Chapter 9
--Parce qu'il ne sait pas ce que peuvent apprendre le sacrifice et la souffrance! Les livres qu'il étudie nous les avons pratiqués, nous, sans les connaître; les principes qu'il applaudit, nous les avons défendus avec la poudre et la baïonnette.
--Et au prix de vos membres et de votre sang; le bourgeois l'a dit en voyant ce corps mutilé: Voilà à quoi sert la gloire!
--Ne le crois pas, mon fils; la vraie gloire est le pain du coeur; c'est elle qui nourrit le dévouement, la patience, le courage! Le maître de tout l'a donnée comme un lien de plus entre les hommes. Vouloir être remarqué par ses frères, n'est-ce pas encore leur prouver notre estime et notre sympathie? Le besoin d'admiration n'est qu'un des côtés de l'amour. Non, non, la gloire _juste_ n'est jamais trop payée! Ce qu'il faut déplorer, enfant, ce ne sont pas les infirmités qui constatent un généreux sacrifice; mais celles qu'ont appelées nos vices ou nos imprudences. Ah! si je pouvais parler haut à ceux qui me jettent, en passant, un regard de pitié, je crierais à ce jeune homme, dont les excès ont obscurci la vue avant l'âge:--Qu'as-tu fait de tes yeux? A l'oisif qui traîne, avec effort, sa masse énervée:--Qu'as-tu fait de tes pieds? Au vieillard que la goutte punit de son intempérance:--Qu'as-tu fait de tes mains! A tous:--Qu'avez-vous fait des jours que Dieu vous avait accordés, des facultés que vous deviez employer au profit de vos frères? Si vous ne pouvez répondre, ne plaignez plus le vieux soldat mutilé pour le pays; car, lui, il peut du moins montrer ses cicatrices sans rougir.
_16 octobre._--La petite gravure m'a fait mieux comprendre les mérites du père Chaufour et je l'en ai estimé davantage.
Il sort à l'instant de ma mansarde. Il ne se passe plus un seul jour sans qu'il vienne travailler près de mon feu ou sans que j'aille m'asseoir et causer près de son établi.
Le vieil artilleur à beaucoup vu et raconte volontiers. Voyageur armé pendant vingt ans à travers l'Europe, il a fait la guerre sans haine et avec une seule idée: l'honneur du drapeau national! Ç'a été là sa superstition, si l'on veut; mais ç'a été, en même temps, sa sauve-garde.
Ce mot de FRANCE, qui retentissait alors si glorieusement dans le monde, lui a servi de talisman contre toutes les tentations. Avoir à soutenir un grand nom peut sembler un fardeau aux natures vulgaires; mais pour les forts, c'est un encouragement.
--J'ai bien eu aussi des instants, me disait-il l'autre jour, où j'aurais été porté à _cousiner avec le diable_. La guerre n'est pas précisément une école de vertus champêtres. A force de brûler, de démolir et de tuer, vous vous racornissez un peu à l'endroit des sentiments, et quand la baïonnette vous a fait roi, il vous vient parfois des idées d'autocrate un peu fortes eu couleur. Mais à ces moments-là, je me rappelais la patrie dont m'avait parlé le lieutenant, et je me disais tout bas le mot connu: _Toujours Français!_ On en a ri depuis! Des gens qui feraient de la mort de leur mère un calembour, ont tourné la chose en ridicule, comme si le nom de la patrie n'était pas aussi une noblesse qui obligeait! Pour mon compte, je n'oublierai jamais de combien de sottises ce titre de Français m'a préservé. Quand la fatigue prenait le dessus, que je me trouvais en arrière du drapeau, et que les coups de fusil pétillaient à l'avant-garde, j'entendais bien parfois une voix qui me disait à l'oreille:--Laisse les autres se débrouiller, et pour aujourd'hui ménage ta peau! Mais ce mot _Français!_ grondait alors en moi, et je courais au secours de la brigade. D'autres fois, quand la faim, le froid, les blessures m'avaient agacé les nerfs, et que j'arrivais chez quelque _meinherr_ maussade, il me prenait bien une démangeaison d'éreinter l'hôte et de brûler la baraque; mais je me disais tout bas: _Français!_ et ce nom-là ne pouvait rimer ni avec incendiaire, ni avec meurtrier. J'ai traversé ainsi les royaumes de l'est à l'ouest et du nord au midi, toujours occupé de ne pas faire affront au drapeau. Le lieutenant, voyez-vous, m'avait appris un mot magique: LA PATRIE! Il ne s'agissait pas seulement de la défendre, il fallait l'agrandir et la faire aimer.
_17 octobre._--J'ai fait aujourd'hui une longue visite chez mon voisin. Un mot prononcé au hasard a amené une nouvelle confidence.
Je lui demandais si les deux membres dont il était privé avaient été perdus à la même bataille.
--Non pas, non pas, m'a-t-il répondu: le canon ne m'avait _pris_ que la jambe, ce sont les carrières de Clamart qui m'ont _mangé_ le bras.
Et comme je lui demandais des détails:
--C'est simple comme bonjour, a-t-il continué. Après la grande débâcle de Waterloo, j'étais demeuré trois mois aux ambulances pour laisser à ma jambe de bois le temps de pousser. Une fois en mesure de réemboîter le pas, je pris congé du major et je me dirigeai sur Paris, où j'espérais trouver quelque parent, quelque ami; mais rien, tout était parti, ou sous terre. J'aurais été moins étranger à Vienne, à Madrid, à Berlin! Cependant, pour avoir une jambe de moins à nourrir, je n'en étais pas plus à mon aise; l'appétit était revenu, et les derniers sous s'envolaient.
A la vérité, j'avais rencontré mon ancien chef d'escadron, qui se rappelait que je l'avais tiré de la bagarre à Montereau en lui donnant mon cheval, et qui m'avait proposé chez lui place au feu et à la chandelle. Je savais qu'il avait épousé, l'année d'avant, un château et pas mal de fermes; de sorte que je pouvais devenir à perpétuité brosseur d'un millionnaire, ce qui n'était pas sans douceur. Restait à savoir si je n'avais rien de mieux à faire. Un soir je me mis à réfléchir.
--Voyons, Chaufour, que je me dis, il s'agit de se conduire comme un homme. La place chez le commandant te convient; mais ne peux-tu rien faire de mieux? Tu as encore le torse en bon état et les bras solides; est-ce que tu ne dois pas toutes tes forces à la patrie, comme disait l'oncle de Vincennes? Pourquoi ne pas laisser quelque ancien plus démoli que toi prendre ses invalides chez le commandant? Allons, troupier, encore quelques charges à fond puisqu'il te reste du poignet! Faut pas se reposer avant le temps.
Sur quoi j'allai remercier le chef d'escadron et offrir mes services à un ancien de la batterie qui était rentré à Clamart dans son _foyer respectif_, et qui avait repris la pince de carrier.
Pendant les premiers mois, je fis le métier de conscrit, c'est-à-dire plus de mouvements que de besogne; mais avec de la bonne volonté on vient à bout des pierres comme de tout le reste: sans devenir, comme on dit, une tête de colonne, je pris mon rang, en serre-file, parmi les bons ouvriers, et je mangeais mon pain de bon appétit, vu que je le gagnais de bon coeur. C'est que, même sous le tuf, voyez-vous, j'avais gardé ma gloriole. L'idée que je travaillais, pour ma part, à changer les roches en maisons, me flattait intérieurement. Je me disais tout bas:
--Courage, Chaufour, mon vieux, tu aides à embellir ta patrie.
Et ça me soutenait le moral.
Malheureusement, j'avais parmi mes compagnons des citoyens un peu trop sensibles aux charmes du cognac; si bien qu'un jour, l'un d'eux, qui voyait sa main gauche à droite, s'avisa de battre le briquet près d'une mine chargée: la mine prit feu sans dire gare, et nous envoya une mitraille de cailloux qui tua trois hommes et emporta le bras dont il ne me reste plus que la manche.
--Ainsi, vous étiez de nouveau sans état? dis-je au vieux soldat.
--C'est-à-dire qu'il fallait en changer, reprit-il tranquillement. Le difficile était d'en trouver un qui se contentât de cinq doigts au lieu de dix; je le trouvai pourtant.
--Où cela?
--Parmi les balayeurs de Paris.
--Quoi! vous avez fait partie?...
--De l'escouade de salubrité; un peu, voisin, et c'est pas mon plus mauvais temps. Le corps du balayage n'est pas si mal composé que malpropre, savez-vous! Il y a là d'anciennes actrices qui n'ont pas su faire d'économies, des marchands ruinés à la Bourse; nous avions même un professeur d'humanités qui, pour un petit verre, vous récitait du latin ou des tragédies, à votre choix. Tout ça n'eût pas pu concourir pour le prix Monthyon; mais la misère faisait pardonner les vices, et la gaîté consolait de la misère. J'étais aussi gueux et aussi gai, tout en tâchant de valoir un peu mieux. Même dans la fange du ruisseau, j'avais gardé mon opinion que rien ne déshonore de ce qui peut être utile au pays.
--Chaufour, que je me disais en riant tout bas, après l'épée le marteau, après le marteau le balai; tu dégringoles, mon vieux, mais tu sers toujours ta patrie.
--Cependant vous avez fini par quitter votre nouvelle profession? ai-je repris.
--Pour cause de réforme, voisin; les balayeurs ont rarement le pied sec, et l'humidité a fini par raviver les blessures de ma bonne jambe. Je ne pouvais plus suivre l'escouade; il a fallu déposer les armes. Voilà deux mois que j'ai cessé de travailler à _l'assainissement de Paris_.
Au premier instant, ça m'a étourdi! De mes quatre membres, il ne me restait plus que la main droite, encore avait-elle perdu sa force! fallait donc lui trouver une occupation _bourgeoise_. Après avoir essayé un peu de tout, je suis tombé sur le cartonnage, et me voilà fabricant d'étuis pour les pompons de la garde nationale; c'est une oeuvre peu lucrative, mais à la portée de toutes les intelligences. En me levant à quatre heures et en travaillant jusqu'à huit, je gagne soixante-cinq centimes! le logement et la gamelle en prennent cinquante; reste trois sous pour les dépenses de luxe. Je suis donc plus riche que la France, puisque j'équilibre mon budget, et je continue à la servir, puisque je lui économise ses pompons.
A ces mots, le père Chaufour m'a regardé en riant, et ses grands ciseaux ont recommencé à couper le papier vert pour ses étuis.
Je suis resté attendri et tout pensif.
Encore un membre de cette phalange sacrée qui, dans le combat de la vie, marche toujours en avant pour l'exemple et le salut du monde! Chacun de ces hardis soldats a son cri de guerre: celui-ci la patrie, celui-là la famille, cet autre l'humanité; mais tous suivent le même drapeau, celui du devoir; pour tous règne la même loi divine, celle du dévouement. Aimer quelque chose plus que soi-même, là est le secret de tout ce qui est grand; savoir vivre en dehors de sa personne, là est le but de tout instinct généreux.
CHAPITRE XI.
UTILITÉ MORALE DES INVENTAIRES.
_13 novembre, neuf heures du soir._--J'avais bien calfeutré ma fenêtre: mon petit tapis de pied était cloué à sa place; ma lampe garnie de son abat-jour laissait filtrer une lumière adoucie, et mon poêle ronflait sourdement comme un animal domestique.
Autour de moi tout faisait silence. Au dehors seulement une pluie glacée balayait les toits et roulait avec de longues rumeurs dans les gouttières sonores. Par instants, une raffale courait sous les tuiles qui s'entre-froissaient avec un bruit de castagnettes, puis elle s'engouffrait dans le corridor désert. Alors un petit frémissement voluptueux parcourait mes veines, je ramenais sur moi les pans de ma vieille robe de chambre ouatée, j'enfonçais sur mes yeux ma toque de velours râpé, et, me laissant glisser plus profondément dans mon fauteuil, les pieds caressés par la chaude lueur qui brillait à travers la porte du poêle, je m'abandonnais à une sensation de bien-être avivée par la conscience de la tempête qui bruissait au dehors. Mes regards noyés dans une sorte de vapeur erraient sur tous les détails de mon paisible intérieur; ils allaient de mes gravures à ma bibliothèque, en glissant sur la petite causeuse de toile perse, sur les rideaux blancs de la couchette de fer, sur le casier aux cartons dépareillés, humbles archives de la mansarde! puis, revenant au livre que je tenais à la main, ils s'efforçaient de ressaisir le fil de la lecture interrompue.
Au fait, cette lecture, qui m'avait d'abord captivé, m'était devenue pénible. J'avais fini par trouver les tableaux de l'écrivain trop sombres. Cette peinture des misères du monde me semblait exagérée; je ne pouvais croire à de tels excès d'indigence ou de douleur; ni Dieu, ni la société ne devaient se montrer aussi durs pour les fils d'Adam. L'auteur avait cédé à une tentation d'artiste; il avait voulu élever l'humanité en croix, comme Néron brûlait Rome, dans l'intérêt du pittoresque!
A tout prendre, cette pauvre maison du genre humain, tant refaite, tant critiquée, était encore un assez bon logement: on y trouvait de quoi satisfaire ses besoins, pourvu qu'on sût les borner; le bonheur du sage coûtait peu et ne demandait qu'une petite place!...
Ces réflexions consolantes devenaient de plus en plus confuses.... Enfin mon livre glissa à terre sans que j'eusse le courage de me baisser pour le reprendre, et, insensiblement gagné par le bien-être du silence, de la demi-obscurité et de la chaleur, je m'endormis.
Je demeurai quelque temps plongé dans cette espèce d'évanouissement du premier sommeil; enfin quelques sensations vagues et interrompues le traversèrent. Il me sembla que le jour s'obscurcissait... que l'air devenait plus froid... J'entrevoyais des buissons couverts de ces baies écarlates qui annoncent l'hiver... Je marchais sur une route sans abri, bordée, çà et là, de genévriers blanchis par le givre... Puis la scène changeait brusquement... J'étais en diligence... la bise ébranlait les vitres des portières; les arbres chargés de neige passaient comme des fantômes; j'enfonçais vainement dans la paille broyée mes pieds engourdis... Enfin la voiture s'arrêtait, et, par un de ces coups de théâtre familiers au sommeil, je me trouvais seul dans un grenier sans cheminée, ouvert à tous les vents. Je revoyais le doux visage de ma mère, à peine aperçu dans ma première enfance, la noble et austère figure de mon père, la petite tête blonde de ma soeur enlevée à dix ans; toute la famille morte revivait autour de moi; elle était là, exposée aux morsures du froid et aux angoisses de la faim. Ma mère priait près du vieillard résigné, et ma soeur, roulée sur quelques lambeaux dont on lui avait fait un lit, pleurait tout bas en tenant ses pieds nus dans ses petites mains bleuies.
C'était une page du livre que je venais de lire, transportée dans ma propre existence.
J'avais le coeur oppressé d'une inexprimable angoisse. Accroupi dans un coin, les yeux fixés sur ce lugubre tableau, je sentais le froid me gagner lentement, et je me disais avec un attendrissement amer:
--Mourons, puisque la misère est un cachot gardé par les soupçons, l'insensibilité, le mépris, et d'où l'on tenterait en vain de s'échapper; mourons, puisqu'il n'y a point pour nous de place au banquet des vivants!
Et je voulus me lever pour rejoindre ma mère et attendre l'heure suprême à ses pieds...
Cet effort a dissipé le rêvé; je me suis réveillé en sursaut.
J'ai regardé autour de moi; ma lampe était mourante, mont poêle refroidi, et ma porte entr'ouverte laissait entrer une bise glacée! Je me suis levé, en frissonnant, pour la refermer à double tour; puis, gagnant l'alcôve, je me suis couché à la hâte.
Mais le froid m'a tenu longtemps éveillé, et ma pensée a continué le rêve interrompu.
Les tableaux que j'accusais tout à l'heure d'exagération ne me semblent maintenant qu'une trop fidèle peinture de la réalité; je me suis endormi sans pouvoir reprendre mon optimisme... ni me réchauffer.
Ainsi un poêle éteint et une porte mal close ont changé mon point de vue. Tout était bien quand mon sang circulait à l'aise, tout devient triste parce que le froid m'a saisi!
Ceci rappelle l'anecdote de la duchesse obligée de se rendre au couvent voisin par un jour d'hiver. Le couvent était pauvre, le bois manquait, et les moines n'avaient, pour combattre le froid, que la discipline et l'ardeur des prières. La duchesse, qui grelottait, revint touchée d'une profonde compassion pour les pauvres religieux. Pendant qu'on la débarrasse de sa pelisse et qu'on ajoute deux bûches au feu de sa cheminée, elle mande son intendant, auquel elle ordonne d'envoyer, sur-le-champ, du bois au couvent. Elle fait en suite rouler sa chaise longue près du foyer, dont la chaleur ne tarde pas à la ranimer. Déjà le souvenir de ce qu'elle vient de souffrir s'est éteint dans le bien-être; l'intendant rentre, et demande combien de chariots de bois il doit faire transporter.
--Mon Dieu! vous pouvez attendre, dit nonchalamment la grande dame; le temps s'est beaucoup radouci.
Ainsi l'homme, dans ses jugements, consulte moins la logique que la sensation; et, comme la sensation lui vient du monde extérieur, il se trouve plus ou moins sous son influence; il y puise, peu à peu, une partie de ses habitudes et de ses sentiments.
Ce n'est donc point sans motif que, lorsqu'il s'agit de préjuger un inconnu, nous cherchons dans ce qui l'entoure des révélations de son caractère. Le milieu dans lequel nous vivons se modèle forcément à notre image; nous y laissons, sans y penser, mille empreintes de notre âme. De même que la couche vide permet de deviner la taille et l'attitude de celui qui y a dormi, la demeure de chaque homme peut trahir, aux yeux d'un observateur habile, la portée de son intelligence et les mouvements de son coeur. Bernardin de Saint-Pierre a raconté l'histoire d'une jeune fille qui refusa un prétendu, parce qu'il n'avait jamais voulu souffrir chez lui ni fleurs, ni animaux domestiques; l'arrêt était sévère peut-être, mais non sans fondement. On pouvait présumer que l'homme insensible à la grâce et à l'humble affection, serait mal préparé à sentir les jouissances d'une union choisie.
_14, sept heures du soir._--Ce matin, comme j'allais reprendre la rédaction de mon mémorial, j'ai reçu la visite de notre vieux caissier.
Sa vue baisse, sa main commence à trembler, et le travail auquel il suffisait autrefois, lui est devenu plus difficile. Je me suis chargé d'une partie de ses écritures; il venait chercher ce que j'avais achevé.
Nous avons causé longuement près du poêle, en prenant une tasse de café que je l'ai forcé d'accepter.
M. Rateau est un homme de sens, qui a beaucoup observé et qui parle peu, ce qui fait qu'il a toujours quelque chose à dire.
En parcourant les _états_ que j'avais dressés pour lui, ses regards sont tombes sur mon mémorial, et il a bien fallu lui avouer que j'écrivais ainsi chaque soir, pour moi seul, le journal de mes actes et de mes pensées. De proche en proche, j'en suis venu à lui parler de mon rêve de l'autre jour et de mes réflexions à propos de l'influence des objets visibles sur nos sentiments habituels; il s'est mis à sourire:
--Ah! vous avez aussi mes _superstitions_, a-t-il dit doucement. J'ai toujours cru, comme vous, que _le gîte faisait connaître le gibier_; il faut seulement pour cela un tact et une expérience sans lesquels on s'expose à bien des jugements téméraires. Pour ma part, je m'en suis rendu coupable en plus d'une occasion; mais quelquefois aussi j'ai bien préjugé. Je me rappelle surtout une rencontre qui remonte aux premières années de ma jeunesse...
Il s'était arrêté; je le regardai d'un air qui lui prouva que j'attendais une histoire, et il me la raconta sans difficulté.
A cette époque, il n'était encore que troisième clerc chez un notaire d'Orléans. Le patron l'avait envoyé à Montargis pour différentes affaires, et il devait y reprendre la diligence le soir même, après avoir fait un recouvrement dans un bourg voisin: mais, arrivé chez le débiteur, on le fit attendre, et lorsqu'il put partir, le jour était déjà tombé.
Craignant de ne pouvoir regagner assez tôt Montargis, il prit une route de traverse qu'on lui indiqua. Par malheur, la brume s'épaississait de plus en plus, aucune étoile ne brillait dans le ciel; l'obscurité devint si profonde qu'il perdit son chemin. Il voulut retourner sur ses pas, croisa vingt sentiers, et se trouva enfin complétement égaré.
Après la contrariété de manquer le passage de la diligence, vint l'inquiétude sur sa situation. Il était seul, à pied, perdu dans une forêt, sans aucun moyen de retrouver sa direction, et porteur d'une somme assez forte dont il avait accepté la responsabilité. Son inexpérience augmentait ses angoisses. L'idée de forêt était liée, dans son souvenir, à tant d'aventures de vol et d'assassinat, qu'il s'attendait, d'instant en instant, à quelque funeste rencontre.
La position, à vrai dire, n'était point rassurante. Le lieu ne passait point pour sûr, et l'on parlait, depuis longtemps, de plusieurs maquignons subitement disparus, sans qu'on eût toutefois trouvé aucune trace de crime.
Notre jeune voyageur, le regard plongé dans l'espace et l'oreille au guet, suivait un sentier qu'il supposait devoir le conduire à quelque maison ou à quelque route; mais, les bois succédaient toujours aux bois! Enfin, il distingua une lueur éloignée, et au bout d'un quart d'heure, il atteignit un chemin de grande communication.
Une maison isolée (celle dont la lumière l'avait attiré) se dressait à peu de distance. Il se dirigeait vers la grande porte de la cour, lorsque le trot d'un cheval lui fit retourner la tête. Un cavalier venait de paraître au tournant de la route et fut, en un instant, près de lui.
Les premiers mots qu'il adressa au jeune homme lui firent comprendre que c'était le fermier lui-même. Il raconta comment il s'était égaré, et apprit du paysan qu'il suivait la route de Pithiviers. Montargis se trouvait à trois lieues derrière lui.
Le brouillard s'était insensiblement transformé en une bruine qui commençait à transpercer le jeune clerc; il parut s'effrayer de la distance qui lui restait à parcourir, et le cavalier, qui vit son hésitation, lui proposa d'entrer à la ferme.
Celle-ci avait un faux air de forteresse. Enveloppée d'un mur de clôture assez élevé, elle ne se laissait apercevoir qu'à travers les barreaux d'une grande porte à claire-voie soigneusement fermée. Le paysan, qui était descendu de cheval, ne s'en approcha point; tournant à droite, il gagna une autre entrée également close, mais dont il avait la clef.
A peine eut-il franchi le seuil, que des aboiements terribles retentirent aux deux extrémités de la cour. Le fermier avertit son hôte de ne rien craindre, et lui montra les chiens enchaînés dans leurs niches; tous deux étaient d'une grandeur extraordinaire, et tellement féroces, que la vue du maître lui-même ne put les apaiser.
A leurs cris, un garçon sortit de la maison et vint prendre le cheval du fermier. Celui-ci l'interrogea sur les ordres donnés avant son départ, et se dirigea vers les étables, afin de s'assurer s'ils avaient été exécutés.
Resté seul, notre clerc regarda autour de lui.
Une lanterne posée à terre par le garçon éclairait la cour d'une pâle lueur. Tout lui parut vide et désert. On ne voyait aucune trace de ce désordre champêtre indiquant la suspension momentanée d'un travail qui doit être bientôt repris: ni charrette oubliée là où les chevaux avaient été dételés, ni gerbes entassées en attendant la _batterie_, ni charrue renversée dans un coin et à demi enfouie sous la luzerne fraîchement coupée. La cour était balayée, les granges fermées au cadenas. Pas une vigne grimpant le long des murs; partout la pierre, le bois et le fer!
Il releva la lanterne et s'avança jusqu'à l'angle de la maison. Derrière s'étendait une seconde cour où les hurlements d'un troisième chien se firent entendre; au milieu se dressait un puits recouvert.
Notre voyageur chercha vainement ce petit jardin des fermes, où rampent les potirons bariolés, et où quelques ruches bourdonnent sous les haies d'églantiers et de sureaux. La verdure et les fleurs étaient partout absentes. Il n'aperçut même aucune trace de basse-cour ni de pigeonnier. L'habitation de son hôte manquait de tout ce qui fait la grâce, le mouvement et la gaieté de la vie des champs.
Le jeune homme pensa que, pour donner si peu aux agréments domestiques et au charme des yeux, son hôte devait être bien indifférent, ou bien calculateur, et, jugeant, malgré lui, par ce qu'il voyait, il se sentit en défiance de son caractère.