Part 12
Pourtant ce mouvement avait aussi un côté sérieux et non pas purement décoratif. Il fallait de l’argent pour soutenir la guerre sainte, et pour nourrir toutes les recrues qui paradaient dans les rues; on s’adressa aux riches négociants chrétiens, et surtout aux Serbes et aux Grecs. Hadji-Loja, que ses exploits antérieurs dans les forêts autour de Sérajewo rendaient bien propre à ce genre d’expédition, se mettait à la tête des requérants armés et venait frapper à la porte des nababs, dont il visait la caisse.
Un jour, il arriva chez le très riche et très rusé marchand grec Pétrarki, le principal commerçant de la Bosnie. La contribution atteignait un chiffre énorme, et capable d’émouvoir même un millionnaire.
En arrivant devant la demeure du Grec, Hadji-Loja trouva le négociant debout à l’entrée avec toute sa famille. Il s’inclina et tendit la main à Hadji, pour l’aider à descendre de son cheval. Puis, il le conduisit dans ses appartements, où le café et le chibouque furent offerts au dictateur populaire, sans lui laisser le loisir de produire sa requête. Petrarki accabla le Turc de compliments, d’épithètes aussi imagées que flatteuses,--puis tout à coup, il feignit de s’extasier sur la simplicité de la mise du «héros». Il courut à un bahut, et en tira un magnifique manteau de couleur cramoisie et d’une étoffe précieuse; une pièce magnifique, digne d’un empereur romain. En un tour de main, Hadji fut revêtu de ce vêtement de parade. «Il est fait pour toi, s’écria avec admiration le négociant; jamais humain n’a eu mine aussi fière! Comme le peuple va t’acclamer lorsqu’il te verra ainsi! J’entends d’ici les cris des populations.»
Hadji-Loja, en effet, n’eut d’autre préoccupation, en ce moment, que d’aller se montrer à ses acolytes, aussi superbement attifé. Il prit congé de son hôte, qui l’accompagna jusqu’à la porte de la rue, avec force salamalecs, et en versant des torrents de louanges sur la tête de son interlocuteur, qui se jucha sur son cheval et partit, désireux de montrer son manteau dans tout Sérajewo, ayant complètement oublié l’objet de sa visite, la grosse contribution de guerre!
Cependant Hadji-Loja qui depuis ne quitta plus le manteau rouge donné par le négociant grec, n’était pas d’accord avec tous les membres du comité de salut public. Quelques-uns lui reprochaient avec violence des actes de brigandage qu’il aurait commis, bien que les ordres de l’autorité supérieure défendissent toute exaction. Hadji demanda à présenter sa justification devant le comité assemblé. Mais en montant l’escalier de la maison communale, le fusil tout chargé que le dictateur portait selon son habitude en bandoulière, partit tout à coup, et Hadji eut la jambe droite trouée. Il dut être transféré à l’hôpital.--Il s’y trouvait encore lorsque les Autrichiens pénétrèrent dans la ville.
En présence du gouvernement insurrectionnel, les notables--chrétiens et musulmans, également inquiets, tremblant tous pour leur existence et leurs biens, avaient essayé de constituer un contre-poids: un comité conservateur qui s’efforçait d’apaiser les esprits. Une délégation était partie pour le quartier général autrichien, afin d’engager le feldzeugmeister à presser le mouvement de ses troupes, lui promettant l’appui des classes aisées de la population de Sérajewo. Le 18 août, à la suite des revers essuyés par les Bosniaques à Han-Belovac et à Kanïa, la terreur s’empara d’une grande partie des gens armés qui, naguère encore, juraient de se faire tailler en pièces.
Il était permis de supposer que tous les projets de résistance avaient été abandonnés, et que les Autrichiens prendraient possession paisiblement de la ville. C’était là l’opinion générale des négociants aisés, et comme des patrouilles de hussards s’étaient montrées dans les environs, le 18, on pouvait attendre le reste de la garnison pour le lendemain 19. Mais les paisibles habitants de Sérajewo avaient compté sans le clergé musulman, sans les prédications enflammées des derviches et des _imans_ qui avaient réveillé les courages abattus, surexcité les sentiments fanatiques et remis les armes entre les mains de ceux qui les avaient laissé échapper.
C’est pourquoi, à la très grande surprise des bons bourgeois qui se croyaient au bout de leurs peines, après trois semaines de tribulations, ils furent réveillés, le 19, dès l’aube, par la fusillade à laquelle se mêlait la basse-taille grondante du canon.
Le général Kaiffel, après avoir passé la Bosna, à la hauteur du village de Poppovic, se dirigea en ligne droite sur le monticule que couronne la citadelle, et il mit en position son artillerie pour battre la place en brèche. La canonnade dura de sept heures à dix heures du matin; on ne se fit pas grand mal ni d’un côté, ni de l’autre, mais les murailles de la citadelle furent réduites en miettes.
Pendant ce duel d’artillerie, le centre de l’armée, ayant à sa tête le général en chef, s’était emparé d’une des collines qui encadrent la ville, le _Debelo Brdo_, en face de la citadelle. Maintenant l’artillerie autrichienne put rectifier son tir très utilement. A onze heures, les canons bosniaques, dans la citadelle, sont démontés, et les servants tués. Le castel est au pouvoir des troupes impériales, qui dévalent vers la ville, où le général Tegetthoff, qui a toujours suivi la route de plaine, vient de pénétrer également par un autre point.
Mais la lutte n’est pas finie, loin de là. Les Turcs fanatisés se sont retranchés dans leurs maisons. Les ruelles étroites sont barricadées, plusieurs édifices, notamment l’hôpital militaire, sont transformés en redoutes. Derrière les murs, près des meurtrières, dans l’embrasure des fenêtres grillées, sous la voûte des portes, partout des hommes armés, des femmes même couchent en joue les assaillants. Un feu de file très nourri ravage les premiers rangs des Autrichiens qui pénètrent dans les rues. Les ennemis sont invisibles; il est impossible de les atteindre dans leurs cachettes. Les assaillants sont livrés au plomb meurtrier sans pouvoir se défendre, il faut emporter chaque maison, chaque masure, il faut acheter au prix de torrents de sang le moindre progrès que l’armée fait dans cette nouvelle Saragosse. Le fusil devient inutile, c’est à coups de baïonnette et à coups de crosse de fusil que les soldats, en proie à une fureur facile à comprendre, frappent et tuent tous ceux qui leur tombent sous la main pendant ce furieux assaut.
A l’hôpital militaire, les blessés se lèvent de leurs lits; leurs mains amaigries et tremblantes s’emparent des fusils et ils les déchargent par les fenêtres. Quelques maisons avoisinant l’hôpital sont incendiées, alors on voit, pareils à de sinistres gnomes, des enfants turcs de dix à douze ans s’élancer du sein des flammes munis du redoutable kandjar dont ils essayent de frapper les soldats.
La griserie de la mort s’est emparée de tous ces musulmans. Voyant qu’en dépit de leur résistance si opiniâtre, de leur fusillade si retentissante, les Autrichiens se rendent peu à peu maîtres de la ville et qu’ils ne peuvent écarter l’étranger, ils se précipitent au-devant des troupes, découvrant leur poitrine et appelant le trépas. Le massacre par lequel se terminent toujours les batailles des rues, dura jusqu’à trois heures de l’après-midi. Alors les troupes impériales occupaient toute la ville, et les coups de feu avaient cessé. Le général Philippovic, qui est resté sur un monticule d’où il pouvait suivre la lutte très exactement et jusque dans ses moindres détails, fit son entrée dans la cour-jardin du Konak. Il y trouva Hafiz-Pacha et quelques officiers supérieurs turcs. Le _vali_ dut engager sa parole d’honneur de ne pas quitter la ville. Une enquête sommaire révéla des circonstances assez compromettantes pour le général turc. C’est ainsi que l’on apprit qu’il avait reçu du sultan une proclamation ordonnant aux musulmans de se soumettre à l’occupation. Cette pièce n’avait pas été publiée. Cette découverte amena l’arrestation provisoire du _vali_ qui fut dirigé dès le lendemain sur Brood; on ne tarda pas du reste à le relâcher. A cinq heures du soir, le drapeau jaune et noir fut planté sur la citadelle et salué de 101 coups de canon. Les musiques militaires jouèrent l’hymne national. Bosnaï-Séraï était désormais une ville autrichienne.
La journée du 19 avait coûté environ trois ou quatre cents morts et blessés à l’armée impériale; on estime à plus du double les pertes subies par les Bosniaques. En outre, ceux-ci avaient laissé entre les mains de l’ennemi plus de cinquante canons, un million de cartouches, des provisions considérables de linges et de vêtements. Une proclamation du général en chef prescrivant de livrer sans délai et sous peine de mort toutes les armes détenues par les particuliers, fit affluer les fusils de tout calibre, les carabines de prix, les canardières et des armes de luxe aux crosses incrustées et aux canons ornés d’images gravées.
Le général Philippovic reçut plusieurs députations; à tous il parla un langage très franc et très ferme, appuyant surtout sur son intention de pacifier le pays dans le plus bref délai possible. C’était là un engagement qui tirait à conséquence, car les bandes organisées qui avaient terrorisé Sérajewo, du 27 juillet au 19 août, n’avaient pas été détruites; elles constituaient une petite armée de douze à quinze mille hommes qui campait à quelques lieues seulement de la capitale. La route d’étapes de Sérajewo à Brood était si peu sûre, que le feldzeugmeister crut devoir refuser à l’attaché militaire français à Constantinople, qui avait suivi tous ces événements, un laisser-passer pour rentrer _seul_ à Brood. Notre compatriote a dû faire route avec un convoi militaire. A Doboy, la situation était la même et les musulmans fanatiques de la Croatie turque s’agitaient à la voix des muftis qui établirent leur siège dans la ville de Livno.
En Autriche-Hongrie les mesures prescrites par le ministère de la guerre reçurent leur exécution. La rapidité avec laquelle les corps furent mobilisés, témoigna de l’excellence de la nouvelle organisation militaire de la monarchie; de toutes parts les réservistes accouraient au rendez-vous qui leur avait été assigné, pour être dirigés par wagon ou par bateau à vapeur sur la frontière croate, afin de faire partie de ce qui s’appellera désormais la _seconde occupation_.
Les premières troupes de renfort durent se joindre à celles du général Szapary; elles arrivèrent juste à point, car l’insurrection, dans ces parages, prenait toutes les proportions d’une véritable campagne organisée selon toutes les lois de la guerre. L’ardeur du fanatisme était servie ici par des officiers expérimentés et des munitions en quantité suffisante.
Le problème du général Szapary consistait dans ceci: ne pas laisser les insurgés s’emparer du village de Doboy, dont la prise aurait entraîné la perte des lignes de communications. Aussi, pendant que le général en chef entrait victorieusement à Sérajewo, M. de Szapary luttait en véritable désespéré, pendant quatre jours, contre les masses venant à la fois de Tuzla et de Livno et dont l’audace fut stimulée par des succès partiels. Mais, dans la vingtième division, chaque soldat se rendait compte de l’importance de la tâche commune et tous secondèrent leur général. Les hauteurs environnant Doboy, Doboy même, furent transformées en redoutes, fortifiées avec art et défendues à outrance[3]. Les Bosniaques furent tenus à distance jusqu’à l’arrivée des renforts et alors les choses changèrent de face.
[3] Voir sur ces luttes, l’excellent ouvrage publié sur l’occupation de la Bosnie et de l’Herzégovine par l’état-major austro-hongrois.
On se battait également dans les environs de l’antique et pittoresque capitale de la Bosnie, à Travnik où le général duc de Wurtemberg s’était enfermé avec une garnison assez faible, la majeure partie de ses troupes étant partie pour le quartier général. Le duc soutint plusieurs combats heureux; il fit même un assez grand nombre de prisonniers qui furent envoyés à Gradiska, en Croatie. Il allait se ressentir également d’une façon très heureuse des secours qu’on lui destinait.
CHAPITRE XI
La seconde occupation.--Échecs partiels des Autrichiens à Bihac.--Les combats autour de Dolovy.--La situation à Sérajewo.--La Romanja Planina.--Passage de la Save.--Marche sur Tuzla.--Occupation de Livno et de Zevornik.--La fin des hostilités.
La prise de la capitale n’avait nullement produit sur les Bosniaques l’effet qu’on était en droit d’espérer. Hadji-Loja, d’abord capturé à l’hôpital, avait réussi à s’échapper et il se trouvait à la tête de plus de 13,000 insurgés, qui campaient à proximité de Sérajewo dans des défilés inaccessibles. Obligé d’échelonner ses troupes sur le parcours de Brood à Sérajewo et d’en détacher un grand nombre pour accompagner et couvrir les convois, c’est à peine si le général en chef avait sous la main des forces assez nombreuses pour se maintenir dans la ville prise d’assaut et où couvait encore l’hostilité de toute la population musulmane. Il fallait payer d’audace et terrifier les insurgés qui seraient tentés de recourir de nouveau aux armes. La cour martiale siégeait en permanence; un grand nombre de sentences de mort furent prononcées et exécutées séance tenante, avec toute la rapidité nécessaire pour frapper l’esprit des populations. La Turquie n’étant pas en guerre avec l’Autriche, et celle-ci occupant la Bosnie en vertu d’un mandat délivré par un congrès où la Porte était régulièrement représentée et dont elle devait accepter les décisions, les combattants bosniaques n’étaient pas considérés comme des belligérants; ils étaient, aux yeux du général en chef, des rebelles qui, en commettant des actes d’hostilité, alors que l’état de guerre n’avait pas été proclamé, se plaçaient eux-mêmes hors du droit des gens. C’est là-dessus que se basait l’autorité militaire pour faire rechercher tous les chefs de la résistance armée et les individus coupables de meurtre et de pillage. Parmi les personnes arrêtées, il y avait aussi un iman, Hadji-Hafna, qui passait pour avoir organisé la résistance et poussé au combat tous ceux qui eussent préféré se rendre sans bataille.
Un traître, compatriote et coreligionnaire de l’iman, avait révélé sa retraite. Hadji-Hafna, un beau vieillard, solide comme un chêne, aux traits pleins de noblesse, et le visage encadré par une vénérable barbe blanche, fut immédiatement amené devant la cour martiale. Loin de nier, il se vanta d’avoir prêché la guerre sainte et d’avoir tué de sa main bon nombre d’ennemis. «Sans moi, dit-il aux juges militaires, vous entriez ici sans tirer un coup de fusil, sans perdre un seul de vos hommes. Le combat du 19, c’est mon œuvre.» Au cours des débats, il entra dans une telle fureur, il prit vis-à-vis des officiers une attitude tellement menaçante, que le président ordonna de l’enchaîner.
L’exécution eut lieu le soir même à la tombée de la nuit.
Un piquet d’infanterie escorta le condamné au gibet qui avait été dressé sur les bords de la Miljanka. Tout à coup, le délinquant rompt ses liens, s’élance sur un des soldats de l’escorte, lui arrache son fusil et fait feu sur l’officier qui commandait le détachement. Il fallut l’attacher très étroitement et le porter jusqu’au lieu du supplice. Quelle horrible chose que la guerre! Quelques jours après, le général Philippovic fut averti d’un complot ayant pour but de brûler la ville et de massacrer la garnison à la faveur du tumulte. De nouvelles arrestations et d’autres exécutions eurent lieu. Un des condamnés, riche négociant, offrit jusqu’à 250,000 francs pour se racheter. Plus tard, un ordre de l’empereur mit un terme aux exécutions sommaires.
Elles ne suffisaient pas pourtant pour assurer la sécurité de la capitale. A périodes fixes, des rumeurs inquiétantes circulaient sur les intentions des insurgés qui avaient réussi à s’échapper le 19 août, en disant qu’ils étaient tout disposés à marcher sur la ville avec des forces supérieures et à s’emparer de la place. Afin de les tenir à distance et de donner de l’air à ses troupes, le général envoya une forte reconnaissance à 12 ou 15 kilomètres de la ville. Le brouillard fut tellement épais que la colonne s’égara dans un bois; le guide jura ses grands dieux qu’il ne s’y reconnaissait plus. En effet, on n’y voyait pas à dix pas. On arriva, en se dirigeant avec la boussole, jusqu’au pied de la montagne _Romanja Planina_, sur laquelle étaient campés les insurgés. Prévenu aussitôt, le général en chef expédia le général Tegetthoff à la tête d’une brigade avec l’ordre précis d’enlever la position. L’attaque fut très vive; les Bosniaques s’étaient retranchés dans un «han» à mi-côte et accablaient les assaillants de projectiles. Une charge furieuse à la baïonnette décida de la journée, et non sans avoir subi de fortes pertes, les braves troupes autrichiennes campèrent sur la _Romanja Planina_, où elles se hâtèrent de se retrancher. On put donc respirer plus tranquillement à Sérajewo où le général en chef organisait la municipalité et faisait procéder à la rentrée--en nature--de la dîme.
Tandis que les corps mobilisés étaient rassemblés en toute hâte, avec une grande précision qui faisait l’éloge de la nouvelle organisation autrichienne, plusieurs bandes de Bosniaques poussaient l’audace jusqu’à envahir le territoire hongrois dans les environs de Carlstadt. Ils exécutaient ainsi une menace qu’ils avaient adressée précédemment à leurs voisins du Banat: «Si vous venez chez nous, avaient dit les Bosniaques, nous irons vous trouver sur vos terres, nous brûlerons, nous massacrerons, nous pillerons tout.» En effet, des déprédations, qui rappelaient les razzias des Turcs dans les anciennes provinces de la frontière militaire, furent commises et les habitants manquaient d’armes pour se défendre. Cependant il suffit de l’arrivée de quelques compagnies et d’une distribution de fusils pour mettre un terme à ces actes de brigandage. Le général Szapary occupait toujours les lignes de Doboy. Ses troupes, composées du 35me et 61me de ligne, du 6me et 70me de la réserve et du 31me chasseurs, montrèrent un héroïsme inébranlable et ajoutèrent par leur courage de magnifiques fleurons à la couronne de lauriers de l’armée impériale. Pendant tout ce mois de septembre, ils repoussèrent des attaques furieuses de l’ennemi qui se renouvelaient plusieurs fois par semaine.
Ils avaient créé des retranchements qui méritèrent le nom de _Plevna de Bosnie_. Sans l’abnégation et l’esprit de sacrifice de ces troupes, la ligne de communication entre Brood et Sérajewo était coupée. Le général en chef était exposé à subir une véritable catastrophe. La défense de Doboy est un des plus beaux faits militaires du siècle. Elle rappelle plusieurs épisodes des guerres d’Algérie, sans exclure les défenses de Tlemcen et de Mazagran. Rien ne put diminuer la fermeté d’âme du général et la vaillance des soldats, ni les privations résultant de la difficulté d’approvisionnement, ni les intempéries de la saison, ni les échecs que la supériorité numérique infligeait parfois à leurs camarades chargés de prendre l’offensive, car enfin cette occupation était devenue une guerre tellement sérieuse, que les Bosniaques eurent à s’enorgueillir des quelques avantages remportés sur les généraux de l’Empereur.
Le plus maltraité fut le général Zach. Au commencement de septembre, il exécuta une marche forcée à la tête des deux régiments Arnoldi et Jellacic contre la place forte de Bihac. Celle-ci avait été très fortement retranchée et l’on y comptait 8 à 10,000 Bosniaques bien pourvus d’armes. Il fallut procéder à l’assaut; il fut donné et coûta plus de 600 hommes morts et blessés aux Autrichiens; mais les retranchements restèrent aux mains des assaillants, pas pour longtemps, car le lendemain, de nouvelles masses d’insurgés s’étant montrées, le général Zach dut évacuer la position et rallier, non sans efforts et non sans quelques pertes, le gros de l’armée.
Enfin, pour compléter le tableau, des tirailleurs bosniaques embusqués sur les bords de la Save canardaient tous les bateaux passant sur le fleuve; on fut obligé de suspendre à peu près complètement la navigation. En même temps, une bande s’emparait par surprise des défilés de Maglay signalés comme dangereux par le prince Eugène de Savoie et fusillait à bout portant les conducteurs des malles-postes. L’inquiétude était grande à Vienne, les journaux les plus lus, qui, dès le début, s’étaient prononcés contre l’occupation, ne rassuraient guère le public. Le général en chef qui aurait voulu, en raison de la situation stratégique, et pour être en communication directe et non-interrompue avec Vienne, transférer le quartier général de Sérajewo à Brood, dut renoncer à ce projet pour ne pas faire croire à de véritables désastres, tandis qu’on se trouvait seulement en présence de difficultés considérables et d’échecs partiels qui allaient cesser par suite de l’arrivée des renforts.
La première opération qui montra l’arrivée sur le terrain de troupes fraîches et nombreuses fut le passage de la Save. Il s’agissait d’attaquer Tuzla et Zvornik (sur la frontière serbe) des deux côtés, par la Save et par la route de Doboy. Le passage, tenu soigneusement secret, eut lieu près de Samatz, tandis que des préparatifs faits vis-à-vis de la ville commerçante de Bertchka, le centre du commerce des prunes, laissaient prévoir une attaque de ce côté. En même temps les positions de Doboy recevaient des renforts très considérables. Alors, c’est-à-dire à partir du 15 septembre, les opérations furent très vigoureusement poussées et comme le général Philippovic l’avait déclaré publiquement, la pacification fut assurée pour le mois d’octobre. Il n’y eut même pas de grandes batailles livrées; les insurgés s’étaient montrés entreprenants et belliqueux tant qu’ils se sentaient en nombre; en présence des renforts, ils n’attendaient même pas l’ennemi. Le fameux mufti de Gorni-Tuzla qui tenait dans cette ville à la tête de 6,000 hommes et qui avait contraint tous les habitants valides, même les plus pacifiques, à prendre les armes, battit prudemment en retraite sur le territoire serbe, lorsqu’il s’aperçut que la position n’était plus tenable. Le général Waldstœtter put traverser sans coup férir et sans soutenir de combats sérieux l’espace compris entre Doboy et Tuzla; il trouva tout le pays abandonné par les habitants musulmans. Il s’attendait à un combat acharné aux environs de Tuzla; mais il ne rencontra pas plus de soldats ennemis que de fidèles musulmans. Après l’occupation de Tuzla, les Autrichiens poussèrent jusqu’à la frontière serbe et s’emparèrent de Zvornik dont les fortifications auraient pu permettre une longue résistance.
Le même jour presque, le duc de Wurtemberg, sortant de Trawnik, prenait l’offensive et se dirigeait sur Livno, résidence d’un mufti, à qui le canon dut parler. Après un bombardement de deux heures, la place fut rendue.
Vers le milieu d’octobre, il ne restait plus à faire reconnaître la bannière autrichienne que dans quelques districts montagneux de l’Herzégovine et dans le Sandschak de Novi-Bazar où 20,000 Albanais, envoyés par la redoutable ligue, dont les séides venaient justement de massacrer le _muchir_ Mehemet-Ali, étaient attendus.
Dans le courant du mois d’octobre, une partie des réservistes rentra dans ses foyers et l’administration militaire put songer sérieusement à préparer l’hivernage de l’armée. La première condition était d’assurer l’approvisionnement des troupes, en créant des routes et autant que possible, des chemins de fer. Les propositions ne manquaient pas à ce sujet et on n’avait à Sérajewo que l’embarras du choix.