Part 13
Un Tel était un homme d'action, venu à l'instant du monde où l'action était souveraine, ce qui lui conférait une indiscutable autorité. Des milliers d'hommes se révélèrent ainsi des chefs; ils se battirent et, ce qui est mieux, entraînèrent au combat les indécis et les pleutres. Combien furent-ils, ces agitateurs sublimes? Il serait dérisoire de prétendre à les connaître tous, et des milliers de tombes gardent le secret de leur témérité. On peut dire, sans outrepasser la vérité, que ceux-là seuls firent la guerre.
Ils furent dix mille, vingt mille Un Tel, issus de vieilles familles roturières ou nés dans les châteaux armoriés, qui affirmèrent devant l'histoire le désir de vivre de la race. Ce furent de glorieuses bandes fraternelles qui, sur la terre meurtrie, se dressèrent comme aux premiers âges, le fer en main, afin de défendre les foyers attaqués.
L'esprit de bande fit des miracles; il entretint la confiance et la bonne humeur des armées; il suscita l'émulation chez les braves.
Certes, cet esprit de corps est redoutable pour l'avenir; il a déplacé l'organisation des partis et des classes, et nulle puissance humaine ne pourrait, maintenant, lutter contre. Les bandes sont constituées; elles ont des chefs, puissants parce qu'ils sont aimés de ceux qui les suivent; redoutables, car ils ont triomphé des pires dangers, vaincu la mort en d'innombrables combats. Ces bandes militaires déséquipées, revenues à la vie sociale, garderont leur esprit communiste, leur amour du danger, leur besoin d'être fortes; elles auront, peut-être, un peu moins d'apparente brutalité. Envers elles, les Etats n'exerceront aucun moyen répressif. Elles se différencieront des groupes, sans honneur, qui régnaient avant la guerre sur la République: financiers véreux, démagogues assoiffés, rhéteurs ventrus qui pillaient leurs compatriotes, en ce qu'elles auront été créées, pour des buts nobles, dans l'épreuve et sans autre ambition que de partager des souffrances. En vérité, une nouvelle féodalité se lève sur le monde!
Les patrouilleurs traversant les réseaux de fils de fer par les nuits sans lune; le groupe franc qui saute à la gorge de l'adversaire et le terrasse; les hommes déterminés qui demeurent à leur poste, sous un bombardement, formeront l'aristocratie de demain. Elle sera juste, forte, implacable. Que si les combattants négligeaient d'exiger leurs droits et de les imposer à la foule oublieuse, les chefs de bande, les compagnons au geste prompt, au verbe facile, se dresseraient, sentinelles obstinées, et clameraient au monde épouvanté un nouveau code social où chaque soldat, payé des services rendus, sera considéré dans la mesure de ses anciens sacrifices.
LE BANQUET DU CAMP B OU LES DIALOGUES SÉVÈRES
Ouvriers, paysans, bureaucrates, Un Tel sait grouper autour de lui une bande intrépide et joyeuse. Combattre est bien; savoir vivre au repos et s'organiser son bien-être est mieux encore. Une bande heureusement conduite doit s'intéresser aux questions de ravitaillement et de cuisine, qui sont primordiales.
Les festins des soldats ont une gaieté franche; ils sont une occasion de se revoir, de boire un vin qui chante au cœur et porte à l'amitié; ils exigent surtout un génie grandiose d'organisation. Découvrir des œufs, des vins et des desserts participe souvent de la magie; les plats ont alors une saveur spéciale d'être rares et coûteux; n'estime-t-on pas les choses pour la peine que l'on eut à se les procurer?
L'heure des repas est la seule où la pensée du soldat est débridée: c'est alors qu'elle s'exprime sans feinte, violemment.
Ces agapes fraternelles permettent à chacun d'exprimer son être intime, de résumer les impressions ressenties au cours des derniers combats. Au reste, l'échange de vues en présence des bouteilles, la communion de pensée autour d'une table improvisée sont dans la pure tradition des banquets. Et puis, le soldat l'affirme:
--Il vaut mieux boire en compagnie que de mourir dans un coin, tout seul.
On buvait ferme au camp B. Les troupes s'y reposaient, quelques jours, au sortir des tranchées; elles y manifestaient leur âpre désir d'être heureuses; elles se lavaient, chantaient, goûtaient à nouveau des plaisirs humains.
Des sapes obscures et fraîches abritaient les hommes; ils y dormaient avec une volupté profonde, en compagnie des rats.
Dormir, après de longues veillées nocturnes, est un plaisir de dieu. Sous la protection des arbres, assis à des tables vacillantes, les hommes discutaient, attendant impatiemment que les ravitailleurs en vins, chargés de bidons, revinssent des villages environnants, porteurs d'espoirs et de soleil. Certains s'isolaient en des toilettes compliquées, chassant les poux ignominieux sur leur manteau d'azur.
Face au camp, sur la grâce illuminée d'un coteau, un cimetière aux tombes parallèles, où reposaient les morts du bataillon, flamboyait de toutes ses cocardes, de ses croix et de ses couronnes.
Les vivants songeaient aux morts; ils allaient parer les tombes, mais sans y mettre cette douleur superficielle dont le rite funèbre se pare. Nous vivons en des âges virils où l'anéantissement est accepté.
Certains soirs, le camp B retentissait de clameurs et de chansons; on eût dit un vaste navire où des marins ivres et proches de la terre, revenus d'une traversée périlleuse, fêtaient le retour dans les ports que l'on aime.
Ce soir-là, le secteur était heureux!
Les cuisiniers, ayant fait rôtir les viandes dans une sauce rousse et parfumée d'oignons, composaient avec des gestes de prêtre un gâteau mystérieux où les pâtes, la cassonade et les raisins de Corinthe se joignaient, pour la joie des convives. A la lueur chaude des bougies, le couvert fut placé: gamelles bosselées, assiettes en aluminium, quarts rouges et dorés par le vin, fourchettes brisées. Des bouteilles, aux cachets de cire verte ou vermeille, de calibres divers, alignées en un ordre parfait semblaient attendre, victimes expiatoires, l'heure du gai sacrifice.
Les compagnons d'Un Tel étaient groupés autour de cette table, à peine décrassés, ornés encore d'une barbe sauvage. La bande fêtait son immortalité. Malgré les assauts, les bombardements, les sournoises maladies et l'effroi des saisons contraires, ces hommes sentaient un sang riche couler à leur peau.
Donquixotte, plus maigre qu'un fakir, grave autant qu'il l'était jadis à son comptoir, alors qu'il débitait l'andouillette et le porc et qu'il se passionnait aux aventures de d'Artagnan et aux évasions de Monte-Cristo, exigeait qu'on se mît à table. Le rêve héroïque ne suffit pas à substanter un soldat; il y faut ajouter force plats consistants.
Gustave, le Rempart de Calonne, revenu après maintes blessures, n'avait plus sa beauté de ruffian, son œil altier; il semblait adouci, comme affiné par l'âge et la souffrance.
Citoillien, gras et jovial, allait de l'un à l'autre, oubliant les révoltes anciennes, évoquant des souvenirs bachiques, citant les noms glorieux des villages où tout le bataillon était ivre.
Monseigneur présidait, donnant une tenue à la conversation, évitant avec habileté que les conteurs ne se livrent aux récits paillards dont la troupe est friande. Il rompait le pain avec douceur, comme à l'office, veillant à ce que chacun ait sa part de bien-être, de lumière, de vin et de sauce odorante.
Un brave cœur, sous une rude charpente, le sergent Massacré, prit la parole:
--Je suis un sanglier des Ardennes; bon pied, bon œil, et dix litres de vin ne me font pas reculer. Chacun a ses idées, ici-bas; mon rêve, à la descente des tranchées, c'est d'aller aux douches tout habillé. Ensuite, tu te mets au soleil pour te sécher, tu fumes ta pipe, tu regardes passer les ambulances, au loin, sur la route, et te voilà tout neuf. La vie est déjà bien assez compliquée; pourquoi l'embarrasser de théories inutiles? Les types qui m'abrutissent de phrases et de conseils, je leur réponds: «Cause à l'autre.»
Sans autre raison que d'être bruyant, un camarade se mit à chanter:
_Tout le long, le long du corridor On faisait des rêves d'o-o-or._
Un autre se remémora les beaux jours d'hôpital, où de jolies femmes lui offraient des oranges, des cigares et des confiseries. Quelles jolies fêtes les infirmières organisaient dans le jardin, sous les pommiers fleuris! Marthe Chenal y vint chanter autre chose que
_Tout le long, le long du corridor..._
C'était peut-être la _Marseillaise_!
La conversation devint générale; les quarts s'entre-choquaient avec un bruit d'armes, les bouchons volaient; à l'aide d'un poignard scintillant, un jeune grenadier découpait habilement le rôti. On but à la croix de guerre du cuisinier, on but à la paix, à la prochaine permission, à l'amour; on but pour le plaisir de boire, et les convives ne sentaient pas sur eux tomber la fraîcheur de la nuit.
Sans perdre rien de leur vibrante gaieté, les convives délaissèrent les propos futiles ou grossiers; le vin, au lieu que de troubler leur raison, l'aiguisait sans doute et la rendait clairvoyante. Chacun exposa sa conception de la guerre et ses motifs de colère à l'égard du civil.
Pour tous, l'âme du combattant est une énigme, et nul ne peut deviner le secret de la grande muette. Ce soir-là, pour elle seule, dans la zone inviolée du civil, l'armée fit entendre sa redoutable voix.
Monseigneur, orateur éloquent, oubliant sa douceur coutumière, établit un réquisitoire contre le civil. En mots simples, compris de tous, le prêtre s'associa au courroux unanime.
--Combien d'hommes, dit-il, qui parlaient d'humanité, négligeant les tendres leçons du seul maître que je reconnaisse, se montrèrent, en ces événements, des égoïstes? Combien ne partagèrent pas leur pain avec l'affamé? Combien se refusèrent à tendre une main charitable, quand l'émigré et l'orphelin imploraient d'eux un secours? La vertu de charité fut trop souvent l'apanage du soldat, le grand misérable de notre époque. Il en fut qui chassèrent au loin de leurs terres les familles errantes; il en fut qui abusèrent du malheureux et qui firent argent de sa pauvreté; ceux-là, civils notoires et respectés, seront bannis de la communion des hommes, parce qu'ils ne pratiquèrent pas la plus jolie des vertus chrétiennes.
Ces paroles eurent un écho irrité: Citoillien parla.
--Le propriétaire est demeuré le vautour; l'homme est toujours un loup pour l'homme. Des usiniers ont intensifié le travail des femmes, afin de rétribuer leur personnel à des tarifs inférieurs; une femme, n'est-ce pas une esclave taillable et corvéable à merci? On a spéculé sur le besoin de défense de la nation. Il nous fallait des armes et des munitions: on nous a vendu des grenades qui n'éclataient pas et des pistolets qui sautaient dans nos mains. Quand nous pataugions dans la boue d'Argonne ou de Champagne, des mercantis nous fabriquaient des semelles en carton-pâte. Le civil, avec notre peau, s'est fait de riches portefeuilles.
Gustave s'associa à ce concert imprécatoire. Don Juan des jours paisibles, il gardait rancune à celles qu'il avait adorées d'avoir été volages; il en voulait plus encore aux amants embusqués, aux financiers luxurieux, à la horde infâme de ces mâles qui, loin de la foudre et des vents, à la faveur de leur or victorieux, faisaient la conquête des femmes infidèles du soldat.
Massacré, dit «Cause à l'autre», se leva. Fermement, il exposa ses furieuses revendications:
--Il y a des tas de types qui sont venus se soulager sur notre fumier; on aurait dû leur fiche des coups de fourche. Nous sommes trop bons! Le civil nous endort avec ses histoires sympathiques: le poilu par-ci, le poilu par-là! Moi, je leur dis: «Cause à l'autre.» La première fois que je suis allé à Paris, je vis le métro arriver, j'ignorais qu'il repartait si vite, je ne me pressais pas. Coin!... Voilà la voiture qui repart. Je reste là, sur le quai, comme une andouille. Une autre voiture arrive, je saute dedans en bousculant une grosse dame. On m'injurie, on m'appelle voyou, moi, un sanglier des Ardennes, titulaire de quatre citations... Et ils appellent cela, les civils, avoir de l'affection pour le poilu!
Les buveurs communièrent dans le même courroux à l'égard de ceux qui, selon la parole du petit Breton qui mourut un soir dans les bras d'Un Tel, vivent de la guerre alors que les autres en crèvent. Le vent de la nuit emportait au loin leurs imprécations et peut-être dans les villes éblouissantes de lumières, auprès des tables fleuries où courtisanes et munitionnaires s'enivraient de champagnes étoilés, entendit-on la sourde menace venue des champs, des forêts et des plaines où toute une jeunesse armée attend le formidable retour.
POLLUX LE CHEVALIER DU CINÉMA
En temps de paix, Pollux inquiétait ses voisins par ses allures excentriques; son accoutrement lui valait l'estime des gamins. Une tête de clown sous un sombrero, des épaules roulantes de lutteur, un pantalon à larges carreaux blancs et noirs, tel il se présentait à la foule. Celle-ci le redoutait parce qu'il était fort et l'admirait pour son rôle social; n'était-il pas un roi de la cinématographie, un de ces hommes dont les pitreries s'inscrivent en lignes de lumière sur tous les écrans du monde et qui font rêver au delà des mers, de belles inconnues?
Certes, il n'avait pas le geste tendre et svelte d'un jeune premier, la beauté sombre de l'amant éconduit; ce joyeux camarade était grotesque et disloqué. En société, sa turbulence était recherchée. Nul comme lui ne rotait en cadence, rythmant de ses hoquets la plus sensible des romances, et c'est quand il lançait en l'air les bouteilles débouchées qu'il le fallait admirer; parfois, un consommateur se voyait éclaboussé de bière ou de champagne; ce sont là de petits incidents qui n'enlèvent rien au talent du jongleur.
Pollux était le prince de la cascade. Tomber d'un échafaudage et passer de la rude main d'un policier sous le jet d'eau de l'arroseur municipal forment les premiers éléments de la cascade. Nageur intrépide, l'habile cascadeur se jetait dans la Seine, remontait hâtivement sur le quai, roulait sous les roues d'un fiacre, se heurtait à la vitrine d'un antiquaire, entrait la tête la première dans un service en porcelaine, recevait quarante in-folio sur la nuque, le sourire et le cigare aux lèvres. Il animait de son jeu rapide et joyeux les plus invraisemblables des scénarios. Couvert de suie et de cirage, il devenait le roi vorace et redouté de quelque tribu nègre inconnue; roulé dans la farine, il se transformait en mitron qu'une femme déshonore; cinglant un cheval rapide, les bras liés à l'encolure, on eût dit un aventurier du Far West. Il incarna mille rôles et ce fut, au dire de ses pairs, dans celui d'un singe qu'il triompha.
Certains de ceux dont la mission est d'amuser la foule et de lui donner les plus imprévues, les plus troublantes des sensations, sont, au demeurant, de très paisibles bourgeois, menant une vie normale, exempte de perturbations et parfaitement équilibrée. Ils se dépouillent, au sortir de la scène, de leurs tourments et de leurs passions; ils quittent le pourpoint du guerrier, la robe du monsignor ou la sombre cape du traître pour n'être plus, loin de l'opérateur de prise de vues, que des pères de famille, de bons époux, fidèles à leur foyer, amis de la quiétude et du bien-être.
Pollux aimait le cinéma de toute son âme. En toute circonstance, il se croyait en scène, paradait, jouant un rôle éternel, avec des grimaces et des contorsions inouïes. Soulevant les chaises, les tables, les pianos, équilibriste paradoxal, il jouait avec les phrases et les meubles, ajoutant des gauloiseries brutales à ses exercices, hurlant des refrains idiots. Sa vie était une intéressante et pittoresque création; elle avait la fantaisie d'un film comique et donnait cette impression brillante et saccadée d'une projection lumineuse au cours de la nuit. Pollux était le chef de la bande des Pi-Ouit.
Ceux-ci, clowns intrépides, comiques anglais, gardant sous une morgue extérieure la plus fébrile des fantaisies, formaient une phalange de travailleurs acharnés de l'art cinématographique. Il y a une manière élégante de prendre, entre le pouce et l'index, une boule de billard; il y a une façon risible de tomber à terre en faisant un grand écart; on peut, avec esprit, fumer un cigare des deux bouts, telles étaient les savantes occupations de la bande des Pi-Ouit. Ces artistes, du plus moderne des arts, étaient des êtres particulièrement tourmentés; ils recherchaient, par des procédés nouveaux, à donner l'illusion du vrai dans le miraculeux, à dessiner les formes excessives de la joie et de la douleur, et leur jeu était une caricature. Au reste, leur physique se prêtait à la réalisation du comique; ils étaient d'une maigreur extrême. On eût dit, à les voir défiler, la pipe au bec et le canotier sur l'oreille, une combinaison d'angles.
Un petit monde de bonisseurs, de photographes, de coloristes, de danseurs et d'artistes gardaient à Pollux une affection vraie. En son art, n'est-il pas un maître incontesté? Le premier des Pi-Ouit était audacieux, il avait l'orgueil de ne point truquer ses acrobaties; il sautait, nageait et se faisait écraser en conscience, ce qui ne laissait pas que de le parer d'un juste laurier. Brutal, grossier, excentrique, Pollux n'en était pas moins, en un siècle vulgaire, un être chevaleresque. Quand il pliait ses jambes élastiques, afin de mieux bondir, ainsi que le scénario le lui imposait, loin d'un mari jaloux, par une fenêtre ouverte sur le vide, on eût dit qu'il allait, pareil au clown de Banville, «crever le plafond de toile» et rouler dans les lampes à arc qui sont, elles aussi, «des étoiles».
Equilibriste et poète, ce sont des vocations qui sympathisent, et rien ne s'oppose à ce qu'un clown ait une âme et des mœurs de rimeur. François Villon fut paillard et grand dépendeur d'andouilles; Pollux n'ignorait rien du vol à la tire et des plus viles luxures!
Le Chevalier du Cinéma eut une belle qui lui permit de devenir un grand premier en amour. La muse de la bande des Pi-Ouit, artiste habile et fêtée en sa jeunesse, prit avec la maturité une ampleur excessive. Elle avait une perruque oxygénée, des yeux rieurs et lumineux; elle savait tirer la langue à ravir, elle était espiègle et bedonnante, ce qui la faisait ressembler à quelque marmot grotesque et bariolé, fabriqué à Nuremberg par un artisan en délire.
La môme Citrouille triomphait à l'écran en femme-cocher, en concierge; elle était, quand elle interprétait les jeunes filles, joignant ses courtes mains sur son triple ventre, une caricature atroce de Claudine. Son apparition faisait naître un rire formidable. Pollux la soulevait avec aisance, la portait à bras tendus, la laissant retomber sur le sol, où elle rebondissait comme un ballon. Un jour, sous cette charpente burlesque, il sentit que battait une pulsation frêle et régulière; découverte inouïe: la môme Citrouille avait un cœur!
Pollux aima sa compagne sincèrement, mais il lui préférait encore son art; aussi s'amusait-il à exagérer les manifestations de sa tendresse; dans son inconscience, il ridiculisait la plus douce des traditions païennes, le geste universel et gracieux par excellence: le baiser sur les lèvres. C'était un couple dont l'extravagance suscitait, quotidiennement, des stupéfactions, des rires et des batailles; la foule les poursuivait de quolibets, les acclamait; parfois, le peuple est inconstant: des gouapes les injuriaient sans mesure, ce qui permettait à Pollux de faire une prompte et parfaite démonstration de boxe française accompagnée de sauts périlleux.
La guerre surprit le Chevalier du Cinéma en plein triomphe; certaines de ses créations avaient remporté un succès mondial. Les marchands de bœufs de l'Amérique du Sud, les nervis marseillais aux foulards coloriés, les petits nains ivoirés du Japon, les enfants rieurs de la Martinique, les obscurs paysans des campagnes mystiques où l'icône est vénérée, toutes les foules désireuses de voir un peu d'irréel et de mensonge parer leurs existences avaient suivi, avec une passion commune, les invraisemblables aventures, en douze parties, de «Pollux, roi des mines d'or», à qui de sinistres bandes veulent arracher la fortune et l'honneur. Le héros, ayant juré de garder le secret du filon d'or jadis découvert par des chercheurs obstinés et de le remettre à la reine des mines quand elle aurait vingt ans, gardait le plan sur son cœur; des traîtres, vainement, tentaient de le lui ravir; ne pouvant s'emparer du précieux talisman qui leur eût assuré la richesse, ils emprisonnaient la petite orpheline. Pollux, échappé miraculeusement à une dizaine d'explosions et de chutes vertigineuses, délivrait la douce jeune fille. Soudoyé par les bandits, le peuple des mineurs se révoltait; Pollux le réduisait au silence, après un combat magnifique où cinq cents cavaliers, qu'on eût dit descendus des fresques de Michel-Ange, traversaient au galop l'écran vingt fois de suite.
Un matin doux et frais, où le vent animait de sa caresse légère les roses des jardins, Pollux et sa gentille protégée s'épousaient; les mineurs jetaient des fleurs sous leurs pas heureux, tandis que le traître s'étranglait dans une maisonnette où, poursuivi par le remords et des cavaliers mystérieux, il croyait voir apparaître, invincibles et menaçantes, les ombres de ses victimes.
Il avait conquis la célébrité et le cœur des petites ouvrières de toutes les vastes cités du monde. Il délaissait la môme Citrouille, s'étant épris de la jeune Américaine aux yeux limpides qui interprétait, à ses côtés, avec une ingénuité délicieuse, l'héritière aux 500 millions.
Il n'était pas un faubourg usinier où l'image du chevalier Pollux, aux traits fortement accusés, ne se dessinât ostensiblement; elle fut recouverte par les affiches de la mobilisation; cette ombre s'évanouit dans la tragédie naissante; seuls, quelques portraits demeurèrent, sales et décolorés, sur des murailles de banlieue, attestant la valeur de toute gloire humaine.
La guerre fit de Pollux un soldat imprévu, peu discipliné, mais d'une élasticité surprenante, apte à toutes les besognes, prêt à tous les coups de main, Fregoli de la bataille, à la fois éclaireur, grenadier, homme de liaison, souvent heureux et toujours assoiffé.
Pollux se devait de se joindre à la bande vigoureuse des défenseurs de Calonne et des conquérants de 304; il suivit Un Tel dans toutes ses aventures; chose étrange, il ne se signala pas en des combats singuliers; il n'eut pas à son actif un fait d'armes exemplaire. Ce familier de la gloire semblait la délaisser; il se battait dans l'ombre, avec obstination, simplement, durement, comme les camarades, souffrant de l'hiver et des bourrasques, couvert de vermine et de terre.
Néanmoins, il eut son rôle dans le formidable mécanisme de la guerre; il soutint, à sa manière, le moral de ses camarades; il contribua à leur donner une âme égale et forte par sa verve endiablée. Les pirouettes dont il ornait ses discours valaient certes, aux yeux des soldats, en des saisons de particulière amertume, les plus fiévreux des encouragements.
Alors que les obus creusaient dans la tranchée de vastes entonnoirs, tandis que les escouades effrayées se terraient, Pollux, une cigarette aux lèvres, demeurait à son poste, avec forfanterie. N'avait-il pas encouru de plus redoutables périls au cours de sa vie cinématographique, quand il combattait dans un imaginaire Alaska contre de modestes figurants transformés en de féeriques chercheurs d'or?
Ainsi, cette transposition de l'irréel en son existence courante lui était une magnifique occasion de bonheur; il se croyait toujours devant l'objectif, prêt à inscrire sur la pellicule immortelle un geste héroïque.
Pollux avait le cœur et l'esprit d'un gavroche:
--Où tombent actuellement les obus? faisait demander le capitaine que le bombardement inquiétait.
Et l'infatigable farceur de répondre:
--Dis-lui qu'ils tombent par terre.