Un printemps en Bosnie

Part 14

Chapter 143,742 wordsPublic domain

La bande était on ne peut mieux organisée. Il ne passait pas un convoi quelque peu important sur la route de Bercka, pas un voyageur susceptible d’avoir dans sa ceinture un viatique monnayé assez rond, sans que Milan le sût, et prît ses mesures en conséquence. Il ne tuait pas, du moins quand on s’exécutait de bonne volonté; mais l’argent, les bijoux, les valeurs de tous ceux qui s’aventuraient alors sur cette route couraient bien des risques. Parfois cependant il se laissait attendrir; quand ses informateurs s’étaient trompés, et que les gens dépouillés étaient vraiment de pauvres diables, il leur faisait restituer les quelques écus que ses hommes avaient pris. On m’a montré à Tuzla un ouvrier horloger qui, complètement dépouillé d’abord, avait exposé au brigand en chef dans quelle position il allait se trouver, ne pouvant sans un sou vaillant aller à Bercka, et retourner à Tuzla. «Combien t’a-t-on pris, demanda Milan.--Une douzaine de florins, répondit l’ouvrier.--Qu’est-ce que tu aurais fait de cela, fit Milan? Je vais te faire donner trente florins.» L’ouvrier voulut protester contre ce cadeau venant d’une telle origine, mais un regard lui indiqua que toute opposition, étant donné les circonstances, serait intempestive. Mais cela c’étaient les fioritures, les hors-d’œuvre du métier. La vérité est que Milan et ses acolytes ravageaient la contrée, et rendaient tout commerce impossible.

La nature du terrain, le voisinage de la Serbie, la complicité forcée des habitants, qui tremblaient de payer de leur vie la moindre indication aux autorités, assurèrent pendant assez longtemps l’impunité aux brigands. Ils s’enhardissaient de plus en plus, et Milan exécutait de véritables bravades. Un jour, il s’en vint avec son lieutenant Stolojan «le Bègue» tout bonnement à Bercka. Ils étaient vêtus tous deux comme des chasseurs, et avaient la carabine sur l’épaule. Ils s’en allèrent droit au presbytère, et montèrent jusqu’à la chambre du curé, qui allait se mettre à table. Stolojan resta sur le seuil de la porte, la main sur la gâchette du fusil. Le chef-brigand s’avança vers le curé: «Je suis Milan, fit-il, et je viens dîner avec toi.»

Le curé voulut faire un mouvement, mais sur un signe du Capitaine, Stolojan le mit en joue. «Voyons, pas de cérémonies, mon révérend! reprit le bandit, je me contenterai de ton ordinaire; vous autres ecclésiastiques, vous vous nourrissez bien le dimanche, sans oublier les jours de la semaine; à une condition cependant, c’est que tu enverras ta cuisinière chercher quelques flacons de derrière les fagots, pour ton cousin Ignace, qui est venu te voir avec un _pays_. Toute autre explication donnée à ta servante, ou à qui que ce soit pouvant survenir, aurait des conséquences fâcheuses. Donne tes ordres et dis ton _bénédicité_, mon ami abaissera son arme.»

Avec tout l’opportunisme que les serviteurs du Seigneur savent pratiquer dans les circonstances décisives de la vie, le curé se soumit, la servante apporta des bouteilles auxquelles le cousin Ignace fit largement honneur, tandis que l’ami, en sentinelle à la même place, ne lâchait pas un instant son arme menaçante. Le repas terminé, le brigand pria le curé de lui livrer les clefs de la caisse; l’ecclésiastique remit à Milan une vingtaine de florins, en jurant que c’était tout ce qu’il possédait.

--C’est possible, fit froidement Milan, mais tu as eu depuis hier trois cents florins appartenant à la communauté des franciscains.--Y penses-tu, avisa le révérend, de l’argent qui m’a été confié, qui ne m’appartient pas, que je serai forcé de rendre!

--Ah! voilà qui m’est égal! s’écria Milan, donne cet argent ou je brise toutes tes armoires pour voir où tu l’as caché, et si je ne le trouve pas je te casse la tête par-dessus le marché.

Stolojan avait de nouveau mis son arme en joue, et il fallut bien s’exécuter et remettre les trois cents florins. Après quoi Milan demanda respectueusement au curé de le bénir, et se retira suivi de son fidèle compagnon.

C’est pourtant ce même Stolojan qui mit un terme aux exploits de son patron. L’autorité militaire pourchassait activement les brigands; la bande avait été décimée dans plusieurs rencontres, et quelques bandits capturés avaient été exécutés sommairement. Des peines draconiennes, mais les seules efficaces, avaient été édictées contre ceux qui donneraient asile à Milan et à ses compagnons. L’aubergiste d’un _han_ et ses domestiques furent pendus pour avoir laissé le chef de brigands et plusieurs de ses aides séjourner sous le toit de cette auberge, sans prévenir la gendarmerie. En outre une prime de trois cents ducats--une fortune dans ce pays-là--avait été promise à quiconque s’emparerait du redouté Milan. Ce fut ce gain qui séduisit Stolojan. Un jour que son chef reposait dans une grotte, le lieutenant, après une courte lutte avec ce qu’il appelait sa conscience, lutte très curieuse à étudier pour un psychologue, vainquit ses scrupules; il tira son handjar et trancha la tête du brigand redouté.

Cette exécution achevée, Stolojan se préoccupa d’en tirer profit. Il mit la tête dans un mouchoir, et la porta toute sanglante au prochain poste de gendarmerie, réclamant le salaire promis.

A la vue de la tête fraîchement coupée du brigand, le chef du poste refusa d’en croire ses yeux. L’on s’était refusé à admettre la possibilité de la capture de l’insaisissable Milan. Stolojan et la tête du brigand furent envoyés sous bonne escorte à Tuzla; le préfet reconnut l’identité, mais au lieu de payer la prime, il fit coffrer le lieutenant meurtrier de son capitaine. Stolojan ne resta pas longtemps sous les verrous. Employé à une corvée quelconque, il sut escamoter la clef des champs; on assure que l’autorité autrichienne, esclave de sa promesse, avait singulièrement facilité cette évasion, et que le sous-bandit partit lesté des 300 ducats promis. C’est ainsi que périt le dernier des grands brigands de la Bosnie. Quelque temps auparavant, ce même Milan Nikolitsch, assassiné misérablement et livré par un acolyte, s’était échappé d’une maison en flammes, assiégée par plus de cent soldats.

La route de Tuzla à Bercka est une véritable merveille d’art. Le génie de l’armée austro-hongroise s’est joué de toutes les difficultés, de tous les obstacles accumulés par la nature pour entraver le travail humain. Les vaillants pionniers ont triomphé de tout.

La poste qui dessert cette route, est entièrement militaire; les voitures sont des fourgons bien suspendus et protégés contre les rafales du vent et les ardeurs du soleil par d’épais rideaux de toile. Un _feldwebel_ qui fait aussi l’office de vaguemestre est assis sur le siège, à côté du cocher; un chasseur, la baïonnette au fusil, se tient sur un strapontin, à l’arrière du véhicule. Les chevaux, des animaux de la remonte, détalent au grand trot; on côtoie d’abord la ligne du chemin de fer prolongée jusqu’à la saline de Siminhan. Voici les bâtiments principaux de l’entreprise; le nom de l’empereur régnant s’y détache en grosses lettres, la principale saline est placée, en effet, sous l’invocation du monarque. Malgré l’heure très matinale, on y travaille activement.

Un officier qui part pour la chasse en Esclavonie, et dont l’attirail de Nemrod occupe la plus grande partie des banquettes, me montre l’emplacement où va bientôt s’élever une verrerie, la première qu’on aura vue en Bosnie. Les pronostics des hommes spéciaux sont très favorables à l’établissement de cette industrie.

A partir de Gorni-Tuzla, village musulman assez considérable, nous entrons dans le paysage alpestre, et la route a un aspect des plus mouvementés et des plus pittoresques. On pénètre de nouveau sous les halliers profonds et mystérieux. Partout dans la forêt se dressent des rochers qui profilent jusqu’au ciel leurs parois gigantesques; des petits ponts en bois établis d’une façon très rudimentaire, et que la première crue pourrait emporter, nous font enjamber des torrents tout à fait à sec l’été, mais assez impétueux en automne, après les pluies, ou au printemps, à la fonte des neiges. Dans ces forêts, au milieu des taillis, s’élèvent quelques cabanes, des masures basses, d’aspect misérable. Les seules constructions solides et d’une certaine apparence sont les blockhaus où logent les gendarmes, et qui servent à la fois d’habitations et, en cas d’attaque, de fortins abrités de grands murs crénelés. Les gendarmes s’y sont installés en famille (le brigadier est parfois marié), et l’intérieur de ces postes d’enfants perdus ne manque pas d’un certain confort--relatif et tout militaire. Ne faut-il pas que ces braves gens puissent se restaurer et se reposer après de fatigantes patrouilles, après avoir grimpé au sommet des montagnes et traversé des terres vraiment sauvages, n’offrant aucune ressource? Rassurons le voyageur. Pas plus ici que sur les autres routes de la Bosnie parcourues par la poste impériale, il ne risque de périr d’inanition, ou de coucher à la belle étoile, en cas d’accident ou d’événement imprévu. Il existe à chaque relai des cantiniers, gens actifs et spéculant juste, qui ont installé dans la cabane la plus vaste, ou plutôt la moins petite entre toutes, des restaurants dont le menu sans prétention, servi sur des nappes propres, et arrosé de vin de Hongrie, mérite toute la reconnaissance des voyageurs affamés. Dans une seconde pièce, on trouve des lits convenables auxquels on peut se confier sans crainte. L’autorité veille, du reste, à ce que le passant ne soit pas écorché. C’est dans une de ces cantines que nous déjeunâmes, tandis que l’on changeait les chevaux.

Le fourgon gravit une pente assez raide; nous sommes toujours en forêt; des oiseaux de proie variés tournoient autour des grands arbres; aigles, vautours, cormorans, cherchent leur pâture. La faim aidant, ils s’enhardissent et fondent jusque sur les chevreuils qui gambadent sous bois. On aperçoit le squelette d’un de ces gracieux animaux, dévoré par les oiseaux avec autant d’entrain qu’une réunion de convives banquetant en l’honneur d’un anniversaire quelconque.

A une heure de Bercka environ, la forêt s’écarte, nous voici maintenant sur un plateau;--des bouquets d’arbres, des bouleaux donnent ici au paysage une teinte bien différente de la nature alpestre de tout à l’heure; on se croirait presque aux environs de Paris. Le temps est gris et triste; une pluie persistante et glaciale pourrait faire supposer que nous sommes en novembre et non en juin. Un brouillard opiniâtre indique, là-bas au fond, la présence de la Save. Le grand clocher de l’église de Bercka apparaît lointain et moqueur; car il semble qu’on l’a à portée de la main, lorsque, au contraire, il se perd comme une _fata morgana_. Nous roulons plus d’une heure, les yeux fixés sur ce clocher; puis la route finit comme toutes choses en ce monde, et le fourgon s’engage dans une rue interminable qui descend en pente, mal pavée comme toutes les cités turques, assez large, du reste, et bordée des deux côtés de boutiques où l’on achète toutes sortes de marchandises, mais surtout des cotonnades et des victuailles. Les marchands, même les musulmans, ont ici une apparence plus active et moins fataliste que dans les autres villes orientales. On jurerait qu’ils ont déjà appris quelque chose des occidentaux auxquels ils se frottent; ils font quelques pas au-devant du client, et n’attendent plus que celui-ci vienne à eux. Turcs et chrétiens semblent du reste s’entendre à merveille.

Bercka est la métropole des pruneaux. Ce que l’on y débite de ces fruits secs est incalculable. On parle de 200,000 quintaux par an. Les courtiers des maisons de Bercka parcourent le pays en tout sens, achetant sur pied les récoltes entières. On calcule le prix de la vente sur les probabilités de la moisson future dans les autres pays à prunes. Si l’année se présente bien dans le midi de la France, il y a baisse sur les pruneaux de Bosnie; au contraire, si les pronostics sont mauvais pour la récolte dans les environs d’Agen et dans les clos du Tourangeau, les propriétaires bosniaques sont maîtres de leur prix, la concurrence n’est pas à craindre. En septembre et octobre, Bercka présente une animation tout à fait extraordinaire. Il vient des acheteurs même d’Amérique! La Save, qui baigne la ville d’un côté, et de l’autre arrose les bords broussailleux du pays slavon, est chargée de barques, de bateaux, de chalands de toute espèce, et tous sont remplis du fruit savoureux, mais laxatif, qui fait la richesse de la région. On cite des fortunes colossales, pour le pays, qui ont été fondées et qui sont alimentées par ce commerce.

Bercka doit à la présence de ces capitalistes un air de prospérité et de propreté qui réjouit le voyageur; les mœurs y sont cordiales et on possède le culte des relations mondaines. C’est du moins ce que j’étais en droit de conclure quand je vis toute la population distinguée se porter au débarcadère des bateaux à vapeur de la compagnie de navigation autrichienne, pour saluer un fonctionnaire nouvellement marié et qui ramenait sa femme. La bande des amis était précédée d’un orchestre qui fit entendre, fort bien ma foi, des airs de circonstance--et autres. Après avoir fait ainsi la conduite aux nouveaux époux, les musiciens organisèrent une sérénade dont les accords s’entendaient encore à l’aube.

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La Save met Bercka en communication directe et permanente avec Belgrade d’une part et Gradiska de l’autre. Le trajet n’est pas des plus pittoresques; il s’effectue rapidement et l’on n’est pas trop mal à bord des steamboats de la compagnie de la Save. De Gradiska, on gagne facilement Banjaluka, une des villes turques les plus curieuses. C’était autrefois un repaire de fanatiques musulmans dont les actes de foi, assez semblables à ceux de l’inquisition espagnole, ont souvent retenti dans l’histoire du pays. Pendant la première période de l’occupation, les Turcs de Banjaluka nécessitèrent, de la part du général commandant les troupes impériales, une surveillance active et incessante qui n’empêcha nullement, d’ailleurs, un soulèvement assez vif qui dura deux jours, comme nous l’avons dit. Aujourd’hui, l’ardeur belliqueuse des begs de Banjaluka et de leurs satellites s’est calmée; ils sont devenus des négociants qui joignent une forte activité à leur finesse native. Les officiers de la garnison, vis-à-vis desquels les habitants musulmans avaient cru devoir adopter d’abord une attitude hostile et même hargneuse, sont très bien vus à présent et vivent en harmonie parfaite avec la population.

Rien de plus simple, de plus correct, d’ailleurs, que l’attitude des officiers austro-hongrois dans les pays occupés. On chercherait en vain la moindre trace de morgue ou d’orgueil dédaigneux pour une race inférieure. Pas d’abandon de dignité non plus, par exemple. On dirait d’honnêtes et laborieux fonctionnaires coiffés du képi et ayant l’épée au côté. L’officier autrichien qui est envoyé en Bosnie doit travailler beaucoup, il le sait, mais ses peines ne sont pas perdues, puisque son labeur contribue à la fois à la grandeur de son pays et à l’avancement de la civilisation.

La conscience de ce devoir accompli se reflète dans l’attitude entière des officiers; ils ont de la satisfaction évidemment--et à bon droit, mais ils n’exultent pas et ne se croient pas tenus d’arborer des airs fanfarons pour attirer sur eux et sur leur importance l’attention des passants ou des voisins. Il n’y a parmi eux ni fendants, ni matamores, et les hussards hongrois, ces centaures qui adorent leur métier, ne se distinguent de leurs frères d’armes de la Cisleithanie--plus calmes et d’un sang plus froid--que par leur rondeur et une pétulance qui fait plaisir à voir. Au restaurant et dans les cafés, les officiers, en prenant leur repas, causent des dernières manœuvres, des théories, d’un article paru dans la «Vedette» ou dans quelque autre recueil militaire spécial. La préoccupation sérieuse du métier domine en tout. Quelle différence avec les officiers de l’armée allemande, si entichés d’eux-mêmes, se croyant de plusieurs coudées au-dessus des simples mortels--non coiffés du casque et n’ayant pas le droit de traîner la latte sur les pavés!

Comme pour bien montrer jusqu’à quel point les velléités insurrectionnelles des fanatiques musulmans de Banjaluka ont disparu et combien cette population s’est modifiée, c’est dans ces parages si inhospitaliers jadis aux _giaours_ que se sont établies des colonies prospères de paysans allemands.

Les Franciscains--on retrouve presque partout leur influence dans le développement intellectuel du pays--ont attiré en Bosnie des cultivateurs de la Westphalie, tous catholiques, très convaincus et très pratiquants, que le Kulturkampf poussait vers l’émigration. Un moine franciscain se mit en route, il parcourut ces contrées germaniques, et, avec l’éloquence enflammée d’un Pierre l’Ermite, il décrivit le tableau des belles récoltes obtenues sans trop de peine, de l’étable garnie, du culte catholique célébré sans entraves et des prêtres administrant paisiblement la communauté.

Ces prédications eurent leur effet. Une centaine de familles émigrèrent avec enfants, armes et bagages. C’est sur la rivière le _Verbas_, à proximité de Banjaluka, qu’ils transportèrent leurs pénates. Le commencement de cette colonisation fut difficile, il y eut des épreuves et surtout des déceptions. Plus d’un Westphalien s’aperçut avec surprise qu’il fallait d’abord gagner, et à la sueur du front, le beurre que le prédicateur franciscain avait montré étendu sur le pain bis de la nouvelle Terre promise. Tout d’abord les propriétaires n’entendaient pas se défaire de leurs terres à trop vil prix, et ceux qui avaient cru opérer en Bosnie sans quelques capitaux, avec leurs bras et leur bonne volonté, virent qu’ils s’étaient trompés.

Il fallut ensuite recourir à des précautions légales pour éviter les contestations ultérieures au sujet des actes de vente; l’administration fit son possible pour assurer aux acheteurs la jouissance paisible de leur propriété. Ce n’était pas chose si aisée avec les us tortueux de la légalité musulmane, et à cause de la difficulté de délimiter exactement le bien dont chacun pouvait disposer.

Les colons durent ensuite pourvoir eux-mêmes à toutes les nécessités de l’existence, se construire des abris, les meubler, apporter tout leur outillage et travailler durement la terre avant de goûter ses produits. Mais cette période des débuts écoulée, les premières difficultés vaincues, les colons du Verbas furent largement récompensés de leurs peines. Ils ont pu aujourd’hui construire de gros villages d’aspect cossu et fort proprement tenus, à la place des masures où ils s’étaient installés à leur arrivée. De belles églises avec des presbytères fort bien installés, confortables même, s’élèvent au centre de ces localités, dont la principale porte le nom du célèbre chef du centre ultramontain au parlement allemand, _Windhorst_. Les chemins de fer permettent aux cultivateurs de se rendre de loin en loin au pays, pour raconter à leurs parents combien est prospère la colonie allemande en Bosnie, et combien les colons du Verbas sont attachés à leur nouvelle patrie.

D’autres tentatives de colonisation sont à signaler, plus directement favorisées celles-là par l’administration. A la suite des grandes inondations qui eurent lieu dans le Tyrol vers 1882, et qui ruinèrent des centaines de familles, un exode fut organisé; des paysans du Pusterthal vinrent s’établir en Bosnie et essayèrent d’y fonder une nouvelle patrie. Quelques-uns réussirent; mais beaucoup regrettèrent trop vivement les glaciers et les vallons du sol natal. Ils furent en proie à la nostalgie du montagnard et restèrent insensibles à la rémunération abondante et certaine de leur labeur; ils abandonnèrent tout pour suivre la voix du pays. Quelques-uns cependant ont vaincu la nostalgie, et leurs établissements prouvent combien cette terre sait se montrer reconnaissante envers ceux qui la cultivent. Sans aucun doute un grand courant de colonisation se produira un jour vers la Bosnie; mais il importe de rappeler aux immigrants--comme l’a fait d’ailleurs le gouvernement--qu’il ne faut pas venir dans cette contrée, dénué de toute ressource, car la terre ne s’y donne pas pour rien, pas même à vil prix; mais sa valeur est d’autant plus grande pour celui qui la traite rationnellement et y consacre tous ses efforts.

CHAPITRE XIII

L’Herzégovine.--La route de Sérajewo à Mostar.--Le service de diligences.--Mostar.--Souvenirs héroïques.--De Mostar à Metkovitch.--La vigne et le tabac.

Tandis que la Bosnie est la partie la plus productive, mais aussi quelque peu prosaïque, des pays occupés, l’Herzégovine, avec ses rochers inaccessibles, ses cimes couvertes d’une neige éternelle, ses forêts infinies dont les lisières se reflètent dans les flots bleus de l’Adriatique, représente le côté romanesque de la nouvelle conquête autrichienne. Si une excursion en Bosnie est fructueuse en renseignements pratiques sous bien des points de vue; si elle se recommande à tous ceux qui veulent étudier les ressources d’une contrée jusqu’ici à demi barbare, l’Herzégovine offre aux voyageurs d’autres sensations. Ici, la nature lui arrache à chaque étape de nouveaux cris d’admiration, d’étonnement et parfois de terreur.

Le paysage n’a rien de petit ni de banal, il est sauvage et grandiose; partout ce cadre énorme, ces sites tourmentés, semblent créés pour y laisser mouvoir à l’aise des Titans toujours prêts à soulever des blocs de granit et à se les jeter à la tête. C’est encore le pays béni des Nemrods, non pas des chasseurs et amateurs qui considèrent leur fusil comme un couteau de boucherie et dont le but est atteint dès qu’un certain nombre de bêtes abattues figure au _tableau_. Je parle de ces chasseurs passionnés dont le prince héritier d’Autriche vient de tracer la silhouette dans son livre _Jagden und Beobachtungen_[4]. Pour ceux-là leur exercice favori c’est réellement, comme on l’a dit, l’image de la guerre; il leur faut de nombreux périls, des obstacles accumulés, de longues marches, des privations, la poursuite d’animaux fauves et féroces, qui en se retournant pourraient, d’un coup de dent ou d’un coup de patte, anéantir le chasseur au lieu d’être détruits par lui.

[4] Un fort volume chez Kunast, libraire de la Cour, Hohenmarkt, Vienne.

Des oiseaux de proie planent au-dessus des blocs de rochers; les aigles se perdent dans les nuages, et les vautours au sinistre battement d’ailes viennent chercher leur proie--lorsque la faim les talonne--jusque parmi les troupeaux qui paissent dans la plaine. On voit alors l’énorme oiseau fondre comme un aérolithe vivant au milieu des brebis; il a choisi la plus belle et la plus grosse, et il l’emporte dans ses serres avant que les bergers, stupéfaits, aient songé à accourir.

Mais ces rois des airs ont également leurs ennemis, leurs persécuteurs acharnés. Ceux-là se rient de tous les obstacles, des plus hautes montagnes, des aspérités de terrain; ils grimpent comme s’ils étaient chez eux, dans leur maison, le long des rochers nus, et tout à coup ils apparaissent au-dessus des aires taillées dans les pierres et enlèvent du nid les aiglons, tandis que les parents cherchent au loin la proie et bravent le soleil en regardant ses rayons en face.

Dans cette même Herzégovine, il est d’autres tableaux plus doux et qui vous frappent par des impressions différentes. Dans la vallée, vous vous trouvez en admiration devant un véritable tableau méridional. Vous êtes dans l’antichambre de la belle Italie: les buissons d’oliviers, les figuiers, les oranges et les citrons suspendus aux arbres, la flore colorée et luxuriante, tout vous parle des pays chauds, du Midi béni. Et dans ce décor apparaissent des hommes à tournure fière et martiale, toujours armés, au regard provoquant; des femmes d’une correction de traits qui rappelle à la fois la pureté grecque et la finesse vénitienne.