Un printemps en Bosnie

Part 5

Chapter 53,710 wordsPublic domain

A certaines heures de l’après-midi, la foule grouille parmi les rangées d’échoppes; des marchands de pain de maïs et de fruits prônent leur denrée sur le mode criard et en poussant des exclamations qui déchirent les oreilles; les femmes turques apparaissent, la figure couverte d’un voile impénétrable et non d’une gaze légère et presque indiscrète comme les dames de Constantinople: les musulmanes orthodoxes de Sérajewo observent minutieusement les ordres du Prophète, et c’est derrière un double rempart de grosse toile qu’elles dissimulent des charmes que l’œil d’aucun _ghiaour_ ne saurait contempler. Sont-elles belles, et ces précautions sont-elles justifiées par des attraits qui induiraient en tentation les infidèles? Il est amusant de se poser ce problème quand on voit s’avancer une de ces créatures encaquée dans son long manteau, qui souvent, hélas! laisse voir des jupes trouées, rapiécées, et de vieilles bottes éculées qui enlèvent à l’apparition toute poésie.

Les maris, gens sages et posés, marchands de prunes et propriétaires d’immeubles,--lisez de cabanes en bois--dont les fonctionnaires autrichiens payent largement et exactement le loyer, se promènent gravement, en majestueux rentiers, deux par deux, trois par trois, s’arrêtant devant les échoppes de leurs connaissances pour échanger quelques propos qui, la plupart du temps, font éclore le sourire sur les lèvres, car le musulman bosniaque n’est pas l’ennemi d’une douce gaieté. Si la conversation se prolonge, ils entrent dans l’échoppe, se déchaussent et continuent l’entretien, commodément installés, les jambes croisées sur le tapis. Je m’imagine que si la propre épouse d’un de ces Turcs venait tâter les étoffes, le mari aurait peine à la reconnaître, tant les voiles sont épais et tant le costume et la démarche se ressemblent chez toutes ces dames.

Et les affaires, comment vont-elles avec ces promeneurs si occupés, ces clientes qui tâtent, qui palpent, mais qui n’achètent pas, et ces causeries prolongées? S’il plaît à Allah, les affaires iront bien, la marchandise se vendra, les florins, les ducats et les napoléons d’or (la monnaie préférée du Turc bosniaque) s’empileront dans sa cachette. Sinon, eh bien! ses objets, auxquels il tient comme s’ils étaient destinés à son usage personnel, ne passeront pas en d’autres mains. Comme les frais de bureau et les frais généraux sont à peu près nuls, comme il a payé ses marchandises comptant et n’a pas de traites en circulation, la faillite ou la banqueroute ne le tourmentent pas. Si sa maison ne brûle pas, il aura toujours de quoi se loger, et quant à la nourriture, on m’a affirmé que des familles turques vivaient avec dix sous par jour. Il en sera quitte pour porter son costume trois ou quatre ans de plus, et madame se privera d’essence de roses.

Ces indolents négociants vendent surtout des chaussures orientales, bottes de peau couleur safran, souples comme des gants, et que les deux sexes chaussent indistinctement; des sabots en bois, des babouches et des pantoufles. Une des rues les plus animées est celle des échoppes de bourreliers et de selliers. Autrefois cette industrie était des plus prospères en Bosnie; tout le monde allait à cheval, et les transports s’effectuaient à dos de bêtes de somme. Aujourd’hui, les chemins de fer portent un rude coup à ces moyens de transport primitifs, et comme si ce n’était pas assez, la concurrence, la hideuse concurrence a contribué à réduire les bourreliers de Sérajewo à la portion congrue. Autrefois, leurs selles, leurs brides, leurs harnais étaient renommés en Macédoine, en Anatolie, chez les Bulgares; on en faisait venir à Constantinople. Maintenant, Stamboul pourvoit aux besoins de toute cette clientèle; aussi les boutiques de la rue des selliers ont-elles un aspect mélancolique; les belles pièces qu’on y admirait jadis sont rares, on y trouve peu de marchandises toutes faites, le cuir pend en lanières au plafond, en attendant qu’une commande ferme donne à l’artisan l’occasion de montrer son habileté sans que l’objet confectionné lui reste pour compte.

Il y a plus d’activité dans la rue où s’exercent les petites industries locales, où l’on travaille «l’article de Sérajewo». Ceci n’est point une fantaisie. Depuis des siècles, les Bosniaques excellent dans la confection de travaux de filigranes et dans les incrustations sur métal ou sur bois. Les Orientaux et les Vénitiens ont exercé sur eux une égale influence au point de vue artistique, et cette combinaison a donné pendant longtemps d’excellents résultats. On leur doit des travaux très curieux, devenus rares, et dont les collectionneurs donneraient de hauts prix. Malheureusement, le secret de beaucoup de ces dessins s’est perdu: les ouvriers-artistes le gardaient avec un soin jaloux et le transmettaient à leurs enfants. Quand une génération était éteinte ou que les enfants abandonnaient le métier paternel, le modèle était perdu. Le gouvernement autrichien fait de grands efforts pour conserver et développer ces industries locales, que la tendance de notre époque, la concurrence des fabriques, menacent d’une ruine complète. M. de Kallay, à qui rien de ce qui touche à sa chère Bosnie ne saurait être étranger, encourage de toutes les façons, par des primes, par des commandes, les plus habiles ouvriers; il a prescrit la création d’un musée, que l’on vient d’installer au _Regierungsgebaüde_ de Sérajewo; il a fait établir des modèles d’après lesquels les ouvriers pourront travailler; enfin il a chargé un fonctionnaire du ministère d’étudier à Paris les moyens de donner à l’industrie bosniaque--tout à fait spéciale, tout à fait orientale jusqu’à présent--une tournure plus appropriée aux goûts et aux modes de l’Occident. Pourquoi pas, après tout? Les qualités de finesse et d’élégance un peu particulière qui distinguent ces travaux seront appréciées en Europe; et qui sait si quelque jour la mode, qui a donné leurs grandes et petites entrées dans nos salons, nos boudoirs et nos cabinets de travail à tant d’objets chinois ou japonais, ne demandera pas aux ouvriers-artistes de Sérajewo d’incruster les manches de nos couteaux, les bois des éventails, ou les poignées des ombrelles de nos élégantes?

On m’a montré à l’ouvrage un de ces incrustateurs. L’escalier qui conduit à son atelier est raide et assez étroit; il faut y monter, ou plutôt y grimper, avec une sage précaution. Tout en haut, nous nous trouvons dans une pièce assez spacieuse, très propre et éclairée par trois fenêtres. Le mobilier ne se compose que d’un grand divan qui court tout autour de la chambre. Dans un coin, tout contre une fenêtre, est installé l’établi, devant lequel est accroupi sur deux coussins superposés un jeune Turc à la moustache blonde, à la mine avenante, portant le costume national en belle étoffe et d’une bonne coupe. Outre son creuset et ses instruments de travail, il a posé sur son établi un verre de sirop à la rose étendu d’eau et un pain de froment. Une belle montre en or suspendue à côté de l’établi indique l’heure turque. Quand les deux aiguilles seront réunies sur le chiffre XII, c’est-à-dire vers huit heures du soir d’après l’heure européenne, il pourra mordre dans le pain et porter le verre à ses lèvres; en le faisant plus tôt, il commettrait un grave péché, car nous sommes en plein _ramazan_. Depuis deux heures du matin, l’ouvrier-artiste, pieux observateur des règles du Prophète, a dû s’abstenir de boire, de manger, et, ce qui est plus dur peut-être, de fumer. Lorsque l’heure sera venue, quand le canon du castel aura donné le signal de la rupture du jeûne, notre ciseleur pourra non seulement faire cesser le supplice de Tantale, que lui font subir le pain et le sirop placés devant lui, mais il pourra festiner toute la nuit, jusqu’à ce que, vers deux heures du matin, un nouveau coup de canon annonce aux fidèles que le jeûne absolu a recommencé! Et il en est ainsi pendant trente jours. Au moment où le jeune artiste nous explique son procédé de moulage, le coup de canon réglementaire fait trembler les vitres. Alors le jeune homme jette alternativement sur nous et sur sa frugale collation des regards suppliants. Il n’ose y toucher, par crainte de donner au _Roumi_ le spectacle de sa gloutonnerie. Et pourtant il doit avoir l’estomac dans les talons, et le gosier à sec. Nous comprenons la situation, et nous battons en retraite, non sans lui avoir fait nos compliments sur une aiguière avec plateau qu’il vient de terminer, et qui est un véritable objet d’art.

Là-bas, dans la _Tscharchia_, à l’ouïe du coup de canon, trois cents bras se sont levés à la fois comme par un mouvement automatique pour porter aux lèvres trois cents tasses de café ou trois cents verres de sirop, et trois cents cigarettes se sont allumées. Puis les marchands turcs ferment les devantures de leurs boutiques, et courent à la maison, où les attend le premier repas. Ils prennent le second, pendant le ramazan, à minuit et demi. Dans l’intervalle, on se promène, on chante, on danse dans les jardins, on joue aux dames et aux dominos dans les cafés; les femmes vont en visite d’un harem à l’autre, précédées de servantes qui portent de grosses lanternes en forme de lampions gigantesques, avec des parois en forte toile et des couvercles en cuivre curieusement travaillés.

Et il en est ainsi pendant trente jours.

CHAPITRE V

Sérajewo (_suite_).--Détails historiques et administratifs.

Pour surprendre les Turcs en négligé, c’est-à-dire tout à fait dans leur quartier, il faut, par un bel après-midi,--pourvu cependant que le soleil ne brûle pas trop ardemment les atroces pavés,--monter à la citadelle. Nous passons d’abord devant le café _Bimbaschi_, dont l’aménagement est complètement turc à l’intérieur, mais dont la terrasse donnant sur le joli torrent la _Miljanka_, avec ses tonnelles et ses kiosques, a été arrangée d’après un modèle viennois. Des musiciens musulmans arrachent à la guitare bosniaque (_tamboura_) et à la guzla des sons lamentables et des gémissements aigus. Des sous-officiers qui promènent leur payse, des employés avec leur famille, des begs au port majestueux savourent le café, la bière ou l’eau de roses, boisson au nom poétique et au goût délicieux. Un peu plus haut, dans une maison assez confortable, entourée d’un jardin très soigneusement entretenu dans le goût européen, avec beaucoup de belles roses, est installée l’administration du _Vacouf_, c’est-à-dire des biens ecclésiastiques.

Le vacouf est certainement, à l’heure qu’il est, le principal propriétaire de la Bosnie. Les legs pieux, les dons, les fondations grossissent chaque année ses revenus, qui atteignent près d’un million de francs. C’est avec ces fonds qu’on entretient les innombrables mosquées,--Sérajewo seul en compte cent pour 17,000 musulmans,--avec leur personnel d’hodjas, d’imams et de muezzins; que l’on secourt les couvents des derviches et que l’on dote les hôpitaux. En outre, le vacouf veille à ce que les fontaines sur les routes soient toujours en bon état; il fournit des fonds aux écoles et exécute, à l’occasion, des travaux publics importants. L’origine de la prospérité du vacouf de Bosnie remonte à Shazi Chousref Beg, troisième gouverneur du vilayet après la conquête par les Turcs. Cet Osmanli fut, comme l’indique son titre Ghazi (le victorieux), un grand batailleur, mais il fut aussi un grand philanthrope. On lui doit la plus belle mosquée de Sérajewo, un chef-d’œuvre d’ornementation orientale. Les belles mosaïques, si finement travaillées (peut-être par des artistes vénitiens), commençaient à s’effriter quand, sur la demande expresse de l’administration autrichienne, la mosquée fut remise à neuf, et l’éclat primitif rendu à cette ornementation. Il eût été dommage de laisser perdre cet échantillon du goût d’il y a plus de trois siècles, car la mosquée doit avoir été construite avant 1535, puisque, à cette date, Chousref Beg succomba dans une bataille au Monténégro. Il est enterré avec son esclave favori, dans un mausolée construit dans la cour de la mosquée; un drap noir recouvre le cercueil de pierre, et différentes offrandes sont déposées à ses pieds, entre autres un Coran magnifiquement calligraphié qui n’a pas coûté moins de cinq cents ducats (six mille francs).

Chousref Beg n’a pas seulement fondé des mosquées, il a légué des sommes considérables pour la création d’hôpitaux affectés aux malades chrétiens et musulmans, et afin d’accentuer encore son esprit de tolérance, il a abandonné aux juifs chassés d’Espagne le _ghetto_ qu’ils habitent encore aujourd’hui, et qu’ils habiteront jusqu’à ce qu’on se décide à abattre ces misérables masures où de riches _spagnioles_, ceux-là mêmes dont les femmes et les filles portent des colliers de cinquante ducats, demeurent dans une atmosphère saturée de miasmes qui ne rappelle en rien les parfums de l’Arabie.

Pour en revenir au vacouf, trois ou quatre fois par semaine, la commission chargée de l’administration des biens se réunit dans la jolie maison entourée du jardin si bien planté. On discute l’emploi des fonds, les secours à donner, les travaux à entreprendre. Tous les commissaires sont musulmans, cela va de soi; mais depuis l’occupation, le gouvernement s’est réservé le droit de nommer un commissaire chargé d’assister aux séances et de surveiller l’emploi strict et exact de ces revenus. Le commissaire actuel est un gentleman très aimable qui s’entendra à merveille avec ses collègues.

Après la maison du vacouf, la vue devient superbe. La vallée s’ouvre largement, et tout au fond apparaît une ligne de montagnes dont plusieurs sont couvertes de neiges éternelles. Là-bas, dans les profondeurs des forêts qui garnissent les flancs des monts, les chasseurs trouvent à l’automne leur paradis, non pas ceux-là qui courent le lapin et la perdrix, mais les nemrods qui recherchent le gros gibier et les belles émotions. Des isards que le pied le plus agile peut poursuivre pendant des journées sans les atteindre, des loups, des ours, tel est le menu de ces parties cynégétiques. On trouvera dans plus d’un campement occupé par un officier autrichien les trophées de ces chasses sous les espèces de chauds tapis ou de descentes de lit.

En se retournant, ce sont des maisons très blanches, très réjouissantes à l’œil, qui grimpent le long du _Pasim Brdo_ avec force mosquées et minarets. Justement les terrasses situées au faîte de ces tours pointues s’animent, le muezzin vient passer l’inspection des gros lampions et des verres de couleur qui, en l’honneur du ramazan, seront allumés à la tombée de la nuit.

La citadelle est devant nous. La route fort large qui y conduit a été établie, comme l’indique une inscription gravée dans le rocher, par un bataillon de pionniers. Après avoir contourné la colline, elle nous ramène en plein quartier turc. Si les femmes musulmanes se sentent chez elles, les voiles des épouses sont moins épais et les jeunes filles non mariées se promènent le visage à découvert. Elles sont pour la plupart jolies, toutes fraîches et rieuses. Leur costume est étrange et pittoresque; elles portent une large jupe de couleur voyante, la plupart du temps rayée, fendue au bas du mollet et formant pantalon. Une chemise brodée et une sorte de fez ou une mantille complètent cet accoutrement. Beaucoup courent les jambes nues; d’autres sont chaussées de sabots en bois attachés avec des lanières de cuir. C’est qu’elles savent combien peu les chaussures européennes résistent aux aspérités des infâmes galets qui forment le pavage des villes turques.

Les enfants sont remarquablement bien venus et paraissent admirablement soignés. La musulmane est une excellente mère, pour ce qui est de l’éducation physique du moins, car pour le reste elle est trop bornée d’esprit et trop futile pour leur donner de l’instruction et cultiver l’intelligence de ces êtres, qui, jusqu’à l’âge de douze ou quatorze ans, ne quittent guère le harem. Les ruelles sont remplies de bambins et de gamins de trois à dix ans qui paraissent s’amuser prodigieusement à toutes sortes de jeux. Les petites filles ont un air particulièrement résolu et délibéré.

Rien de particulier à signaler à la citadelle. Elle se compose de deux bastions, le _jaune_ et le _vert_, d’où l’on pourrait, en cas d’insurrection, foudroyer la ville. Une caserne toute neuve, dans le style officiel autrichien,--un long bâtiment à deux étages, badigeonné de jaune, à toiture très pointue,--a été construite à mi-chemin des deux bastions pour abriter deux compagnies d’infanterie. Troupe et officiers ont cherché à s’installer de leur mieux sur la hauteur; un cantinier bosniaque débite du _raki_ et du café turc aux soldats; les officiers, en véritables austro-hongrois, ont établi un jeu de quilles, et lorsque le service chôme, ils bombardent impitoyablement le _roi_ et ses huit satellites.

La citadelle est surplombée par le Trebovitch, plus haut que le Brdo, auquel il fait vis-à-vis. C’est sur cette montagne qu’il faudrait établir une ligne de fortifications pour défendre Sérajewo contre une agression du dehors. Mais comme, sous ce rapport, l’administration militaire ne paraît rien redouter, il n’est pas question de renforcer le système de défense de la capitale. Si nous grimpons sur le Trebovitch, la vue s’élargira encore, et nous pourrons suivre pendant un assez grand nombre de kilomètres la belle route de Mostar, qui est également l’œuvre du génie militaire autrichien. Avec une lorgnette, nous distinguerons également les bains d’Illitz, où le gouvernement fait construire en ce moment un nouvel établissement balnéaire avec hôtel, et un peu plus loin nous remarquerons l’endroit où la Bosna, le principal fleuve de la Bosnie, s’échappe en susurrant de trois crevasses pour se répandre à travers la province.

CHAPITRE VI

Organisation militaire de la Bosnie.--Les gouverneurs.--Le feldzeugmeister Appel et son état-major.

Le commandement du 15e corps d’armée et le gouvernement militaire de la Bosnie et de l’Herzégovine ont été exercés jusqu’à présent par quatre généraux de l’empereur.

Le premier, le feldzeugmeister Philippovic, est cet homme de guerre à la rude poigne de Croate qui fit la conquête du pays, et qui ne se gêna nullement pour faire sentir aux insurgés vaincus la loi rigoureuse du vainqueur. Lorsque le pays fut complètement pacifié, l’empereur François-Joseph ne voulut plus appliquer à ses sujets le régime sommaire: le Standrecht expéditif, qui formait la base du système Philippovic. Le feldzeugmeister, couvert des marques de la distinction impériale, rentra donc à Prague, où il exerçait toujours les fonctions de commandant militaire de la Bohême. Il fut remplacé à Sérajewo par un général moins fougueux, et dont l’humeur patiente s’accordait mieux avec la mission humanitaire de l’Autriche. Le prince de Wurtemberg, qui avait pris une part si considérable à la conquête, installa au Konak de Bosna-Seraï l’heureux et habile pacificateur de l’Herzégovine; le lieutenant général Joanovic fut adjoint au prince en qualité de suppléant. Joanovic, qu’une mort prématurée a enlevé, au mois de décembre 1885, à l’affection de l’armée entière, était, avec son beau-frère, le général Rodich, gouverneur de Croatie, l’officier autrichien qui connaissait le mieux la péninsule des Balkans; grâce à une pratique de vingt-cinq ans, il savait le mieux aussi de quelle façon il fallait traiter, gouverner et administrer ces populations que les passions nationales et religieuses mettaient en ébullition constante. A différentes reprises, le commandant et plus tard colonel, Joanovic, avait pris part aux missions de paix et de conciliation ayant pour but de rétablir le bon accord parmi les populations chrétiennes et les Turcs. De 1865 à 1869, il avait rempli à Sérajewo les fonctions de consul général, et il était entré en relations très suivies avec les notables du pays. Sa façon d’être, simple et joviale, sa rondeur militaire, jointe à une grande finesse, ses saillies caustiques, lui avaient valu une popularité que renforçait encore sa renommée militaire, conquise sur maints champs de bataille, et que venait de consacrer sa difficile campagne de l’Herzégovine. On pouvait donc beaucoup espérer de son expérience et de son prestige au milieu des populations récemment soumises.

Par malheur le Slave Joanovic et l’Allemand Wurtemberg ne purent s’entendre sur une foule de points; et ne voulant pas être responsable des mesures qu’il désapprouvait, le lieutenant général préféra se retirer.

L’empereur, bon appréciateur de ses services, lui accorda une compensation brillante: le gouvernement civil et militaire de la Dalmatie, un poste politique de la plus haute importance, qui permettait à son titulaire d’exercer son action sur les pays occupés, voisins de la Dalmatie. Le prince de Wurtemberg, général modeste et affable, administrateur de bonne volonté, ne garda pas longtemps ses fonctions, et céda bientôt le gouvernement au feldzeugmeister Dahlen, qui eut à réprimer l’insurrection de la Cricovice, aggravée dès le début par la désertion des gendarmes indigènes, et qui eut également à lutter contre des désordres administratifs auxquels mit un terme l’avènement de M. de Kallay au ministère.

Le ministère de la guerre semble avoir pour principe de changer assez fréquemment les gouverneurs généraux en Bosnie, peut-être pour éviter les inconvénients qui sont inhérents à l’exercice prolongé de charges aussi importantes, peut-être aussi pour donner à un plus grand nombre de généraux l’occasion de se distinguer à ce poste et de connaître les territoires occupés. En vertu de ce principe M. de Dahlen fut rappelé, et c’est M. le feldzeugmeister baron d’Appel qui, depuis trois ans, est à la tête du gouvernement.

Ce militaire, que j’ai eu l’occasion de présenter au lecteur en entrant en Bosnie, est âgé de soixante ans environ, et il a pris part depuis 1848 à toutes les grandes et petites guerres où le drapeau de la monarchie autrichienne s’est trouvé engagé.

Il appartenait à la cavalerie, et c’est dans un régiment de lanciers polonais qu’il fit les campagnes d’Italie contre Charles-Albert, et de Hongrie contre Kossuth. Dix ans plus tard, dans la guerre de l’indépendance italienne, le baron d’Appel servait sous les ordres du général Benedeck. Il se distingua dans une rencontre avec un fort détachement de cavalerie française, de façon à mériter la croix de Marie-Thérèse, qui n’est accordée que pour des actions d’éclat tout à fait particulières. C’est dans cet engagement qu’il reçut au-dessus de l’œil droit un furieux coup de sabre dont il porte encore les traces aujourd’hui, ce qui l’oblige à se garantir l’œil par la visière que j’avais remarquée lorsque je vis le général à Brod. A partir de 1859, le brillant officier de cavalerie, qui avait fait toutes ses preuves de bravoure personnelle, voulut approfondir théoriquement l’art militaire; il se mit sérieusement à l’étude, et ne tarda pas à devenir un des officiers les plus savants de l’armée. Ses nouvelles aptitudes lui valurent un prompt avancement, et c’est aussi en raison de ses connaissances qu’il fut choisi comme gouverneur des territoires occupés. C’est qu’il faut là-bas des généraux qui sachent non seulement sabrer, mais qui sachent organiser et administrer.

Le domicile officiel du général est le «Konak» des anciens _valis_ turcs, parmi lesquels il y avait de fortes têtes enturbannées, tels qu’Omer Pacha, le «grand capitaine» (Serdar Ekrem) et Ali-Pacha, qui devait trouver Sérajewo bien mesquin et bien petit à côté des capitales où il avait représenté son maître le Sultan. Ce Konak a été transformé à l’intérieur et garni de meubles européens à la place des éternels divans. La porte d’entrée, devant laquelle se promènent deux sentinelles, est flanquée de deux petites pièces de montagne, de véritables bijoux astiqués et propres comme des sous neufs, mais bien inoffensifs, puisque l’on a relevé les écouvillons.