Part 5
Le vent qui tourne en folle rafale cingle le sang. Voici venir l'effrayante nuit où les mille embûches de l'ombre vont se dresser autour des petits postes. La terre se désagrège. La sentinelle a de la terre sur les lèvres et dans les yeux. Les étoiles ont déserté le ciel. Dans la guitoune enfumée, l'escouade attend le retour de la corvée de soupe.
Pauvretés des bas-fonds où rôda Gorki, fraternelles douleurs des révolutions, regrets des illusions mortes, deuils, amertumes, impuissantes colères, toutes les misères du monde, qu'êtes-vous, comparées à la grande misère actuelle des peuples?
Les obus sifflent dans la nuit froide de Noël.
Un Tel veille, fier de ne pas être mort au cours de cette année de combats farouches où il fallut, pied à pied, défendre la terre. Il songe aux compagnons abandonnés, la poitrine trouée, dans un champ anonyme, sous les pluies de feu.
Une année historique finit, qui ne verra pas, à son départ, les orgies de ses devancières. Elle est un être invisible et parfait qui pénètre dans les jardins éternels. Sa forme pure se dresse au ciel de l'histoire, architecture élevée avec des pleurs, du sang et des sentiments absolus.
Malgré les mécanismes formidables, les coalitions d'argent et toute la puissance destructrice des barbares, les peuples épris de liberté résistèrent.
Noël! Noël! Les mots sonores: liberté, droit des peuples, justice, indépendance, défense des nations opprimées, ne sont plus de vaines parures, d'éclatants pavillons abritant les corsaires de l'idée.
Noël! L'émigré croit à la victoire prochaine de ses défenseurs. Il aspire à bientôt revenir dans sa vieille ferme où des coqs querelleurs ensanglantaient la cour. Peut-être parviendra-t-il à réunir le troupeau perdu lors de l'invasion et qui partit, sans berger, vers une confuse destinée, image des légions sans âme et sans discipline.
Dans sa demeure silencieuse, la mère, sans nouvelles du fils, et qui regarde passer des troupes inconnues, espère. Peut-être l'enfant n'est point mort; peut-être, replié dans la tranchée, cœur fiévreux battant au cœur de la terre, songe-t-il à sa mère. Noël! Les épouses, les enfants candides, les vieillards affligés répètent les syllabes joyeuses, nom prestigieux qui charme le cœur de tous les combattants, meneurs de bœufs, ouvriers révolutionnaires, prêtres ou rois.
Il est des îles froides, des enclos où les prisonniers sont parqués comme des bêtes; un vent de France, un vent vif où survole l'arome des forêts et le parfum des femmes, y chante, fier et berceur comme la mer, un cantique d'espérance et de libération. «Vous reviendrez, prisonniers, dans la patrie frémissante, vous embrasserez vos compagnes et vos enfants sur les quais des gares bien-aimées!»
Minuit, voici le minuit magique des chrétiens, le minuit de vieilles civilisations; sa mystérieuse douceur s'impose à la nature; mais, furieuse, indifférente à la beauté de l'heure, l'escouade attend encore le retour de la corvée de soupe.
Un Tel évoque, image consolatrice, les Noëls de son enfance. Le 24 décembre, au crépuscule, il faisait la tournée des crèches; certaines étaient pompeuses et riches, d'autres possédaient un charme ingénu. Leur paille où dansent les petits rayons de la veilleuse rouge, les splendides rois mages et le nègre qui porte en ses bras des coffrets d'or l'enthousiasmaient. Les bergers, joueurs de cornemuse, dont les cheveux sont bouclés, ainsi que la blanche laine de leurs moutons, l'enchantaient.
Jolies crèches toutes couvertes de neige, où l'étoile annonciatrice, pendue sur le râtelier de l'âne, attestait la présence des choses divines, comme vous étiez belles! La neige, cruelle au soldat, faisait votre beauté. Sans elle, il n'est de rois mages sympathiques et l'enfant pardonne à Gaspard, Melchior et Balthazar leur fortune, et les riches parfums cachés en leurs robes d'or, parce qu'ils rôdèrent en des chemins glacés, partageant avec les arbres de Judée la misère de l'hiver.
L'escouade attend toujours le retour de la corvée de soupe.
Un seul homme, les bras chargés de victuailles, apparaît enfin au carrefour du boyau de la tranchée. Il s'affale sur la banquette du parapet.
Où sont les autres?
Un murmure court dans les gourbis. Lepape, le jeune Breton de la dernière classe, est revenu seul. La corvée a été fauchée par un bombardement. La troupe sera privée de vin et de café, une nuit de Noël, alors qu'il eût été juste de faire ripaille et de s'enivrer.
Lepape est silencieux, malgré les multiples interrogations. L'ombre ne permet pas de voir le sang noir qui coule à son front. En effet, blessé, alors que le canon-revolver rasait le boyau, emportant la tête du compagnon qui le devançait, il est revenu, le crâne ouvert sous son casque enfoncé, dur à la souffrance, fidèle à la mission qui lui incombait.
Le petit Breton ne partagera pas le riz glacé du festin de Noël, car il agonise. D'une voix simple, où ne semble même pas gronder le regret de mourir, il dit, humble constatation d'un paysan que son délire exalte ou suprême éclair de vérité:
--Voyez-vous, les amis, nous disparaîtrons tous. Il y en a qui vivent de la guerre... les autres en crèvent.
_A Denise Real A Max Barbier en hommage_
LE SANG VERSÉ
Les villages de l'arrière qui connurent l'invasion et la délivrance sont peuplés de troupes bigarrées, dont les bivouacs de fortune semblent être des cités nègres improvisées au cœur des ruines. Bientôt, au pas de parade, acclamés des paysannes et des enfants, les soldats vont partir.
En route!
Les fantassins d'azur défilent en chantant. Chaque compagnie a son fanion archaïque et coloré, brodé d'or, où de pourpres lémures, des éléphants blancs et des crânes se convulsent sous des noms glorieux: Bolante, La Grurie, témoignages de combats dans les forêts tragiques. Les bataillons avancent, suivis de leurs trains régimentaires, de leurs cuisines roulantes enfumées, où trônent des maîtres-coqs hilares, et de leurs brancardiers qu'un moine botté conduit paternellement.
Voici les chasseurs à pied, alertes et crânes, satisfaits d'être admirés. Le tambour-major, menant sa clique juvénile, bombe le torse, comme si de sa vaillante et seule poitrine devaient sortir les multiples fanfares qui feront s'émerveiller les enfants accourus. Sur les routes, les arbres où joue le vent semblent avancer; les nuages mobiles, entraînés, dirait-on, par les cuivres allègres, suivent, eux aussi, les petits chasseurs.
Soulevant des poussières d'or, l'artillerie traverse les villages dans une rumeur d'orage. Chevaux, hommes, canons sont attachés les uns aux autres, comme si les épreuves subies en commun les avaient à jamais unis. Les avant-trains, chargés d'objets hétéroclites: armes, objets de cuisine, voire parfois, surmontant cette architecture, une mandoline, évoquant les déménagements parisiens que chanta Rictus. La boue des marécages et la craie des routes ont patiné les roues des voitures, où des branchages s'entrelacent. Si bien que, misérable et splendide, ce défilé a de mâles allures d'entrée barbare et triomphale dans une province durement conquise.
L'armée traverse la forêt mystérieuse. D'étroits gourbis, de sombres cagnas, des maisons recouvertes d'armatures et de blindages apparaissent sous les voûtes verdoyantes. Il en sort une musique aux rythmes lascifs, orientale et légère. Quel pastour joue si joliment du pipeau sous le sifflement magique des obus?
C'est le camp marocain. Un robuste guerrier souffle en un mirliton primitif, taillé dans une branche de sureau. Au pied d'antiques arbres, s'épouillent de grands enfants cuivrés et rieurs aux dents éclatantes; ils saluent «Li cam'rades aux manteaux bleus», et d'aucuns, ayant fait macérer dans le jus de l'ordinaire des plantes aromatiques, offrent affectueusement ce breuvage composite aux compagnons d'aventure qui demain partageront leurs dangers.
La nuit s'écoule, traversée d'éclairs. Voici l'aube. Las de dormir en des granges aux toits défoncés, sur la paille pourrie, et d'être éveillés par le cortège errant des brebis, dont les voix de cristal brisé semblent pleurer sur le sort des campagnes, les hommes sont heureux d'avoir goûté un rude repos, le visage tourné vers les astres.
Fine Oreille, Parisien gouailleur, serviable et courageux, descend à la soupe; il lave ses marmites à la petite fontaine aux eaux vivantes qui demeure, témoignage d'un passé calme, au centre du village abattu; il les fait remplir à la cuisine roulante, il attache les pains de l'escouade à sa ceinture et, savourant l'odeur alléchante et chaude des lentilles, il revient à la tranchée où l'espèrent ses compagnons affamés. Tout le jour se passe dans l'attente. Des avions aux ailes d'argent traversent le ciel; ils ont la grâce des étoiles filantes, et le vrombissement de leurs moteurs ajoute à l'anxiété de l'heure une magie harmonieuse.
Longeant les étroits boyaux qui mènent à la première ligne, les bataillons s'avancent, d'un pas égal et fort, pareil au rythme assourdi du flux entre les rochers.
Sinueuse, ainsi qu'un reptile, route sonore creusée dans la terre frémissante, la tranchée Y dessine aux yeux troublés de l'adversaire l'implacable et savante géométrie de ses pare-éclats. Les obus qui la fouettent ne peuvent affaiblir la vigueur de ses murs. Elle sait garder, résistant aux rafales d'acier, et malgré les agitations qui l'emplissent, une paix extérieure, visage viril où s'affirme une vie passionnée. Fleuve orageux, le sang de France court en ses étroits boyaux.
Voici l'alerte! Sirènes du crépuscule, aux voix tragiques et charmeuses, des obus filent en chantant. Tels des jets d'eau, jaillis d'un sol magique, se lève une moisson de baïonnettes lumineuses. Un Tel s'arque pour mieux bondir, car l'instant est venu de quitter la tranchée, où furent jugulées tant de justes colères, la tranchée froide, cruelle, fatale, mais qui, malgré la boue stagnante de ses boyaux et le sanglant mystère de ses parois, n'en est pas moins une libre avenue, courageusement ouverte à l'espérance française.
Le clair martèlement d'invisibles mitrailleuses se répercute, en troublant écho, dans la poitrine des combattants. Un Tel, retenant l'élan qui l'emporte, écoute retentir en lui ce rythme égal et continu qu'il croit être le cœur vivant de sa destinée. Les adversaires se rejoignent, cependant que la mitraille déchire leurs légions parallèles. Dans le vent de l'assaut, les mélancolies des nuits pluvieuses et les amertumes de l'attente se dissipent. La tranchée Y, cuve où fusionnaient les énergies d'une foule, vient d'éclater, projetant au front de l'ennemi des groupes d'athlètes fortifiés par l'âpre désir de vaincre.
Il faut avancer avec calcul, en liant aux fils lumineux du temps une volonté dont le plus sûr ressort est l'indépendance, et cette discipline qu'il importe d'observer en présence des réalités sévères de la guerre moderne répugne à l'audace d'Un Tel.
Dans la mêlée, le soldat est escorté de souvenirs et d'images; la caresse légère d'immatériels baisers frôle son front et certaines heures, qui lui furent douces, renaissent, lumières sereines, en ses yeux où le dernier hiver glaça de pauvres larmes. Mères aux douleurs voilées, amantes nues comme des fleurs, enfants joyeux, toute la théorie des êtres qu'il chérit entoure et protège le combattant. Il faudrait être cruellement infortuné pour n'avoir pas auprès de soi l'ange gardien dont le visage irréel console et fortifie. Le simple berger, descendu des cimes bleues où il jouait rêveusement avec les étoiles, a su plaire à la pure Virginie qui l'espère. Le paysan robuste, l'insoucieux bohème ont, eux aussi, des belles chairs jeunes, et ces guerriers enamourés connaissent les plus riches des fêtes intérieures, grâce aux voluptueux souvenirs qui les accompagnent.
Evoquant l'exquise blonde qui paraît sa vie, Un Tel, las de courir, s'arrête près d'un bouquet d'arbustes. La féerie des explosions l'entoure. Des bombes fusent, pourpre couronne, à la cime des arbres; leur mitraille fauche les jeunes branches et hache les troncs antiques. Des obus, ayant dessiné d'invisibles courbes sur la moire délicate du ciel, se jettent vertigineusement dans une rivière, y faisant jaillir d'éblouissantes gerbes d'eau. Efficace soutien des assaillants, les explosifs s'abattent en rafales implacables sur les rangs adverses, broyant les armes, les casques et les têtes.
Des géants roux, crucifiés au sol, sombrement agonisent. Ils rêvaient de stupres grandioses dans Paris illuminé, de bruyantes beuveries, de joyeux massacres en des parcs élégants. Il fallut, pour briser ce délirant orgueil, qu'un éclat d'acier se plantât dans leur poitrine, qu'une épine de fer s'enfonçât dans leur tête dorée, comme si quelque orfèvre démoniaque, désireux de fêter ces tyrans vulgaires, avait orné de perles de sang leurs masques révulsés.
Les folles voix des courageuses alouettes se sont tues, afin que l'homme, éloigné des choses familières, écoute chanter dans l'air multicolore du crépuscule l'_Angelus_ berceur de sa vieille église; mais les échos ne répercutent que le torrent des canonnades.
Soudain, Un Tel perçoit moins distinctement le tumulte de la mêlée.
Semblable au rythme errant des mers, que l'enfant aime à retrouver incurvé dans les coquillages, un bourdonnement emplit son oreille, musique lointaine dont les douces inflexions blessent délicatement ses nerfs. Une flamme consume sa poitrine, faible, vacillante, mais volontaire, et cet humble feu de bivouac, allumé sous les chairs, a des cruautés de bistouri.
Un Tel est blessé et, tandis que son bataillon poursuit une course orageuse, confus d'être frappé sans qu'une particulière aventure le distingue de tous ses compagnons égorgés, il se replie dans le tragique isolement de la douleur.
Près de l'onde trouble où voguent, telles des îles flottantes les arbres abattus, il panse sa chair qu'un éclat déchira. Le péril dont il est entouré active les souples ressorts de son être et décuple sa volonté. Il éprouve à soigner sa blessure une joie d'enfant, car rien n'exalte mieux un combattant comme de connaître l'âpre délice de vaincre la mort.
Les côtes lointaines où flamboient les éclairs rapides de l'artillerie sont caressées par les ombres nocturnes. Irisant la nue, une étoile unique, gardienne avancée des célestes jardins, affirme, en présence des hommes éphémères et de leurs irritations, le calme résolu des choses éternelles. Des brouillards délicats montent de la rivière, et leur grâce lumineuse, en auréolant les collines, incite aux rêveries champêtres.
Sentant croître sa fièvre, Un Tel, que la gravité du soir émeut, erre à la recherche d'une ambulance. Dans un bois, défriché par la mitraille, à travers les buissons d'épines où respire le printemps nouveau-né, il suit magnétiquement un chemin d'ombre, guidé par son instinct courageux.
Le canon s'est tu. Les petits des tourterelles, abrités en leurs nids verdoyants, écoutent chanter leurs mères. Un être est là, boueux, genoux en terre, les bras tendus vers le dernier des cercles de lumière brûlant encore au ciel, un mourant, dont l'harmonieuse plainte, pure source jaillie d'une âme martyre, se joint au chœur aérien des choses.
C'est un Marocain à la chair olivâtre, aux yeux d'enfant perdu, ancien maltôtier des ports orientaux qui jadis exhibait des muscles élastiques sur les clairs débarcadères, entre les montagnes d'oranges et les fûts de vin noir. Un soir, où la mer miroitante avait des alanguissements de femme, un berger lui tatoua sur la tempe une étoile, le destinant à la sereine adoration du firmament. Aussi, mutilé par un obus, étranger en ce climat de France, implore-t-il son Dieu, lequel, baignant sa nudité superbe, en un ciel de jets d'eaux parfumés, doit jouer là-haut avec des bouquets d'astres.
Jamais Un Tel n'avait imaginé qu'une nuit viendrait où il lui faudrait veiller la mort d'un Africain, guenilleux et dévoré des poux.
Ainsi, toute voix humaine étant fraternelle au soldat qui se meurt, bercé par les doux mots qu'il ne comprend pas, et s'efforçant de ranimer en lui l'image évanouie de sa maison natale, le tirailleur agonisant revit à sa dernière heure sa jeunesse sauvage et les soirs embaumés où, traversant le ruisseau chanteur, il serrait en ses bras heureux une mignonne amante, tant il est vrai que le souvenir amer et joli de l'amour est le compagnon fidèle de la mort.
Un Tel s'en fut en songeant que le destin du soldat est entouré d'un verre fragile. Vienne le moindre orage, la prison lumineuse se brise et le pauvre isolé entre, tout armé, dans la grande communion des morts. Partageant l'angoisse suprême du tirailleur, il imaginait ce qu'il adviendrait, après sa mort, de celui qui traversa des continents et des mers pour secourir le plus beau pays du monde occidental.
Pauvre tirailleur, on l'enterrera, couvert de vermine et de sang, dans la terre qu'il a défendue. Sa tombe sera, sans doute, ornée d'une bouteille où rutilait, jadis, un ardent bourguignon, et qui gardera dans ses flancs transparents la date de sa mort simple et son nom inconnu. Le petit feuillet blanc fera survivre ainsi le soldat qu'un obus abattit.
Plus tard, son père, venu du radieux Orient, courbé comme un vieux saule, inclinera son regret vers la terre où le cher disparu fut couché. A moins qu'un dieu cruel ne veuille faire mourir le tirailleur une seconde fois et qu'il ne brise la bouteille légère, en sorte que rien ne perpétue le souvenir du lieu où le héros repose. C'est alors que, privées de la vénération des siens, ses cendres auront un droit absolu à l'hommage de tous.
Mais, préférant à cette mort vers qui monte la reconnaissance d'un peuple innombrable les joies, les incertitudes et la pauvreté de notre existence éphémère, Un Tel rejoignit le poste de secours, frêle et sombre abri où l'armée meurtrie se pressait, tel un troupeau de miséreux dont les yeux brûlants ont découvert les portes du ciel.
AZUR! AZUR! AZUR
Un Tel goûte la précieuse volupté de reposer en une salle claire et chaude d'hôpital. Il bénit sa blessure qui lui permet de retrouver le charme et les douceurs de l'arrière. Il est parfaitement heureux, acceptant les douleurs nécessaires du pansement, l'immobilité forcée, satisfait d'être soigné, réconforté, voire même admiré, estimant juste qu'on lui fasse, au sortir de la mêlée, un accueil fraternel.
Mais, au seuil de l'hôpital, l'angoisse et la misère n'abandonnent pas le soldat. Ici, comme dans la tranchée, la mort, amante insatiable, accompagne le combattant qu'elle désire.
Certains, aux multiples blessures, ont des infections progressives, dont on peut suivre la marche silencieuse. Leur corps est un grand abcès sournois qui perce lentement. Leur langue est brûlée, leurs joues se creusent; leurs pupilles s'élargissent; elles deviennent claires et fixes comme de la porcelaine; un souffle saccadé soulève leur poitrine.
Lorsque les côtes saillissent sous les chairs, que maigrissent les bras, que se tendent les mains vers on ne sait quel espoir fugitif, c'est que l'âme est à fleur de peau. L'être exprime une grande douleur; la venue des amis, des parents, les tendres soins de l'infirmière inconnue ne peuvent le ranimer. Comment le mourant verrait-il les choses de ce monde, alors que ses yeux sont tournés vers l'éternité?
Il faut à ceux qui luttent contre la mort le généreux espoir des guerriers fortunés.
L'infirmière qui soigne Un Tel est une Orientale. Elle a une douceur enveloppante et volontaire qui la rend à la fois aimable et redoutée. Nulle protestation ne l'émeut; nulle ingratitude ne la rebute; elle est indifférente aux supplications des uns, au silence des autres. Elle soigne et panse les blessés, voulant ignorer leurs souffrances et semblant s'indifférer absolument de la rouge horreur de leurs plaies.
Les infirmières ont une âme étrangement sensible. La nuit, elles entendent qu'un de leurs malades va mourir. Un souffle inconnu, une lointaine voix, un léger attouchement les avertissent du départ d'un de leurs protégés. Ces frôlements d'ailes qui les éveillent, en l'air nocturne, ne serait-ce pas un ange gardien qui s'envole?
Un vieux docteur, brave père de famille, austère savant qui, de père en fils, soigna les robustes laboureurs de sa contrée, opère les grands blessés. Il est l'arme froide, agissante, jugeant en dernier ressort, inflexiblement, et condamnant à disparaître la chair gangrenée. Il recrée le sang, purifie les artères; il fait d'un corps pantelant une maison saine, aérée, où se retrouvent les lignes premières. Il replace géométriquement ce que le fer arracha. Il rend à l'armée un corps ordonné, où le sang rajeuni coule, rythmique et fort, comme un beau fleuve.
L'infirmière: c'est la foi des armées abattues. Il semble qu'en la coupe jolie de ses mains tendues fermente le vin de la résurrection. Elle incarne, sous son voile flottant, l'espoir de vivre, cette âme ailée qui ressuscite les combattants accablés.
Pure image des douceurs absentes, elle porte en elle les tendresses des mères et des amantes, si désirées aux heures de la souffrance.
Mais la mort est rusée et pénètre dans l'organisme par des moyens maléficieux. Elle veille, l'implacable, au chevet du blessé, droite comme un flambeau funèbre, et les efforts conjugués du docteur et de l'infirmière ne peuvent rien contre elle. Et, pourtant, les mourants renaissent, à force de soins et d'amour.
Puissent la bonne infirmière et le vieux docteur ressentir un magnifique orgueil plus tard, en des printemps paisibles, quand ils verront venir vers eux l'interminable cortège heureux des Lazares qu'ils ressuscitèrent.
C'est vraiment une résurrection que le retour prochain du blessé à la vie normale.
Un Tel, torturé du désir de courir dans la lumière, de traverser le jardin où les pommiers fleuris ouvrent leurs prestigieuses ombrelles, s'est levé. Faiblement, d'un lit à l'autre, malgré le vertige, il s'efforce, patient et volontaire, à ne pas faiblir, à marcher encore.
Le sol est fuyant, le soleil trouble ses yeux; il semblerait que le sang va couler, une fois encore, par la plaie cuisante, à peine refermée. Certes, cet effort est difficile. L'infirmière offre son bras fraternel au soldat. Dirait-on pas, à les voir ainsi, hésitants, effrayés et joyeux, qu'un amour ravissant les conduit?
Un Tel est fier de surmonter le trouble des premiers pas et de reprendre, éternel vagabond, la grande aventure de sa vie. Bientôt, il lui sera donné de revoir sa chère maison, ses livres aimés, l'intérieur étrange qu'il s'était organisé. Un Tel aspire fiévreusement à cet instant.
Quitter enfin la salle blanche où se jouent des vapeurs d'éther. Partir, égoïstement, sans emporter le souvenir des misères encourues et du sang versé, il n'est pour le convalescent de plus riche espérance.
C'est la dernière nuit. Un Tel compte les minutes, attendant l'heure libératrice. Au fond de la salle ombreuse, une voix émouvante appelle, sans arrêt, un secours impossible:
--Infirmier, infirmier, j'étouffe!
C'est un rude paysan qui ne veut pas mourir. Il a la colonne vertébrale déplacée; mais sa volonté de vivre le dresse et le ranime; il se consumera, comme une torche, jusqu'à la cendre.
Une fois encore, narguant la science impuissante et la charité, la mort sera triomphante. Après tant d'autres sacrifices, martyr modeste, un paysan de France meurt, tandis qu'en sa ferme dévastée, d'autres paysans, comme lui, dorment sur une infecte litière, évoquant en des rêves naïfs les gras pâturages de la paix, le retour des bêtes dans la poésie du soir, les veillées intimes autour du bon feu.
--J'étouffe.
Ce cri emplit la nuit. Un Tel sent un besoin de respirer en des saisons meilleures un air léger et calme que n'aigriraient plus les odeurs d'iode et de picrate. Mais il importait avant tout de se battre, de subir des maux innombrables et de verser, sans mesure, un sang vigoureux, car la France, grande et jolie blessée, étouffait, elle aussi, sous l'étreinte de son implacable adversaire.
LE RETOUR