Part 9
Le Turc n’a pas de nom de famille. Pour distinguer les uns des autres les innombrables Osman, Mehemet, Mohamed (car le nombre des prénoms est également très restreint), on a recours à des qualificatifs, et souvent à des sobriquets. Ailleurs, on s’en fâcherait, en Bosnie on trouve tout naturel d’être appelé le _Boiteux_, le _Borgne_, le _Bancal_, etc. Il est vrai qu’il en est d’autres mieux favorisés qui se font nommer le _Brave_, le _Lion_, le _Sage_, etc. Cette absence de nom de famille détruit également toute filiation et tout orgueil de race; d’ailleurs, sous la domination turque, et pendant longtemps, le Sultan s’était proclamé l’héritier de droit--du droit du plus fort--d’une certaine catégorie de Bosniaques dont il redoutait l’influence et la richesse. Un simple décret suffisait pour spolier les enfants; et le détenteur de la fortune devait s’estimer heureux si, pour entrer plus tôt en possession de l’héritage, son légataire universel ne le faisait pas décapiter ou empoisonner.
Par conséquent, le musulman n’était pas stimulé, comme l’Européen, par la perspective d’assurer le sort des siens et de fonder le bien-être d’une série de générations. A quoi bon travailler, se remuer, se donner tant de peine, puisque les siens ne profiteraient pas de ses efforts? De là l’apathie de la population musulmane, l’absence de toute initiative dont on commence à se départir aujourd’hui que, sous la protection des lois autrichiennes, le père est libre de travailler pour ses enfants, assuré qu’ils ne pourront plus être dépouillés.
Il n’y a cependant pas de règle sans exception.
Quelques familles de l’ancienne noblesse bosniaque, qui montrent avec fierté aujourd’hui des diplômes datant du XIIe et du XIIIe siècle, ont su garder les traditions, et conserver, avec leurs biens, le nom de leurs ancêtres tout en embrassant la foi musulmane. Les chefs de ces familles ont droit au titre de _beg_ et _d’agha_. Mais il faudrait bien se garder d’appeler ces musulmans «_Turcs_» ou «_Auraks_», ils considéreraient cette désignation comme une grosse injure et elle pourrait provoquer des représailles désagréables. Si la famille n’existe pas dans le sens européen du mot, l’amour des parents pour leurs enfants, surtout lorsque ceux-ci sont petits, est réellement touchant. D’après la loi musulmane, l’enfant doit être élevé à la mamelle jusqu’à l’âge de deux ans. La plupart du temps, et presque toujours, c’est la mère qui donne son propre lait. Une nourrice est-elle appelée, on l’accable de prévenances, de soins, pour qu’elle n’ait ni mauvaise humeur, ni contrariété et afin que son lait ne s’en ressente pas. Les petits sont _gâtés_ dans toute l’acception du mot; on les bourre de friandises et de confitures, rien n’est assez beau pour leur parure, on les attife de velours et de soie, et les parents pauvres consentent à aller déguenillés, pour que leurs petits aient leurs oripeaux couverts de broderies qui les font ressembler à de gracieuses poupées. C’est avec orgueil que la mère les promène de porte en porte, d’une parente à l’autre, pour qu’on les admire.
Malheureusement, jusqu’à présent du moins, cet amour pour les enfants n’allait pas jusqu’à leur donner une éducation soignée; il y a vingt ans, on pouvait citer un phénomène, un fonctionnaire turc, le receveur de Sérajewo, qui envoyait sa fille à l’école créée par des négociants grecs. Généralement l’éducation des filles est nulle, on se borne à leur apprendre la couture, la broderie et l’art de confectionner les confitures de roses. Si on se décide à leur apprendre la lecture, on ne met guère entre leurs mains que le Coran.
Quant aux garçons, ils ne manquent pas d’écoles, et depuis 1878, les professeurs européens qui y ont été attachés ont contribué à améliorer d’une façon sensible l’instruction qui y est donnée, et à varier le programme qui, sous le régime turc, était par trop monotone et se résumait en un seul point: la lecture et l’étude du Coran.
C’est d’ailleurs, aujourd’hui encore, la base du système scolaire. L’enfant musulman arrive de bonne heure à l’école; il s’accroupit, les jambes croisées sur des nattes ou sur des peaux de bête, il dépose son livre sur des bancs placés à hauteur d’appui. Le professeur, placé dans une sorte de chaire, fait la lecture du Coran, commente les versets, et les fait réciter aux élèves. Quand l’écolier a ainsi parcouru tout le Livre sacré, de la première page à la dernière, il y a grande fête à la maison; on donne un grand repas et le jeune _Coraniste_ est comblé de cadeaux, pourvu qu’il appartienne à une famille aisée. C’est à la même date qu’il sort du harem, pour passer de l’autorité de la mère sous celle du père. Si l’enfant n’est pas obligé de gagner sa vie, il continue l’étude du Livre sacré, il s’évertue à découvrir le sens caché des passages obscurs et il accumule les thèses jusqu’à ce qu’il soit digne de passer ses examens de théologie. Mais on ne se borne pas à l’interroger sur le sens caché du Coran, on exige de lui qu’il moule certains versets d’une plume calligraphique, et qu’il indique sans broncher, combien le Livre saint contient de lignes et de syllabes. S’il a répondu d’une façon satisfaisante à ces questions, on lui décerne le titre de «Hafiz» (d’heureuse mémoire), et la carrière littéraire et politique lui est ouverte. Il peut ensuite obtenir ses grades et devenir «_effendi_». Ce titre, qui est donné par abus à tous les Turcs qui portent un beau cafetan et renouvellent leur turban dès qu’il se défraîchit, était jadis une distinction accordée aux savants seulement.
Autrefois, la mode était d’envoyer les fils de familles aisées ou riches parfaire leur éducation à Stamboul. L’école supérieure créée dans le pays n’avait eu aucun succès, et le professeur qui y avait été appelé, après avoir fait ses études à Paris, n’a eu que des déboires et a finalement quitté la place. Là aussi l’influence de l’occupation se fait sentir. Les écoles vides naguère, commencent à se remplir et, à côté du Coran, on commence à y enseigner d’autres _thematas_, surtout des langues vivantes, et les jeunes bosniaques apprennent très vite l’allemand--qui est en somme la langue gouvernementale et administrative.
Tout récemment enfin, des lycées et des écoles commerciales (Realschulen) ont été créés sur différents points, et exactement modelés sur les écoles de ce genre qui existent dans l’empire austro-hongrois. Les musulmans y affluent de presque partout. Les notables ont formé des comités scolaires qui surveillent, avec beaucoup de sollicitude, les maisons d’éducation et se rendent compte des progrès des élèves, qu’ils encouragent par des primes et des prix distribués à la fin de l’année. Le comité de Sérajewo est composé de lettrés; on lui doit la publication d’un manuel scolaire en langue turque qui serait approuvé par le ministre de l’instruction publique le plus exigeant.
La principale qualité de ces écoles est d’être laïques, c’est-à-dire de permettre aux enfants musulmans de s’asseoir à côté des condisciples appartenant à une autre religion, et leur développement sera le véhicule le plus puissant de la civilisation européenne en Bosnie. L’élève qui vit de l’existence des autres enfants, qui s’imprègne des idées qu’ils apportent de chez eux à l’école, qui emporte chez lui les impressions qu’il a reçues, si nouvelles, si différentes de ce qu’il a sous les yeux, cet élève est bien près d’échapper au cadre borné de l’orthodoxie musulmane et de devenir un citoyen utile et actif du XIXe siècle. Cette conquête-là est plus sûre et plus durable que celle qui pourrait être poursuivie les armes à la main, ou par des procédés oppressifs. C’est en amenant les petits musulmans dans ces écoles, qu’on les conduira à la lumière et à la civilisation.
Fidèle à la règle de conduite qu’il s’est imposée, le gouvernement austro-hongrois ne veut pas user de coercition, ni de violence, pour garnir les bancs de ses écoles, il compte sur la force de l’exemple, sur l’amour-propre des musulmans, qui ne voudront pas que leurs enfants restent dans un état d’infériorité intellectuelle, quand ils ont tant d’occasions de s’instruire, et que la science a été mise à leur portée avec tant de bonne volonté.
A peine le jeune garçon est-il échappé de la classe, que ses parents songent pour lui à la grande affaire, au mariage. Si les femmes mariées de la Bosnie dissimulent leurs charmes présents et passés, sous des voiles bien plus impénétrables que les _feridjés_ des cadines de Stamboul, les jeunes filles vont le visage découvert.
Cependant, pour échapper aux regards trop importuns et trop investigateurs, ces jeunes filles portent derrière le dos un tissu qu’elles peuvent ramener sur elles comme un rideau, pour échapper aux curieux.
Grâce à cette concession, réminiscence des époques où la Bosnie était encore un État chrétien, le fiancé connaît, au moins de vue, celle qu’on lui destine et que sa mère prévoyante a choisie pour lui dans les établissements de bains qui sont affectés à ces sortes d’entrevues. Mais il ne peut guère communiquer autrement avec sa future épouse, à moins de stationner le soir pendant de longues heures, sous les fenêtres de sa belle.
Si donc, en passant par les rues du quartier turc de Sérajewo, vous apercevez un don Juan en casaque neuve et faisant le pied de grue sous le grillage d’un _moucharabie_ et guettant afin de voir flotter un bout d’étoffe et de ruban, dites-vous bien qu’il y a un mariage en perspective, que ce n’est pas pour l’autre motif «que le jeune homme consent à se morfondre».
Une fois la femme admise au harem, elle est absolument invisible pour tout être du sexe fort. Nous n’engageons même pas l’étranger à accorder une attention trop soutenue aux dames voilées qu’il rencontre sur son chemin, il s’exposerait à des interpellations brutales de la part du mari ou du parent qui ordinairement accompagne la femme, à quelque distance, sans jamais lui donner le bras. Si le chevalier, garde de l’anonymat féminin, est un musulman d’un esprit particulièrement fanatique, on risque d’être honoré d’un combat. Autrefois cette injure était le lot habituel des étrangers qui passaient dans les quartiers turcs, mais aujourd’hui la police et la crainte salutaire qu’elle inspire y ont mis bon ordre.
Parfois cependant il arrive qu’une femme ainsi voilée marche droit à l’étranger et lui adresse la parole sans en être le moins du monde empêchée. Ne flairez pas alors quelque piquante aventure; au ton dont elle profère les paroles inintelligibles qu’elle vous adresse, vous devinerez une vieille mendiante qui en veut uniquement à vos kreutzers. Dans les campagnes, les femmes ne sont pas voilées, mais lorsqu’elles aperçoivent un _giaour_, elles font volte-face avec une brusquerie parfois comique, se collent le visage contre un arbre et présentent au passant cette partie de leur individu à laquelle on n’a guère l’habitude d’adresser ses saluts.
Dans le district situé au delà de la Narenta, les femmes se promènent sans voiles et ne craignent pas de se faire admirer par les étrangers. Mais là aussi défense de leur adresser la parole.
Le mariage chez les Turcs, en Bosnie, est une institution essentiellement civile. L’iman, le prêtre n’y participe que pour assister la fiancée, et comme son cavalier servant, puisqu’il est chargé de l’aller chercher chez ses parents et de la conduire chez le juge (cadi), qui seul a qualité pour unir les futurs époux.
Le fiancé revêtu de son plus chatoyant costume, ses parents (mâles bien entendu) et ses amis intimes, attendent l’arrivée de la future mariée. C’est un de ses amis qui a été chargé de demander formellement à la jeune fille, à travers le grillage de sa fenêtre ou du petit judas également grillé, pratiqué dans la porte de sa cellule, si elle consent à prendre pour époux, Iussuf, le fils d’Ibrahim le Riche ou Mustapha à la barbe de jais. Dès que la réponse affirmative a été rapportée, le jour de la noce est fixé.
Le cadi commence par énumérer les charges du mari à l’égard de la femme, il constate, comme un notaire, les apports des époux et prend note des engagements du mari pour le cas où il répudierait sa femme. Cette éventualité doit toujours être prévue, la stérilité étant un cas de divorce; seulement le mari doit toujours pourvoir à la subsistance de l’épouse séparée. Les parents se portent garants de ces engagements. C’est seulement lorsque ces détails ont été réglés, que le cadi autorise l’iman à prononcer par trois fois la formule rituelle qui proclame l’union des époux mariés comme le furent Adam et Ève, Mahomet et Chadidya.
Les fêtes du mariage durent plusieurs jours chez les Turcs riches. On ne se borne pas à nourrir somptueusement les invités, on leur envoie également différents cadeaux, le _cadi_ et l’_iman_ surtout ne sont pas oubliés, enfin, lorsque tous les ustensiles de ménage et les meubles ont été transférés dans le logement de l’époux, la vie commune commence pour les mariés. A partir de ce moment, la femme est légalement et de fait sous la dépendance totale et absolue de son mari. Il peut lui interdire même de voir ses plus proches parents, et elle ne sortira pas sans sa permission. Malgré la rigueur de ces usages, on n’entend guère les femmes turques se plaindre d’être maltraitées par leurs maris; au contraire, les rares Européens qui ont réussi à se rendre compte de la vie de famille chez les musulmans ou qui sont liés avec des Turcs bosniaques, sont d’accord pour constater que l’influence morale de la femme est très grande, et que dans beaucoup de ménages elle porte la culotte. Ah! le jour où une brèche aura été faite dans les traditions séculaires si rigoureusement observées, quand le voile qui recouvre les visages des épousées aura disparu, ou sera devenu d’un tissu plus transparent--le jour où le mari et la femme turcs prendront leur repas en commun, la civilisation aura fait un pas immense dans ces contrées; car c’est l’influence des femmes, ne connaissant aujourd’hui rien en dehors du harem, recroquevillées dans l’éducation selon le Coran, qui est l’obstacle le plus puissant, le plus efficace au progrès.
L’épouse turque ne peut recevoir aucun homme sauf son mari, mais, dans les harems aisés, on a pris les habitudes qui règnent à Constantinople. Les femmes se réunissent entre elles; elles font alors assaut de parures et de toilettes et dansent au son de la guitare ou de l’instrument local, la _tamboura_. Elles ont conservé la vieille danse slave, le «kolo» (une sorte de farandole), et s’agitent pendant des heures en tournant en rond. Elles s’interrompent pour absorber force sorbets, glaces et pâtisseries légères, et pendant qu’elles se livrent à des distractions comme de grandes poupées vivantes qu’elles sont, des pantoufles placées devant la porte du harem interdisent au mari de pénétrer dans le sanctuaire. Ce signe est le plus efficace des verrous, et nul mari n’oserait enfreindre cette défense sans déchoir à ses propres yeux.
Il y a certains jours réservés aux visites. On voit alors par les rues tortueuses et étroites, au milieu de la boue, des bandes de femmes s’avancer, précédées et suivies de serviteurs qui, lorsque la nuit est venue, portent de grosses lanternes. Les longs paletots-fourreaux sont de couleurs très variées. Les vêtements rouges et jaune-clair tranchent sur le noir et le blanc; quant à la chaussure, ce sont des bottes de maroquin couleur safran. Et les rires, les gazouillements, les bavardages vont leur train, sans compter que ces dames ne se gênent pas quelquefois pour se moquer des passants. Ne sont-elles pas sûres de l’impunité? Ces jours de visite sont, pour les habitantes des harems, de véritables jours de liesse. On dirait qu’elles se grisent de l’air et du soleil!
Depuis l’occupation, des liens sociaux se sont établis entre les femmes du monde turc et les épouses de quelques fonctionnaires et officiers autrichiens. Celles-ci se rendent au harem, et reçoivent chez elles la visite des cadines. Mais alors, il faut que le mari ait soin de disparaître. Les dames turques se montrent très curieuses des plus petits détails de ménage, et elles examinent avec une attention presque enfantine les objets les plus insignifiants que l’on met sous leurs yeux. Elles sont particulièrement heureuses quand les dames des fonctionnaires leur font admirer quelques chiffons ou colifichets que l’on a fait venir de Vienne ou de Paris. Ces tempéraments naïfs plaisent beaucoup à certaines immigrées et il y a des amitiés sérieuses qui se sont nouées entre turques et chrétiennes.
Les Bosniaques se marient encore plus jeunes que les femmes musulmanes de Constantinople. L’âge moyen des fiancées est de quinze ans, mais il en est qui rendent la fameuse visite au cadi un ou deux ans plus tôt.
La nubilité précoce, la vie du harem, le régime débilitant des rêveries et le manque de précautions hygiéniques flétrissent bientôt les appas de la femme musulmane; à trente-cinq ans, c’est une véritable vieille et elle peut prendre ses invalides d’épousée.
Il y a une question délicate très souvent soulevée, et à laquelle on n’a jamais répondu avec quelque certitude. Malgré toutes les précautions minutieuses, malgré la surveillance incessante à laquelle on l’assujettit, la musulmane est-elle absolument fidèle, et son mari se trouve-t-il absolument à l’abri des accidents conjugaux? La présence de tant de sémillants officiers, grands bourreaux des cœurs, laisse-t-elle tout à fait indifférentes les recluses des harems? Si vous faites une enquête sur ce sujet délicat, vous n’obtiendrez pour réponse que des sourires discrets, et des demi-confidences pleines de réticences, mais rien de précis.
Nous sommes loin du reste en Bosnie, des sacs remplis de chats et de couleuvres dans lesquels on cousait l’épouse adultère. Un édit du sultan Suleiman se borne à autoriser le mari, dont les revers conjugaux auront été suffisamment démontrés, à réclamer le divorce. Il est vrai qu’il en est de même pour le cas où la femme ôterait son voile devant un étranger; mais, dans un cas comme dans l’autre, le mari doit pourvoir à la subsistance de la divorcée.
Le même sultan Suleiman avait établi, en quelque sorte, un tarif pour les baisers donnés à une femme qui n’est pas la vôtre. Il est vrai que la modicité de l’amende constituait une véritable provocation. En revanche, tout homme qui enlevait une jeune fille ou un jeune garçon était impitoyablement amoindri dans ses œuvres vives.
Il va sans dire que l’une et l’autre de ces lois sont tombées en désuétude.
Regardons dans l’intérieur des maisons. Le mobilier est resté le même, depuis l’introduction des usages turcs. Des nattes et des guéridons en constituent à peu près le fond. La qualité de ces objets varie selon le degré de fortune des habitants; le luxe principal consiste dans des tapis qui viennent de la Roumélie, et dont le tissu est très épais. Les riches, qui tiennent à avoir un état de maison élégant, font venir leurs tapis de Smyrne, et dépensent souvent de grosses sommes.
Lorsque le musulman bosniaque meurt, il doit être enterré dans les 24 heures. Le Prophète a dit que celui qui est destiné à entrer au paradis doit y pénétrer le plus tôt possible, et d’autre part il faut se débarrasser très rapidement du cadavre; cette hâte a dû donner lieu à de bien terribles erreurs, d’autant plus que l’examen du médecin des morts est assez sommaire. A Sérajewo et dans les villes, l’autorité autrichienne y a mis au moins bon ordre, et les morts sont visités par des docteurs sérieux, qui s’efforcent de prévenir l’inhumation précipitée des cataleptiques. Si le décédé est d’une famille particulièrement pieuse, le corps, après avoir été lavé et revêtu du suaire, est transféré à la mosquée où il passe la dernière nuit. On porte le mort au cimetière sur les épaules, et de même que chez nous, les passants saluent le cercueil, en Bosnie ils relayent les porteurs. C’est sous cette forme que les honneurs sont rendus aux morts.
Les populations chrétiennes offrent un singulier mélange de traditions slaves et d’assimilations musulmanes. Dans les villes, le costume des Serbes, qui n’ont pas encore pris le parti de se vêtir à l’européenne, est semblable à celui des mahométans; les femmes fort heureusement, car elles sont fraîches dans leur jeunesse et fort jolies, n’ont pas adopté le voile impénétrable des Turques, elles courent par les rues, la tête nue, pimpantes et rieuses; nu aussi est le pied qui repose dans des sabots en bois, la seule chaussure qui s’harmonise avec la qualité du pavé de Sérajewo et de Mostar; leur jupe, très ample et d’étoffe bariolée, se rétrécit dans le bas et forme une sorte de pantalon. Une casaque brodée, en hiver une pelisse de peau de mouton et un bonnet posé sur la nuque complètent ce costume.
Dans la campagne, la condition des Bosniaques chrétiens était, jusqu’en 1870, fort misérable; leur logement, leur nourriture, leurs habits, tout attestait cet état de délabrement. La polenta les nourrissait, et pour costume, hommes et femmes n’avaient que de longues chemises de toile grossièrement tissées; sachant que la récolte pouvait être enlevée par les begs, ou confisquée par les aghas, ils ne se donnaient guère la peine de cultiver le sol. Cela change aussi peu à peu, aujourd’hui qu’ils sont certains de garder ce qui leur appartient, la loi et les autorités leur garantissant leurs propriétés. Le Khmète prend goût à la culture de son lopin de terre, il songe à en tirer bon profit, et ses besoins sont déjà moins rudimentaires qu’autrefois.
La gaieté et la bonne humeur pénètrent avec l’aisance et la sécurité dans les cabanes des villageois; les vieilles légendes d’autrefois y sont chantées avec accompagnement de la «tamboura», la guitare nationale, et le dimanche, le _kolo_ entraîne garçons et fillettes dans son tourbillon. Le soldat autrichien se mêle à la fête; il est le bienvenu partout. Il a une arme au côté, et il ne pille pas! Cela change les habitants des bachi-bouzoucks que la Turquie lâchait autrefois sur eux.
CHAPITRE IX
Origines de l’occupation autrichienne.--L’opinion publique à Vienne et en Turquie pendant la guerre d’Orient.--Démonstration à Budapesth.--Contrepoids à l’influence russe.--Action des agents autrichiens à Sérajewo.--Le voyage impérial de 1873.--Les réfugiés.--L’entrée du général Philippovic sur le territoire turc.
Dans le courant de l’été de 1876, les souverains d’Autriche-Hongrie et de Russie se rencontrèrent au château de Reichstadt en Bohême, celui-là même qui avait été érigé en fief éphémère au profit du fils de Napoléon Ier. Le résultat de cette entrevue fut un arrangement qui garantissait au tsar la neutralité de l’Autriche, au cours de la guerre qu’il avait résolu d’entreprendre contre la Turquie. En revanche, François-Joseph retourna à Vienne avec l’assurance que les tendances d’expansion de la monarchie vers l’est trouveraient satisfaction, sans que l’Autriche eût besoin de tirer l’épée. On peut dire que l’occupation de la Bosnie fut résolue dès ce jour-là.
Le gouvernement de Vienne tint strictement ses engagements; malgré le courant de l’opinion publique très hostile à la Russie, malgré les observations de la presse et les interpellations parlementaires, il refusa de se jeter dans la mêlée et il assista l’arme au bras à la lutte sanglante qui se poursuivait en Europe et en Asie.
Le comte Andrassy, alors ministre des affaires étrangères, avait une situation des plus difficiles. Homme d’État hongrois, parvenu à la plus haute situation de l’empire grâce à l’appui de ses compatriotes, poussé par eux et chargé de défendre les intérêts magyars, il se vit obligé de tenir tête à un mouvement d’opinion des plus prononcés et des plus actifs, qui de Budapesth avait rayonné jusque dans les dernières bourgades de la Hongrie.
De toutes parts des meetings s’organisaient, des processions précédées de bannières et de fanfares traversaient les rues réclamant à grands cris, et non sans menaces, la guerre contre la Russie et accusant le ministre de faiblesse ou même de trahison.