Un printemps en Bosnie

Part 3

Chapter 33,742 wordsPublic domain

M. Tisza est de ceux qui, après avoir vu avec regret et appréhension l’Autriche intervenir militairement en Bosnie, désirent que les sacrifices exigés par cette occupation ne restent pas stériles et que la Hongrie particulièrement en retire quelques profits. Tel est aussi l’avis des autres ministres, ses collaborateurs, et lorsque, à l’occasion d’un fait quelconque, la question est mise sur le tapis, les journaux de Pesth abondent tous dans le même sens. Tous désirent, d’une façon plus ou moins directe, l’annexion des territoires occupés, puisqu’il ne saurait être question de les rendre à la Turquie. Comme dans tous les pays de libre discussion et de régime parlementaire, la voix des journaux est très écoutée; d’ailleurs, les directeurs et rédacteurs en chef des principaux journaux sont membres du parlement; je citerai entre autres pour le _Lloyd_ de Pesth: MM. Max Falk, le rapporteur-né du budget des affaires étrangères aux délégations; Nernenyi, qui débuta à Paris comme correspondant de journaux; pour le _Napelo_, M. Jokai, à la fois politique très actif et romancier d’une fécondité aussi prodigieuse que son imagination. On l’appelle volontiers l’Alexandre Dumas de la Hongrie; enfin, pour le nouveau journal de Pesth, M. Francz Pulzki. C’est ce dernier qui conduisit à Paris, il y a quelques années, une délégation d’écrivains et d’artistes magyars désireux d’affirmer leur sympathie pour la France. M. Pulzki a été une des figures les plus originales de la période révolutionnaire de 1848 et 1849. Issu d’une famille de gentilshommes originaires du midi de la France, mais émigrés depuis la réformation, d’abord en Pologne, puis en Hongrie, il était membre de la diète de Presbourg, lorsque la révolution éclata, et en outre il venait de se marier avec la fille d’un riche financier de Vienne, mariage dont il raconte l’amusante histoire dans ses _Souvenirs_. Il s’était rendu à une soirée chez ce banquier, pour y être présenté à un diplomate qui s’occupait d’ethnographie. Après avoir conféré avec ce savant, il fit selon son habitude la cour à quelques-unes des belles dames réunies chez le financier; ce dernier avait deux filles, l’une mariée à un comte; la seconde, encore demoiselle, vivait chez son père. Le mari de la première écrivit le lendemain de cette soirée à un de ses parents: «Ce fou de Pulzki a parlé à tout le monde, sauf à Hélène--c’était le nom de la jeune fille;--celle-ci n’a pas paru également faire attention à lui; ils se conviennent très bien. Je crois pouvoir t’annoncer leur mariage comme prochain.» En effet, le mariage ne se fit pas longtemps attendre. Mme Pulzki était une femme remarquable qui s’intéressait à tous les problèmes, à toutes les luttes auxquelles son mari devait être mêlé plus tard en exil. Lorsque les biens de la famille furent confisqués, elle contribua par sa plume à subvenir à l’éducation de ses enfants, et mourut bien malheureusement, lorsque l’amnistie de 1866 venait de rouvrir à son mari les portes de la patrie. Pendant la tourmente, M. Pulzki remplit différentes fonctions qui témoignèrent toutes de la confiance extraordinaire que mettait en lui le chef du mouvement. Kossuth le prit d’abord comme sous-secrétaire d’État au ministère des finances, puis il l’envoya à Vienne pour représenter et défendre les intérêts de la Hongrie à la cour, auprès des ministres et dans les journaux. Pulzki déploya une ardeur fébrile et se montra animé d’une ardeur révolutionnaire conforme aux traditions les plus authentiques de l’époque de 92. Un jour, un ministre viennois se plaignit de ce que le délégué de Kossuth fomentait des émeutes et organisait des charivaris. M. Pulzki fut fort irrité parce qu’on le supposait capable de s’occuper de semblables bagatelles. «Quand je m’en mêlerai, s’écria-t-il, ça ne se bornera pas à quelques carreaux brisés et à du tapage nocturne; lorsque tout Vienne sera brûlé et saccagé, lorsque vos cadavres se balanceront aux réverbères, vous pourrez dire: Voilà une révolution! Francz Pulzki _fecit_!» Tout ce fracas n’a pas empêché M. Pulzki d’être un excellent homme, et si l’effrayante menace qu’il adressa au ministre reçut, quelque temps après, une sanction partielle par le meurtre du comte Latour, pendu à un réverbère sous les fenêtres de son ministère de la guerre, il est permis de douter fortement que M. Pulzki y ait contribué. Pendant les journées d’octobre 1848, Pulzki promit aux Viennois que l’armée hongroise viendrait les rejoindre, à la condition qu’ils l’appelleraient formellement à leur secours; les chefs du mouvement hésitèrent; ils craignaient de trop se compromettre, malgré l’objection parfaitement fondée que leur fit Pulzki, qu’au point où ils en étaient, ils étaient sûrs d’être fusillés s’ils tombaient entre les mains de l’armée impériale. Après la prise de Vienne, le gouvernement révolutionnaire chargea Pulzki de se rendre à Londres pour y faire reconnaître l’indépendance de la Hongrie. Le comte Teleki, qui se suicida plus tard, était déjà à Paris, chargé d’une mission semblable. Le nouvel ambassadeur en Angleterre, au contraire, était obligé de traverser les lignes de l’armée impériale et une partie du territoire autrichien pour se rendre à son poste. Ce voyage fut un véritable roman d’aventures digne d’être raconté par la plume d’un Ponson du Terrail. Après cent traverses et cent déguisements, le voyageur arrive dans une ville de la Galicie; il se rend dans un restaurant fréquenté par des officiers. La première chose qui attire ses regards, c’est un placard qui promet mille florins de récompense à quiconque le livrera mort ou vif; un signalement très détaillé accompagne cette promesse; aucun détail n’a été oublié. On fait remarquer, entre autres signes distinctifs, que Pulzki est mis avec recherche, mais d’une façon négligée, et qu’il a l’habitude de tenir sa main droite dans la poche de derrière de sa redingote. Instinctivement le lecteur de l’affiche retire sa main, comme si elle le brûlait; il venait de la mettre dans la poche tout à fait de la façon désignée dans l’affiche. Il continue sa route par chemin de fer; au moment de franchir la dernière station, un homme de police lui demande son passeport; il se croit déjà pris, saute du wagon et s’enfuit au milieu de la neige. Un curé de village lui donne un homme sûr pour franchir la frontière. En prenant congé de son guide, Pulzki lui remet un porte-crayon en or; il lui donne l’adresse du château où réside sa femme: «Si vous remettez, dit-il, cet objet à la châtelaine, elle vous donnera en échange 50 ducats d’or.» Plus tard, en Angleterre et en Italie, Pulzki ne cessa d’agiter en faveur de la liberté de la Hongrie; il fut un des agents les plus actifs et les plus dévoués de Kossuth, dans cette partie de la carrière de l’ancien gouverneur, qui, banni, condamné à mort dans son pays, n’ayant aucune situation officielle, concluait des traités d’alliance avec Napoléon III, Victor-Emmanuel et les princes régnants de la Serbie et de la Roumanie. En 1860, Kossuth et Pulzki se brouillèrent. Ce dernier attendait le salut d’un soulèvement dont Garibaldi devait donner le signal en débarquant sur le littoral de la Dalmatie. Kossuth, au contraire, qui avait conclu un pacte régulier avec Cavour, ne voulait rien faire en dehors de l’Italie officielle et gouvernementale. C’est à l’occasion du voyage à Paris des artistes et écrivains hongrois qui s’arrêtèrent à Turin, afin de porter leurs hommages à l’ex-gouverneur, que les deux antagonistes se réconcilièrent et redevinrent amis comme autrefois. Aujourd’hui, M. Pulzki, amateur passionné, s’occupe peut-être plus de ses collections que de politique. Cependant ce fut lui encore qui présida le comité qui reçut M. de Lesseps et ses compagnons de voyage; c’est à lui que revient en bonne partie l’honneur de la brillante et plantureuse réception faite à nos compatriotes.

Il serait injuste de ne pas citer parmi ceux qui ont secondé le mieux M. Pulzki, et qui se sont acquis des titres à la reconnaissance des touristes, l’intelligent directeur de l’Office télégraphique des journaux, l’aimable M. Eggyesi. Un seul tout petit nuage s’est élevé pendant cette excursion. Il y avait alors à Pesth la grande exposition nationale hongroise, si remarquable à tant de points de vue; un des protecteurs de l’œuvre s’adressa au rédacteur d’un journal parisien très répandu, le priant de consacrer un article à cette exposition. Le rédacteur, qui faisait partie de la caravane et qui avait rendu compte avec enthousiasme de la réception faite aux Français, déclara cette fois que ce n’était pas de sa compétence et qu’il fallait s’adresser à l’administration, qui certainement ferait des concessions de tarifs. Cet incident n’eut aucune suite et ne jeta aucun froid; il est même oublié aujourd’hui.

On est fier à Pesth, et à bon droit, du développement qu’a pris, au milieu de la résurrection nationale, l’art dramatique. Le Grand-Opéra de Pesth est un des plus beaux édifices et une des académies musicales les plus complètes qui existent en Europe. Elle exige de grands sacrifices de la part de l’État et de l’aristocratie. On s’y intéresse volontiers, et lorsqu’il fut question, il y a quelque temps, de réduire la forte subvention qui permet à l’Opéra de tenir son rang, le comte Andrassy, ancien premier ministre, s’opposa avec chaleur à toutes réductions, déclarant que l’honneur de la ville de Pesth exigeait impérieusement de laisser l’Opéra à la hauteur où il se trouvait. Au Théâtre national, la troupe de comédie ne laisse rien à désirer, et les meilleures pièces du répertoire des Français et du Gymnase y trouvent des interprètes dignes de nos grands auteurs. L’opérette et la comédie locale sont jouées avec beaucoup d’entrain, un entrain souvent infernal. Au Théâtre populaire, enfin, il y a en été une arène à ciel découvert située au bas de la ville, où j’ai vu représenter un drame militaire dont le héros était le légendaire général Bem, qui lutta en 1831 en Pologne, en 1848 à Vienne, d’où il sortit dans un cercueil, et en 1849 en Transylvanie, pour se faire Turc après la capitulation de Vilagos, et mourir pacha dans une ville de l’Asie Mineure. La pièce était bien construite et rondement menée; elle ne le cédait en rien aux meilleurs drames de ce genre qui firent les délices de l’ancien Cirque Olympique. L’acteur chargé de remplir le rôle du général avait exactement copié le masque de son modèle, il traînait la jambe et s’exprimait avec un fort accent Polonais, comme Bem avait coutume de parler.

Adieu Pesth, ou plutôt, au revoir Pesth! La préposée, très séduisante, ma foi, la taille bien pincée dans sa vareuse, dont le col est brodé et orné d’une roue ailée, vient de me remettre mon billet. Le train bondit avec une vitesse furieuse à travers la Pousta. Rien de remarquable à voir jusqu’à Szabadka, où il faut quitter l’express, qui file sur Belgrade, et attendre le train omnibus, qui, à travers le Danube, que l’on passe sur un gué à vapeur, nous conduira par l’Esclavonie au bord de la Save.

CHAPITRE II

De Brood à Sérajewo.--Voyageurs et incidents de route.

La locomotive franchit lentement, avec la gravité qui sied quand on passe d’un monde dans un autre, le pont jeté sur la Save entre les deux villages de Brood. Le fleuve, en effet, séparait jadis non seulement deux contrées, deux États, mais deux systèmes tout à fait différents, deux mondes, comme je disais: le monde chrétien et le monde musulman.

Le Brood hongrois est un gros bourg d’aspect aisé, avec des maisons assez solidement bâties, qui ne diffèrent pas très sensiblement des constructions que l’on trouve dans les provinces du Nord de la France. L’agglomération de ces maisons est entourée, et au besoin pourrait être défendue par une enceinte fortifiée qui date du prince Eugène, le grand organisateur de la frontière militaire, le conquérant de Belgrade, qu’il prit trois fois. Cette muraille bastionnée, couverte d’un épais gazon, a été assez bien entretenue depuis un siècle et demi pour offrir aujourd’hui encore un aspect militaire respectable. Peut-être ces remparts tiendraient-ils médiocrement contre les canons Krupp; mais, tels qu’ils sont, ils prêteraient un abri suffisant à une garnison bien commandée et brave, comme le sont les troupes autrichiennes, pour retenir pendant un temps voulu une armée de siège assez nombreuse. Si l’annexion de la Bosnie est proclamée, la frontière autrichienne étant reportée à quatre cents kilomètres plus loin, la forteresse de Brood sera sans doute déclassée et ses vieux remparts tomberont.

Au bout du pont de bois, solidement étayé, s’élève le Brood turc ou bosniaque. Ce n’est plus un bourg, mais un village; à la place de maisons, on ne voit que des cahutes, des cabanes, qu’un coup de vent emporterait si elles n’étaient calées par de grosses pierres; d’autres maisons semblent bâties sur pilotis; tout cela donne l’idée d’une misère profonde. Heureusement, la verdure qui règne tout autour réjouit la vue, et l’aspect du premier minaret, qui dresse sa flèche aiguë entourée du balcon de fer du muezzin, évoque toutes les splendeurs et toutes les curiosités de l’Orient, dont voici la première étape.

La gare de Brood bosniaque est neuve, comme toute cette ligne de la Bosna, qui date de six ans à peine. L’occupation militaire se montre partout; le chef de gare est un lieutenant; il a revêtu, nous saurons tout à l’heure pourquoi, son uniforme de parade; le sous-chef est un sous-lieutenant; le préposé aux bagages est un sergent-fourrier à la mine fleurie et au ventre bedonnant sous sa tunique; c’est un sous-officier qui, au guichet, reçoit votre argent et vous remet le ticket, de même qu’un caporal, décoré de la médaille de bravoure, fait les fonctions de chef de train.

Le convoi ne part que dans une demi-heure; on a le temps de prendre le café dans une auberge qu’un pont en bois relie à la gare. Une petite terrasse s’étend, selon la mode autrichienne, devant la salle commune de l’auberge, qui s’intitule pompeusement _Hôtel de l’Empereur d’Autriche_. Une société militaire assez nombreuse est assise autour de deux tables, savourant le _frühstück_, l’appétit aiguisé par l’air frais du matin. L’un des convives porte le pantalon gris à large ganse d’or, et sur le col de sa tunique bleu-de-ciel sont brodées les trois étoiles d’or indiquant le grade de _feldzeugmeister_, ou général de cavalerie, la plus haute dignité militaire après le maréchalat. La physionomie du général est énergique, mais elle n’est pas précisément martiale; elle indique plutôt la rondeur et l’entrain. Une barbe en collier de couleur grisonnante donnerait presque à cette physionomie un caractère bourgeois, mais l’œil droit est couvert d’un bandeau, ou plutôt d’une sorte de visière destinée à le protéger de tout contact et de tout frottement. En buvant son thé, le général cause avec animation et sur un ton de parfaite camaraderie avec les officiers qui l’entourent. Deux de ces messieurs, à la figure bien martiale, ceux-là, un lieutenant de hussards et un sous-lieutenant d’infanterie, portent en bandoulière l’écharpe jaune et noire qui fait reconnaître les aides de camp de service. Tous deux sont attachés à la personne du général, qui n’est autre--je ne tarde pas à l’apprendre--que le baron Appel, gouverneur général de la Bosnie et de l’Herzégovine, commandant des troupes du 15e corps, qui forme la garnison des territoires occupés.

Le général Appel vient de faire les honneurs de son _gouvernement_ à l’inspecteur général de l’armée autrichienne, l’archiduc Albert, le fils du redoutable adversaire de Napoléon Ier, du vainqueur d’Aspern, l’archiduc Charles. En présence de certaines surprises menaçantes que les événements d’Orient peuvent ménager à l’Autriche, l’archiduc Albert avait cru devoir se rendre compte par lui-même si la défense des territoires occupés était suffisamment organisée pour parer à toutes les éventualités. L’archiduc, qui pendant les journées de mars 1848 commandait déjà la garnison de Vienne, est âgé de soixante-dix ans, et sa santé laisse parfois à désirer. Néanmoins, il avait tenu à entreprendre cette tournée et à l’exécuter d’une façon complète, ne négligeant aucun détail, ne se faisant grâce ni d’une redoute, ni d’un blockhaus, visitant même les postes de la gendarmerie indigène établis au faîte des montagnes les plus élevées de l’Herzégovine, dans des aires d’aigles qui semblent inaccessibles. Ce voyage avait duré cinq semaines sous l’œil vigilant et parfois inquiet du médecin de Son Altesse, un chirurgien de régiment qui ne quittait pas son client d’une semelle, surveillant le menu, réglant, sans trouver de résistance, les heures de repas et de sommeil, dosant la nourriture et les boissons, enlevant le verre des mains de l’archiduc lorsqu’il craignait un léger excès ou une simple contravention à la diète sévère qu’il avait prescrite.

Le général Appel avait accompagné son chef par monts et par vaux, et il avait recueilli partout les compliments que méritaient pleinement le zèle et l’activité par lui déployés depuis les débuts de son commandement, afin de mettre la Bosnie et l’Herzégovine en état de défense, ainsi que sa sollicitude paternelle pour le bien-être des soldats, qu’il n’est pas toujours facile d’assurer dans ces contrées à demi sauvages.

Comme tout a une fin, l’archiduc Albert était retourné au château de Reichenberg en Styrie, sa résidence d’été, et le général Appel, après l’avoir reconduit jusqu’à Sissek, en Esclavonie, se disposait à regagner ses pénates, c’est-à-dire le _Konak_, ou palais gouvernemental de Sérajewo.

Le train était assez long; il y avait foule aux guichets, foule bariolée de Turcs et de Serbes en costume national mêlés aux uniformes, et le sergent préposé aux bagages était débordé. L’aspect de la locomotive et des wagons est tout à fait différent des nôtres. La machine est de petite dimension, svelte de construction, la cheminée élancée, une très grosse lanterne placée à l’avant. Ces machines ont été construites spécialement d’après un système inventé par un ingénieur suisse, et exécutées pour le compte de l’administration militaire autrichienne, par une fabrique de Bohême. L’avantage du système est de permettre à la locomotive de grimper allégrement les pentes les plus raides et de décrire gracieusement et avec toute la facilité voulue les courbes les plus capricieuses. Les wagons, proportionnés à la largeur des rails sur lesquels ils circulent, sont nécessairement étroits; les voyageurs à embonpoint n’y sont pas à leur aise. Depuis un ou deux ans, on a ajouté aux trois classes normales une quatrième classe à prix considérablement réduits. Ces fourgons, munis de lucarnes grillées, et sans banquettes, ont valu à la compagnie des recettes considérables. Beaucoup d’indigènes, qui auparavant circulaient à pied ou sur leurs petits chevaux quand ils se rendaient de leur village à une localité peu éloignée, se sont laissé séduire par l’extrême modicité du prix de ces quatrièmes. Aujourd’hui ils ménagent leurs jambes (je ne dis pas leurs chaussures, car beaucoup n’en ont pas), laissent la monture à l’écurie et s’étendent philosophiquement sur le plancher des wagons.

Mais des gens que leur situation de fortune ne condamne pas cependant à voyager dans ces véhicules rudimentaires en usent par esprit d’économie. J’ai vu une famille de _spagnioles_ (descendants des juifs chassés d’Espagne et réfugiés en Turquie) empilée dans un de ces fourgons de quatrième. Les femmes étaient vêtues d’étoffes brodées d’un grand prix, et portaient autour du cou ou comme garniture de leur coiffe des colliers de cinquante à soixante ducats ou demi-livres turques (12 fr. 50) avec de larges pièces autrichiennes de cent vingt francs en guise de croix.

Outre les voitures réglementaires, on a attelé à notre train une petite voiture-salon et un break avec verandah, deux véritables joujoux destinés au général et à sa suite. Un instant, je me demande si je ne dois pas présenter sans retard, en profitant de l’occasion, les lettres de recommandation dont je suis porteur pour le gouverneur. J’eus tort d’hésiter, car la suite me prouva que j’aurais été bien accueilli; mais, d’autre part, je ne regrette pas d’avoir laissé dormir les lettres dans leurs enveloppes jusqu’à Sérajewo, puisque mon incognito m’a permis des «études de mœurs» pendant une partie de la route. Les premières sont vides, les secondes sont occupées à peine par quelques officiers; mais tandis que les indigènes s’empilent dans les quatrièmes, voici dans un coupé de troisième une société qui vaut peut-être qu’on s’occupe d’elle.

C’est d’abord une dame toute jeune, toute blonde et toute mignonne, très délicate et fort langoureuse; on devine à la voir qu’elle sort à peine de maladie. Elle a l’air encore souffrant, mais cela ne lui messied point. Voici sept ans qu’elle est au «pays béni des prunes», et depuis trois ans elle est mariée au gérant d’un _mess_ d’officiers. Le casino est situé tout à fait là-bas, sur la hauteur, dans une contrée isolée où le chemin de fer ne pénètre pas, et qui communique deux fois par semaine avec le monde par une carriole de la poste militaire. La jeune femme déclare qu’elle se trouve heureuse dans cette solitude, peuplée de gentils et galants officiers, et quand elle va à Pesth pour voir ses parents, elle se sent tout à fait dépaysée. C’est une Bosniaque de sentiment et de conviction.

Celui qui a pris place en face d’elle se présente immédiatement et raconte avec volubilité qu’il est employé au cadastre. Jusqu’à ce jour, il a opéré dans le nord de la vaste monarchie autrichienne, en Bohême et en Galicie; il vient en droite ligne de Kremsier, la petite ville épiscopale, fameuse par la réunion du Reichsrath de 1849, qui y fut exilé après la crise, pour être dissous bientôt après. Plus récemment Kremsier avait attiré une foule de curieux, désireux de contempler les traits du tzar, qui s’y est rencontré avec l’empereur François-Joseph. Mais ces curieux, à ce que raconte notre nouveau compagnon de voyage, en furent pour leurs frais, ce qui n’est pas peu dire, car le plus petit trou fut loué à des prix extravagants. Notre docteur ès géométrie officielle nous apprend, non sans une grimace de satisfaction, qu’un fabricant de Brunn lui a payé 35 florins pour l’abandon de ses deux chambres pendant quarante-huit heures. Ce fut de l’argent perdu, car le tzar ne daigna pas se montrer hors du palais, gardé par un triple cordon de troupes, tandis que François-Joseph circulait librement dans la petite cité.

Notre employé voit son déplacement en rose; il est de galante humeur et ne cesse de répéter à sa voisine qu’il n’aurait jamais supposé qu’il y eût dans la «sauvage Bosnie» d’aussi aimables petites femmes; et comme la blonde se récrie par modestie ou simplement par politesse, il me prend à témoin, il prend à témoin un jeune maréchal des logis attaché à l’état-major du général Appel et un _feldwebel_ barbu et hâbleur qui fait office de vaguemestre. Le fourgon de la poste est placé à côté de notre wagon, et le sergent-vaguemestre fait tout le temps la navette entre son fourgon et notre coupé. Le maréchal des logis a été de ce long voyage d’inspection de l’archiduc Albert; il déballe avec componction une bouteille de Bordeaux qui provient, dit-il, de la cave de son Altesse. Le vin doit être excellent, l’archiduc a les moyens de s’offrir les crus de choix; il est en effet un des principaux propriétaires fonciers et un des industriels les plus importants de l’Autriche. Ses domaines ont l’étendue d’une province, et l’on compte ses fabriques par douzaines... et pourtant il fait à l’occasion son métier de soldat comme s’il avait de l’avancement à espérer.