Un printemps en Bosnie

Part 13

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Hadji-Loja, le chef des insurgés, après avoir échappé une première fois aux troupes impériales, traqué par toute la contrée, fut appréhendé au corps pour la seconde fois. On le découvrit dans une cabane isolée. Sa blessure à la jambe se rouvrit, il ne put marcher, il fallut le hisser sur une voiture remplie de paille. C’est ainsi qu’il fut transporté à Brood, et qu’il traversa toute la Hongrie et une grande partie des pays héréditaires de l’Autriche. Partout dans les gares où le train devait passer, la foule des curieux se porta sur les quais, pour regarder de près ce grand musulman, haut de six pieds, qui avait l’air d’un superbe bandit, vêtu d’un long caftan et coiffé d’un gros turban, trompant la douleur que lui occasionnait sa blessure en fumant avec volupté les blondes cigarettes d’Orient. Hadji-Loja, chef avéré de l’insurrection, s’en tira à meilleur compte que ses compagnons pris sur le fait à Sérajewo et envoyés devant la cour martiale. Le conseil de guerre le condamna à mort, il est vrai, mais la clémence impériale réduisit cette peine à cinq années de prison.

Il subit cette peine avec l’indifférence des Orientaux, dans la forteresse de Josefstadt en Bohême. Quand il fut libéré, il partit pour La Mecque où l’ex-insurgé passe son temps en adoration devant le tombeau du Prophète. Hadji-Loja a reconnu que dans la Bosnie complètement pacifiée, vivant calme et heureuse sous l’égide d’une administration forte et paternelle, il n’y avait plus de place pour un homme de sa trempe.

CHAPITRE XII

De Solvay à Gorni-Tuzla.--Une ville industrielle à ses débuts.--Mines de charbon.--Briqueteries et salines.--La population de Tuzla.--Les Tziganes à demeure fixe.--Un enlèvement suivi de duel à mort.--La poste de Tuzla à Bercka.--Le commerce des prunes.--Voyage de Briska à Belgrade.--Visites diplomatiques.

On ne se lasse pas d’admirer la belle, la superbe nature en Bosnie. On éprouve un plaisir d’autant plus vif à l’aspect de ces sites si pittoresques, que la jouissance est inattendue et que le voyageur ne croyait pas retrouver ici, en Orient, les magnifiques vues alpestres de la Suisse. Lorsque la Bosnie sera mieux connue, lorsque l’administration actuelle aura complété son œuvre de civilisation, nul doute que les touristes n’affluent dans ces belles contrées, et avec les touristes, membres de clubs alpins et autres, les chasseurs et les baigneurs. Les eaux thermales, en effet, abondent dans le pays, et grâce à la sollicitude du ministre, M. de Kallay, elles ont été examinées par des hommes de l’art, qui tous se sont prononcés dans le sens le plus favorable.

Il s’agit maintenant d’organiser l’exploitation de ces thermes afin d’attirer la clientèle. Le gouvernement, qui sait fort bien que dans un pays aussi neuf tout doit émaner de son initiative, a pris sagement les devants et il procède en ce moment à l’installation des bains d’Illitz, à quelques kilomètres de Sérajewo et à peu de distance des sources de la Bosna. Le site est des plus charmants et la promenade de Sérajewo à Illitz est, par les belles soirées ou les matinées, mouillées de rosée du printemps et de l’automne, tout simplement délicieuse. On suit d’abord la belle route de Sérajewo à Mostar dont l’administration austro-hongroise a doté le pays. Elle court vers les hautes montagnes dont les crêtes verdoyantes, couronnées de neige, ferment l’horizon au milieu des champs qu’une colonie d’agriculteurs serbes et bulgares cultivent à souhait. Des maisons villageoises, bâties en pierre et très cossues, ornent le paysage. Une villa d’une construction tout à fait originale, bâtie tout en vitres comme la maison de verre de l’antiquité, attire les regards du voyageur.--Cette belle maison manque d’habitants. Il y a plus de dix ans que les propriétaires sont partis et l’on ne sait à qui s’adresser pour louer. Des groupes de paysans serbes en costume de gala très pittoresque--si c’est un dimanche--passent en chantant. Les filles sont fort jolies et folâtrent d’une façon câline et gracieuse avec leurs cavaliers champêtres qui portent des costumes également fort pittoresques. Puis on quitte la grande route de Mostar pour gagner, par un chemin de traverse, le pont de bois jeté sur la Bosna, toute mince, ressemblant à un maigre filet d’eau, mais arrosant déjà de fort belles prairies et des rivages plantés d’arbres qui invitent à la méditation et à la pêche à la ligne.

Un cafetier turc a installé son établissement sur le bord de l’eau, tout comme à Asnières ou à Meudon. Cette installation se compose d’un kiosque avec parois vitrées et de tables et bancs placés en plein air sur l’herbe. Les clients n’y manquent point en été; ils seront certainement encore plus nombreux lorsque l’hôtel de l’établissement balnéaire d’Illitz aura été inauguré. Cela ne saurait tarder, car, lorsque je visitai les travaux de construction en compagnie du très actif et très spirituel baron Kutschera, haut fonctionnaire de l’administration civile, ces ouvrages étaient très avancés. Il était permis de supposer que l’hôtel et les bains qui existaient déjà à l’état rudimentaire seraient installés avec tout le confort désirable.

A six kilomètres d’Illitz, nous trouverons les sources de la Bosna qui s’échappe d’un lit de rocailles pour commencer sa course capricieuse et vagabonde. La promenade jusqu’à ces sources est le complément obligé et très agréable d’une visite aux bains d’Illitz.

Le chemin de fer, qui par un embranchement se dirige de Doboy sur Siminhan, a été construit en moins d’une année. Commencée en mai 1885, la ligne a été inaugurée au mois d’avril 1886 en présence de M. de Kallay et de nombreux invités dont beaucoup appartenaient à la presse viennoise et magyare. Le parcours comprend soixante-sept kilomètres dans un pays tout à fait montagneux. La principale ville desservie par cet embranchement est la cité industrieuse de Gorni-Tuzla. Durant l’occupation, Tuzla fut très souvent citée comme étant le centre de la résistance des Bosniaques dans le nord du pays. Aujourd’hui, grâce aux établissements manufacturiers qui s’y trouvent, Tuzla jouit d’une renommée plus pacifique et plus enviable.

Le paysage au départ de Doboy est des plus pittoresques. Voici d’un côté des rochers calcaires très élevés, très crevassés et d’un aspect assez effrayant. Les rochers s’entr’ouvrent pourtant: il faut qu’ils laissent le passage libre à la belle route carrossable de Doboy à Tuzla, que le génie autrichien a creusée--un travail digne des Romains. Sur la droite, une petite rivière aux eaux très vivaces, la _Spreca_, déroule ses flots argentés. Le cours de cette rivière la conduit au milieu des plus hauts escarpements de rochers, elle disparaît dans des défilés pour reparaître encore plus tumultueuse et disparaître de nouveau.

Puis à Supolhoje le décor change: aux montagnes d’aspect romanesque succèdent des vallons bien cultivés et pouvant nourrir largement la population environnante des chrétiens et des musulmans qui habitent les maisons bâties en amphithéâtre de Supolhoje, de Stephanpolje et de Gracanica. Cette dernière localité, dont l’importance a considérablement augmenté depuis l’occupation, se trouve à une demi-heure environ de la voie ferrée. On y parvient par une route bien construite qui conduit directement de Maglay à Gracanica.

Ici nous entrons dans la forêt, la forêt profonde et magnifique dont les chênes trois fois séculaires ne tarderont pas sans doute à tomber sous la hache du bûcheron, car le développement de l’industrie manufacturière dont Gorni-Tuzla est le centre exigera des bois de construction et de fortes quantités de combustible. Après avoir été l’embellissement du paysage, les forêts de cette région, les chênes de Tuzla contribueront à la prospérité du pays.

A une vingtaine de kilomètres de Gorni-Tuzla, le chemin de fer cesse de suivre le cours capricieux de la Spreca, mais il ne tarde pas à côtoyer la Jala dont les eaux ont une couleur verte des plus réjouissantes à l’œil. C’est une rivière de Virgile, celle-là, et non un torrent impétueux. Son susurrement pourrait inspirer des églogues et des odes à la nature. Les monts Ozren et les monts Majeciva se profilent au loin.

Nous entrons dans la région industrielle. Voici une halte qui porte le nom significatif de «Kohlen Grube» (mine à charbon). Pas de village, un baraquement servant de gare et quelques huttes. Mais on aperçoit au loin les hauts-fourneaux de la mine, qu’un petit embranchement réunit à la voie ferrée. Ces mines de charbon, très productives et qui entre autres approvisionnent de combustible le chemin de fer de la Bosna, sont exploitées par le gouvernement qui y a installé les procédés les plus modernes et les plus rationnels. On vante beaucoup la qualité des produits; quant à la quantité, elle est déjà considérable, mais elle ne saurait que gagner encore et devenir plus tard un objet d’exportation.

Encore quelques tours de roue et la locomotive s’arrête devant un autre établissement également gouvernemental: une grande briqueterie. De là à Gorni-Tuzla il n’y a plus que quelques minutes. On arrive ainsi au terme d’un voyage qui offre tous les agréments d’une promenade à travers un paysage aussi splendide que varié.

Tuzla, qui doit son nom aux gisements de sel (en turc, _tuz_), est une ville dont la population offre un mélange très bigarré de races. Il y a des Turcs, des Grecs, des Serbes, des Monténégrins, des Croates, des Bulgares et des Tziganes. Chaque nationalité habite des constructions élevées à sa guise, selon des règles particulières, conformément aux convenances, aux conditions, aux instincts des individus, sans se préoccuper de l’ensemble architectural. Ce n’est pas tout à fait un tort, au moins au point de vue pittoresque. Le contraste est très vif, par exemple, entre quelques grandes et belles maisons construites par des Serbes riches ou par la municipalité (je citerai entre autres l’école commerciale, qui ne déparerait pas le groupe scolaire d’un chef-lieu de département), et les misérables huttes qu’habitent les Tziganes. Les maisons des Bulgares et des Serbes moins aisés offrent cette particularité que les étables sont situées sur le devant, aussi en arrivant on est salué par les mugissements des vaches, les gloussements des dindes et surtout le grognement des porcs. La légende de saint Antoine doit être fort répandue et très en honneur dans les pays slaves, car l’animal nourricier y est réellement le compagnon de l’homme. En pénétrant dans ces maisons--par l’écurie--on est réellement surpris de la propreté et de la bonne tenue qui y règnent. C’est que les femmes serbes sont d’excellentes ménagères qui mettent leur amour-propre, comme les Hollandaises, à avoir un intérieur d’aspect réjouissant. Les pieds nus, la chevelure dissimulée sous un serre-tête, vêtue d’une étoffe de cotonnade un peu criarde, la femme serbe va et vient toute la journée, lavant, fourbissant, astiquant son modeste mobilier--quelquefois la cigarette à la bouche. Le premier luxe des Serbes aisés, c’est d’avoir un jardin de roses devant leur maisonnette; dans la saison, on en offre aux visiteurs, en même temps que le café noir et le tabac blond.

Les Tziganes de Tuzla offrent une particularité, c’est-à-dire une exception: ce ne sont pas des nomades, comme leurs congénères, et ils n’habitent pas sous la tente. Il est vrai que les cabanes du quartier de ces bohémiens ne valent guère mieux, mais ils constituent un domicile fixe. L’administration autrichienne est très fière d’avoir obtenu ce résultat en domptant les habitudes invétérées de ces vagabonds. Il s’agit seulement de les préserver du mauvais contact du dehors et d’empêcher que les masures du quartier tzigane ne servent de refuge aux vagabonds et de lieu de recel pour les objets dérobés. Aussi la police se fait très sévèrement à Tuzla. Nul ne peut franchir le seuil de la gare pour entrer dans la ville s’il n’a exhibé ses papiers parfaitement en règle.

Le commissaire de police chargé de cette surveillance m’expliqua que les Tziganes n’étaient pas à redouter seuls: l’ouverture récente du railway avait attiré à Tuzla une foule de gens sans aveu arrivant de Hongrie et du Banat. Beaucoup avaient maille à partir avec les autorités du pays. D’autre part, les nombreux ouvriers étrangers, attirés par les travaux des charbonnages et des mines de sel, demandaient aussi à être contrôlés.

Il est vrai que, grâce à ces précautions, la sécurité dont on jouit dans cette nouvelle cité est parfaite.

Les Tziganes de Tuzla sont musulmans, ils portent le costume turc, la plupart du temps, il est vrai, en loques, et ils observent rigoureusement aussi les préceptes de la loi de Mahomet, sauf, disons-le, certaines infractions au chapitre des spiritueux. Ils aiment la société et se réunissent, pendant de longues heures, jusque bien avant dans la soirée, dans des petits cafés, grands comme une chambrette d’étudiant, dont le luxe consiste en nattes étendues par terre, mais où les consommateurs paraissent goûter avec plaisir la bouillie noire qu’on leur sert et s’amusent beaucoup à différents jeux. Dans un coin, un bohémien mélomane pince de la _tamboura_, la guitare nationale, en chantant quelque étrange mélopée, chant de guerre ou chant d’amour.

Parfois, pendant le Ramazan surtout, des danses s’organisent le soir dans les rues étroites, mais les hommes seuls y prennent part. C’est une danse qui tient à la fois du _kolo_ serbe (sorte de farandole) et du _tsardas_ des Hongrois.

Les Tziganes y mettent un entrain épileptique; les sauts en l’air, les contorsions, les déhanchements auxquels ils se livrent sont dignes d’acrobates les plus délurés. C’est la véritable sarabande macabre, et on dirait que les membres des danseurs vont craquer et que leurs os s’entre-choquent sous leur peau. Assurément un bal en plein air, que se donnent à eux-mêmes les Tziganes de Tuzla, est un spectacle digne de tenter la palette d’un peintre de genre, comme tant de tableaux que l’on voit en Bosnie et qui mériteraient d’être fixés par le pinceau.

Tuzla n’est pas seulement important par les charbonnages et les briqueteries. Les salines, auxquelles la ville doit son nom, sont exploitées aujourd’hui selon toutes les règles, par le gouvernement; le produit augmente dans des proportions très considérables et entre pour un chiffre important dans le budget des recettes des pays occupés.

L’installation des «salines» qui se trouvent à Siminhan a été commencée en 1884 et achevée en 1885; il est déjà question d’exploiter deux nouveaux gisements découverts tout récemment.

En outre Gorni-Tuzla est le centre du commerce des bestiaux de toute la contrée; les foires qui ont lieu, surtout en hiver, y sont très animées, et l’on y vient de fort loin pour acheter de beaux chevaux et du gros bétail qui se distingue très avantageusement, par sa performance, des bœufs et vaches par trop amaigris et mal soignés que l’on rencontre dans l’intérieur du pays.

Tous ces éléments donnent à Tuzla un attrait particulier; on y sent, sous des dehors assez tranquilles et conformes à la passivité musulmane, une activité qui permet de concevoir les meilleures espérances pour l’avenir. Les fonctionnaires chargés de l’administration de Tuzla s’efforcent d’ailleurs de stimuler ce développement, et l’initiateur de l’industrie tuzlienne, M. de Kallay, compte ici des collaborateurs dévoués qui ont, comme leur chef, foi dans leur œuvre. Le président du district, M. Vukovitsch, administre la contrée et surveille avec compétence les différentes industries. Ses occupations ne l’empêchent pas de recevoir avec beaucoup de bonne grâce les voyageurs désireux de connaître le pays et de se rendre compte de ses ressources.

Le bourgmestre de Tuzla est un Serbe qui n’a pas quitté le costume pittoresque de sa nationalité, il conduit les affaires de la ville avec beaucoup de rondeur et de bonne humeur. J’ai dit que la ville avait construit une école supérieure de commerce--le plus coquet bâtiment de Tuzla. Il y a plus de quarante élèves turcs et chrétiens qui y reçoivent la même éducation que dans les meilleures _Realschulen_ de Vienne ou de Pesth. Dans cette partie de la Bosnie, la cause de l’instruction est tout à fait populaire; les municipalités, les corporations, les particuliers, tous s’y intéressent et sont disposés à faire des sacrifices pour la jeune génération.

Les distractions font encore défaut à Tuzla; ce n’est aujourd’hui qu’une cité du travail. Les fonctionnaires et officiers non mariés se réunissent le soir dans un hôtel décoré du nom de «Casino» qui, sous des apparences extérieures fort modestes, offre cependant au voyageur un gîte convenable et propre, et aux consommateurs une nourriture très suffisante de qualité. Ces causeries qui délassent des labeurs de la journée, se prolongent bien avant dans la nuit, surtout lorsqu’un événement quelconque y donne matière. Pendant mon séjour, toute la ville venait d’être bouleversée par une tragédie dont les auteurs étaient connus de tout le monde.

Voici cet événement romanesque qui certainement eût causé grand bruit à Paris; c’est d’ailleurs plutôt un événement parisien que... bosniaque.

Deux fonctionnaires occupant des positions assez élevées étaient liés d’une étroite amitié. L’un, M. de W., le fils d’un des plus opulents banquiers de Vienne, avait eu une jeunesse assez orageuse. Sportsman et grand coureur de ruelles, il avait très fortement écorné son patrimoine sur le turf et dans les coulisses des théâtres. Sa famille le décida, pour se ranger, à accepter un emploi dans l’administration des pays occupés. Très intelligent et ayant l’amour de sa nouvelle profession, il rendit des services et obtint un avancement mérité. C’est alors qu’il fit la connaissance à Tuzla d’un collègue, gentilhomme hongrois et officier de cavalerie du cadre de réserve. M. de B. aimait une fort belle jeune fille appartenant à une famille serbe du Banat.

Les parents s’opposaient absolument au mariage de la demoiselle avec l’officier. Celui-ci conta ses peines à M. de W., son nouvel ami, et lui demanda conseil.

--Il faut enlever ta fiancée, dit résolument M. de W..., en songeant à ses aventures d’autrefois.

L’avis était bon, paraît-il, puisqu’il fut suivi. M. de W. ne se borna pas à conseiller son ami, il l’assista de toutes façons et c’est lui qui conduisit la voiture qui servit aux amoureux fugitifs à franchir la frontière.

Lorsque M. de B. épousa la demoiselle enlevée, dans l’église grecque de Tuzla, W. l’assista encore comme second, puis il devint l’ami de la maison, et enfin l’amant.

M. de B. qui avait des soupçons, mais ne croyait pas que les choses étaient aussi avancées, exposa ses angoisses conjugales à ses chefs hiérarchiques. Il en résulta un déplacement. M. de W. fut envoyé à Banjaluka, tandis que M. et Mme de B. restèrent à Tuzla. Le mari croyait que, la distance aidant, tout péril était écarté. Il se trompait gravement.

Par une belle matinée de juin, Mme de B. sortit de chez elle pour rendre visite à quelques dames turques, c’est du moins le motif qu’elle donna à son mari. En réalité, elle fit le tour de la ville, s’engagea sur la route de Doboy, et courut jusqu’à la briqueterie. Derrière un mur attendait une voiture attelée de quatre chevaux très vifs; un homme de haute taille, armé jusqu’aux dents et enveloppé d’un grand manteau rouge comme les Turcs en portent en voyage, se tenait à la portière. Trois ou quatre cavaliers également armés semblaient former l’escorte de la voiture. Mme de B. s’élança dans le véhicule à côté de son amant (l’homme au manteau rouge était M. de W.) qui l’enlevait,--cette fois pour son propre compte. Mais un employé de la briqueterie avait assisté à l’équipée et reconnu les fugitifs. M. de B. prévenu se met à leur poursuite, mais les chevaux du ravisseur volaient comme le vent. Des gendarmes, à qui ce véhicule emporté sur des ailes et entouré d’hommes en armes inspire des soupçons, ordonnent que l’on s’arrête. M. de W. excipe de sa qualité de fonctionnaire de l’État; il montre son sauf-conduit, délivré par lui-même, et les gendarmes se retirent en saluant.

Il ne restait plus à M. de B., le mari outragé, qu’à envoyer par le télégraphe une provocation à son ex-intime qui en effet était rentré à Banjaluka avec sa proie, complaisante d’ailleurs. Le cartel fut accepté par M. de W. C’était, nous l’avons dit, un gentleman accompli, et rendez-vous fut pris à Doboy, chacun des combattants ayant la moitié de la route à faire. M. de W... arriva le premier avec ses témoins. Ces messieurs déjeunèrent au petit buffet de la gare, ils paraissaient fort gais et faisaient des projets pour la soirée. Une heure plus tard le cadavre de M. de W..., percé d’une balle à l’endroit du cœur, gisait au milieu d’une clairière. La balle du mari avait déterminé la mort foudroyante. M. de W... était âgé de trente-trois ans environ.

A cause de la notoriété de la famille et des sympathies personnelles qu’il avait su se concilier, l’affaire fit beaucoup de bruit, même à Vienne. A Tuzla, les uns ou plutôt les unes, c’est-à-dire les dames, prenaient le parti de l’infortuné Don Juan; les autres considéraient l’issue désastreuse du duel comme un véritable jugement de Dieu. Au milieu de la tourmente, la belle Hélène serbe, qui avait mis aux prises ce Ménélas et ce Pâris, disparut.

Il y a quelques années, les habitants de Tuzla avaient d’autres préoccupations que les duels entre amants et maris, et d’autres sujets de récits pendant la veillée. La lutte fut, comme nous l’avons vu, des plus vives dans ces parages, et ils ne furent conquis qu’au prix de grands efforts et de sacrifices meurtriers. La vigilance des Muftis eut pour épilogue, pendant quelques années, un _brigandaggio_ organisé par d’anciens chefs de bandes, qui n’avaient pu se décider à poser les armes.

Ils préféraient continuer la campagne pour leur compte. La route de Tuzla à Bercka, ville très commerçante sur les bords de la Save, n’était alors rien moins que sûre, et les voyageurs ne s’y hasardaient qu’en troupes, et la plupart du temps sous l’escorte d’une patrouille. Les forêts très profondes que l’on traverse pour aller d’une ville à l’autre servaient d’excellents repaires aux brigands.

L’un de ces héros de grand chemin est resté légendaire, et on racontera encore pendant longtemps ses exploits. Ce Fra-Diavolo bosniaque était non pas un Turc, mais un Serbe de la principauté, connu sous le nom de Milan. Il avait, paraît-il, guerroyé contre les Turcs, sous le général Tschernayeff, en 1876, mais le métier ne lui disait guère; il avait déserté avec armes et bagages sur le territoire bosniaque, et, à la faveur de l’anarchie qui y régnait alors, il avait pu tenter quelques détroussements avec plein succès.

Il volait obscurément, jusqu’après l’occupation. Il réunit alors une cinquantaine de «mauvais garçons», résolus à tout et ne craignant ni Dieu ni diable, ni la fusillade ni la potence.