Part 7
Six convives se mirent à table dès que le coup de canon tiré du haut de la citadelle eut annoncé la fin du jeûne (nous étions, comme je crois l’avoir dit, pendant le Ramazan): le maître de la maison, toujours très à l’aise dans son beau cafetan de soie fine couleur puce, plein d’entrain et de bonhomie; son fils aîné, âgé d’une vingtaine d’années; un Monténégrin d’une célèbre famille du pays Beg, capitanoviliche, une figure, une tête de médaille romaine coiffée du fez rouge; M. Hormann, préfet de police et commissaire du gouvernement auprès de la ville, avec son fils, un garçonnet d’une dizaine d’années à la mine éveillée et très fier de son origine croate.
La table était un guéridon à jouer: pas d’assiettes ni de serviettes, pas de verres non plus; devant chaque convive, une cuillère. On servit d’abord sur un plateau, qui fut posé au milieu du guéridon, une douzaine de hors-d’œuvre, chacun sur une soucoupe: lait caillé, fromage de brebis, ronds de saucissons, confitures de prunes, de roses et de cédrats, poissons fumés, etc. Lorsque chacun eut dit «un mot» à ces entrées en matière, le serviteur, très agile, habillé à la mauresque, de noir et d’écarlate, apporta une grande écuelle en ruolz contenant un potage aux herbes à la crème et d’une aigreur particulière, mais fort agréable. Il paraît que l’on obtient cet assaisonnement en faisant mijoter dans le potage l’estomac entier d’un veau. Les cuillères jouèrent avec vaillance, comme il convient à des estomacs exténués par un vide de quatorze heures. Il me serait impossible d’énumérer la succession des plats qui tour à tour furent posés sur le guéridon et que l’on attaqua fiévreusement, toujours «au hasard de la fourchette», chacun se servant à même dans le plat. Sur un signe du maître, le domestique au justaucorps de soie rouge avait apporté des fourchettes, mais je fus le seul avec M. Hormann à me servir de cet auxiliaire de la gastronomie occidentale. Les autres convives jouèrent de la cuillère--et parfois même des doigts. Rien de plus capricieux que l’ordre d’un menu turc. Après avoir servi du mouton en ragoût, en hachis, en rôti, de la volaille rôtie et des saucisses enveloppées dans une feuille de vigne, on passe des cerises, des fraises, des framboises. Vous vous croyez au dessert; pas du tout: on recommence à servir de la volaille et du mouton, puis arrivent des sucreries et, pour terminer le repas, le _pilaf_, le riz gras à la turque. Comme boisson, un seul verre ou plutôt un seul gobelet d’eau légèrement étendue de sirop de roses. En somme, cette cuisine turque préparée par un maître-queux comme celui de Mustaï, ferait un ordinaire des plus acceptables, si on pouvait manger ces plats multiples dans les assiettes et les arroser de vins légers. Le service se fit avec une rapidité et une précision toute militaire; nous ne restâmes pas plus d’une demi-heure autour du guéridon, et pourtant le menu était plus chargé que celui d’un dîner de cérémonie. La causerie fut nulle; le Turc, peu bavard de sa nature, est d’avis qu’on est à table pour manger et non pour deviser, surtout en temps de Ramazan, quand il y a à se rattraper pour toute une journée de jeûne.
Après le repos sur le divan, devant les tasses minuscules de café turc et à la fumée des cigarettes, on causa du passé et de l’avenir de Sérajewo. Le bourgmestre rappela les jours de splendeur du commerce de Sérajewo, alors que toutes les caravanes destinées à pénétrer jusque dans les contrées les plus reculées de l’Orient, jusqu’en Perse et au Thibet, se formaient dans la capitale de la Bosnie. Alors les _hans_ (auberges) étaient peuplées, la place manquait dans les écuries pour abriter les bêtes de somme, les hangars regorgeaient de marchandises précieuses, et chaque chargement qui traversait la ville ou qui en partait payait un impôt direct ou indirect qui valait à la capitale de la Bosnie une belle prospérité. Le maire est plein d’espoir, il est persuadé que cette prospérité de sa ville natale reparaîtra sous l’administration autrichienne, lorsque cette cité aura été adaptée aux exigences de la civilisation moderne, lorsqu’elle aura été dotée de tous les avantages et des agréments des cités florissantes en Europe. La période des caravanes et des bêtes de somme est passée, mais on peut tirer profit des chemins de fer. Le langage du maire fut celui d’un édile très soucieux du bien-être de ses administrés, et tout fier du bien qu’il pouvait faire, grâce à sa situation. Mustaï-Bey fut énergiquement appuyé par Hormann, le commissaire délégué du gouvernement auprès de la ville. Ce fonctionnaire est encore jeune, mais c’est un vétéran de l’administration bosniaque, car il arriva dans le pays avec les troupes d’occupation, connaissant la langue.
Malgré son nom à consonance allemande, M. Hormann est né en Croatie. Ayant exploré la Bosnie, il fut désigné adjoint en qualité de commissaire civil au général Philippovic. Le rude feldzeugmeister n’aimait guère les _pékins_, et il n’entendait pas qu’ils fussent mêlés à son administration. La situation d’un commissaire civil avec un tel chef n’avait donc rien de particulièrement attrayant, et un _Hofrath_ qui avait également des fonctions à remplir auprès du commandant fut tellement abasourdi par les premières rebuffades, qu’il en perdit complètement la tête. Il fallut que M. Hormann, qui dès l’abord avait su gagner les bonnes grâces du général, relevât le moral de son collègue aulique, qui tremblait comme la feuille à l’idée seule de se présenter chez le feldzeugmeister. Tout en rassurant le Hofrath, M. Hormann ne put s’empêcher parfois de se moquer un peu de son timoré compagnon. Un jour, tandis que l’armée campait près de Doboy, retenue dans sa marche par les pluies et les retards des convois, Philippovic, que ces contretemps impatientaient, avait fait preuve d’un agacement de nerfs très prononcé, dans une entrevue avec le malencontreux _Hofrath_. Celui-ci courut comme un chat échaudé chez le commissaire civil, et avec une inquiétude très sincère:--Croyez-vous, demanda-t-il, que le feldzeugmeister ait le droit de m’infliger une punition?--M. Hormann prit une mine très grave: «Nous sommes en campagne, le généralissime a droit de vie et de mort sur tout ce qui fait partie de l’armée à un titre quelconque. A la rigueur, il pourrait nous faire fusiller, vous et moi, si l’envie lui en prenait. Mais tranquillisez-vous, il se bornera, le cas échéant, à vous emballer sur un mulet du train et à vous faire conduire à Brood.» Depuis 1871, M. Hormann a rempli à Sérajewo des fonctions importantes et souvent délicates, et toujours il a su se faire aimer par la population, à cause de son esprit de justice et de la loyauté de ses procédés, de même qu’il méritait les éloges et les récompenses de ses chefs par son zèle et son activité.
C’est surtout en qualité de commissaire du gouvernement auprès de la municipalité et comme préfet de police que M. Hormann s’est fait apprécier. Les fonctionnaires chargés avant lui de cette tâche essentielle, ou bien ne connaissaient pas suffisamment le pays et la population, ou bien prenaient les choses trop à la légère. La salubrité et la sécurité publique laissaient beaucoup à désirer. En confiant la police à un fonctionnaire tel que M. Hormann, M. de Kallay prouva qu’il savait choisir le _right man for the right place_. M. Hormann nettoya les écuries d’Augias. Si les rues de Sérajewo sont toujours affreusement pavées, elles sont propres et bien entretenues (lorsque toutefois la pluie ne contrarie pas les excellentes dispositions de la voirie). Quant à la sécurité, elle est plus entière que dans bien des grandes villes. On n’entend jamais parler d’assassinats, et les vols sont rares. Entre autres innovations M. Hormann a doté la préfecture de police d’un album des criminels. «Cet album est une double vitrine placardée à la porte de la petite maison qui sert à la fois d’hôtel de ville et de préfecture de police, et le passant peut étudier à l’aise les physionomies des voleurs, pickpockets, escrocs et autres malandrins qui ont eu maille à partir avec la police de Sérajewo. On voit là parmi les Turcs en costume national les pittoresques Albanais, quelques «messieurs d’importation autrichienne vêtus de noir ou de complets», qui tranchent au milieu de cette galerie de costumes orientaux.
Du matin au soir, M. Hormann est dans son cabinet de la préfecture, recevant tout le monde, écoutant toutes les requêtes et expédiant les affaires avec une célérité et une rondeur qui font mentir la réputation de sage lenteur et de paperasserie dont on a gratifié pendant si longtemps la bureaucratie autrichienne.
Si vous sortez avec M. Hormann dans les rues de Sérajewo, tenez votre chapeau à la main: il n’est pas un passant qui ne salue le chef de la police; les Turcs surtout ne manquent pas de porter la main à la bouche, au front, et de l’appuyer sur le cœur. Beaucoup ne se bornent pas à cette marque de courtoisie, ils s’arrêtent et entament avec le fonctionnaire un bout de conversation, la plupart du temps sur un ton fort enjoué, car lorsque les Turcs ont confiance dans quelqu’un ils plaisantent très volontiers avec lui.
CHAPITRE VII
Quelques types.--Les consuls.--Un Suisse ex-médecin d’Omer-Pacha.
Le Corps consulaire de Sérajewo est au grand complet depuis l’occupation. Les puissances tiennent à être représentées directement auprès du gouvernement général, beaucoup plus qu’à sauvegarder les intérêts de leurs nationaux. D’abord ceux-ci ne sont plus menacés comme ils l’étaient sous le régime du bon plaisir et de l’arbitraire turc, et ensuite, pour certaines de ces puissances, la tâche de protéger leurs nationaux est platonique et nominale. L’excellent représentant de la France à Sérajewo, M. Moreau, a un seul et unique _protégé_, un ex-employé du télégraphe turc, qui, depuis l’occupation qui a remis ce service entre les mains de l’autorité militaire, vit en philosophe de la pension qu’on lui sert. Quant au voyageur français, il est encore rare, presque aussi rare dans ces parages qu’un loup blanc ou un merle de la même couleur; le chancelier même du consulat est un grec.
M. Moreau a fait toute sa carrière depuis 1853, en Crimée, en Orient, dans différentes provinces de la Turquie d’Europe. Chancelier du consulat de Sérajewo après la guerre de Crimée, il y revint vingt-cinq ans plus tard en qualité de consul. Cette expérience, jointe à une grande sagacité, fait aujourd’hui de M. Moreau un des agents politiques les plus qualifiés et les plus utiles de notre _Foreign-Office_ dans cette partie de l’Europe. Je sais que M. Foucher de Careil appréciait fort les relations que M. Moreau lui envoyait, pendant le voyage de l’archiduc Albert. A Sérajewo, M. Moreau est connu et estimé de tout le monde; il est en excellentes relations non seulement avec les autres membres du Corps diplomatique, mais aussi avec les hauts fonctionnaires de l’administration autrichienne, ce qui ne l’empêche pas d’avoir son franc parler et de dire dans ses rapports tout le fond de sa pensée.
Le Consulat de France est installé dans une grande maison turque, entourée d’un vaste jardin très bien entretenu et dont la verdure opulente réjouit la vue. La vie de famille de M. Moreau venait d’être troublée par la mort d’un fils âgé de vingt ans, et qui se préparait à passer ses examens. Toute la ville a pris une très vive part au deuil de notre compatriote, et les preuves d’attachement qu’il a reçues à cette occasion ont été, pour lui et Mme Moreau, la seule consolation capable d’atténuer leur douleur. On eût dit qu’avant cette perte terrible la maison du représentant de la France était comme un foyer de gaieté et d’esprit français. Je le crois volontiers; M. Moreau a une tournure d’esprit caustique et un humour qui fait bien valoir la science et l’expérience amassées pendant un séjour de trente ans dans les Balkans.
Je fis la connaissance, chez M. Moreau, d’un personnage qui vaut bien que l’on s’y arrête quelques instants pour fixer une de ces figures typiques qui disparaîtront avec le système turc.
M. le docteur Kœltesch, médecin de la ville de Sérajewo et propriétaire de la pharmacie de l’_Aigle_, est aujourd’hui âgé de soixante à soixante-cinq ans. C’est un homme d’une apparence robuste, d’une constitution vigoureuse prêchant d’exemple à ses clients; le visage est à la fois énergique et bienveillant, futé, rusé, matois, avec le clignotement d’yeux perpétuel qu’adoptent malgré eux tous les Européens en contact, pendant un long temps, avec les Orientaux. Voyez les _lascars_ de l’armée d’Afrique et même les généraux qui ont eu à négocier avec les Arabes! Il y a chez M. Kœltesch du patriarche montagnard.
Montagnard, il l’est, car il naquit en plein Jura bernois, à Delemont. C’est bien loin de Sérajewo, et c’était encore bien plus loin en 1853, où le voyage de Suisse en Bosnie durait cinq ou six semaines; mais personne ici-bas n’échappe à sa destinée.
Ayant achevé ses études médicales à la faculté de Berne, M. Kœltesch, désireux, comme beaucoup de jeunes Suisses, de voir du pays, s’embarqua pour Constantinople, au début de la guerre de Crimée, avec une lettre de recommandation du général helvétique Ochsenbein, ami de jeunesse de Napoléon III. Cette lettre valut à notre disciple d’Esculape une place aux ambulances turques de Batoum.
Omer-Pacha le grand _serdar_ arriva en Asie Mineure pour inspecter les troupes et le campement, dont l’organisation avait donné lieu à de graves plaintes. Se doutant bien que les Pachas lui cacheraient la vérité, Omer-Pacha prit le parti de s’adresser au médecin, qu’il adjura de parler sans crainte et de présenter les choses sous leur véritable jour. En franc montagnard, M. Kœltesch ne demanda pas mieux, et il fit de la situation réelle une peinture telle qu’Omer-Pacha vit qu’il était urgent de recourir sans retard à des mesures radicales. Mais la clarté d’élocution et le langage pittoresque du médecin suisse frappèrent le généralissime turc, qui prit note du nom de Kœltesch. Quelque temps plus tard, Omer prouva à son protégé que la note avait été marquée sur la bonne place du calepin, car M. Kœltesch reçut sa nomination de chirurgien d’un bataillon de Nizzams. Lorsque, vers 1858, Omer-Pacha voulut aller trancher du vice-roi à Bagdad, le bataillon auquel le Dr Kœltesch se trouvait attaché fut désigné pour faire partie de l’escorte du nouveau gouverneur[2].
[2] Il est bon de rappeler ici qu’Omer-Pacha s’appelait de son nom de famille Michel Lattas, qu’il était né en Autriche sur les confins militaires. Il servait comme sergent major dans le régiment d’Ugolin, lorsque, redoutant la découverte de certaines peccadilles (il était employé aux écritures du régiment), il s’avisa de déserter à l’âge de 21 ans (1827). Réfugié en Bosnie, il embrassa l’islamisme, entra dans l’armée turque et se fit remarquer à cause de sa belle prestance militaire, de son intelligence et surtout de son habileté comme dessinateur et calligraphe. Il avança rapidement et fut chargé, en 1850, de pacifier la Bosnie insurgée. Cette mission réussit à souhait et valut à l’ex-sergent une grande réputation militaire. Aussi c’est à lui que le sultan confia le commandement de l’armée turque concentrée sur la rive bulgare du Danube au début de la guerre de Crimée. Omer prit hardiment l’offensive, passa en Valachie, battit les Russes à Kalafat et Oltenitza, et força les généraux du tsar à lever le siège de Silistrie. C’est à la suite de ces hauts faits que le Sultan conféra à Omer les titres d’_Altesse_ et de _serdar ekrem_ (grand général), sans préjudice de riches présents dont le plus important fut l’immense terre d’Oltenitza, aux environs de Constantinople.
Omer-Pacha partit de Constantinople, avec l’arrière-pensée de se créer en Asie Mineure un fief héréditaire, semblable à celui que Mehemet-Ali avait obtenu en Égypte. Il emmena donc avec lui une force militaire imposante, dont il aurait fait, le cas échéant, le noyau de son armée.
De Constantinople, le serdar et sa suite se rendirent en bateau à vapeur à Alexandrette, et de là par le mont Baïlan à Alep. Dans cette ville, il y eut halte de six semaines pour organiser la caravane et trouver 600 chameaux pour les bagages. Il paraît que la ville d’Alep méritait alors la réputation d’une Capoue asiatique, car le serdar ne se plaignit nullement de cette station prolongée. Il accepta avec empressement, et rendit en grand seigneur les banquets et les fêtes que lui offrait le Corps diplomatique. C’est le 2 janvier 1858 seulement que le cortège se mit en marche dans l’ordre suivant: cinq cents cavaliers kurdes et syriaques en guise d’avant-garde, les chameaux chargés de bagages et de provisions; à trois kilomètres d’intervalle venait un bataillon de chasseurs et, immédiatement après, le harem avec cinq dames chrétiennes. Ces voyageuses faisaient la route à leur gré, à cheval ou dans des litières portées par des eunuques. Ensuite venaient un second bataillon de chasseurs avec musique, deux batteries d’artillerie, et un régiment de cavalerie fermant la marche. Quant au serdar, toujours à cheval, il allait tantôt avec les dames, tantôt avec le bataillon de chasseurs, tantôt avec l’artillerie.
La course fut fertile en incidents et en accidents de toute espèce. A l’entrée du désert, une tourmente de neige aveugla hommes et bêtes, et retarda considérablement la marche.
A Deiris, ville de 5 à 600 feux, habitée par une population indomptable de brigands et de pillards, le serdar trouva les portes fermées, et tous les hommes valides armés réunis sur les remparts. Omer-Pacha fit sommer ces habitants de lui livrer passage, menaçant de tirer à boulets rouges sur la ville, et de réduire toutes les maisons en cendre. Les habitants répondirent à cette _invite_ par une décharge générale qui tua un colonel aide de camp du serdar. Alors l’ordre d’assaut fut donné, les soldats grimpèrent sur les remparts, pénétrèrent dans la ville, qui fut pillée de fond en comble pendant trois jours. Si elle échappa à l’incendie, ce fut uniquement parce que le feu ne prit pas. Les troupes d’Omer n’étaient pas encore au courant de cette guerre spéciale qui consiste à réduire une ville en cendres selon les règles, comme on l’a vu à Saint-Cloud et à Châteaudun, et plus tard à Paris pendant la commune. Quatre cents morts gisaient sur le pavé, toute la population mâle fut dirigée sur Bagdad; les femmes et les enfants, à qui l’on donna des couvertures, purent rentrer dans les maisons, et reprendre possession des quatre murs!
Le 16 février, après 45 jours de caravane, le serdar fit son entrée triomphale à Bagdad. M. Kœltesch était devenu son médecin particulier pendant le voyage, Omer-Pacha ayant renvoyé le précédent titulaire à la suite d’une dispute assez vive. A partir de ce moment jusqu’en 1862, M. Kœltesch fut intimement associé à la vie du Pacha. Lorsque, au bout d’une année, les ennemis d’Omer réussirent à le faire révoquer, et qu’ils arrachèrent au Sultan un ordre d’internement dans la terre d’Olténitza, ce fut le médecin suisse qui organisa la retraite de Bagdad à Stamboul, qui ressembla un peu à la retraite de Russie. Tandis qu’Omer-Pacha, impatient de savoir si ses réclamations et ses protestations avaient trouvé bon accueil auprès du Sultan, caracolait au-devant des courriers, le docteur conduisit à travers le désert l’épouse légitime, les circassiennes du Pacha, avec une escorte bien faible, comparée à celle qui entourait naguère le serdar allant prendre possession de son commandement, et surtout voyant diminuer à vue d’œil les ressources pécuniaires. C’est grâce à des miracles d’économie difficiles à réaliser dans ces parages que la caisse ne fut pas épuisée avant le terme de la route.
Pendant deux ans, Omer-Pacha fut aux arrêts dans sa propriété, dont il lui était défendu de franchir l’enceinte. Le brillant serdar, qui passait pour riche, fabuleusement riche, eut à lutter contre les ennuis d’argent et les créanciers, car il avait l’habitude de dépenser au fur et à mesure tout ce que lui rapportaient directement ou indirectement ses hautes fonctions. A Bagdad il touchait cinquante mille francs d’appointements _fixes_ par _mois_, mais il avait monté son konak sur un tel pied, il avait autour de lui une telle nuée de parasites, de serviteurs de toute espèce, que ces ressources et d’autres suffisaient à peine pour joindre les deux bouts. C’était au médecin particulier que l’on avait recours pour négocier des emprunts et vendre des bijoux achetés pendant des époques d’abondance.
L’insurrection de l’Herzégovine valut de nouveau à Omer les bonnes grâces du Sultan et un nouveau commandement. La Turquie s’en prit non seulement aux insurgés, mais aussi aux instigateurs des troubles, aux Monténégrins. Omer-Pacha avait l’ordre de négocier d’abord avec le prince Danilo, en vue d’obtenir des garanties pour la tranquillité de l’avenir. Mais si le prince de la Cernagora faisait la sourde oreille, l’armée d’Omer devait marcher tout droit sur Cettinje. C’est dans ces négociations, auxquelles prirent part les consuls des puissances, que M. Kœltesch joua des rôles considérables et parfois prépondérants.
Il faudrait lire, dans le petit ouvrage publié par le médecin d’Omer-Pacha, toutes les allées et venues des négociateurs, les intrigues des consuls les uns contre les autres, et les promenades sans fin, sur terre et sur mer, que motivèrent ces pourparlers. Finalement M. Kœltesch fut envoyé à Cettinje pour remettre au prince l’ultimatum d’Omer-Pacha. Mais le médecin ne se présenta point dans une attitude menaçante; il essaya de persuader au prince Nicolas, âgé alors de vingt ans, qu’il valait mieux se soumettre aux conditions de la Porte plutôt que de soutenir une lutte aussi inégale. En effet, le prince parut souscrire à toutes les exigences de la Turquie, mais le négociateur lui-même ne se fit pas d’illusions sur la valeur de ces engagements. Il télégraphia de Cattaro à Omer-Pacha: «Le prince a accepté toutes les conditions, mais il ne pourra en remplir aucune!»
En effet, lorsque Omer-Pacha demanda l’évacuation de Donga par les Monténégrins, conformément aux stipulations, il ne reçut aucune réponse, et immédiatement il passa à l’action. Après des combats meurtriers où la victoire hésita entre les deux partis en présence, les Turcs se trouvèrent devant les portes de Cettinje. Le médecin fut de nouveau envoyé auprès du prince Nicolas pour négocier la paix, il y réussit après cinq jours de démarches, et il parvint même à atténuer certaines conditions très dures et très humiliantes, imposées au prince par le vainqueur.