Part 4
Le train a continué à rouler et à grimper à travers un paysage pittoresque qui, au grand étonnement du voyageur nouveau, évoque l’aspect de la Suisse et du Tyrol. La Bosna aux eaux vertes qui s’écoulent en tumulte sur un lit de grosses pierres, parfois larges comme des dalles, ressemble tout à fait à un torrent des montagnes grossi par les pluies du printemps. Une jolie rivière, cette Bosna dont nous irons plus tard visiter les sources à une quinzaine de kilomètres de Sérajewo, mais capricieuse en diable, véritable enfant terrible, toujours prête à inonder ses rives et à ravager tout ce qui est à sa portée. L’endiguer est un rude travail, et la navigation même la plus élémentaire y est absolument impossible! Quant à son cours, il semblerait que l’expression de _méandre_ a été inventée exprès pour le définir. Cependant, c’est le cours capricieux de cette rivière qui a servi de fil d’Ariane aux ingénieurs militaires, lorsqu’il fallut établir une ligne de communication directe entre la frontière autrichienne et Sérajewo, afin d’assurer le ravitaillement du corps d’occupation. Il n’y avait alors, au mois d’août 1878, ni railways, ni routes carrossables. Voyageurs et marchandises circulaient à dos de cheval, et comme le cheval bosniaque est capable de passer par les sentiers les plus étroits, et de franchir les passes les plus abruptes avec la sûreté d’un gentleman marchant sur le parquet ciré d’un salon; comme nul ne se plaignait lorsque la poste mettait autant de jours à transporter une lettre de Sérajewo à Agram qu’il faut d’heures aujourd’hui, tout était pour le mieux dans le meilleur des vilayets.
Mais quand l’armée autrichienne prit possession du pays en vertu du mandat délivré par le congrès de Berlin, il fallut avant tout faire vivre cette armée, évacuer ses blessés et assurer le transport des munitions. Une route était indispensable; la nécessité inspire des idées fécondes. Le génie militaire trouva qu’il n’en serait ni plus ni moins si, au lieu d’une simple chaussée, il créait un chemin de fer. Il ne pouvait être question de tunnels et de travaux d’art; on prit le chemin le plus long, mais le plus facile, en suivant le cours de la Bosna et en contournant les montagnes au moyen de chemins en serpente.
Il y avait au deuxième régiment de pionniers un chef de bataillon, M. Tomascheck, qui venait précisément de remettre en état une ligne de chemin de fer, située dans le nord de la Bosnie, entre Banjaluka et Doberlin. Cette ligne, longue de quatre-vingts à cent kilomètres, faisait partie du réseau des «chemins de fer de la Turquie d’Europe», construits par le baron de Hirsch. Ce tronçon était d’un rapport nul et ne deviendrait lucratif que le jour où le projet grandiose de la ligne directe de Vienne-Banjaluka-Constantinople serait réalisé. Mais ce plan venait de sombrer dans les brouillards financiers qui enveloppent l’empire turc, et le tronçon Banjaluka-Livno restait sans emploi. Aussi, lorsque l’insurrection bosniaque éclata en 1875, le baron de Hirsch s’empressa d’évacuer le personnel sur Constantinople et de suspendre l’exploitation, à cause, disait-il, du manque de sécurité. Le commandant Tomascheck eut bientôt fait de remettre la ligne en état; l’activité et le zèle qu’il avait déployés le désignèrent aussi pour établir la construction de la ligne Brood-Sérajewo. La manière d’opérer fut simple: on construisit la route le long de la Bosna (sauf quelques lacets qui dérobent pendant plusieurs instants la vue de cette rivière), et sur la route on posa les rails. De petites locomotives de vingt à vingt-cinq chevaux seulement furent expédiées de Bohême, et la remorque des wagons de marchandises, des fourgons, des véhicules de toute espèce s’opéra tant bien que mal,--mais, en tout cas, cent fois mieux qu’avec les anciens sentiers turcs, où les voitures du train et même les charrettes de paysans réquisitionnées ne pouvaient pas avancer. On se battait encore sur les hauteurs qui couronnent la station de Doboy, lorsque la première locomotive s’arrêta devant la gare très provisoire de cette localité, qui est la première halte importante de la ligne.
Doboy est construit en amphithéâtre; les maisons, assez convenables d’aspect, sont entourées de jardins qui paraissent bien soignés. Sur une éminence à peu de distance de la ville, un monument en forme de croix a été élevé par le général Szapary aux officiers et soldats sous ses ordres qui ont succombé dans les divers combats livrés à Doboy et dans les environs, depuis le 4 août jusqu’au 17 octobre 1878. Ces braves ont bien mérité l’hommage qui rappelle au voyageur leur mort héroïque; ils ont opposé pendant six semaines un rempart de feu aux Bosniaques, qui, à dix reprises, ont tenté de s’emparer de la position et de couper ainsi la ligne d’étapes de l’armée autrichienne. Aujourd’hui, il n’y a aucune trace de ces luttes désespérées. Une tranquillité biblique règne dans toute cette contrée; le bourgmestre, un Turc à turban blanc, est venu à la gare pour exprimer au général Appel tout son dévouement et ses sentiments de respectueuse fidélité, le tout avec force salamaleks.
Le général reçoit ces hommages avec un sourire cordial qui ne manque pas de finesse, et il répond quelques mots, en frappant amicalement sur l’épaule du bourgmestre, qui paraît très flatté de cette familiarité. Le groupe a attiré quelques spectateurs, des paysans vêtus d’amples vêtements blancs, les pieds entièrement nus, la robe relevée sur les hanches; quelques femmes se sont jointes à leurs maris et à leurs frères; leur costume--il s’agit naturellement des chrétiennes--ne diffère pas beaucoup de celui des hommes, et les extrémités ne sont pas dissimulées davantage. Le soleil a hâlé les pieds et les jambes, qui ont une belle teinte d’ocre. Parmi ces spectatrices, il en est une qui peut à peine se traîner; elle s’appuie sur une sorte de béquille, ses habits tombent en lambeaux, mais l’œil est vif et la physionomie a de l’expression. Le chef de gare, un officier hongrois vêtu d’un dolman, coiffé d’un _Kalpack_ (sorte de bonnet comme en portaient autrefois les hussards) surmonté d’une plume de coq, le sabre à poignée d’ivoire au côté, affirme que cette vénérable matrone est âgée de cent cinq ans. Dans les montagnes de Bosnie, ces cas de longévité ne seraient pas très rares, surtout parmi le sexe «faible».
A partir de Doboy, la pente s’accentue, la locomotive grimpe hardiment comme si elle voulait gagner un diplôme du club alpin. Quand la montée est trop raide, une serpentine gracieusement tracée tourne la difficulté; le train, évoluant sur lui-même comme un serpent qui cherche à mordre sa queue, rappelle au Parisien l’aimable et amusant chemin de fer de Sceaux. Au milieu de ces montagnes, l’œil se repose avec complaisance sur quelques champs assez bien cultivés, sur des prairies où paissent des bœufs et des vaches qui ne pourraient, il est vrai, figurer avec honneur dans un concours d’animaux gras. C’est à la négligence des propriétaires qu’il faut attribuer cette dégénérescence des bestiaux; les pauvres bêtes n’ont, en hiver, qu’une nourriture très insuffisante et manquent totalement d’écuries. Il est même étonnant que ces bœufs et ces vaches si étiques résistent à ce régime par trop primitif. Le proverbe «fort comme un bœuf» trouve donc sa justification, malgré la maigreur.
CHAPITRE III
De Maglay à Sérajewo.
Maglay, où nous arrivons vers midi et demi, est une ville plus grande que Doboy; elle est également bâtie en amphithéâtre, et les maisons s’élèvent au milieu d’un cadre de belle verdure. A droite, sur une hauteur, se trouve le _castel_, la forteresse que les pachas turcs ont édifiée à proximité et au-dessus de toutes les villes de Bosnie, afin de dominer la position et de trouver un refuge contre les fréquentes insurrections. Le castel de Maglay est assez délabré; mais en y installant une demi-batterie d’artillerie, on mitraillerait à pleine volée les mosquées, les maisons, et par-dessus le marché les bains turcs, que l’on reconnaît de loin à leurs coupoles de zinc. Nous avons le temps d’examiner tout cela, car une demi-heure est accordée aux voyageurs pour le dîner: cuisine autrichienne très supportable et prix honnêtement modérés.
Au delà de Maglay, le caractère alpestre du paysage s’accentue; les montagnes se dressent plus hautes, les rochers sont plus abrupts et les forêts sur les sommets plus épaisses. Elles le seraient encore davantage si les Turcs ne les avaient éclaircies ou plutôt ravagées, tantôt sous prétexte d’enlever aux brigands les repaires où ils pouvaient dissimuler en toute sécurité leur butin et leur aimable personne, tantôt pour se procurer du combustible ou des matériaux de construction.
Seulement les coupes, au lieu d’être pratiquées raisonnablement et en conformité des règlements forestiers, ont été toujours effectuées à la diable, au hasard. C’étaient de véritables dévastations; on procédait, comme en Algérie, par des incendies qui brûlaient cent beaux arbres pour un tronc à demi calciné que les Turcs réussissaient à enlever; ou bien, si l’on usait de la cognée, l’arbre était coupé de façon à ne repousser jamais. On voit une masse de ces troncs hachés et brisés. L’administration autrichienne, qui possède un corps forestier de premier ordre, n’a pu assister les bras croisés à ces actes de vandalisme. Des mesures sérieuses et même sévères ont été prises pour les empêcher. Quand un incendie éclate dans une forêt, défense absolue est faite de s’approcher de la partie qui brûle; cette défense subsiste lorsque le feu est éteint, et a pour but d’empêcher l’enlèvement des troncs calcinés. On espère que les indigènes, n’ayant plus le profit qu’ils trouvaient habituellement aux incendies, s’abstiendront de mettre le feu aux forêts.
Comme pour nous faire apprécier le paysage dans toute sa grandeur et avec tout le prestige d’une mise en scène _ad hoc_, le ciel, jusque-là d’un bleu inaltérable, se couvre de sombres nuages qui enveloppent bientôt les sommets des montagnes; l’atmosphère, lourde et étouffante, fraîchit; des éclairs sillonnent la nuée, des coups de tonnerre réveillent les échos et l’orage éclate dans toute sa fureur. A la pluie succèdent des grêlons de la grosseur d’un pois; ils mitraillent, sans pouvoir les entamer, les vitres du wagon. Quelques bergers, quelques femmes, travaillant aux champs, cherchent un refuge sous la feuillée. On les voit comme des points avec leurs loques blanches, leurs turbans rouges ou leurs coiffes ruisselantes d’eau.
A partir de Jaïce, la station d’où la poste conduit à Travnik, qui fut jusqu’en 1850 la résidence des gouverneurs turcs, le temps s’éclaircit et le paysage aussi se rassérène. La Lovca mêle ses eaux d’un vert d’émeraude bleuâtre à la Bosna, et le chemin de fer court ou plutôt serpente au milieu des champs de blé et de maïs. Nous retrouvons aussi quelques-uns de ces clos de prunes qui font la richesse de la Bosnie, puisque, outre la consommation locale et la préparation du _slioovitz_, la liqueur nationale des Slaves, des quantités énormes de ces fruits sont expédiées à l’étranger, en Allemagne, en Angleterre et jusqu’en Amérique. Quant à la France, elle s’en tient sagement aux pruneaux de Tours et d’Agen. Les fruits ne sont pas encore mûrs, mais d’honnêtes musulmans goûtent les joies de la sieste, mollement étendus à l’ombre du feuillage. Les Serbes, plus actifs, travaillent à la terre.
A Jancici, la dame blonde prend congé de ses compagnons. Le galant employé du cadastre, que de nombreuses libations ont rendu tout à fait élégiaque, essuie un pleur et jure que, grâce à la société de sa voisine, ce voyage sera «le plus beau jour de sa vie». Le maréchal des logis et le vaguemestre barbu rient sous cape.
On s’arrête encore quelques minutes à Dervent, qui, pendant quatre ans, est resté le point _terminus_ de la ligne. Jusqu’en 1882, il fallait prendre la poste ou se mettre en quête d’une voiture pour gagner la capitale du pays. A présent, la petite locomotive, dont la lanterne de l’avant vient d’être allumée, file directement sur Sérajewo, au milieu d’un paysage qui ressemble par moments à cette partie du _Hochland_ bavarois que l’orient-express parcourt avant d’arriver à Munich. Involontairement on tend l’oreille; il semble que l’angélus va saluer le coucher du soleil. Mais il n’y a pas de clocher ni de cloches, à peine un minaret. Maintenant la ligne du chemin de fer n’est plus régie par l’administration militaire; dans les gares, bâties tout à fait d’après le système des petites gares de campagne en Autriche, les employés portent des vêtements civils; une casquette à liséré jaune et noir les fait reconnaître.
Avec une ponctualité toute militaire, le convoi, qui était parti de Brod vers sept heures du matin, entre en gare à Sérajewo à huit heures vingt minutes du soir. Il a parcouru deux cent cinquante kilomètres. Le _flying scotsman_ de Londres à Glasgow et le rapide de Paris à Marseille vont plus vite, c’est certain, et peut-être pourrait-on accélérer le mouvement des «moulins à café»; mais, comme me le disait plus tard le spirituel colonel Tomascheck, directeur de la ligne dont il a dirigé la construction: «Pourquoi cette hâte fiévreuse? Qu’importe si l’on arrive à Sérajewo deux heures plus tôt ou deux heures plus tard?» Heureux pays, où l’on peut jouir de la vie sans qu’il soit nécessaire de la brûler!
CHAPITRE IV
Sérajewo pendant l’occupation autrichienne.--Tableaux de rues et de marchés.
La gare de Sérajewo est reliée à la ville par un rail sur lequel circule l’unique voiture de tramway et le fourgon de poste et de bagages que l’on détache du convoi et que des chevaux traînent jusqu’au centre de la cité. Trois bâtiments de construction récente se présentent au nouvel arrivant: la manufacture de tabac avec ses trois corps de logis qui abritent une population de six à sept cents ouvriers, la direction des chemins de fer et enfin le palais du gouvernement (_Landesregierung_), dont la construction, ainsi que la position, rappellent le palais fédéral de Berne. Des fenêtres de cette construction administrative, on aperçoit des glaciers qui ne sont pas sans analogie avec ceux de la Jungfrau et des autres sommets de l’Oberland bernois. Tous les rouages de la bureaucratie autrichienne en Bosnie-Herzégovine sont concentrés dans ce palais, qui, outre une centaine de bureaux plus ou moins spacieux, contient une grande salle des fêtes aux proportions imposantes, qui, jusqu’à présent, n’a pas été inaugurée. Quand je l’ai vue, elle n’était même pas meublée, mais l’hiver prochain on y donnera des banquets, et le gouverneur civil, M. de Nikolich, comptait y faire danser les fringants officiers avec les séduisantes Viennoises et leurs sœurs magyares importées en vertu de l’adage que la femme doit suivre son mari..., même quand il est nommé fonctionnaire en Bosnie.
La plus grande partie de Sérajewo est bâtie en amphithéâtre sur les flancs de deux montagnes qui se font face: le Pasim Brdo et le Trebovitch. Cette disposition avec ses jardins et son opulente verdure, qui encadre les habitations, est très réjouissante à l’œil. Sérajewo a gardé un cachet oriental très prononcé. C’était, à l’arrivée des Autrichiens, en 1878, une ville exclusivement turque. Le confort européen y faisait entièrement défaut, et les maisons, en exceptant les consulats et cinq ou six habitations particulières, n’avaient pour tout mobilier que les éternels divans des musulmans. Les tables et les chaises y étaient inconnues; les chrétiens eux-mêmes s’étaient accoutumés pendant des siècles à la position de tailleurs devant leur établi, si chère aux Orientaux. Le voyageur européen égaré dans ces parages était obligé de se plier aux us et coutumes du pays, et s’il n’avait la chance d’être recueilli hospitalièrement par le consul de sa nationalité, il devait se contenter de l’hospitalité rudimentaire et de la cuisine problématique des _hans_ ou auberges turques. Ce genre d’établissement n’a, il faut bien le dire, rien d’engageant; une nourriture atroce et des tapis pleins de vermine, tel est en général le bilan de la «table et du logement» qui y sont offerts.
Il n’en est plus de même depuis que l’occupation a conduit dans le pays un triple contingent de consommateurs exigeants, mais habitués aussi à solder ces exigences argent comptant: les officiers de tout grade, les fonctionnaires et les négociants qui, pour soigner leurs affaires nouvelles, font la navette entre Vienne, Pesth et la Bosnie. Aujourd’hui, sans parler des auberges d’un rang inférieur qui abritent surtout les ouvriers et les petits employés, deux hôtels très confortables offrent aux voyageurs des chambres très propres, un service satisfaisant et une table qui vaut celle de beaucoup de restaurants viennois. Le Serbe qui a fait construire le plus grand de ces deux hôtels, et qui l’exploite avec un plein succès financier, a laissé carte blanche à son architecte viennois, lequel a élevé, au milieu des maisonnettes et des masures de la vieille ville, un édifice de la hauteur des maisons qu’on trouve sur le boulevard ou sur le _Ring_, avec toute la recherche artistique que ses confrères ont mise à la mode, même lorsqu’il ne s’agit que de constructions particulières. L’effet de cette maison de grande ville européenne est des plus étranges ici; elle domine de toute la hauteur de ses quatre étages les huttes de bois de l’Orient. La rue où se trouve l’_Hôtel de l’Europe_, avec son café aux proportions quasi monumentales, est l’artère principale de Sérajewo; elle conduit du quartier commercial, ou _Tscharchia_, jusqu’à la gare. Par une délicate attention pour le nouveau suzerain des territoires occupés, la municipalité de Sérajewo a appelé cette rue _Franz-Josephstrasse_. On y trouve aussi quelques magasins installés par des négociants autrichiens; mais le nombre de ces boutiques n’est pas, il s’en faut de beaucoup, aussi considérable qu’on pouvait s’y attendre dans un pays neuf qui a paru à beaucoup de négociants israélites une sorte de Terre promise. Il y a eu pendant un temps beaucoup d’appelés, mais il s’en faut que tous fussent des élus. Quelques-uns ont trouvé la déconfiture et la faillite devant l’indifférence des indigènes, qui évitaient soigneusement les magasins des _swabas_ (Allemands) et continuaient à s’approvisionner dans les échoppes du bazar, où ils marchandent pendant deux heures une aune de cotonnade ou une paire de babouches, en discutant les affaires publiques et en humant cette bouillie sucrée jusqu’à l’écœurement qu’on appelle «le café turc».
Le seul produit autrichien qui ait réellement obtenu l’approbation et la clientèle des indigènes, c’est la bière. Mahomet, qui ne connaissait apparemment pas les différents _braü_, n’a interdit que le raisin fermenté. Aussi les Turcs les plus orthodoxes ne se font-ils aucun scrupule de vider bocks et doubles bocks, alors qu’ils écarteraient avec indignation un modeste verre de vin. De leur côté, les officiers et employés autrichiens ne sauraient se passer de leur _Lager_ et de leur _Pilsner_. Résultat: huit brasseries, dont trois assez considérables, ne suffisent pas à la consommation et font des affaires d’or. Mais il n’est pas donné à tout le monde d’être brasseur.
La _Franz-Josephstrasse_ offre des solutions de continuité et des lacunes de constructions assez énigmatiques dans la rue la plus fréquentée d’une localité. Cette anomalie s’explique lorsqu’on sait qu’un incendie terrible qui éclata un an après l’occupation, le 15 août 1879, détruisit en moins d’une journée la moitié de Sérajewo, et que presque toutes les maisons de la _Franz-Josephstrasse_ furent brûlées. Un garçon épicier fut, par sa négligence, l’auteur de cette terrible catastrophe. Occupé à remplir une tonne d’esprit-de-vin, il approcha la bougie de l’alcool. Le tonneau d’abord, l’épicerie ensuite, prirent feu comme un paquet d’allumettes, et comme le vent soufflait assez fort et que les secours faisaient défaut, les flammes trouvèrent une facile proie. Plus de mille familles se trouvèrent littéralement sur le pavé, n’ayant pour tous vêtements que ceux qu’ils portaient. Des ruisseaux d’alcool enflammé couraient sur le pavé, portant plus loin la dévastation. C’est aux efforts surhumains de la garnison que l’autre moitié de la ville dut d’être préservée.
A la suite de cette catastrophe, l’autorité autrichienne arrêta que les maisons détruites ne pourraient pas être reconstruites en bois et que les plans de toute nouvelle construction devraient être soumis à l’administration pour être examinés au point de vue de la sécurité et de l’alignement des rues. Jusqu’à présent, plusieurs propriétaires turcs n’ont voulu se décider ni à vendre leur terrain, ni à construire en conformité des nouveaux règlements. Ils espèrent que l’administration cédera, et leur permettra de réédifier des baraques en bois qui flamberont comme des allumettes, à la première occasion. L’autorité, bien entendu, ne songe pas le moins du monde à céder, et en attendant que l’un de ces entêtements l’emporte sur l’autre, les terrains restent vagues et sans emploi. Quant à l’expropriation pour cause d’utilité publique, il ne saurait en être question, l’autorité autrichienne évitant avec soin tout ce qui pourrait froisser les idées, les coutumes et jusqu’aux préjugés de la population ottomane.
La _Tscharchia_, le bazar de Sérajewo, se trouve à l’extrémité de la _Franz-Josephstrasse_. On peut aussi gagner cette pittoresque agglomération d’échoppes par un passage souterrain qui autrefois servait de dépôt général des marchandises. Pour plus de trois millions de francs de denrées de toute espèce y furent détruites en 1879.
Maintenant on ne vend guère dans ce souterrain que des restes d’étoffes, des marchandises achetées d’occasion, des tissus, des cotonnades provenant des faillites des marchands autrichiens. Le véritable marché oriental se trouve dans la _Tscharchia_.
Imaginez une douzaine de ruelles grimpant en pente raide et rayonnant en éventail autour d’une petite place munie d’une fontaine. De chaque côté, des échoppes en bois complètement ouvertes, sans portes, sans fenêtres, sans vitrines, exhaussées de deux marches au-dessus du sol et séparées les unes des autres par de simples parois. Quand la nuit vient, une clôture d’une seule pièce est placée devant l’ouverture de la boutique; on la fixe au moyen de traverses en bois, et voici une fermeture tout à fait hermétique.
C’est dans deux cent cinquante à trois cents échoppes de ce genre que se concentre le commerce local de Sérajewo. Il faudrait la palette de Descamp ou de l’infortuné Regnault pour fixer les physionomies si diverses, si expressives, si mobiles, des marchands ou des artisans assis les jambes croisées dans ces boutiques, travaillant à petits coups le cuir, le fer, les peaux, ou discutant avec les clients tout en suivant les spirales de fumée de leurs cigarettes. La population bosniaque est particulièrement riche en types originaux qui frappent par une individualité nettement accusée. Le musulman bosniaque est le plus souvent d’une taille bien au-dessus de la moyenne, vigoureusement musclé, et sa figure est rarement insignifiante. Ajoutez que le costume, tout ce qu’il y a de plus vieux-turc, avec turban, cafetan et larges culottes bouffantes, rehausse encore le caractère des physionomies, et tenez compte de ce que ce costume lui-même est parfois un assemblage curieux de pièces et de lambeaux ne tenant que par miracle.