Un printemps en Bosnie

Part 8

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La campagne fut terminée, mais M. Kœltesch ne suivit pas son protecteur à Constantinople, où celui-ci allait retrouver toutes les splendeurs attachées à sa dignité et toutes les voluptés raffinées de la vie orientale. M. Kœltesch s’était pris d’affection pour la Bosnie; il trouvait avec raison une ressemblance frappante entre le paysage alpestre dont la capitale de la Bosnie est le centre, et ses montagnes du Jura. Au lieu de rentrer à Stamboul, notre médecin s’établit à Sérajewo avec sa famille, car il avait épousé une arrière-petite-fille de Justinien, et il en était résulté une souche assez nombreuse de Helvéti-Byzantins. Mais là encore la protection ou plutôt la reconnaissance d’Omer-Pacha ne lui manqua point. Grâce à l’influence du serdar, il fut nommé secrétaire politique des Valis de Bosnie, et il remplit ces fonctions sous les différents gouverneurs qui habitèrent le _Konak_ de Sérajewo de 1862 à 1875. On peut dire que pendant ce laps de temps le médecin suisse fut le truchement, l’intermédiaire, entre le gouverneur et la population et entre le gouverneur et le corps diplomatique. Son autorité était augmentée de l’expérience, et connaissant à fond la Bosnie, il était appelé en conseil dans les cas difficultueux par les valis qui changeaient très souvent, selon la mode des pachas turcs et des préfets français, qui se succédaient à de courts intervalles. L’importance politique et les services rendus par le médecin suisse ne furent pas reconnus et admis par les Turcs. Seulement, en l’année 1875, l’empereur François-Joseph parcourant la Dalmatie et une partie de la Bosnie, un célèbre diplomate, Ali-Pacha, vint saluer François-Joseph. Il emmena le docteur Kœltesch en qualité d’interprète, et cette excursion valut au jurassien la croix de commandeur de François-Joseph. Peu de temps après, M. Kœltesch, qui ne voulait pas prendre parti pour l’oppression turque dans la lutte engagée entre la Porte et les peuples slaves des Balkans, donna sa démission, tout en demeurant à Sérajewo. Pendant les années critiques de 1876, 1877 et 1878, les Valis eurent recours à ses offices et à ses conseils. Il fut encore appelé à Stamboul pour conférer avec Rechid-Pacha, grand vizir, sur la situation; il conseilla de s’entendre avec le Monténégro, mais il ne fut point écouté. Depuis, M. Kœltesch, que toute la jeunesse de Sérajewo appelle «père», sans distinction de nationalité ni de culte, vit dans sa chère Bosnie en philosophe et en patriarche, pratiquant la médecine et faisant tout le bien qu’il peut.

CHAPITRE VIII

Précis de l’histoire de la Bosnie.--Ses mœurs et coutumes.

La première fois que le nom de Bosnie apparaît dans l’histoire, c’est au début du XIe siècle. Il y avait alors dans le pays conquis autrefois par les Romains, et qu’à cause de ses mines ils appelaient la «contrée argentée», une population particulièrement belliqueuse que l’on appelait les _Boses_. C’est de cette race que furent issus les premiers princes indigènes du pays qui régnèrent sous le nom de _bans_. Peu à peu, la Bosnie et l’Herzégovine furent rattachées indirectement à l’empire d’Allemagne; Frédéric IV ayant eu à se louer de son vassal Szepar, le nomma à titre d’honneur «gardien du tombeau de Sawa». Les bans de Bosnie se sentirent de l’ambition. Ils guerroyèrent contre leurs voisins et se firent proclamer rois. Il devait sembler que cette contrée inculte et éloignée de tous les centres importants ne devait point participer au mouvement général des esprits dans l’Europe de cette époque.

Erreur complète. Les luttes religieuses les plus ardentes mirent la Bosnie au diapason des grands États; elles firent du pays le théâtre des combats les plus acharnés et des scènes d’horreur qui signalèrent au moyen âge les rivalités inspirées par la foi fanatique. Les princes de la Bosnie avaient hésité longtemps vers quelle variété du culte chrétien ils devaient se tourner, s’ils devaient choisir le rite grec-uni ou rester fidèles à l’autorité papale. L’hésitation dura toujours, puisque, en ce moment encore, la population chrétienne du pays est partagée entre les deux rites.

Les papes cependant ne voulaient point que le pays échappât à leur influence. Un événement allait leur faciliter l’œuvre qu’ils méditaient depuis longtemps. On sait quel fut le sort des malheureux hérétiques de France, les _Vaudois_, ces précurseurs du protestantisme. Taillés en pièces, brûlés et massacrés de la façon la plus odieuse, les partisans de la secte n’étaient plus représentés que par quelques rares fugitifs.

Pourchassés à travers l’Europe, ayant partout le bûcher en perspective, ces infortunés arrivèrent d’étape en étape jusqu’en Dalmatie, où florissaient alors les républiques municipales de Zara et de Raguse. De là ils gagnèrent l’Herzégovine et la Bosnie, et se crurent enfin en sûreté, au milieu d’une nature sauvage et presque inaccessible. Mais ils avaient compté sans la rancune tenace de Rome. Une bulle du pape chargeait formellement le roi apostolique de Hongrie d’extirper l’hérésie «dans les pays au delà de la Save», jusqu’à ce qu’il n’en restât nulle trace. L’ordre des moines franciscains établi dans les couvents, et déjà populaire, était chargé d’assister, au point de vue intellectuel, les exécuteurs des ordres venus du Vatican.

Les rois de Hongrie cherchaient depuis longtemps un prétexte plus ou moins plausible pour intervenir en Bosnie. Déjà Coloman s’était fait proclamer, vers l’an mil, roi de Bosnie et de Croatie, et il avait réalisé par une conquête passagère ses idées ambitieuses. Maintenant qu’ils avaient le prétexte de lutter pour la Sainte Église et que leur cause symbolisait la Vraie Foi, les souverains magyars n’eurent à s’imposer aucune retenue. Si le pays ne fut point annexé, les rois de Bosnie devinrent les humbles vassaux des rois de Hongrie, et ils furent obligés de se prêter à l’extirpation des hérétiques. On vit alors pendant plus de cinquante années les bûchers se dresser en permanence sur les places publiques de Travnik, de Jaïce et de Mostar; les espions d’une inquisition ombrageuse et sanguinaire fouillaient partout, à la recherche des hérétiques. Un vague soupçon suffisait, et c’en était fait de la victime.

A quoi bon décrire ces scènes d’horreur, ces supplices qui ravagèrent une contrée de mœurs fort simples et presque patriarcales? L’histoire du fanatisme et de ses excès est écrite partout dans les mêmes caractères de sang!

Grâce à ces procédés, l’Église catholique gagnait du terrain, les églises se multipliaient, et de tous côtés s’élevaient des couvents de moines franciscains. Les bons pères devinrent à cette époque les véritables éducateurs des catholiques de la Bosnie--et ils ont su se maintenir dans cette position.

Il est vrai que depuis le temps des Vaudois leur humeur est devenue plus tolérante, leur fanatisme s’est émoussé. Ce sont--s’il est permis de se servir de cette expression sans manquer de respect à des moines--d’assez bons diables, qui, tout en songeant au salut de l’âme de leurs ouailles, boivent, jouent et s’amusent volontiers avec elles. Ils ont toujours su d’ailleurs bien se mettre avec tout le monde, même avec les Turcs.

Aux XIIe et XIIIe siècles, la Bosnie eut ses jours de gloire et de grandeur sous ses propres rois, dont les chants nationaux rappellent encore aujourd’hui les hauts faits. Mais le torrent dévastateur de l’islamisme se répandit sur cette contrée dès les premières années du XVe siècle.

Le conquérant Mahmoud vainquit le roi de Bosnie en 1460, et il décapita de sa propre main le malheureux monarque. Plus de 30,000 guerriers faits prisonniers furent massacrés, et toute la jeunesse du pays fut conduite à Constantinople et en Asie. Quant aux femmes et aux jeunes filles, on en fit un choix pour le harem du Sultan et de ses vizirs, et 30,000 autres furent vendues aux marchés d’Andrinople, de Brousse et du Caire. Beaucoup de Bosniaques embrassèrent dès cette époque la foi musulmane, pour gagner les bonnes grâces ou tout au moins l’indulgence des terribles vainqueurs.

Cependant, malgré la défaite, les Bosniaques, habitués à une longue indépendance, impatients du joug qui venait de leur être imposé, espéraient toujours la délivrance. Ils ne perdirent courage qu’après la conquête de la Hongrie, et lorsque les bannières surmontées du croissant se promenèrent le long du Danube jusqu’aux bastions de Vienne. C’est sur le champ de bataille de Mohœsc que le sort de la Bosnie fut définitivement scellé! Alors beaucoup d’indigènes embrassèrent l’islam et obtinrent de grands avantages des sultans, que cette conquête des âmes hérétiques ne flattait pas moins que la prise de possession du pays leur avait causé de satisfaction.

C’est alors que l’on vit s’organiser cette aristocratie féodale des _begs_, qui bientôt devinrent sans pitié pour leurs compatriotes qui n’avaient pas voulu renier leur croyance et qui furent réduits à cette misérable condition que résume fort bien le mot de _rajah_ (troupeau). L’oppression des begs fut aussi dure, aussi dégradante, aussi spoliatrice qu’aurait pu l’être celle de véritables Turcs venus d’Asie.

Bien souvent les chrétiens opprimés et dépouillés invoquèrent, mais vainement, l’intervention du vali du Sultan; parmi ces hauts fonctionnaires, un seul se fit remarquer par son esprit de justice et par sa loyauté! C’est Ghazy-Chousref Beg, le troisième gouverneur après la conquête. Brave comme un lion à la guerre, très versé dans le Coran et les Livres saints, ayant puisé dans cette étude des doctrines libérales et surtout des principes de tolérance, Chousref n’admettait pas que la différence des religions donnât le droit aux musulmans d’opprimer les chrétiens, pas davantage les juifs, auxquels il donna asile et protection. Il a laissé aujourd’hui, plus de quatre cents ans après sa mort, des traces de son administration qui sont tout à son éloge: des hôpitaux, des fontaines et l’organisation de la bienfaisance; c’était un philanthrope. Aussi a-t-on gardé pieusement sa mémoire, et si des statues ne lui ont pas été élevées, puisque la loi du Prophète l’interdit, on entoure des soins les plus touchants sa tombe, que renferme un mausolée construit dans la cour de la plus grande mosquée de Sérajewo. Un vali turc, ami du genre humain, l’exemplaire est rare et mérite tous les honneurs qu’on lui rend!

Jusqu’à la fin du XVIIe siècle, la Bosnie ne fait guère parler d’elle, noyée dans l’immense océan des possessions turques. Mais voici qu’un adversaire redoutable de la maison d’Osman se lève à l’horizon vers l’ouest et ne tarde pas à briller du plus aveuglant éclat, enrichissant de prouesses innombrables les annales militaires de la maison d’Autriche. Le prince Eugène de Savoie, ce fils de la belle Olympia de Mancini, cet enfant de Paris jeté hors de son pays et de sa carrière par l’animosité du rancunier Louvois, devint également redoutable au Sultan et à Louis XIV. Il chercha sa fortune en Autriche et se distingua tout d’abord à la bataille sanglante que Sobieski et le prince de Lorraine livrèrent en 1684 sous les murs de Vienne. Le siège de cette capitale terriblement menacée dut être levé, et la magnifique armée turque y fut détruite presque complètement. Deux années plus tard, Eugène de Savoie, qui avait combattu sous Vienne en simple volontaire avec quelques autres gentilshommes français, était colonel à la prise de Bude, dont le deux-centième anniversaire vient d’être célébré par une belle exposition historique. C’est à partir de cette époque que l’on commença à parler de lui, et, bientôt après, placé à la tête d’une armée impériale, il s’emparait de toutes les forteresses que les Turcs occupaient dans le Banat, et il refoulait le croissant au delà de la Save.

Stimulé par ses succès, le prince Eugène le noble chevalier, comme on l’appelle dans les légendes et les complaintes relatives à ses hauts faits, ne put résister à la tentation d’une promenade à main armée sur le territoire ennemi. A la tête de quinze mille cavaliers hardis et décidés à tout braver, il se lança dans l’aventure. Ce _ride_ fut rapide, foudroyant, fantastique. Le prince, sa suite et son armée allèrent tout d’une traite jusqu’à Sérajewo, saccageant tout sur leur passage, brisant les obstacles, acclamés de tous côtés par les populations chrétiennes, qui respiraient librement pour la première fois depuis des siècles et qui s’habituèrent à considérer l’aigle à deux têtes et l’étendard jaune de la maison de Habsbourg comme un emblème de délivrance; et c’est de cette époque que datent les premières sympathies des populations pour la famille impériale. Les Turcs, épouvantés, s’étaient enfuis dans les montagnes et en Roumélie. Le prince put envoyer à Vienne des trophées et un butin considérable, parmi lequel se trouvaient des petits chevaux nerveux et agiles que l’empereur Léopold affectionnait beaucoup, car il ne manqua pas de remercier chaudement son féal lieutenant de ce présent. L’entrée à Sérajewo eut lieu avec une grande solennité. Les cavaliers d’Eugène avaient revêtu leurs casaques surchargées de broderies, leurs baudriers étincelants, leurs cuirasses et leurs armures historiées. Les hussards, surtout, firent sensation par leur costume resté traditionnel. Quant au général, celui que l’on appelait jadis à ses débuts en France «le petit abbé», il avait bonne mine sur son grand cheval.

Au début de ce siècle, le système féodal s’épanouissait en Bosnie. La terre appartenait aux _agas_ (seigneurs), qui considéraient les paysans, surtout lorsqu’ils étaient chrétiens, comme leurs serfs. Et pourtant on ne saurait appliquer ce terme, dans l’acception rigoureuse qu’il avait au moyen âge, aux campagnards bosniaques. Le Kmète n’est point, en droit du moins, un serf: c’est une sorte de fermier héréditaire dont la situation n’a jamais été bien exactement définie et ne l’est pas encore aujourd’hui.

Mais le fait est que dans le bon temps où les agas étaient maîtres du pays, la condition du Kmète était très misérable. Il était tenu de payer au seigneur la _trentina_, soit le tiers de son revenu; mais l’aga, s’il en avait la fantaisie, augmentait cette redevance et ne se gênait pas de la porter au double. Mais ce n’était pas tout: un beau jour le seigneur quittait son aire, bâtie presque toujours au sommet d’une montagne, pour descendre dans la plaine et se faire héberger par le paysan. Il fallait donner à cet hôte peu désiré le meilleur lait, les plus beaux fruits, et tuer en son honneur les brebis les plus plantureuses et les poulets les plus gras. C’est seulement après avoir mis à sec le grenier, les étables et la basse-cour du pauvre Kmète, que le seigneur s’en allait dans une autre ferme ou rentrait dans son castel, pour revenir au bout de six mois ou d’un an, lorsque les provisions avaient été renouvelées. Le reste du temps l’aga le passait à la chasse, poursuivant les daims, les ours, les chamois, ou dénichant les aigles. C’était, avec ses porte-arbalètes, ses fauconniers, sa meute choisie, le véritable châtelain du moyen âge.

Parfois le Sultan expédiait un firman de recrutement. Le seigneur arrivait alors avec cinq, dix, ou quinze de ses Kmètes tout équipés et montés, et partait en guerre pour le plus grand honneur et profit du Croissant.

Mais il ne se regardait nullement comme obligé de répondre à l’appel de Sa Hautesse; s’il préférait rester chez lui, il ne se gênait nullement, car le _vali_ résidant à Carlowitz ou à Trawnik lui en imposait fort peu. L’aga, fier de ses privilèges, résolu à les défendre par les armes, qui ne le quittaient jamais, ne considérait le Sultan que comme un suzerain éloigné et d’un pouvoir assez vague.

Le _vali_ n’était qu’un fantôme plus ou moins richement payé. Tout au plus fallait-il s’assurer ses bonnes grâces par des cadeaux dont les rajahs faisaient les frais.

Il en fut ainsi jusqu’au règne de Mahmoud, le grand réformateur qui voulut assimiler la Turquie aux États d’Europe, tout en renforçant le pouvoir absolu des padichas. Mahmoud voulut accomplir en Bosnie l’œuvre de Richelieu et de Louis XIII, en abattant au profit de son pouvoir la force des grands vassaux. Mais les begs et les agas n’entendirent point de cette oreille-là: ils déchirèrent les firmans et massacrèrent les envoyés de Stamboul qui se présentaient pour s’assurer de l’application des réformes. Pendant trente ans, la Bosnie fut en état d’insurrection permanente. Mais les begs ne se bornaient pas à vaincre et à disperser les troupes du Sultan. Ivres de massacre et du pillage, ils passaient la frontière croate et commettaient d’innombrables actes de brigandage. A cinq ou six reprises, les généraux autrichiens durent envahir le territoire bosniaque pour y exercer d’énergiques représailles, et l’organisation militaire des provinces autrichiennes limitrophes de l’empire turc, cette œuvre des grands capitaines Eugène de Savoie et Merci, y trouva sa justification. Les habitants de ces territoires, soldats laboureurs, enrégimentés pour toute leur vie, étaient dans un qui-vive perpétuel, et tant que les divergences durèrent entre le Sultan et ses grands vassaux, ils cultivèrent leurs terres et gardèrent leurs moutons, la carabine en bandoulière et le sabre au côté.

En 1851 la Porte résolut de briser une fois pour toutes la résistance des _begs_ insolents; elle donna pleins pouvoirs à Omer-Pacha, l’ancien sergent autrichien devenu général et bientôt maréchal au service de la Turquie, et cette fois c’en fut fait de la féodalité bosniaque. Les fortins, les châteaux furent tous pris les uns après les autres. Quant aux défenseurs, ils périrent ou bien ils durent subir l’humiliation d’être conduits à Constantinople, les mains attachées derrière le dos et formant une longue chaîne dont les anneaux étaient rivés au cou de chacun. C’est dans cet équipage que les orgueilleux vassaux entrèrent à Stamboul pour y faire leur soumission au Grand-Seigneur et y écouter la lecture du _Tanzimat_ dont ils avaient brûlé les copies.

Mais la pacification n’eut aucun résultat heureux pour les _rajahs_. Ils changèrent d’oppresseurs, l’oppression subsistait toujours: à la place des begs, les _valis_ installés désormais à Sérajewo et non plus à Trawnik s’acquittaient parfaitement de cette tâche, s’ingéniant à arracher au paysan chrétien sa dernière pièce de bétail et l’humiliant de toute façon. C’est ainsi qu’une ordonnance fut remise en vigueur, prescrivant aux rajahs en voyage qui rencontraient un musulman, fût-il de la condition la plus infime, de descendre de cheval et d’attendre qu’il eût passé.

Des agitateurs venus de Russie et surtout du Monténégro essayèrent d’exploiter le mécontentement bien légitime des populations chrétiennes et de fomenter des troubles. Pendant longtemps leurs excitations restèrent stériles. La population de la Bosnie surtout était trop avachie, trop démoralisée pour tenter un effort. En revanche, les Herzégoviens, race montagnarde et guerrière, voisine d’ailleurs du Monténégro, se montrèrent plus entreprenants. Déjà pendant la campagne de 1861 contre les Principautés, campagne qui se termina aux portes de Cettinje, l’Herzégovine avait donné des signes incontestables d’hostilité, et sans la tactique d’Omer-Pacha les révoltés de Mostar et de Trebinje se seraient joints aux soldats du prince Nikta.

L’attitude d’Omer, les souvenirs qu’il avait laissés à Sérajewo terrifièrent les Bosniaques et les Herzégoviens. Ils n’osèrent bouger. Au contraire, le «serdar» réussit même à lever des bandes de spahis pour marcher contre le Monténégro; mais ces troupes fort bien montées et équipées d’une façon assez romanesque ne rendaient pas de grands services. Elles tournaient bride et rentraient chez elles au moment de la bataille. Depuis l’échec de 1862, le prince de la Montagne Noire ne songeait qu’à prendre une éclatante revanche. Il était secondé avec ardeur--et soutenu financièrement--par la Russie. Celle-ci avait fini de se recueillir et méditait de poursuivre une nouvelle étape sur la route tracée dans le testament de Pierre le Grand.

L’année 1870-1871, qui apporta tant de changements, avait complètement anéanti le _consortium_ d’alliés qui, en Crimée, avaient sauvé la Turquie, et qui, depuis Sébastopol, maintenaient plus haut que jamais le dogme de l’intégrité absolue de l’empire turc.

La France était impuissante, l’Angleterre ne se souciait pas d’affronter une lutte où elle aurait dû tirer seule les marrons du feu, et l’Autriche commençait à s’intéresser beaucoup plus aux chrétiens de l’empire ottoman qu’à l’existence de la monarchie turque. La satisfaction que la Russie obtint à la conférence de Londres, par l’abolition des principales clauses du traité de Paris, augmenta son prestige et donna une force plus grande aux agitateurs qui parcouraient le pays, prêchant l’insurrection. Celle-ci éclata en 1875, et la question d’Orient fut rouverte, comme le dit M. de Bismarck, «avec un peu d’Herzégovine». C’est dans le Podgovitza et autour de Trebinje que retentirent les premiers coups de fusil qui devaient être le prélude de la guerre serbe, des batailles livrées en 1877 en Bulgarie et en Asie-Mineure--et peut-être des luttes plus terribles encore que l’on peut prévoir au milieu des complications actuelles, sans être accusé de pessimisme exagéré.

Cette insurrection avait commencé d’une façon assez vulgaire, par des querelles, d’abord insignifiantes, entre des cultivateurs et les aides du percepteur qui venaient faire rentrer les impôts _manu militari_. Autrefois, c’était la chose la plus facile; mais, à présent, la population des deux sexes recevait l’agent du gouvernement à coups de fusil, et au lieu de monnaie, on lui envoyait des balles et des pierres. Ces bagarres augmentèrent dans des proportions sérieuses et se renouvelèrent presque journellement.

Il fallut renforcer la garnison de Mostar et envoyer des colonnes mobiles dans les districts des montagnes. De leur côté, les habitants semblaient prendre plaisir à la continuation de la lutte; ils se réfugiaient dans des gorges inaccessibles et se fortifiaient. Les Turcs étaient dans l’obligation de recourir à la stratégie, et ils ne s’y montrèrent pas toujours très heureux, ni bien expérimentés.

Pendant toute l’année 1875, l’insurrection se propagea, mais si la Russie avait fomenté ces troubles, ce n’est pas vers le tsar que les insurgés regardaient, attendant des secours et la délivrance. Ils imploraient surtout l’assistance de l’empire austro-hongrois. Depuis son voyage en Dalmatie, l’empereur François-Joseph était l’homme populaire, le souverain respecté entre tous, dans la partie de l’empire turc qui confinait alors à ses États. Les généraux autrichiens Rodich, gouverneur de la Dalmatie, et Joanovich, qui pendant longtemps avait géré le consulat général autrichien à Sérajewo, étaient considérés par les _rajahs_ comme leurs libérateurs obligés. Nous reprendrons tout à l’heure cette esquisse historique; donnons d’abord quelques détails de mœurs.

Les habitants de la Bosnie, qui professent la religion musulmane, sont, comme nous l’avons déjà dit, fort attachés à leur culte; ils vénèrent la mémoire du Prophète autant que leurs coreligionnaires qui habitent la Mecque, autour du tombeau de Mahomet, et pour eux le Coran est le Livre par excellence. S’ils consentent, dans les villes, à modifier leurs mœurs et à se moderniser sous quelques rapports, ils sont orthodoxes autant qu’on peut l’être en matière de religion. Le grand nombre de mosquées répandues sur le territoire bosniaque, et le soin avec lequel on les entretient, suffiraient à démontrer l’intensité de ces sentiments religieux. On peut dire que toute l’existence des musulmans de Bosnie est réglée sur le Coran.