les discours de ces viragos.
Autour des petites tables chargées de soucoupes, les métèques audacieux qui prétendent imposer leurs maladies mentales et leurs tares à la pensée française se donnaient rendez-vous. Des oisifs les rejoignaient, vieillards qui, jadis, menèrent une bohème souriante, en compagnie de Verlaine et de Moréas; jeunes gens séduits par l'étrangeté du lieu, courtisanes raffinées dont l'ancien métier de modèle a formé le goût.
Un Tel exècre cette foule; néanmoins, il lui plaît de s'y noyer, afin de mieux comprendre combien il est, désormais, étranger à toute sa fièvre mauvaise. Le soldat, perdu en ce tourbillon, méprise infailliblement ces esthètes, ces penseurs, ces artistes qui, mis en présence d'événements grandioses, alors que le monde en fut bouleversé, se refusèrent de changer leurs mesquines habitudes et la conception égoïste qu'ils avaient des choses.
Pour l'honneur des lettres, il est heureusement des écrivains qui firent l'amer sacrifice de leur sang et de leur liberté. Ceux-là ont acquis le droit de s'irriter et de réprimer un jour les manifestations orgueilleuses et turbulentes de cette phalange ultra-moderne.
«L'art est inexistant. La poésie, de Villon à Jehan Rictus, est une longue plaisanterie; Constantin Meunier est un pompier et Cézanne un marchand de couleurs. Seuls apparaissent, confuses et promises néanmoins à un prestigieux avenir, les quelques influences dont les ultra-modernes ont hérité le secret et qui nous permettront de nous élever à la splendeur d'imagination, à la géniale pureté des Sioux.»
Telles sont les opinions qui triomphent, à l'heure apéritive, dans le café sonore où les artistes sont réunis.
Les poètes ultra-modernes, chercheurs d'émotions cursives et rares, mettent à la base même de leur art l'originalité de la forme. Faute de pouvoir faire mieux, ils révolutionnent la syntaxe et la typographie. Balbutiant des sons, entre-choquant les mots, ils enfantent une poésie saccadée, faite de notations brèves qui se poursuivent et se répètent en un rythme nègre et décevant.
Moderne! Quel soldat inspiré par les hautes et graves visions entrevues au cours des combats ne saurait l'être? Un Tel estime que l'esprit moderne n'existe pas, spécialement, dans une forme neuve et révolutionnaire, mais bien en lui-même, extérieurement au mode d'expression. Malgré le modernisme apparent de leurs poèmes, Un Tel sourit de ces faux poètes, pauvres d'imagination et de verbe, malvats de la poésie, ayant l'enfance de croire qu'il suffit de se coiffer d'un chapeau haut de forme pour être gentilhomme.
A toutes les tables, ils exultent, expliquant leurs œuvres, dénombrant leurs admirateurs. Le mépris de cette sorte de gens à l'égard de leurs confrères est égal à leur ignorance. Ces hommes de génie improvisés nient toute évolution profitable; ils réduisent à néant les œuvres de leurs aînés, bouleversant les lois heureuses sans lesquelles l'art ne serait qu'un délire stérile. Un Tel s'indigne de cette promiscuité. Il souffre d'entendre ces prophètes annoncer un avenir grotesque, surgi de leur cerveau malade, comme devaient souffrir les fiers colons du Far-West lorsqu'ils voyaient venir vers eux, dans le ciel illimité qui les ravissait, les viles fumées de l'Amérique industrielle.
Un soldat est là, solitaire échoué par hasard sur la banquette où il rêve, au côté d'une mulâtresse aux dents étincelantes qui parle de l'œuvre récente de son amant: une berceuse en forme de tomate. Un Tel converse avec ce camarade inconnu. Ne sont-ils pas tous deux perdus en cette foule?
Le soldat est d'un village dont le vieux curé mourut en entendant le premier coup de canon. Le presbytère était fleuri et bien ordonné, on y buvait un excellent vin rouge. Vieilles gens, vin vieux, vieilles maisons, c'était un village de l'Est si joli au bord du petit canal. Il y avait une ferme borgne où l'on s'amusait avec une boiteuse au museau de musaraigne. Le conseiller municipal était un brave homme qui s'occupait de ses bêtes et d'administration, sans autre ambition que le bien-être de la commune.
Il avait fallu quitter cet éden à la déclaration de guerre. Le soldat était parti parce que l'impérieux devoir militaire le commandait. Dans trois mois, se disait-il, je reviendrai. Il avait baisé sa femme au front, puis il avait levé dans ses bras vigoureux son enfant qui ne comprenait pas la gravité de l'heure et, devant cet être frêle, le père avait pleuré. Il ne savait ce qu'étaient devenus les êtres chers. Ayant eu une permission, il était venu à Paris plutôt qu'ailleurs: c'est si vaste, la capitale. Dans toutes les femmes aux lèvres peintes, aux poitrines opulentes, il croyait revoir d'anciennes amies d'enfance, jadis aimées, en des printemps paisibles. Hélas! Pas un visage ne souriait à son ennui. Il était perdu dans le Paris indifférent. Un Tel comprit cette misère et, parce que les soldats ont une âme commune, il confia à ce nouveau camarade son irritation.
Ils burent, unis dans le mépris du civil.
Tandis qu'un esthète glabre et morne auprès d'eux confiait à la mulâtresse son désir «que la compénétration de l'objectif et du subjectif lui permît de réaliser le vrai bloc plastique», les deux soldats affirmaient la valeur de la grenade citron qui tient parfaitement en main et dont les éclats sont redoutables, comparée à celle de la bombe à cuillère qui n'est guère pratique, la garce, et vous ménage des surprises.
Un Tel était heureux que la bonne santé morale et la calme raison d'un compagnon lui aient fait oublier, en buvant une fraîche bouteille, la vilenie et la stupidité de ceux qu'il avait la douleur de nommer ses confrères. Le soldat perdu était réconforté de s'être découvert une amitié, alors qu'il désespérait de tous et de lui-même. Ce bonheur partagé ne leur semblait pas miraculeux.
Tant il est vrai que rien n'est si proche d'un soldat, comme un autre soldat, son frère.
L'ANCIEN
A la manière dont le public accueillait les récits de l'ancien, Un Tel cherchait à deviner de quelle affection et de quel respect l'entourerait plus tard cette jeunesse pour laquelle il s'était battu et qui aurait la joie de naître en un pays prospère, calme et redouté.
Certes, l'ancien inspirait un respect atténué; son allure débraillée, sa face pourpre et sa voix grasseyante lui donnaient un étrange aspect de vagabond. Chiffonnier, ramasseur de mégots, colporteur, il appartenait à cette aristocratie lépreuse des rôdeurs parisiens, en qui le passant croit reconnaître des amis lointains, tant il est accoutumé à les rencontrer au même carrefour, narguant la poussière, la bourrasque ou la pluie, appartenant à la rue, tels le kiosque multicolore et l'arbre verdoyant.
Pensionnaire des asiles de nuit et des hôpitaux empuantis, où couchent à la corde une dizaine de gueux dans la même soupente; habitué des soupes populaires, l'ancien se contentait aisément de ces modestes agapes et de ce confort embryonnaire. Il aimait à vagabonder, sans autre but que d'attendre le soir, dissertant sur de graves problèmes économiques, en compagnie de déclassés qui, parfois, sous leurs guenilles, gardaient une obscure élégance.