Un printemps en Bosnie

Part 6

Chapter 63,727 wordsPublic domain

Au premier étage, auquel conduit un bel escalier, sont installés les bureaux de l’état-major; on y travaille ferme, chaque officier qui entre dans le «Stab» est envoyé pendant deux ans en Bosnie. Sous la conduite d’un chef tel que M. le baron d’Appel, ces jeunes gens ne manqueront pas de se former à bonne école.

Le second étage est réservé personnellement au commandant. La pièce principale est le salon d’attente, qui, dans les occasions extraordinaires, sert de salle à manger et de salon de réception. Une grande baie vitrée donne vue sur le magnifique panorama de Sérajewo avec ses maisons étagées les unes sur les autres et ses innombrables minarets et les hauteurs que couronne le «Castel». De cet observatoire, rien de ce qui se passe dans la ville ne saurait échapper à l’œil vigilant du maître et de ses officiers d’ordonnance, dont l’un est installé à poste fixe dans cette pièce, chargé de recevoir et au besoin de faire patienter les visiteurs, ce dont il s’acquitte avec la plus parfaite courtoisie.

Je reconnais le fringant officier de hussards que j’avais vu à Brod, dans le cortège du commandant général. Nous faisons plus ample connaissance avec le capitaine de Vukelich, c’est le nom de l’officier. Il me raconte certains détails typiques sur l’excursion de l’archiduc Albert, qui a affronté non seulement la chaleur, la poussière des routes, la fatigue, mais aussi les discours interminables des moines franciscains, des popes grecs et de certains maires de village, qui voulaient faire preuve d’éloquence. L’archiduc écoutait jusqu’au bout sans sourciller, bien qu’il ne soit pas grand amateur de harangues.

Bien souvent, dit mon interlocuteur, j’avais peine à me retenir et à ne pas interrompre le fâcheux prolixe en lui disant: «Mais tais-toi donc, animal!» Que voulez-vous, on n’est pas hussard pour rien.

Tandis que nous causions, d’autres visiteurs, désireux de voir le général, se réunirent également dans le salon d’attente. L’un des derniers survenants était un vétéran de l’armée autrichienne, le feld-maréchal lieutenant Lauber, du cadre de réserve. Une belle tête de soldat! Cependant le costume civil qu’il porte ne jure pas avec sa physionomie. Il s’excuse de ne pas paraître en tenue, mais il voyage en touriste avec une petite valise à main qui aurait peine à contenir un uniforme.

«J’avais l’intention, me dit le général, de visiter une partie de la France, et j’avais pris à cet égard toutes mes dispositions, quand vous avez voté votre loi sur l’espionnage. Ma foi, je me suis vu appréhendé au corps, traîné au poste et peut-être traduit en justice... C’eût été un dénouement peu en rapport avec un voyage d’agrément... Alors je me suis décidé à parcourir la Bosnie, et j’ai eu le plaisir d’y rencontrer beaucoup de mes anciens compagnons d’armes.»

Les appréhensions du général Lauber, au sujet de l’application de la loi sur l’espionnage sont partagées par beaucoup d’officiers étrangers, qui oublient que les clauses inscrites dans notre nouvelle législation sont en vigueur depuis longtemps dans d’autres pays, et qu’il suffirait, pour éviter des malentendus, qu’un officier général d’une puissance amie comme l’Autriche, visitant la France, se présentât chez le général commandant la ville où il compte séjourner. Il sera accueilli de la façon la plus parfaite, en camarade, et n’aura plus rien à redouter. Quant aux officiers des puissances que l’on ne peut pas qualifier _d’amies_, si la nouvelle loi les tient éloignés des frontières de la République, y a-t-il lieu de s’en plaindre? Nous discutions cette question, lorsque le feldzeugmeister, qui venait d’expédier le rapport et les affaires courantes avec son chef d’état-major, donna l’ordre de m’introduire. «Je suis très réjoui (_hoch erfreut_), me dit-il, de vous voir chez nous. Ce pays mérite d’attirer les visiteurs, et je suis persuadé que vous ne regretterez pas votre dérangement. L’armée a fait ce qui était en son pouvoir pour créer des voies de communication et frayer des routes au commerce, afin de donner autant que possible la prospérité aux habitants. Il s’agit maintenant de développer les ressources du pays et d’attirer ici les capitaux capables de les vivifier.

--La sécurité, demandai-je, est donc parfaite?

--Elle est parfaite, vous vous en apercevrez facilement si vous parcourez l’intérieur. La population, qui avait été égarée par des meneurs fanatiques lorsque nous sommes entrés ici, a compris que l’Autriche n’avait d’autre but que d’établir un système régulier que les Turcs étaient impuissants à organiser. Il n’y a plus de résistance ouverte, ni même d’hostilité sourde. Chacun accepte les faits accomplis et en profite... Comme gouverneur militaire, je n’ai plus qu’une seule préoccupation: c’est d’en finir une bonne fois avec quelques bandes de brigands, peu nombreuses d’ailleurs, qui, de temps à autre, font une courte apparition dans certains districts éloignés de l’Herzégovine. Ils choisissent leur terrain d’opérations dans les territoires dont la population est encore indisciplinée et incapable de se plier à tout ordre légal régulier. Chez ces gens-là, le désordre est dans le sang; ils ont vécu pendant quatre à cinq siècles, sans frein et sans lois, ils sont persuadés que c’est là l’état normal. Lors d’une tournée en Herzégovine, j’ai pris à partie un de ces éternels malcontents et je lui ai demandé de quoi il avait à se plaindre. Il m’a répondu avec une franchise de montagnard:

«Nos enfants, me dit-il, comprendront peut-être les avantages de votre système et les bienfaits de votre civilisation; mais pour nous, c’est une gêne, c’est une contrainte. Nous n’acceptons aucun joug, nous voulons être libres sans aucune limite, et surtout garder nos armes, sans lesquelles la vie nous est impossible.» C’est au milieu de cette partie indomptable de la population que les brigands se cachent, sûrs de ne pas être dénoncés.

--Et parmi quels éléments se rencontrent ces brigands?

--Ce sont pour la plupart des rebelles qui n’ont pas voulu profiter de l’amnistie, dont tous ceux qui se sont soumis pendant la première année qui a suivi l’occupation ont pu bénéficier. Aujourd’hui, le délai étant passé, ils ne pourraient rentrer chez eux sans risquer d’être arrêtés! D’ailleurs, s’il est prouvé que le prisonnier n’a commis d’autre délit que d’avoir participé aux insurrections, nous le relâchons promptement; c’est seulement dans le cas où il aurait commis des crimes de droit commun que l’instruction est poussée plus loin. Aussi ceux qui hésitent à revenir sont des particuliers qui n’ont pas la conscience nette. C’est généralement vers le mois de mai que ces messieurs nous honorent de leur visite; alors commence ce que nous appelons la «campagne des brigands». Ils ont passé l’hiver dans la principauté du Monténégro, qui leur accorde un asile qu’il serait difficile de justifier au point du vue du droit international et des relations de bon voisinage. Après avoir épuisé les provisions qu’ils ont pu mettre en lieu sûr pendant l’été précédent, ils viennent chercher du nouveau butin. Le principal objectif de leurs rapines, ce sont les troupeaux de moutons et de bétail qui, chaque printemps, sont envoyés dans les pâturages des hauts plateaux. Ce sont des terrains vagues, très boisés, où il est facile de se perdre, et très difficile de chercher un fugitif. Les bergers, de leur côté, ne s’empressent nullement de renseigner la gendarmerie, d’abord par peur de représailles, et aussi un peu par connivence.

Nous allons essayer cette année de rendre les poursuites plus efficaces en prenant certaines précautions. D’abord, les troupeaux ne pourront plus vaguer au hasard dans les terrains. Chaque berger a son emplacement désigné, délimité, qu’il ne doit pas quitter. Ces emplacements sont disposés en éventail, de façon à aboutir au _blockhaus_ de la gendarmerie, qui est relié aux postes secondaires établis dans les montagnes par télégraphe et aussi par téléphone.

Ce qui nous fait espérer que le brigandage ne tardera pas à être extirpé, c’est que les bandes ne reçoivent pas de secours. Il n’y a pas de remplaçants pour les malandrins qu’une balle de fusil expédie dans l’autre monde. Après l’expédition qui vient d’être ordonnée, le brigandage aura atteint son terme, et je crois que l’Herzégovine sera aussi sûre que les pays les plus civilisés, où des meurtres et des vols se commettent aussi tous les jours.

En rentrant à l’hôtel après cette conversation, j’y trouvai une invitation à dîner au Konak pour le lendemain à deux heures et demie. Cela me valut l’honneur de faire la connaissance de Mme la baronne d’Appel, qui, depuis la nomination de son mari, a pris à cœur ses fonctions de gouvernante générale, en s’associant à cette partie de la tâche du feldzeugmeister, qui comporte, qui appelle même une intervention féminine. C’est ainsi que, dès à présent, Mme d’Appel se préoccupe d’envoyer à l’Exposition universelle de 1889 des produits de l’industrie locale capables de servir d’échantillons et de créer à cette industrie de nouveaux débouchés. Des commandes considérables ont été faites aux plus habiles ouvrières de l’Herzégovine, dans les districts qui comptent les brodeuses les plus renommées. Les tissus, les dentelles, les foulards qui seront expédiés à Paris attireront sans doute l’attention des curieux et des amateurs.

Les convives de Mme d’Appel étaient presque tous militaires; je citerai l’_ad latus_ du gouverneur et le feld-maréchal lieutenant de Bouvard, descendant d’une famille d’émigrés entrés au service impérial. Malgré cette origine, et bien que sa physionomie martiale et légèrement narquoise rappelle par beaucoup de traits le type classique de nos généraux, M. de Bouvard, chose assez rare dans la hiérarchie élevée de l’armée autrichienne, ne sait pas un mot de français. On attire particulièrement mon attention sur un général qui vient d’arriver de Hongrie, et qui passe pour un des officiers supérieurs les plus énergiques et les plus originaux de l’armée. C’est M. Galgoscy, que son allure très martiale et le grand dogue qui le suit partout, jusque dans le salon d’attente du gouverneur, n’ont pas tardé à rendre très populaire dans les rues de Sérajewo. Les autres convives assis autour de la table, dans le grand salon d’où l’on découvre le beau panorama de la Ville, étaient un général arrivé d’Herzégovine avec sa femme, et plusieurs officiers d’état-major, depuis le grade de lieutenant jusqu’à celui de colonel. Le menu est plantureux, et largement arrosé d’un excellent vin de Hongrie de choix (magyarader), auquel succèdent plusieurs rasades de champagne. Le service est fait correctement et militairement par les domestiques à livrée brune du gouverneur. C’est à la fin du repas que la conversation devient générale, ou plutôt que les entretiens particuliers de voisin à voisin se mêlent et se confondent. On s’aperçoit alors que le thème uniforme de ces entretiens a été fourni par le pays dans lequel on se trouve, et que tout le monde juge à son point de vue. En somme, les officiers ne se plaignent pas de leur garnison dans les territoires occupés, et un colonel d’état-major, mon voisin, fait remarquer combien les parents et amis des partants ont tort de plaindre ceux-ci lorsqu’ils sont appelés au delà de la Save. Le repas a duré environ une heure. On cause encore quelques instants dans le salon-boudoir de Mme d’Appel, et chacun se retire, laissant le gouverneur à ses affaires.

Depuis quatre ans environ, un coadjuteur civil (civil _ad latus_) a été adjoint au gouverneur militaire, afin de bien montrer que l’intention de l’Autriche n’est nullement de soumettre le pays à une dictature absolue d’état de siège. M. de Kallay avait choisi, pour ces délicates fonctions, un riche magnat hongrois, M. le baron de Nikolitsch[1], oncle du roi de Serbie. M. de Nikolitsch était pour ainsi dire l’élément décoratif de l’administration autrichienne. Il sait quelle tâche lui impose sa grande fortune, et il la remplit en véritable grand seigneur. Sa maison, montée sur un pied très luxueux, est le centre de la «société» de Sérajewo; ses fêtes, ses bals, ses dîners, donnent à ceux qui y sont conviés l’illusion qu’ils habitent non pas une bourgade orientale, mais une grande ville, au milieu de tous les raffinements. Parmi les collaborateurs les plus actifs de M. le baron Nikolitsch, on cite M. le baron Kutschera, appartenant à une vieille famille de fonctionnaires, et qui naguère était premier drogman de l’ambassade autrichienne à Constantinople. La connaissance des langues orientales, la longue pratique des habitants et des mœurs de l’Orient, un esprit très délié, font de M. Kutschera un auxiliaire très précieux pour la tâche qui incombe à l’Autriche en Bosnie. M. de Kutschera s’est tout particulièrement occupé de la réglementation de la propriété civile et de l’établissement du _Grundbuch_, registre officiel de la propriété, qui fait foi dans toutes les contestations qui s’élèvent au sujet des terres vendues plus ou moins récemment. Les différents services administratifs et financiers ont leurs chefs et sont organisés d’après le modèle autrichien.

[1] Pendant l’impression de ce volume, M. de Nikolitsch a définitivement donné sa démission; jusqu’à nouvel ordre, M. le baron de Kutschera a été chargé par intérim de l’administration civile, dont il était d’ailleurs la cheville ouvrière.

Un des premiers soucis du gouvernement autrichien, après la pacification, a été de régulariser autant que possible l’administration municipale de Sérajewo. Une fois ce _pensum_ résolu d’une façon satisfaisante, les autres communes plus ou moins considérables n’avaient qu’à se modeler sur la capitale. Mais encore fallait-il que ce modèle fût réussi.

En principe, l’administration supérieure voulait laisser à l’édilité une liberté aussi complète que possible et concilier l’autonomie de la ville avec les nécessités de l’occupation. Il n’est jamais entré dans l’esprit des gouverneurs civils ou militaires de traiter Sérajewo en ville conquise et de faire litière dans les pays occupés, du _self-government_. Mais, en revanche, le gouvernement civil a voulu tenter une expérience en donnant à Sérajewo une organisation municipale copiée, presque en tous points, sur celle de la ville de Vienne.

Cette épreuve, qui avait ses dangers, comme toutes les innovations, a été couronnée de succès, et la machine municipale montée par les Autrichiens marche à souhait.

Par conséquent Sérajewo est doté aujourd’hui d’un conseil municipal où les nationalités et les confessions sont représentées dans une juste proportion. A la tête de cette municipalité se trouve, comme de juste, un maire de confession musulmane et un vice-président serbe de nationalité, et grec oriental de religion. Les attributions de la municipalité sont les mêmes qu’à Vienne et à Paris, depuis que l’autonomie a été restituée, ou plutôt accordée, à la grande capitale.

La police est toute municipale; on a eu l’idée de donner aux sergents de ville exactement le même costume que portent les gardiens de la sûreté à Vienne: pantalon de drap bleu, tunique foncée de même couleur, de coupe à demi militaire et à demi administrative, képi à large visière; comme arme, un sabre de cavalerie de calibre respectable, et comme signe distinctif, une large plaque de cuivre poli et luisant, passée autour du cou et supportant le numéro d’ordre de l’agent.

Il existe pourtant une modification. Les gardiens de confession musulmane portent le fez au lieu de la casquette qui sert de couvre-chef aux agents du culte chrétien.

Le bourgmestre de Sérajewo n’est pas le premier venu. Tout d’abord, Mustaï-Bey frappe les regards par sa haute taille, la régularité de ses traits orientaux, et ensuite par la dignité de son attitude, dignité exempte de pose et toute naturelle. C’est un de ces Turcs majestueux et doux, tels qu’on se plaît à se les représenter après avoir lu quelques «Contes des mille et une nuits». Haroun-al-Raschid le grand Sultan devait être aussi beau, aussi grand et aussi fort, il devait marcher et se mouvoir avec cette grâce toute virile. Mais ce n’est pas à Haroun-al-Raschid, personnage hypothétique et appartenant au domaine de la fantaisie seulement, que le premier bourgeois de Sérajewo ressemble.

Dans l’accentuation de ses traits, où le caractère oriental se mêle à je ne sais quelles réminiscences italiennes, dans ce nez busqué, dans cette barbe grisonnante et coupée de près, mais surtout dans certains gestes, dans certains mouvements et certaines démarches, on a de l’aversion comme si on avait devant soi un revenant, mort français, et revenu sur terre sous la carapace d’un Osmanli. Imaginez-vous Gambetta, bien portant, dans tout l’éclat de sa vigueur, coiffé d’un turban blanc et drapé dans un ample cafetan de soie entr’ouvert et laissant voir le pantalon et la redingote à l’européenne, mais de mode un peu surannée.

Mustaï-Bey passe pour un des plus riches propriétaires de la Bosnie. Il raconte volontiers, ou l’on raconte, qu’il peut aller de Sérajewo à Constantinople par la vieille route, en couchant chaque nuit sur une de ses terres. Mais en homme avisé, le bourgmestre préfère, quand il va à Stamboul, user du sleeping-car et des bateaux à vapeur. Les revenus du bourgmestre, comme ceux de la plupart des propriétaires du pays, consistent en vente de bestiaux et de prunes, de ces prunes qui poussent dans des _clos_ d’une étendue infinie, et que l’on expédie par barils, jusqu’aux Indes et jusqu’en Amérique.

Un journaliste viennois fort aimable, excellent écrivain, mais un peu enclin à l’exagération, m’avait affirmé que Mustaï-Bey disposait d’une fortune de 40 à 50 millions. Il n’y a qu’un zéro à retrancher; mais même après cette amputation il reste au bourgmestre de Sérajewo plus que la _médiocrité dorée_ et de quoi faire largement face aux frais de représentation que l’on pourrait exiger ou attendre du premier magistrat d’une ville qui est le chef-lieu de deux provinces. La famille de Mustaï-Bey est une des rares familles d’origine vraiment turque, c’est-à-dire asiatique, qui soient restées en Bosnie après l’occupation. Et encore cette exception se rapporte personnellement au bourgmestre. Son père, musulman de la vieille roche et très orthodoxe, avait rempli des fonctions politiques très importantes. Il avait même été sous-gouverneur pendant une période critique. La fierté de l’Osmanli ne pouvait accepter la domination étrangère, autrichienne ou autre. Tandis que son fils se plaçait nettement à la tête des notables décidés à s’entendre avec les Autrichiens, et à collaborer avec eux à l’établissement d’une ère nouvelle, le vieux Hadji préféra partir pour Stamboul. Il y resta jusqu’à sa mort; mais à plusieurs reprises il vint voir sa chère ville de Sérajewo et embrasser son fils, auquel, malgré les divers griefs politiques, il portait la plus grande affection.

C’était fête dans la ville quand le «Vieux» arrivait, et qu’on allait le quérir à la gare en grande pompe pour le conduire en ville, en calèche à quatre chevaux, avec une escorte d’honneur fournie par ses amis. Maintenant le «Vieux» est allé goûter la félicité que Mahomet promet aux siens, lorsqu’ils ont fidèlement suivi sa loi ici-bas, et Mustaï-Bey est resté chef de la famille.

Le bourgmestre ne parle en véritable lettré turc que le bosniaque, le turc, l’arabe et le persan. Je n’ai pu m’entretenir avec lui qu’à l’aide d’un interprète très aimable et très empressé, dont je parlerai tout à l’heure. Mais de tous côtés on m’a vanté l’esprit de justice et les tendances progressistes qui animent le chef de la communauté de Sérajewo. Il est tout à fait libéral d’opinion, et appelle ardemment tous les bienfaits de la civilisation, qui doivent faire de Sérajewo une ville européenne. Il accueillerait avec joie un Haussmann réformateur, et le jour où la lumière électrique rayonnera du haut des minarets, le digne maire verra se réaliser un rêve audacieux qu’il caresse depuis longtemps. Ces idées progressistes n’empêchent pas Mustaï-Bey d’être un musulman très pieux, suivant à la lettre les prescriptions du rite. Il a toujours éloigné de ses lèvres le calice rempli de vin, et sa plus grande orgie est de boire de temps à autre un bock de bière. Il jeûne avec une rigoureuse componction pendant le Ramazan, et lorsqu’il se promène à travers les rues de Sérajewo ou au milieu des provinces de son domaine, il défile entre ses doigts le chapelet de grains de corail.

Le bourgmestre considère l’hospitalité comme un devoir de sa charge. J’en avais été prévenu, et je ne fus pas surpris de recevoir une invitation à dîner. Tout en remerciant le premier magistrat de Sérajewo de son attention, je le fis prier de ne rien changer à son ordinaire, non pas pour exprimer par là la banalité d’usage, mais parce que j’étais désireux de goûter un véritable repas préparé par un des meilleurs cuisiniers de Constantinople, que Mustaï a pris à sa solde.

Au jour indiqué, à sept heures et demie du soir, nous étions dans le _home_ du bourgmestre; une maison de belle mine tenue fort proprement. Sous le vestibule commencent deux escaliers de bois dont l’un conduit au selamlik (appartement des hommes), et l’autre au harem... Que ce mot n’évoque au lecteur aucune idée folâtre ou voluptueuse. La polygamie n’a jamais été pratiquée, sauf les exceptions nécessaires pour confirmer la règle, chez les Turcs de Bosnie. Ils s’en sont toujours tenus sagement à une seule épouse, et Mustaï-Bey n’a pas voulu donner à ses administrés le mauvais exemple. _Madame la bourgmestre_ n’a à redouter aucune rivale. Seule, elle règne dans son harem, et, s’il faut en croire les rumeurs, elle n’est pas sans autorité sur le selamlik, c’est-à-dire sur le reste de la maison, ni sans influence sur les affaires de la ville. Seulement, si Mustaï-Bey n’a qu’une seule femme, il la tient à l’écart, il la cache et la voile avec autant de précaution que s’il était maître d’un sérail de cinquante validés et cadines. Sous ce rapport, les musulmans de Sérajewo, leur maire en tête, sont tout à fait «vieux turcs». Ici la gaze légère et élégante ne suffit pas, comme à Constantinople, pour dérober à la vue des profanes la figure féminine, c’est le _féridgé_ orthodoxe de grosse étoffe impénétrable et une véritable cagoule qui garantissent l’anonymat de l’épousée. C’est à peine si des trous suffisants pour laisser passer le regard sont percés dans ladite cagoule.

Que de fois dans la rue on se sent pris d’une vive curiosité, désireux de savoir, comme au bal à l’aspect d’un masque, ce qui se dissimule derrière l’enveloppe prescrite par le rite: un gentil et frais minois; une frimousse piquante ou quelque visage ridé, velu, prêtant aux désillusions? Souvent, tandis qu’on est absorbé dans la rêverie qui vous fait entrevoir, derrière le _féredgé_, je ne sais quelle poétique apparition, on aperçoit des loques râpées couvrant les jambes jusqu’aux pieds, chaussés de grosses bottes de cuir jaune avachies et éculées. Alors, adieu la poésie et la rêverie! Je préfère les femmes des campagnes travaillant la terre, les pieds nus, et ne craignant pas d’exposer leurs membres au hâle du soleil. Celles-là n’ont pas la figure couverte de la cagoule, mais le passant, le voyageur _giaour_, n’y gagne rien. Dès que la musulmane l’aperçoit à l’horizon, elle se tourne de façon à présenter au mécréant la postface de son individu. Pour plus de sûreté, elle se couvre le visage des deux mains et elle ne bouge pas avant que le danger, c’est-à-dire le mécréant, ne soit passé. Les paysannes turques ont une adresse, que dis-je, un chic tout particulier pour ce genre de démonstration _ad hominem_, pour cette façon de nous montrer leur dédain.

Mais revenons au dîner du bourgmestre.