Un tel de l'armée française

Part 12

Chapter 123,794 wordsPublic domain

Monseigneur chérissait sa cure. Il évoquait la population turbulente de sa paroisse et les soirs où il lui fallait défendre sa soutane contre l'injure des voyous; il allait vers eux et, par les moyens d'une rhétorique savante, il tentait de leur prouver qu'un prêtre est un homme simple, utile à la vie sociale, honnête comme les autres hommes. Il ne lui déplaisait pas de narrer les persécutions que lui valut la passion d'une vieille bigote, laquelle lui écrivit en forme d'adieu, lors de son départ aux armées: «Nos âmes sans sexe se rejoindront au ciel pour l'éternité!»

Les soirs de liesse, autour de la table branlante où les doublards et leurs unités étaient assemblés, fort écouté, Monseigneur dissertait sur les Pères de l'Eglise. Plus d'un soldat apprit ainsi la bonté de saint Augustin et l'obscur courage des stylites qui restaient fixés sur leurs colonnes, pareils au combattant demeurant dans la tranchée malgré la boue et les explosions. Tel farceur louait les charmes abondants d'une épicière du parage; il insistait sur sa croupe imposante et ses seins où pourraient reposer les têtes amies de toute une escouade. Monseigneur se comparait alors au saint Antoine de Flaubert, tenté par les mille démons de la chair et de la table. Il ne manquait rien à sa tentation, pas même les belles pommes de terre ovales et dorées dont le fumet lui caressait agréablement la narine.

Un Tel poursuivait alors une discussion, dès longtemps commencée:

--Certes, disait-il, en présence de notre monde merveilleux et compliqué, devant ce mécanisme savant, je crois à l'existence d'une force supérieure régissant nos destinées. Dieu existe, mais j'en reviendrai toujours à l'idée d'un maître conciliant et débonnaire qui présiderait nos agapes et bénirait nos amours.

Monseigneur ne pouvait admettre une conception semblable. Il importait d'être absolument avec l'Eglise. On ne pouvait, à son choix, croire ou ne pas croire, admettre telles vérités et se permettre de récuser les autres.

--J'aime trop, ajoutait Un Tel, l'amour, non pas cette passion amoindrie qui vous fait œuvrer charnellement avec honte et tristesse, mais un amour joyeux qui se livre à toutes les fantaisies de la chair. Il y a, dans la volupté, trop de beauté frémissante et d'humanité profonde pour n'être pas une chose sacrée, protégée des dieux, s'il en est au ciel.

Monseigneur avait l'art d'être discret. Il ne se heurtait pas aux idées arrêtées; il savait tourner les positions, désireux avant tout de sympathiser avec tous, d'adoucir la brutalité des hommes, de préparer, dans les cœurs les plus frustes, un terrain fertile où pourraient fleurir les sentiments chrétiens.

Si toutefois cet apostolat demeurait vain, Monseigneur n'en recueillait pas moins l'affection de tous. On lui était reconnaissant de sa bonhomie; il était estimé pour les services innombrables rendus à la troupe. Aussi, par une condescendance fraternelle, les soldats, au dessert, chantaient-ils des cantiques, mêlant ainsi les hymnes sacrés aux paroles luxurieuses.

Le prêtre était heureux d'entendre les mâles voix de ses compagnons louer les trois anges généreux qui vinrent porter au monde, un soir,

_De bien belles choses._

Les hommes étaient émus d'évoquer la magie de Noël. Tous communiaient dans une sorte de religion irraisonnée qui, pour n'être pas orthodoxe, avait un charme particulier, pénétrée qu'elle était d'humanité réelle et de sereine joie.

Ce soir-là, Monseigneur offrait une bouteille de vin bouché aux doublards et absolvait, dans son cœur, Lempêtré, demandant pour lui, au Seigneur, un peu d'intelligence et de bonté, prière qui jamais, hélas! ne fut exaucée, le notaire gardant une âme revêche, hostile à la douceur, insensible et bête comme un papier timbré.

Enfin, toutes bouteilles bues, sous la conduite du prêtre, la troupe allait admirer les astres, dont la paix harmonieuse devrait être un exemple, incitant les hommes à calmer leurs agitations meurtrières.

LA RENCONTRE

Etre du même village ou de la même rue crée entre deux soldats un lien indissoluble. Fût-il le plus avili des buveurs, le compagnon qui naquit dans la maison où l'on vécut mérite une affection particulière. Combien, par reconnaissance, offrirent à celui qui leur évoqua leur cher clocher et les joies qui l'entourent les meilleures délices.

--Tu es un frère. A notre prochaine permission, je te présenterai à ma sœur!

Sans pousser aussi loin la générosité, Un Tel estima fort le brave ivrogne qu'il rencontra un certain soir et qui lui parla du pays.

Le village d'Un Tel, c'est la rue des Canettes!

Rue étroite et haute, durement pavée, où de vieilles femmes attendent, en priant, la mort qui les sauvera de la noire misère; rue bruyante, participant aux fièvres populaires; rue où l'on chante, où l'on se bat, où l'on aime, et qui garde, en dépit des transformations imposées par des esprits vulgaires, un aspect archaïque: telle est la rue des Canettes.

De ces rues vibrantes, pareilles à des chaudières prêtes à éclater, surgissent aux heures troubles des guerres et des révolutions des énergies imprévues, des forces redoutables. Nombre de ceux qui jouaient dans les ruisseaux et poursuivaient de leurs quolibets les étrangers des quartiers adjacents, assez audacieux pour s'aventurer en une zone aussi barbare, moururent en braves, cherchant de leurs yeux angoissés les tours inégales et sonores de l'église Saint-Sulpice.

Etre de ce quartier pieux, artiste et prolétaire, confère à l'enfant un caractère particulier. On ne courut pas en vain dans le plus magnifique des jardins du monde--le Luxembourg--sans en garder un désir éternel de beauté. Les lignes nobles des terrasses, la courbe des parterres et l'ordonnance des allées vous font une âme équilibrée. Le jardin devient ainsi une école d'élégance et de sérénité.

Apprendre de la nature le secret d'être artiste est l'apanage de tous. Le gamin loqueteux qui, las de tourner dans la cour empuantie de sa maison, comme une hirondelle, est venu lancer un frêle bateau sur l'eau du bassin, sentira peut-être naître en lui une vocation imprévue. D'avoir erré sous les voûtes ombreuses des marronniers, il sera poète. Néanmoins, son âme s'obstinerait-elle à ne vouloir être qu'une pauvre chose obscure, le style de son quartier la marquerait d'un signe éternel.

Il sera toujours le voisin du Luxembourg, le paroissien de Saint-Sulpice, le natif de la rue des Canettes.

L'ivrogne tenait des propos inconséquents sur la guerre. Il avait une trogne bourgeonnante, des yeux chavirés, mais Un Tel reconnut en lui, à travers la démence de ses discours, un pays. Cet homme avait le cher accent du terroir.

Il semblerait que les idées des habitants de la rue des Canettes n'aient jamais d'amertume; leurs rêves gardent un arrière-parfum de verdure et d'encens.

L'ivrogne était optimiste et loquace; ses paroles révélaient un cœur tendre et chimérique:

--Si je te reconnais! Tu habites la maison dans le renfoncement, celle où le juif qui a de si jolies filles tient un bazar de peaux de lapin. J'étais cordonnier; ta mère se servait chez nous. On faisait les ressemelages et nous avions toute la clientèle du quartier. On les reverra, la rue des Canettes et le bal-musette où l'on se battait le samedi soir. Tu parles d'une noce, si l'on revient! Toutes les filles du quartier mettront leurs chapeaux de printemps et leurs robes de la Samaritaine pour nous acclamer. On dressera des tables, avec les caisses de l'emballeur, dans les cours, et je jouerai de l'accordéon toute la nuit. Il coulera du vin dans les ruisseaux. On embrassera les femmes des autres sur les lèvres.

«Le vieux de la boucherie chevaline, celui qui a des idées révolutionnaires, l'ancien ami du père Vaillant, s'il n'est pas mort gelé dans sa boutique peinte en rouge, au retour, je lui paie une muffée étonnante. Je lui dois une grande reconnaissance, à cet homme; il a vendu des rognures pour mon chien, un terre-neuve rouge comme des briques, même les jours sans viande.

«Il y a aussi le fils de la mère Verdot, qui s'est embusqué dans les états-majors; que je le revoie, celui-là, avec sa raie et son faux col, après la guerre, je ferai sûrement un malheur!

«Ce pauvre Anatole, le patron du petit bar où on se lavait la gorge le matin avec du vin blanc, il est prisonnier. S'il en revient, il trouvera toujours, chez moi, chaussure à son pied.

«Des copains du quartier, quel «hécatacombe»! Il en est mort, Seigneur! que c'est à croire qu'il n'y a que nous de sacrifiés.

«On rira, aux prochaines élections. Pour mon compte, je balancerai tous les meubles de la mairie dans la fontaine Saint-Sulpice. Je dis cela sans méchanceté, je sais bien qu'il faut être humanitaire. On s'entr'aidera, après la guerre, parce qu'il y aura de la misère. On sera charitable, communiste; ce sera la sociale avec, en moins, les discours.»

Inlassablement, l'ivrogne faisait l'historique de la rue. Il disait les fêtes de jadis: retraites aux flambeaux du 14 Juillet, Fêtes-Dieu sur la place printanière, où les plus rudes lurons du quartier se courbaient devant la majesté de l'ostensoir. Il y avait une poésie délicieuse en ces mots vulgaires, parce qu'ils étaient évocateurs de jours heureux.

Un Tel avait connu les mêmes joies. Il aimait d'une ferveur égale sa rue frémissante aux odeurs de gargote. Parent éloigné de ce cordonnier bavard, Un Tel l'écoutait avec ravissement. Ce lui fut une occasion inespérée de ne plus entendre l'éternel grondement de l'artillerie; il en oublia la nuit, la vermine et la boue. A l'heure angoissante où l'on sentait venir, à travers les vallons glacés, le grand hiver taciturne, il eut devant ses yeux l'image exacte et bien-aimée de la petite patrie, ce grouillement de maisons pittoresques où l'homme enclôt tout ce qu'il aime, vieux murs animés dont le soldat n'oubliera jamais l'accueil fraternel.

L'ivrogne disparu, Un Tel s'assit dans un trou d'obus, afin de rêver en attendant la nuit. Une fine pluie se mit à tomber, qui le chassa de la plaine. Le soldat s'en fut, à l'aventure, sur des pistes glissantes, giflé par un vent rapide. Il marchait vers l'inconnu pour dissiper la tristesse qui s'emparait de lui et réchauffer ses membres transis. Parfois, son pied glissait sur des étoffes sanglantes, il heurtait quelque cadavre ossifié. Il allait, pris d'un désir de marche interminable, perdant tout sens d'orientation, satisfait de souffrir, d'errer sur la terre retournée, dans la douleur universelle. Bientôt, il franchit les lignes, sans se rendre compte du danger, descendant vers un vaste marécage où se miraient les derniers rayons du soleil.

Une voix lointaine se fit entendre, qui attestait la présence de l'adversaire.

Des coups de feu partirent; ils claquèrent sinistrement dans le ravin. Un Tel se crut perdu. Un sûr instinct lui fit prendre une piste où demeurait la trace de pas anciens; une force le poussait aux épaules; il n'aurait su résister au vent qui l'emportait; il marchait instinctivement, les yeux fermés, le corps brisé, en dépit des feux de mitrailleuses et de la nuit perfide survenue, dans la direction de la rue des Canettes, vers la féerie des jets d'eau et les ombrages embaumés du Luxembourg.

SIMPLE IDYLLE

Jolicœur appartenait à la classe 17, qui mérita d'être nommée la classe aimable pour sa jeunesse souriante et sa tendresse. Il était né à Tours, parmi la verdure, et ses yeux bleus gardaient la franchise et la lumière de la Loire. Il avait une physionomie de page aux traits fins et réguliers.

Paris lui était apparu dans toute sa séduction et l'avait captivé, sans le perdre, malgré ses passions perfides, ses plaisirs pervers et sa frivolité. Devenu soldat, l'éphèbe gardait la douceur de son enfance et des sentiments puérils qui le rendaient charmant.

Soldat! Il ne l'était guère. Trop frêle pour triompher de l'hiver et des bourrasques, trop indiscipliné pour admettre le joug absolu de la vie militaire, il ne pouvait pas oublier, sans regret, les bonheurs naïfs et si proches de sa jeunesse, toute la fantaisie brutalement interrompue de son printemps. Il y pensait constamment, et cela lui formait une mélancolie dont ses heures s'embellissaient, tant il y a de grâce à voir une amertume parer de ses légères épines une tête vouée à l'insouciance.

Un Tel avait eu de ces tendresses délicates, il avait connu de ces amours rêveuses. Adorateur de la femme, il l'avait été religieusement. Mais des heures de fièvre et de regret, des colères et des trahisons lui avaient appris que l'amour dépose parfois sur nos lèvres une odeur de cendre et qu'il est souvent, si l'on ne se garde, une décevante servitude.

Jolicœur n'avait pas eu le temps de ressentir et d'apprécier les douleurs amoureuses.

Curieuse sensibilité que celle de ces gamins arrachés à leur joie et jetés dans l'immense tuerie. Ils n'eurent que d'éphémères liaisons, ils ne connurent que l'échange ému de tendres paroles, le soir, en des parcs déserts, où l'ombre s'accumulait. Serrements de mains rapides, baisers ravis dans la nuit à des lèvres ignorantes, mensonges délicieux du premier amour, combien vous êtes éloignés de la passion réelle! Toutes les fleurs dont se pare la statue du jeune dieu au cruel carquois sont vite desséchées et, trop souvent, naissent de leur poussière le doute, l'incroyance ou le plus insolent des libertinages.

Au cours de la guerre, de jeunes couples, indifférents au tumulte du siècle, esquissèrent le geste d'amour. Jolicœur, ainsi que tous ses camarades de la classe aimable, avait dû, un matin bruyant sur le quai d'une gare fumeuse, embrasser une fois dernière la vierge qui le regardait partir, ne sentant pas encore brûler en elle les fièvres de la chair.

Ce départ était doux et triste. Quel Dieu méchant enlevait ainsi à ces deux enfants leurs chers plaisirs? La saison des jeux du cœur semblait terminée; on ne cueillerait plus de pâquerettes au jardin; on ne se ferait plus de puérils serments; on ne suivrait plus, en se tenant la main, parmi les nuages mobiles ou transparents, le vol concentrique des oiseaux; on ne lirait plus dans un livre choisi l'histoire féerique et douloureuse des amants immortels: Paul et Virginie, le chevalier Tristan, le grave Chatterton. Un tourment troublerait-il, désormais, le cœur de ces enfants? La séparation leur rendrait-elle sensible la vanité de leurs amours incomplètes?

Il n'y paraissait guère chez Jolicœur, qui gardait de sa petite amie le même souvenir tendre.

Il l'avait rencontrée au jardin. Elle brodait gravement, assise sur un petit pliant, dans l'ombre bleue d'un marronnier. Elle était brune et portait une robe blanche. Ils s'aimèrent deux ans, sans oser se l'avouer; ils le firent auprès d'un parterre aux fleurs éclatantes et qui embaumaient comme une cassolette où brûleraient des parfums d'Arabie; ils jouaient la comédie de la passion avec une grâce infinie.

Les vieillards les contemplaient, non sans envie et regret, quand ils se promenaient, en se confiant leurs pensées. Il y avait en eux la beauté matinale des roses, alors que le soleil ne les a pas encore énervées. Ils aimaient parcourir les avenues élégantes et silencieuses; s'ils voyaient un papillon blanc caché sous la verdure, ils se disaient:

--Plus tard, nous aurons une maison semblable.

Une seule fois, Jolicœur avait été saisi d'un trouble étrange. En embrassant les joues de son amie, le matin de son départ, il avait senti frémir sur sa poitrine les deux seins ronds comme des pommes de la vierge. Depuis, il la désirait moins douce et moins réservée; voire, à de certaines heures, il la rêvait perverse. Néanmoins, Jolicœur n'était pas un homme vil, passionné, égoïste ou sublime comme le sont les hommes; c'était un enfant qui faisait la guerre.

Un Tel l'estimait pour sa candeur et son insouciance; il gardait, lui-même, trop de jeunesse pour ne pas affectionner ce petit soldat imprévu qu'un destin, pour le moins ironique, avait affublé de rudes vêtements et coiffé d'un casque deux fois trop gros pour sa tête menue; Jolicœur portait, en outre, un fusil plus haut que lui.

Ignorer le danger n'est pas de la bravoure, et souvent ceux qui ne connurent pas de grands périls ont les apparences de l'héroïsme. Au sortir des camps d'instruction et dans sa première période de tranchée, la classe 17 fut particulièrement insouciante.

Il fallut, un soir, que des patrouilleurs reconnussent les positions de l'ennemi, dans un terrain inconnu où des embuscades pouvaient être tendues. Des volontaires furent demandés; il y en eut une vingtaine: Donquixotte, l'infatigable, qui se souvenait à peine d'avoir été jadis un homme doux et conciliant, et d'autres que la lassitude n'avait pas encore aveulis. Jolicœur sollicita de participer à cette opération.

On partit à l'heure où la lune se levait; il était convenu que l'on ne se reposerait pas, que l'on observerait tous les replis du terrain, que l'on visiterait les gourbis abandonnés, les sapes défoncées où l'adversaire pourrait se dissimuler.

Jolicœur ne ressentait aucun effroi. Certes, la nuit était troublante, et plus d'un piquet, au loin, prenait une silhouette hostile. Qu'importe! N'était-il pas en compagnie de camarades aguerris, et ne voyait-il pas se refléter dans les eaux des marécages, auréolé de lune, le visage de sa petite femme, subitement devenu grave et diaphane, telle l'image noyée d'une lointaine et mélancolique Ophélie.

Un Tel, uniquement préoccupé du but à atteindre, guidé par son instinct de chasseur, ne devinait pas le rêve du jeune soldat. D'excavations en excavations, la troupe atteignit un ravin où de hautes herbes odorantes se balançaient au vent. A genoux, les patrouilleurs observaient la nuit; mille bruits se faisaient entendre, confus, indéterminés; des travailleurs devaient, au loin, enfoncer des piquets. Qui donc, à droite, avait sifflé? Il fallait retenir sa respiration, se confondre avec l'ombre, être une chose immobile et prête à bondir.

Jolicœur se mit debout; on ne pouvait le voir, il était si petit!

Trois flammes jaillirent d'un buisson; Un Tel vit s'affaisser le bleuet; touché au cœur, il mourait, sans murmure, inclinant la tête sur sa poitrine, gentiment, comme il avait vécu. Ils revinrent, cortège affligé, portant l'enfant mort vers la tranchée française.

Un Tel recueillit les objets que Jolicœur tenait de sa fiancée: une bague où était gravé un nom de fleur, un petit couteau, une chaîne avec un trèfle à quatre feuilles en vermeil et la photographie qu'elle lui avait envoyée pour fêter son anniversaire, puis il écrivit la terrible nouvelle.

Pauvres beaux yeux, que vous allez pleurer!

Un Tel chercha à atténuer la brutalité du fait; il tenta de laisser une illusion à celle qui jamais ne devait voir revenir l'absent qu'elle attendait; il assura que, peut-être, Jolicœur, blessé grièvement, enlevé dans une embuscade, n'était que prisonnier. Cette fiancée est trop jeune pour souffrir, pensait-il; elle ne supporterait pas un tel coup au cœur! Pour savoir être malheureux, il y faut une accoutumance.

Le soldat s'attendait à recevoir une lettre pleine de cris et de lamentations. La louve à qui l'on abat les siens hurle dans le bois et se déchire la chair, en témoignage de son désespoir; les grandes amantes qui virent partir à jamais l'homme qu'elles serraient jadis sur leurs seins frémissants, en des nuits chaudes, mirent un crêpe éternel à leur cœur désolé. Qu'allait-il advenir?

La petite vierge fut bien différente de ce qu'Un Tel avait imaginé; elle sut trouver des mots résignés où sonnaient, malgré tout, les carillons d'une nouvelle espérance; elle eut une tristesse de bon ton. La balle qui avait abattu Jolicœur ne l'avait pas, elle-même, blessée mortellement.

Aussi, répugnant à poursuivre une correspondance inutile, Un Tel fit un petit paquet des chers souvenirs du défunt et le mit sur la tombe fraîche où flambait une cocarde tricolore. A quoi bon retourner à la fiancée du bleuet des objets dont la présence lui eût été indifférente ou désagréable? La cruelle petite amoureuse de l'amour était déjà consolée.

CHEF DE BANDE

Un Tel était un des rares survivants parmi ceux dont les exploits faisaient la gloire de son bataillon. Morts, blessés, disparus, repartis à l'arrière, las de la lutte incessante et des misères de l'infanterie, toute une phalange de braves s'était dispersée. C'était à peine si les noms de ceux qui s'illustrèrent particulièrement en des faits d'armes connus de tous demeuraient dans la mémoire oublieuse des camarades. Néanmoins, sortis vainqueurs de toutes les épreuves, unis à jamais dans la plus étroite des fraternités, quelques soldats perpétuaient les traditions de vaillance, de fidélité et de bonne humeur. Ils étaient le dernier carré d'une armée magnifique et disséminée.

Sans que cela se fît ouvertement, Un Tel, parmi ses camarades, devint un chef. Les circonstances l'y aidèrent; une chance inouïe lui permit de ne jamais défaillir, de dompter toutes les difficultés. Chef, ce rôle impérieux exige des vertus exemplaires; mais, l'homme ne pouvant être parfait, souvent le hasard collabore à son mérite. Un Tel était de ceux que le hasard avait favorisé. Il ne s'illusionnait pas sur sa propre valeur; il savait dans quelle exacte mesure la fortune avait aidé son réel courage; sa notoriété lui venait de son esprit combatif. Entraîné aux luttes d'idées, ami des conflits et des bagarres politiques, il avait été naturellement disposé à faire la guerre. Il était un soldat à la manière de ces partisans qui se faisaient tuer sur les marches d'un trône, non par amour d'une majesté, mais pour le plaisir sportif de se battre.

Avant la guerre, Un Tel affectait un certain mépris de citadin à l'égard du paysan; l'attitude des gens de la terre sous la mitraille, leur ténacité dans l'effort les lui fit admirer; il comprit tous les hommes et voulut les aimer; il se sentit le frère de ses compagnons. Ceux-ci, par réciprocité, chassèrent de leur cœur la haine jalouse qu'ils portaient jadis à l'intellectuel. Un contact de sympathie s'était établi entre tous les combattants; ils furent disposés à se découvrir des qualités et choisirent pour chefs les plus habiles et les plus courageux. Les caractères opposés se rapprochèrent, et l'on vit le terrible Citoillien, révolutionnaire intransigeant, partager son vin avec Donquixotte, un infâme capitaliste.

Lulusse, qui était de Charonne, ainsi que nul n'en ignore, avait admis, au temps où la mitraille ne l'avait pas encore diminué, que les gars du Nord étaient de bons bougres, et les mineurs de Lille aux figures terreuses, les Roubaisiens trapus et violents, les tisseurs de Douai, longs comme des perches, le lui rendaient généreusement.

Monseigneur, au temps où il cultivait les belles-lettres et soignait les âmes en sa cure d'Aubervilliers, n'avait pas imaginé qu'il saurait conquérir un jour l'affection des gouapes qui le poursuivaient de coassements ironiques. Les aspirants délicats et raffinés apprirent à la guerre à admirer un charretier argotique et rude qui mourut, face à l'ennemi, immobile, stoïque, comme le chevalier Bayard. Ils avaient, dans une barbarie savante, organisée, fait refleurir la cordialité des âges d'or; les uns et les autres consentaient à s'unir devant un danger qui les menaçait tous. Ainsi, ce que la prospérité n'avait point fait, la douleur le réalisait.

Les officiers aimaient Un Tel parce qu'il incarnait le type parfait de la fidélité. Les problèmes obscurs, enfantés à l'arrière, dans les états-majors, Un Tel les solutionnait à coups de pistolet, sans vaine forfanterie, y trouvant un plaisir particulier, en artisan que le fait même d'avoir facilement travaillé suffit à satisfaire. Il est aisé, au demeurant, de combattre sur des cartes, le centimètre en main, de prendre des petits postes, en les encerclant d'un trait bleu: il est plus difficile d'agir.