Part 11
Peut-être faudrait-il chasser des rues de la cité quelque pacha attardé ou quelque inverti trop lyrique; mais, cette besogne sanitaire accomplie, Trébizonde n'en serait pas moins la plus belle, la plus harmonieuse et la plus libre des capitales du monde.
LES NOUVEAUX SOUVENIRS DE LA MAISON DES MORTS
Un Tel, au cours de sa permission, rendit visite au Salon littéraire le plus estimé de la guerre. Toujours il exista un cercle, choisi entre mille, où se groupèrent les beaux esprits et les caractères originaux de l'époque. Une agréable loi a voulu qu'une femme fût la reine de ces cénacles où s'organisèrent des révolutions, où se créèrent des renommées.
La femme est, de par sa grâce innée, un aimant. Elle attire, sans violence, les êtres les plus divers. L'art des femmes est de savoir se rendre à la fois toutes-puissantes et impersonnelles; elles président leur salon et, pourtant, il semblerait qu'elles s'effacent et disparaissent pour laisser place à leurs invités, à la manière de ces vieux pastels dont les couleurs évanouies gardent, quand même, leur souveraine lumière. Tel le ver méprisable s'insinue au cœur des roses, de vils personnages hantèrent, eux aussi, ces endroits privilégiés.
Celui-ci n'échappait à aucune des lois qui font les grands salons littéraires. Une femme le présidait. D'une beauté assez froide, vêtue avec une recherche grave, elle n'inspirait pas le désir, mais on aimait à l'admirer pour sa noblesse de Tanagra immobile et jolie.
De jeunes écrivains et des maîtres du verbe, des espoirs et des regrets, les sommités de l'art et ses apprentis se groupaient autour d'elle. Enfin, pour que ce salon ressemblât parfaitement à ses devanciers, quelques canailles prétentieuses y encombraient les fauteuils.
La chronique méchante assurait que d'aucuns y venaient uniquement pour y savourer des gâteaux, de cinq à sept, une fois par semaine.
Né de la guerre, ce salon ne vivait que d'elle, mais avec noblesse et sans profit. Une pensée pieuse avait présidé à sa création. La prêtresse de cette tendre chapelle rêvait, rien moins, que d'honorer les écrivains morts à la guerre, blessés ou prisonniers, de les aimer dans leurs œuvres. Quelques paroles étaient offertes au disparu; de belles voix disaient les pages les plus éloquentes de son œuvre, et l'on se séparait en communiant dans le souvenir du cher absent, dont le corps avait été broyé par un obus implacable, mais qui, néanmoins, grâce à son génie naissant, laissait une âme immortelle.
Hélas! le beau rêve de la plus belle des femmes de lettres ne se réalisait qu'imparfaitement. La faute en était aux personnages frivoles dont l'indifférence narguait la tendresse des convaincus. Il est dommage que le monde littéraire soit peuplé de mufles, car il y éclôt de nobles idées. La honte de ce nouveau salon fut d'y admettre certaines gens du boulevard, dont un pseudo-poète qui se permit, déchet humain immobilisé, d'exalter en vers patriotiques le courage des soldats. Ce versificateur à monocle, une tête de Baudelaire pour cantiniers, célèbre pour ses invectives à l'égard de Racine, créait une sorte d'amertume dans un lieu où ne devait régner que l'admiration la plus affectueuse; il était la lie du plus pur des vins.
Des femmes bavardes troublaient de leurs confidences irritantes l'émotion des plus chers instants. Certaines petites cabotines se paraient, selon le rite du jour, de robes aux couleurs diverses, rouges en l'honneur des blessés, noires pour les deuils; elles eussent aimé en arborer de tricolores.
De faux héros parfumés, le torse moulé en un dolman soyeux, décorés d'ordres inconnus, osaient se joindre aux vrais soldats sur qui subsistait, malgré les soins décents, la boue tenace de Verdun.
On y fêta de jeunes écrivains admirables, dont la mort fut un exemple; des mutilés qui, de leurs mains broyées, ne pourront plus écrire; des prisonniers, dont le rêve est enclos en des fils barbelés, quelque part, dans un camp silésien.
Certaines heures y furent poignantes, témoin celle où un vieillard vint exprimer sa douleur sur la mémoire d'un jeune, regrettant de vivre en un temps où les anciens se voyaient obligés d'orner de couronnes les tombes où reposent des poètes de vingt ans.
Un Tel fut heureux d'avoir connu, au cours d'une brève permission, le seul lieu où se pratiquait, en des rites nouveaux, la religion du souvenir.
On peut revenir au front avec une âme moins irritée contre l'indifférence du civil quand le hasard vous fit rencontrer, chez lui, un peu de cette fraternité souriante et de cet esprit de corps qui reste l'apanage du combattant.
LE MARIAGE DE LULUSSE
Permissionnaire, Un Tel reprit ses courses pittoresques dans le vieux Paris. Il voulait revoir la ville, sous tous ses aspects, les seuls salons littéraires ne suffisant pas à satisfaire sa curiosité de soldat. C'est alors qu'il rencontra Lulusse de Charonne, un vieux compagnon d'armes.
Le maître-coq de l'escouade, aux jours glacés d'Argonne, le boute-en-train de la compagnie, avait été frappé cruellement, un soir, près d'un carrefour, en distribuant le rata, dans l'exercice de ses fonctions culinaires. Un éclat d'obus lui avait emporté la jambe.
Dès l'abord, Lulusse en eut un évanouissement de sa personnalité. Avoir été le mâle vigoureux qui séduit et mate, à la fois, un quartier, l'homme satisfait de sa force et de sa souplesse, et n'être plus qu'un infirme pitoyable, ne suscitant qu'une éphémère admiration, ce fut le pire tourment. Mais, le désir d'être aimé et redouté l'emporta sur l'amertume et la faiblesse. A Charonne, Lulusse redevint le conquérant des beaux soirs; il retrouva les accents éteints de sa verve, traquant l'embusqué sans répit et se reconstituant, dans une vie moins noble que celle des armes, une gloire solide et incontestée. Même, il en vint à jouer de son malheur, à plaisanter de son infirmité. Dans les cabarets où le peuple s'enivre de discours, d'un geste vif, levant son pilon, il frappait sur les tables de marbre, commandant d'une voix impérieuse un nombre illimité de bouteilles.
Un printemps vint, messager d'allégresse. Les rues étaient illuminées et le chœur des oiseaux peuplait les jardins de pures chansons où rien n'apparaissait de la colère des hommes, Lulusse sentit une tendresse infinie lui caresser l'âme. Il perdit son apparente brutalité et, négligeant de persécuter les embusqués, il devint rêveur. La crapule que Lulusse émerveillait par son insolence ne voulait pas reconnaître en lui le lion de Charonne, turbulent et grossier, qu'elle aimait.
Une jeune couturière au visage triste et doux, à la chevelure noire, était la cause involontaire de ce changement rapide, Lulusse l'avait rencontrée dans le faubourg. Elle passait, les yeux perdus, l'attitude modeste. Elle plut à l'infirme, parce qu'elle semblait être une opposition céleste à toutes les femmes capiteuses qu'il avait possédées. Elle n'avait pas les yeux de fièvre et la lèvre écarlate des amoureuses; elle ne se parait pas d'étoffes éclatantes et ne portait pas à sa gorge la trace des morsures du dernier amant. C'était une femme simple et douce, appelée à devenir, l'amour aidant, une mère de famille exemplaire, la plus fidèle des compagnes.
Simple idylle? Lulusse avait promis d'être bon, de travailler, de déserter les bars; la jeune couturière, effrayée mais admirative, en présence de cet homme redoutable, s'était abandonnée à la joie de l'amour. Ils allaient se marier.
--Tu viendras à mon mariage, demain, vieille canaille, dit Lulusse à Un Tel. J'enterre ma vie de gouape. Je veux devenir un citoyen patenté, un comme les autres. On restera bon vivant, et la bourgeoise ne s'ennuiera pas avec moi. Pour ce qui est de la rigolade, on sera toujours là pour un coup.
Satisfait de s'être fait une vie régulière, Lulusse retrouvait sa gouaille et ses allures orgueilleuses.
Un Tel, le lendemain, se rendit au mariage. La cérémonie fut dénuée d'inutile pompe, le maire officia avec simplicité. C'est alors que la noce commença. Chez un traiteur bourguignon, la famille et les amis étaient assemblés. La table, chargée de bouteilles et de fleurs, ressemblait à l'autel de quelque divinité païenne; l'or et le rubis des vins miroitaient au soleil.
Lulusse rayonnait, comme le vin. Il narrait des histoires de guerre, il enluminait avec joie des aventures qui ne laissaient pas que d'être gaies en elles-mêmes; il évoquait, parmi les compagnons de jadis, les innocents, ceux dont les malheurs bêtes ou la peur instinctive font le bonheur d'un bataillon. Il y avait Masclet, qui tombait dans les trous d'eau et qu'il fallait repêcher avec une crosse de fusil; il y avait l'ordonnance du capitaine, celui qui préparait à son officier des choux-fleurs à la mayonnaise; il y en avait d'autres, bons drilles en somme, et si délicieusement niais! Puis, du plaisant à l'héroïque, Lulusse contait ses anciens exploits. Un Tel abondait dans ce sens, aimant à revoir ainsi toutes les figures heureuses ou tourmentées qu'ils connurent.
Deux vieux parents, des ouvriers du faubourg, admiraient cette jeunesse qui n'avait pas tremblé dans la tempête. Les femmes riaient ou s'apitoyaient, selon la couleur des récits, cependant que le fils d'une voisine, indifférent à ce tumulte humain, dévorait avec une ferveur animale les gâteaux délaissés. La petite mariée contemplait son homme. Comme il était beau, et quelle émotion elle avait ressentie quand, selon une plaisanterie classique, il lui avait enlevé sa jarretière.
--C'est pas tout ça, les amis, on va danser! invita Lulusse.
Les servantes écartèrent la table. Une vieille demoiselle, pianiste attitrée des noces, dont le concours avait été sollicité, se mit au piano, et l'on dansa.
Lulusse qui, pour fêter un tel jour et par orgueil d'homme, portait une jambe mécanique, enleva sa femme et se mit à tourner follement. Soudain, il pâlit et s'affaissa. Il sentit une honte infinie l'envahir. Sa jambe s'était brisée; l'appareil gisait à terre, ridicule avec sa carapace de cuir et de nickel. Les danseurs, emportés par leur élan, bousculaient l'objet, sans y prendre attention.
Tandis que la pianiste continuait à marteler ses rondes entraînantes, la petite mariée, compatissante, posa sa fine main sur le front de l'infirme, qui se mit à pleurer.
LA KERMESSE
Un Tel rejoignit son bataillon au repos dans un de ces aimables villages de la Marne, entourés de croix de bois et qui reverdissent et prospèrent malgré les incendies qui les ont ravagés. Des maisons de briques ont été reconstruites, et les anciens habitants, qui ne purent se recréer le foyer disparu, se sont aménagé, dans les caves, des abris protecteurs. L'église romane, son clocher abattu, sa nef ouverte, atteste du malheur qui s'abattit sur la région.
Le soir où revint le permissionnaire, il régnait dans le village une particulière allégresse. Les soldats se promenaient, en quête de secrètes beuveries, l'accès des cafés leur étant interdit. Au seuil des granges, des lascars, leur gamelle de soupe fumante en mains, interpellaient les filles de ferme, sorte de héros pantagruéliques qui en appelaient joyeusement aux plaisirs conjugués de la table et de l'amour. Un clairon lointain sonnait des fanfares heureuses.
Le bataillon donnait, sous de grands arbres centenaires, à l'entrée du village, un concert.
Quand la nuit fine descendit sur la campagne, des lampions bleus, suspendus aux ramures, illuminèrent sa scène improvisée. La foule des soldats se pressait sur des gradins de fortune: chaises, bancs ou charrettes dus à la générosité de l'habitant. Le général de brigade, un petit homme débonnaire, sorte de roi galant, ami de la poule au pot et des belles, prit place, entouré de l'auréole d'azur que lui faisaient, harmonieusement, les soldats. Les enfants des écoles, assis à terre, admiraient en silence les lampions que le vent balançait dans les arbres.
L'orchestre joua une marche boulevardière qui souleva un formidable enthousiasme.
Parsingaux, le chef de musique, caressait de son bâton sa noble barbe. Il conduisait, d'un air méprisant, les cuivres et les bois. Les soldats, en chœur, reprenaient au refrain, témoignant de la joie qu'ils avaient de sentir leur cœur bondir au rythme des fanfares et du mépris qu'ils ressentaient à l'égard du chef d'orchestre. Ils chantaient:
_Pan! Pan! Pan! Pan! Il a tout du ballot, Il s'appelle Parsingaux_.
Il faut dire que Parsingaux avait une mauvaise presse. On l'accusait d'avoir donné jadis, alors qu'il était simple brancardier, de l'argent pour que d'autres fissent, en ligne, sa charitable besogne. Il n'en avait pas moins la croix de guerre.
--Joue-nous la valse des croix de guerre! hurlait la foule.
Insoucieux de l'injure et méprisant l'opinion publique, le chef d'orchestre, enlevant sa troupe, reprenait le refrain. C'était le plus indescriptible des charivaris. On pouvait y retrouver des bravos, des exclamations, des appels, un murmure de voix pareil au mouvement des mers.
Un comique excentrique, au visage glabre, entra en scène. Sa voix aigre avait quelque chose d'hostile et de plaisant à la fois. Ses gestes de pantin enchantaient par leur brusquerie comique. Malgré la niaiserie de son répertoire, il y avait quelque chose de subtil dans son jeu, une sorte d'ironie à l'égard de soi-même, comme si, interprète convaincu de la stupidité de ses rôles, il s'en moquait intérieurement.
La joie du soldat est facile et communicative: une pirouette, un mot drôle, une ritournelle lui donnent l'illusion d'un spectacle riche en couleurs; il se croit au music-hall, il évoque les chansons arsouilles de Gaby Montbreuse, les défilés multicolores des revues, les danses voluptueuses au miroitement illimité des lumières, toute la folie des samedis soir au faubourg. La salle embaume l'orange, le musc et le tabac. L'orchestre exalte les fièvres endormies au cœur de la foule: désir d'aventures sentimentales et guerrières, rouges folies des révolutions. Un Tel partageait cette prestigieuse illusion; il se croyait à la Riviera du Montparnasse; il revoyait les femmes aux yeux profonds, à la gorge frémissante, dont le mystère l'attirait; il reconstituait ainsi les éléments brisés de son bonheur.
Le soldat est frondeur. Il lui faut des refrains symboliques où s'expriment ses colères à l'égard du civil:
_Vivent les poilus qui z'ont la fourragère._
Cette chanson, née dans une nuit de veille, dit l'orgueil que l'on a d'être fort, valeureux, conscient de son devoir, la splendeur des ovations parisiennes à la revue des drapeaux, la joie imprévue que l'on eut de voir tant d'avions dessiner, sur le ciel, des courbes élégantes, alors que l'on en vit si peu à 304. Critiques violentes et justifiées, ces chansons-là sonneront, un jour, durement, à l'oreille des profiteurs. Il en est qui feraient trembler de peur les indifférents s'ils pouvaient les entendre.
Mais le soldat est bon garçon, et sa colère est brève. Le bataillon, ce soir-là, voulait s'amuser. La représentation de _L'Anglais tel qu'on le parle_ lui fut une occasion de s'esbaudir à l'aise. Le jeune secrétaire du colonel, paré d'une robe de la générale, incarnait à ravir la jeune miss amoureuse. Le maire avait prêté au père courroucé sa redingote. Ce fut une création. Tristan Bernard lui-même n'aurait pas reconnu son enfant en cette fantaisie burlesque.
A minuit, les groupes joyeux repartirent, en chantant, au clair de lune, vers leurs cantonnements. Il y avait dans l'air irisé de la nuit des parfums d'amour, et les hommes, soulagés du poids de leur ennui, retrouvaient, d'avoir été bercés par des musiques et des refrains, l'allégresse et la bonté de leur jeunesse.
Il semblait que la paix était revenue sur le monde.
MONSEIGNEUR CHEZ LES DOUBLARDS
Doublard est le nom vulgaire donné par les soldats irrespectueux au sergent-major, cet être supérieur et absolu qui tient en ses mains tachées d'encre la destinée d'une compagnie.
Les doublards, en temps de guerre, ont un raffinement que leurs devanciers, «fils de labourateurs, labourateurs eux-mêmes» n'avaient pas, ce sont des comptables, des notaires, tous gens de bureau consciencieux, sinon dévoués, et parfois aimables.
Les doublards du 5e bataillon, celui d'Un Tel, forment un groupe original et sympathique. Ils suivent, d'assez loin, le mouvement des armées et ne connaissent des combats actuels que les états de pertes, l'élaboration des citations, les rapports de patrouille, les situations administratives; néanmoins, ils ont les qualités et les défauts du soldat, ayant jadis, dans les tranchées d'Argonne, peiné et combattu, ce qui les fait mieux estimer de tous. Scribes inférieurs, ils retrouvent dans leur encrier toute la poussière d'une gloire éclatante et si l'ange de la victoire vient un jour, lilial et doré, ainsi que le révèlent les images d'Epinal, planer sur le bataillon, nul doute que son aile ne frôle au passage le front soucieux des doublards.
Les doublards du 5e bataillon sont bruyants. Ils aiment la bonne chère, les vins de marque, les cigares craquant au toucher et le jeu qui met un peu d'imprévu dans la bureaucratie. Ils sont quatre, ainsi que tous les groupes valeureux dont s'honore l'histoire. Etre quatre: serait-ce la condition imposée à l'héroïsme en commun? La baraque où s'élabore leur méticuleuse besogne, battue des vents, au faîte d'une côte, leur tient lieu de dortoir, de salle à manger et de cabaret. Ils travaillent, mangent, discutent, chopinent et dorment fraternellement. Jadis, l'harmonie était impossible, entre gens de grattoir et de règle; la guerre, terrible fée qui transforme le monde, a civilisé les «ronds-de-cuir».
Lempêtré est le sergent-major type. On s'étonne que cet homme ait été notaire quelque part. On l'imagine, aisément, naissant, à la stupéfaction de sa nourrice, avec un double galon d'or sur ses petits bras. Grand, sec, le geste brusque, Lempêtré ne laisse pas que d'être prétentieux. Il n'ignore rien des choses de la vie, et sa tête carrée contient toutes les lumières. S'agit-il d'organiser un repas, d'estimer un romancier, d'interpréter une circulaire? Lempêtré impose violemment sa manière de voir. Il devient vif et tranchant comme une paire de ciseaux qui grinceraient, à vrai dire, étant donnée la perpétuelle irritation du bonhomme et sa voix agressive.
Lempêtré ne peut admettre que l'on ait une idée généreuse, un dévouement désintéressé, un enthousiasme réel, ces choses étant contraires à sa nature.
Le doublard de la compagnie de mitrailleuses, Lanneau, est un esprit narquois; à la gravité de Lempêtré, il ajoute l'éternel sourire de son ironie facile. Delile, autre doublard, se contente de bien vivre, d'écouter ses compagnons et de les mépriser un peu pour toutes leurs paroles inutiles. Il travaille, sans autre ambition que de faire avec exactitude ce qui doit être fait.
Enfin, voici Monseigneur!
C'est un doublard honoraire, un ci-devant prêtre, ainsi que le baptisèrent les camarades, Monseigneur enfin, curé d'Aubervilliers en des temps paisibles; homme doux et cultivé, pénétré de la grandeur de son ministère; évêque, par proclamation, de tous les villages anéantis; nonce des tranchées.
De nombreux invités, descendus des lignes ou revenus de permission, assistent avec joie aux joutes oratoires qui ont lieu au cours des repas et qui mettent aux prises Lempêtré et Monseigneur. Ce dernier subit avec une évangélique bonté les persécutions des doublards, ses confrères. Lempêtré se révèle fougueux anticlérical; il accuse, en roulant des yeux féroces, les prêtres de mille crimes, en général, et particulièrement Monseigneur de ravir le vin de la popote pour en faire un vin de messe. Le prêtre, à son tour, lance quelque flèche fine, acérée, délicate à son adversaire, au grand amusement de la galerie. La sympathie des soldats est acquise à Monseigneur; néanmoins, ils aiment à dire en sa présence des énormités où les mots déguisent à peine la pornographie des idées. Justes et clairvoyants, les simples, les braves, les «deuxième classe» exècrent Lempêtré, malgré ses discours démagogiques, et parce qu'il se montre le maître, le dispensateur des faveurs; ils ne lui pardonnent pas de se croire un chef, au sens magnifique du mot, alors qu'il n'est qu'un doublard.
Un chef! Monseigneur l'est, à la perfection! Il est le tendre pasteur de l'Ecriture qui porte ses brebis sur ses épaules afin de leur épargner les pierres des routes. Il a pour ses hommes une condescendance infinie:
--Je les admire, dit-il, pour leur abnégation et la vertu qu'ils montrent à souffrir en silence. Je comprends leurs excès au repos. Voire, j'aime s'ils sont ivres. Quand le vin les guide, ils sont joyeux, ils chantent; leur oubli de toute chose leur interdisant de penser à mal, ils connaissent une heureuse et saine irresponsabilité.
Cet état de grâce, né de l'ivresse, est imprévu de l'Eglise et manque un peu d'orthodoxie; il n'en révèle pas moins chez le prêtre qui le loue une bonté parfaitement chrétienne.
Un Tel devint l'ami de Monseigneur. Tous deux, jeunes adolescents épris d'idéal, avaient eu un même désir de connaître. Ces voyageurs de l'idée, ayant pris des routes différentes, s'étaient croisés sans doute en certains carrefours. Ils avaient eu des lectures communés: Villiers de l'Isle-Adam, tragique et mystique; Léon Bloy, au style douloureux et tourmenté. Ils eussent pu se rencontrer chez le fougueux polémiste à tête de dogue, car certains séminaristes, ainsi que nombre d'esthètes, connurent le chemin du taudis où vociférait le mendiant ingrat. Il est des feux qui attirent, dans la nuit, les errants. On les quitte rapidement, après s'être frôlé à leur flamme, et l'on garde un souvenir ému de leur chaleur. Il en est de même des livres qui sont de purs foyers où les hommes se retrouvent.
Un Tel avait lu certains mystiques; il découvrait en eux des lyriques fervents et naïfs. C'était l'époque où les pires décadents, habitués des brasseries littéraires, convertis à une sorte de foi brumeuse, venaient à l'Eglise par la voie impraticable des symboles. L'un d'eux, fils de tribun républicain, après avoir erré parmi tous les marécages et pratiqué les débauches latines, créa _Les Echos du Silence_, revuette mystique où l'on exaltait l'amour du martyr, la croyance en une vie supérieure étrange et désordonnée et la peur des puissances infernales. Un ami de Monseigneur collaborait également à cette revue. L'invisible lien des Lettres réunissait ainsi le curé d'Aubervilliers au plus aventureux des poètes.
Par Huysmans, nombre de lettrés connurent l'Eglise. Cet écrivain les conduisit en de graves chapelles où de nobles cérémonies les émurent. Les départs des missionnaires, les prises de voiles séduisirent les artistes. Ils apprirent le charme des vêpres, la splendeur des saluts où l'âme est enlevée par le rythme des chœurs palestriens. Un Tel et Monseigneur aimaient Huysmans.
Quand ils discutaient sur leurs affections littéraires, précisant leurs raisons d'estime, Lempêtré se sentait exilé d'eux, relégué par un destin cruel dans une zone inférieure. Certes, parfois, il risquait un mot déplacé, une ironie grossière, mais il ne parvenait pas à troubler le bonheur que les deux rêveurs avaient de comparer leurs chimères.
Outre les nécessités du service: comptabilités diverses, rééquipement des hommes, Monseigneur s'intéressait particulièrement aux étoiles, ce qui, pour un prêtre, est une manière fort jolie d'aimer le ciel. Aux belles nuits d'automne, toutes ruisselantes de diamants, il étudiait les groupements de lumières, les chars, les carrés, les doubles lettres inscrites à la voûte d'azur et qui sont autant de dessins merveilleux dus à quelque main divine.
Un Tel ignorait tout de la vie céleste. Il apprit à reconnaître la beauté violette et tremblante de Wega de la Lyre qu'il aima pour son nom précieux. Au reste, les noms d'Orient dont se parent les étoiles lui furent un ravissement.