Un printemps en Bosnie

Part 11

Chapter 113,622 wordsPublic domain

Pendant ce temps, l’armée du général Philippovic souffrait également du climat. A la chaleur torride des premiers jours de l’entrée en campagne succédaient à présent des pluies diluviennes; les sentiers de communication--les routes n’existaient pas--furent submergés; impossible de continuer la marche en avant. Le général s’arrêta à Dervent, premier bourg de quelque importance, et les troupes se reposèrent pendant quarante-huit heures. Elles en avaient grand besoin, mais il ne fallait pas trop s’attarder; les nouvelles qui parvenaient de l’intérieur du pays étaient de moins en moins rassurantes, il fallait frapper un grand coup, il fallait surtout s’emparer de Sérajewo pour éviter un soulèvement général.

Aussi, dès le 3, le général Philippovic donna l’ordre de reprendre la marche en avant. Les troupes occupèrent sans résistance Doboy, ville assez importante pour la contrée et dont le prince Eugène prend bonne note dans le Journal où il a relaté en français les principaux épisodes de son _ride_. Il signale le beau castel qui domine la ville et considère comme très dangereux le défilé qui s’étend entre Doboy et Maglay. Il avait bien raison, comme le démontra la suite.

Jusqu’au 4, rien n’avait fait prévoir une résistance active des populations. On supposait bien dans l’armée qu’il faudrait enlever de vive force Sérajewo et disperser Hadji-Loja et ses bandes, mais il était permis de supposer que l’on arriverait aux portes de la capitale en simple promenade militaire; l’attitude des habitants justifiait cet optimisme. A Dervent et à Doboy, des députations composées de musulmans s’étaient présentées au général Philippovic et l’avaient assuré de leur complète soumission; les orateurs protestaient qu’ils étaient heureux et fiers de compter désormais parmi les sujets, et les sujets fidèles, de l’empereur François-Joseph. Le feldzeugmeister avait répondu aux protestations de dévouement en promettant de protéger la religion musulmane à l’égal des autres confessions et de garantir les droits de tous les usages sans distinction d’origine.

Tout à coup, dans la soirée du 4, le bruit se répand dans l’entourage du général et bientôt dans le camp qu’un escadron du 7e hussards, envoyé en reconnaissance, a été attiré dans un guet-apens et que plus des trois quarts de ces cavaliers ont été massacrés, non par des troupes qui leur avaient fait loyalement face, mais par des habitants qui avaient organisé une embuscade. Tandis que l’on se demande avec émotion si cette nouvelle est vraie, ou s’il s’agit seulement d’un vulgaire canard, on voit arriver des blessés portant l’uniforme du 7e hussards. D’autres cavaliers démontés, tête nue, sans mousquet ni sabre, les suivent; ils sont tout au plus une trentaine; le matin au départ ils étaient plus de cent. Où sont les autres? Cherchez leurs camarades mutilés dans les rues étroites de Maglay ou dans les taillis environnants. La sinistre nouvelle était vraie, l’occupation pacifique va prendre désormais le caractère d’une guerre opiniâtre et sanglante.

Voici ce qui était arrivé. Le général en chef avait détaché cet escadron de hussards, d’abord pour reconnaître le pays et en même temps pour escorter un fourgon contenant 20,000 florins de numéraire destinés à solder des achats de fourrage. La petite troupe, arrivée à Maglay, fut fort convenablement accueillie par le syndic et les principaux habitants, qui adressèrent force salamaleks au chef et poussèrent même des hurrahs à la vue des cavaliers. Ceux-ci, sans la moindre défiance, sortirent de la ville et continuèrent leur reconnaissance sur Zepce. Ici le décor changea et les dispositions des habitants également. Une fusillade très nourrie accueillit les cavaliers, et ceux-ci, chargés de reconnaître le terrain, mais non de livrer bataille, surtout à des forces supérieures, tournèrent la ville et se replièrent sur Maglay.

Mais là aussi tout est changé. Quelques heures ont suffi pour que les rues soient barrées et hérissées de barricades. Les habitants, obéissant à quelque mot d’ordre venu de la mosquée, se sont armés, et abrités derrière les maisons, les tas de pavés et de pierres, ils attendent le retour des hussards. Dès que le veilleur placé sur le muezzin les a signalés, la fusillade éclate de tous les côtés.--Les hussards surpris hésitent. Ils ne peuvent retourner à Zepce, où les attendent des masses profondes d’ennemis; s’ils traversent Maglay au milieu de ce feu roulant, combien des leurs vont mordre la poussière? Ils sont littéralement pris entre deux feux. Cependant il faut prendre un parti. Les braves Magyars se lancent à bride abattue, le sabre haut, dans la ville; mais ils sont arrêtés par les barricades d’une construction savante; il faut faire enjamber aux chevaux, peu habitués à cet exercice, les obstacles accumulés; mais la fusillade ne cesse pas, les coursiers s’abattent éventrés, entraînant le cavalier, atteint lui-même de plusieurs balles. Aucun moyen de se défendre, l’ennemi reste invisible, aucune chance de rendre coup pour coup, la mort pour la mort, blessure pour blessure! Il faut songer à sortir de cet enfer. Presque tous les officiers de l’escadron furent tués; le payeur succomba également, et la voiture fut pillée. Enfin, vers le soir, les survivants de ce guet-apens arrivèrent au camp, et rendirent compte au général en chef de ce fâcheux épisode.

Le lendemain, une vingtaine de hussards que l’on croyait perdus rallièrent le cantonnement; ils s’étaient cachés dans les bois des environs et avaient pu rejoindre leurs camarades par des chemins de traverse en se guidant d’instinct. Au point de vue moral, l’effet du combat ou plutôt de la surprise de Maglay fut très considérable. Il y eut d’abord en Autriche même un sentiment de véritable stupeur, lorsque le public, qui s’était habitué à envisager l’occupation comme une mesure pacifique, ne devant coûter à l’Empire que des sacrifices d’argent, vit que l’on se trouvait bel et bien à la veille d’une guerre, probablement longue et coûteuse. Quant aux mahométans de Bosnie, leur audace grandit, et sur plusieurs points du territoire on signala les prédications de derviches et d’imans fanatiques, réunissant des bandes armées qui furent bientôt renforcées par la plupart des troupes régulières turques stationnées dans le pays. Les officiers n’avaient reçu aucune instruction précise, car la Turquie se complaisait dans l’attitude équivoque si chère à la diplomatie musulmane; les chefs étaient donc libres d’interpréter cette absence d’ordres dans le sens de la résistance aux Autrichiens, en permettant à leurs troupes d’opérer leur jonction avec les «insurgés». Ce fut sous ce nom que les combattants bosniaques furent désormais désignés.

A Novi, la petite garnison autrichienne, qui, au début de l’occupation, était entrée sans difficulté dans cette place, fut obligée de l’abandonner.

Le général Szapary, commandant la 20e division, devait suivre la Save et occuper le nord-est de la Bosnie en marchant jusqu’à Zvornik, sur les limites de la Serbie. Il éprouva une telle résistance, et les forces de l’ennemi grandirent tellement, qu’il dut d’abord se replier sur la ville de Gracanica, où il lui fut impossible de tenir. Il battit en retraite jusqu’à Doboy, ne jugeant pas prudent de s’isoler du gros de l’armée. Deux chefs très populaires, Aziz Stuper et Hadji-Kulmovich, organisaient la guerre sainte, le premier à Livno, l’autre dans l’ancienne capitale de la Bosnie, à Trawnik. En présence de ces faits, le général Philippovic décida avant tout de châtier, aussi rapidement que possible, les habitants de Maglay coupables de guet-apens.

La brigade du général Müller passa la petite rivière d’Orsora, grossie par les pluies; les Autrichiens réussirent, grâce à un habile mouvement de flanc vigoureusement exécuté, à prendre à revers les positions des insurgés sur la _Pelja Planina_ et à Kosna. Les Bosniaques se voyant tournés prirent la fuite, et Maglay fut occupé sans résistance. La plupart des habitants turcs, se doutant bien des représailles qui les attendaient, avaient abandonné leurs maisons, emportant le mobilier et faisant marcher devant eux leurs troupeaux. Cependant on découvrit quelques individus convaincus d’avoir pris part au guet-apens. Des pièces de monnaie provenant du fourgon qui avait été pillé et des objets appartenant aux hussards massacrés furent trouvés dans la poche de ces prisonniers. On les fusilla séance tenante.

Le lendemain, le général adressait la proclamation suivante aux habitants de Maglay:

«Habitants de Maglay,

«L’Empereur d’Autriche, mon Auguste Maître, a envoyé ses troupes en Bosnie pour y faire régner la paix et rétablir la sécurité. Dans nos intentions et dans notre attitude rien ne témoignait de l’hostilité pour vos personnes, pour votre religion, pour vos coutumes. Cependant, après avoir feint d’accueillir amicalement nos troupes, vous vous êtes livrés à un lâche attentat. D’après les lois de la guerre, vous devriez payer ce crime de vos vies et de tout ce que vous possédez. Je me borne à infliger à votre ville une contribution de guerre de 50,000 florins, qui devra être versée dans les huit jours. Si dans ce délai vous ne m’avez pas fait parvenir cette somme, je la ferai rentrer de force et vous serez chassés de vos maisons.

«Philippovic.»

Sans perdre de temps et sachant que la position devenait de plus en plus critique à Sérajewo, le feldzeugmeister donna l’ordre au général duc de Wurtemberg de se porter en avant pour marcher sur la capitale. Le duc de Wurtemberg, très aimé de ses soldats à cause de sa bravoure et de son affabilité, fit accomplir à ses hommes de véritables prodiges. Malgré les difficultés presque indescriptibles du terrain, les troupes firent des étapes de 12 à 16 heures par jour. La résistance des Bosniaques devenait de plus en plus vive. Le duc de Wurtemberg dut livrer une escarmouche à Jaïce et cette aimable cité, célèbre par ses cascades, fut enlevée d’assaut.

Deux jours plus tard, une affaire plus sérieuse eut lieu à Jepce. Le duc se heurta à une force de 10 à 12,000 hommes, dont la moitié appartenait à l’armée régulière turque. L’artillerie et les munitions ne manquaient nullement aux Bosniaques qui firent mine d’entraver la marche du général autrichien. Pour passer outre, le duc de Wurtemberg dut se battre toute la journée et rompre à la baïonnette les lignes qu’on lui opposait. La conduite des troupes autrichiennes fut des plus brillantes et la victoire décisive. Une quantité considérable de trophées et de prisonniers, parmi lesquels 400 rédifs de l’armée régulière, attestèrent ce succès qui permit au duc de Wurtemberg de continuer sa marche.

En attendant, de bonnes nouvelles parvenaient du corps d’armée chargé d’occuper l’Herzégovine. La marche audacieuse, étant donné le terrain invraisemblable, du général Joanovich, avait réussi de la façon la plus complète. Tandis que les Herzégoviens en armes étaient retranchés sur les deux routes qui conduisent de Mostar en Dalmatie, les chasseurs de l’avant-garde se montrèrent dans les environs de Mostar, en arrière des guerriers farouches de l’Herzégovine. Ceux-ci ne purent s’expliquer comment une armée avait pu passer, avec armes et bagages, par les gorges étroites des montagnes et des sentiers faits pour les chèvres. Ils étaient bien près de croire à quelque sortilège; pourtant il fallut se rendre à l’évidence.

L’anarchie régnait à Mostar; plusieurs hauts fonctionnaires turcs avaient été massacrés et le consul autrichien n’avait dû son salut qu’à la fuite. Il s’était retiré à Metkovich sur l’Adriatique. Quelques coups de feu furent échangés près du village de Cibulka, et, le 7 août, le général Joanovich entrait dans la capitale de ces Herzégoviens dont les sentiments belliqueux et l’amour de l’indépendance étaient de nature à inquiéter, à juste titre, le commandant du corps d’occupation.

L’opération audacieuse et si bien conduite du général Joanovich lui valut l’approbation de tous les hommes du métier et l’admiration de la foule. On lui sut gré d’avoir atteint un résultat essentiel en ménageant le sang de ses soldats et en se présentant à l’ennemi avec un prestige qui tenait du surnaturel. L’occupation de Mostar faisait faire un progrès énorme à l’occupation. La nouvelle de ce succès augmenta encore l’ardeur des troupes opérant en Bosnie et leur donna des ailes pour arriver jusqu’à Sérajewo. Le 18 août, le 49e anniversaire de la naissance de l’empereur François-Joseph approchait, et chacun dans l’armée aurait voulu envoyer à Vienne, comme cadeau, les clefs de Bosna-Seraï, le général en chef plus que tout autre. Aussi le feldzeugmeister accueillit assez mal Hafiz-Pacha, le _Vali_ de Bosnie, qui était venu le trouver au quartier général pour l’engager à suspendre sa marche jusqu’à l’arrivée d’instructions de Constantinople.

Le général en chef, depuis le début de la campagne, était outré de la duplicité ottomane. Il s’en expliqua avec une rude franchise et fit remarquer qu’il n’avait tenu qu’au grand vizir d’envoyer les seules instructions compatibles avec le traité de Berlin, en ordonnant aux autorités civiles et militaires d’accueillir les Autrichiens en amis et de calmer les populations au lieu de les exciter à une résistance inutile. Le général fournit à Hafiz-Pacha la preuve, qu’il venait d’acquérir, que trente bataillons de rédifs s’étaient joints à ces insurgés et que cette attitude forçait l’Autriche à mobiliser un nouveau corps d’armée.

Quant à la demande de suspendre sa marche, le général en fit aussi peu de cas qu’il en avait fait de l’essai d’intervention d’un consul anglais: «Je suis au service de Sa Majesté Apostolique, répondit Philippovic et c’est d’elle seule que je puis recevoir des ordres ou des instructions.»

Sans perdre de temps, le général en chef prit ses dispositions pour arriver en vue de la capitale. Les troupes étaient divisées en trois partis; il marchait lui-même à la tête du gros, tandis que le général Kaiffel se dirigeait avec une des ailes vers la citadelle, le général Tegetthoff s’avançait par la vieille route qui conduit directement à Zenica où l’entrevue de Philippovic avec le général turc avait eu lieu. Le 15 août, deux combats très meurtriers eurent lieu à Kanaï sur la route suivie par Tegetthoff et à Han-Belovac où le centre et la division Kaiffel eurent à vaincre une résistance désespérée des milices qui, sorties de Sérajewo, s’étaient portées au-devant des Autrichiens. Le 17, la lutte recommença, à une dizaine de kilomètres seulement de Sérajewo; les Autrichiens partagés en trois divisions se dirigèrent sur les villages de Brissi-Bucova et de Slina. Cette dernière localité est située à l’issue d’un bois que l’artillerie dut fouiller pendant deux heures. L’acharnement des Bosniaques exigea les plus grands efforts de la part de l’armée; les insurgés, renforcés par bon nombre de rédifs de l’armée régulière et conduits au feu par des officiers impériaux turcs, avaient l’avantage du nombre et des positions.

Une marche hardie du général Vitterez à la tête de sa brigade, décida du succès de la journée. Ce général réussit à tourner la ligne de bataille des Bosniaques, et il surprit leurs réserves qui, se croyant en sûreté, préparaient tranquillement le repas du soir. L’effet des obus lancés par les pièces de montagne au milieu du campement fut terrifiant; les Bosniaques prirent la fuite; mais beaucoup n’échappèrent point aux feux de salve des fusils Werndl. Des canons, un matériel considérable (toutes les tentes et objets de campement), ainsi qu’un drapeau et 150 prisonniers restèrent entre les mains des vainqueurs. Lorsque les autres troupes bosniaques apprirent ce qui se passait, elles eurent la crainte, très justifiée d’ailleurs, d’être coupées et se retirèrent en toute hâte sur Sérajewo.

La fatigue extrême des Autrichiens qui se battaient depuis trois jours ne leur permit pas de poursuivre l’ennemi jusque sous les murs de la ville, malgré tout le désir très ardent du général et de l’armée entière de fêter, à Sérajewo même, l’anniversaire impérial.

Afin de consoler ses braves, François-Joseph eut la délicate attention d’adresser au général en chef un télégramme le remerciant, ainsi que toutes les troupes, «du beau cadeau d’anniversaire qu’ils lui avaient offert», en remportant les victoires de Han-Belovac, de Stina et de Kanaï. La fête de l’empereur fut célébrée dans les bivouacs avec tout l’éclat militaire, _Te Deum_ en plein air, revue d’honneur, grand banquet offert par le général en chef aux officiers supérieurs, distribution de vin aux soldats, etc.

Cette journée de fête servit en même temps de journée de repos, car, dès le lendemain, les marches forcées allaient recommencer.

La prise rapide de Sérajewo s’imposait en raison des circonstances; et c’est surtout au point de vue moral qu’il importait à l’armée impériale de faire flotter son drapeau sur la citadelle.

Le tableau s’assombrissait de plus en plus dans les deux provinces et l’œuvre de la pacification devenait très dure. La soumission rapide de Mostar, où le général Joanovich s’efforçait d’installer une bonne administration locale et de rassurer les mahométans sur ses intentions à l’égard de leur culte et de leurs mœurs, ne servit pas d’exemple au reste de l’Herzégovine. Des bandes armées se montraient de tous côtés et les détachements autrichiens envoyés pour prendre possession de différents points, se heurtaient partout à la plus vive résistance. Malheur aux patrouilles isolées, aux petits groupes qui s’engageaient dans cette contrée sauvage! Ils étaient surpris et massacrés sur-le-champ.

Ici les mahométans n’étaient pas à craindre seulement; le Monténégro accentuait son attitude hostile à l’empire austro-hongrois; on colportait des ordres de résistance attribués au prince Nikita, et à son principal conseiller, le sénateur Pelkovitsch.

La Serbie, poussée par la Russie, élevait de nouveau des prétentions sur la Bosnie, et l’envoi d’un corps d’observation de 10,000 hommes sur la Drina avait causé de vives inquiétudes à Budapesth. Les catholiques, de leur côté, avaient fondé, sur l’occupation, des espérances ultramontaines que les instructions tolérantes du général Joanovich ne satisfaisaient nullement.

Les velléités de résistance furent encouragées par un coup de main heureux, exécuté par une bande d’Herzégoviens, près de Stolac. Les Autrichiens y perdirent plus de 160 hommes, et la garnison de cette petite place fut sérieusement menacée. Le général Joanovich dut expédier une forte colonne de troupes, pour dégager cette garnison et rétablir les communications avec Mostar. En même temps, à l’autre extrémité du territoire occupé, sur les derrières de l’armée et à proximité de la frontière croate, des milliers de musulmans pénétraient dans la ville de Banjaluka, en chassaient les habitants chrétiens et se fusillaient pendant plusieurs heures avec les troupes massées devant la caserne et devant l’hôpital, où les blessés coururent les plus grands dangers.

Il fallut envoyer une batterie d’artillerie pour chasser les assaillants qui ne se retirèrent qu’après avoir couvert les ruelles de la ville de cadavres. Le lendemain, de nouvelles bandes s’introduisaient dans la ville, et mettaient le feu au quartier chrétien. Il fallut encore les déloger à coups de canon. Enfin à Doboy, sur la ligne d’étape de l’armée autrichienne, le général Szapary et sa division se trouvaient dans la situation la plus critique. Le chef réclamait avec insistance des renforts. Le gouvernement impérial et royal prit alors des décisions conformes aux événements.

Le conseil des ministres assemblé à Vienne sous la présidence de l’empereur, ordonna la mobilisation de deux corps d’armée, et la réalisation du crédit de 60 millions de florins, voté par les délégations en vue des événements d’Orient. Mais en même temps, défense absolue fut faite aux journaux de révéler le moindre détail sur les dispositions militaires prises par le ministre de la guerre.

CHAPITRE X

Sérajewo au mois d’août 1878.--Caractère belliqueux de la population.--Souvenirs de 1697.--La dictature du clergé.--Le Chéri; proscription des costumes européens.--Hadji-Loja et Petrarki.--La «Commune» bosniaque.--Blessure de Hadji-Loja.--Tentatives d’apaisement de la bourgeoisie.--Malgré les efforts pacifiques, la lutte s’engage.--Dispositions stratégiques.--Prise de la citadelle.--Une nouvelle Saragosse.--L’hôpital.

La capitale de la Bosnie présentait, dans la première moitié d’août 1878, tous les signes caractéristiques d’une ville en pleine insurrection. L’exaltation des esprits et l’anarchie dominaient partout. L’idée de résister aux soldats de «l’empereur souabe» avait prévalu et une résolution farouche remplissait l’âme de tous les musulmans. Cette population a eu souvent des aspirations belliqueuses et elle n’a jamais regardé aux sacrifices, lorsqu’il s’agissait de se défendre contre l’étranger. Autrefois, les gens de Sérajewo résistèrent au prince Eugène, tandis que l’illustre capitaine avait pu traverser la plus grande partie du pays sans être arrêté par des obstacles militaires. En arrivant devant Sérajewo, Eugène adressa une lettre au chef de la communauté, aux anciens, et à toute la population, pour les engager à se rendre et à bien accueillir les troupes impériales qu’il commandait. Cette lettre fut portée à Sérajewo par un enseigne escorté d’un trompette. Les Bosniaques répondirent aux ouvertures du prince Eugène en massacrant les parlementaires. Alors le général ordonna l’assaut qui réussit, et fut suivi de scènes de pillage et de meurtre. Une grande partie des habitants furent passés au fil de l’épée, et les efforts du grand capitaine, pour arrêter le sac de la ville, restèrent infructueux. Seraglio, comme on l’appelait alors dans les récits qui arrivaient du théâtre de la guerre, fut saccagé de fond en comble; des incendies éclatèrent, et la ruine des malheureux habitants fut ainsi complète. A cent quatre-vingts ans de distance, les scènes d’horreur dont les chroniques nous ont transmis le récit, allaient se renouveler.

L’autorité suprême de la ville était entre les mains d’une sorte de comité de salut public composé _d’imans_ (prêtres), _derviches_ et musulmans fanatiques dont Hadji-Loja était, sinon le chef, du moins le héros, le grand exécuteur des décisions. Le gouvernement provisoire de Sérajewo avait des allures à la fois très religieuses et ultradémagogiques.

Il avait proclamé le _Chéri_, c’est-à-dire la loi du Prophète Mahomet, le Coran dont les versets et les aphorismes, remplacèrent toutes les lois, règles et ordonnances. Cette rigueur fut poussée si loin, que défense fut faite de porter le costume franc ou chrétien. Il y eut une seule exception faite en faveur de M. Koltesch, le médecin dont il est question plus haut, qui eut l’autorisation de garder sa redingote et son chapeau.

Pour tout autre, l’exhibition d’une semblable défroque entraînait des mauvais traitements et la prison. Pendant toute la journée et souvent au milieu de la nuit, lorsqu’une nouvelle vraie ou fausse venait alarmer la population, des meetings s’organisaient dans la _Cartschia_ (quartier marchand), dans les cours des mosquées, dans les cimetières au milieu des tombes. La foule accourait en armes, et les orateurs faisaient assaut de violence. Quelques-uns parlaient avec une éloquence très naturelle et très pittoresque, tandis que les discours des imans et des derviches respiraient le plus âpre fanatisme, et rappelaient les prédications de Pierre d’Amiens ou des grands inquisiteurs. Puis, ils faisaient des processions à travers la ville, au bruit des mousquets, des chants d’invocation adressés à Allah et des cavalcades ayant tout le pittoresque des _fantasias_ arabes.