Chapter 8
Pauvre père! ah! je connais ces moments de tentations où, mal récompensé de la vertu, on regrette d'y avoir obéi! Qui n'a eu de ces défaillances aux heures d'épreuve, et qui n'a jeté, au moins une fois, le funeste cri de Brutus?
Mais si _la vertu n'est qu'un mot_, qu'y a-t-il donc de réel et de sérieux dans la vie?--Non je ne veux point croire à la vanité du bien! Il ne donne pas toujours les joies que nous avions espérées, mais il en apporte d'autres. Tout, dans le monde, a sa logique et son résultat, la vertu ne peut échapper seule à la loi commune. Si elle devait être dommageable à qui l'exerce, l'expérience en aurait fait justice, et l'expérience l'a, au contraire, rendue plus générale et plus sainte. Nous ne l'accusons d'être une débitrice infidèle que parce que nous lui demandons un paiement immédiat et qui puisse frapper nos sens. La vie est toujours, pour nous, un conte de fées où chaque bonne action doit être récompensée par une merveille. Nous n'acceptons en paiement ni le repos de la conscience, ni le contentement de nous-mêmes, ni la bonne renommée parmi les hommes, trésors plus précieux qu'aucun autre, mais dont on ne sent le prix qu'après les avoir perdus!
Michel est de retour et s'est remis au travail. Son fils n'est point encore arrivé.
En me racontant ses espérances et ses douloureux désappointements, son esprit s'est exalté; il reprend sans cesse le même sujet et ajoute quelque chose à ses griefs. Il vient de me compléter ses confidences en me parlant d'un fonds de menuiserie qu'il avait espéré acquérir et exploiter avec l'aide de Robert. Le maître actuel s'y était enrichi: après trente années d'activité, il songeait à se retirer dans un de ces cottages fleuris de la banlieue, retraites ordinaires du travailleur économe que le hasard a servi. A la vérité, les deux mille francs qui devaient être payés comptant manquaient à Michel; mais peut-être eût-il décidé maître Benoît à attendre; la présence de Robert eût été pour lui une garantie; car le jeune homme ne pouvait manquer de faire prospérer un atelier; outre la science et l'adresse, il avait l'imagination qui découvre ou perfectionne. Son père avait surpris, dans ses dessins, une nouvelle coupe d'escalier qui le préoccupait depuis longtemps, et le soupçonnait même de n'avoir traité avec l'entrepreneur de Versailles que pour l'exécuter. Le jeune garçon était tourmenté par ce génie de l'invention qui s'empare de la vie tout entière, et, livré aux calculs de l'intelligence, il n'avait point le loisir d'écouter son coeur.
Michel me raconte tout cela avec un mélange de fierté et de dépit. On sent qu'il tire orgueil du fils qu'il accuse, et que cet orgueil même le rend plus sensible à son abandon.
_Six heures du soir._ Je viens de finir une heureuse journée. Que d'événements en quelques heures et quel changement pour Geneviève et pour Michel.
Celui-ci achevait de poser les étagères, en me parlant de son fils, tandis que je mettais le couvert pour mon déjeuner.
Tout à coup, des pas pressés ont retenti dans le corridor, la porte s'est ouverte, et Geneviève est entrée avec Robert.
Le menuisier a fait un mouvement de joyeuse surprise, mais qu'il a réprimé aussitôt, comme s'il eût voulu garder l'apparence du ressentiment.
Le jeune homme n'a point paru s'en apercevoir; il s'est jeté dans ses bras avec une expansion qui m'a surpris. Geneviève, la figure rayonnante, semblait vouloir parler et se retenir avec peine.
J'ai souhaité la bienvenue à Robert, qui m'a salué d'un air d'aisance polie.
--Je t'attendais hier, a dit Michel Arout un peu sèchement.
--Pardon, père, a répondu le jeune ouvrier; mais j'avais affaire à Saint-Germain. Je n'ai pu rentrer que très-tard, et le bourgeois m'a retenu.
Le menuisier a regardé son fils de côté et a repris son marteau.
--C'est juste! a-t-il murmuré d'un ton boudeur; quand on est chez les autres, faut faire leurs volontés; aussi il y en a qui aiment mieux manger du pain noir avec leur couteau, que des perdrix avec la fourchette d'un maître.
--Et je suis de ceux-là, mon père, a répliqué Robert gaîment; mais, comme dit le proverbe, pour _manger les poids il faut les écosser_. J'avais besoin de travailler d'abord dans un grand atelier...
--Pour ton système d'escalier! a interrompu Michel ironiquement.
--Il faut dire maintenant le système de M. Raymond, mon père, a répliqué Robert en souriant.
--Pourquoi cela?
--Parce que je lui ai vendu l'invention.
Le menuisier, qui rabotait une planche, s'est retourné vivement.
--Vendu! s'est-il écrié l'oeil étincelant.
--Par la raison que je n'étais pas assez riche pour la donner.
Michel a rejeté la planche et l'outil.
--Voilà qui lui manquait! a-t-il repris avec colère, son bon génie lui envoie une idée qui pouvait faire parler de lui, et il la vend à un richard qui s'en fera honneur.
--Eh bien! quel mal y a-t-il? a demandé Geneviève.
--Quel mal! s'est écrié le menuisier avec emportement; tu ne comprends rien à cela toi, tu es une femme; mais lui, lui, il sait bien qu'un véritable ouvrier ne cède pas plus son invention pour de l'argent qu'un soldat ne céderait sa croix. C'est sa gloire aussi; faut qu'il la garde pour s'en faire honneur! Ah! tonnerre! si j'avais jamais fait une découverte, plutôt que de la mettre à l'encan, j'aurais vendu un de mes yeux! Une invention pour un ouvrier qui a de çà, vois-tu, c'est comme un enfant! il la soigne, il l'élève, il lui fait faire son chemin dans le monde, et il n'y a que les sans-coeurs qui en font marché.
Robert à rougi légèrement.
--Vous penserez autrement, mon père, a-t-il dit, quand vous saurez pourquoi j'ai vendu mon système.
--Oui, et tu le remercieras, a ajouté Geneviève, qui ne pouvait plus se taire.
--Jamais, a répondu Michel.
--Mais, malheureux, s'est-elle écriée, il ne l'a vendu que pour nous!
Le menuisier a regardé sa femme et son fils d'un air stupéfait. Il a fallu en venir aux explications.
Celui-ci a raconté comment il était entré en pourparlers avec maître Benoît qui, pour céder son établissement, avait absolument exigé moitié des deux mille francs comptant. C'était dans l'espoir de se les procurer qu'il était entré chez le maître entrepreneur de Versailles; il avait pu y expérimenter son invention et trouver un acheteur. Grâce à l'argent reçu, il venait de conclure avec Benoît, et il apportait à son père la clef du nouveau chantier.
Cette explication du jeune ouvrier avait été donnée avec tant de modestie et de simplicité, que j'en ai été tout ému. Geneviève pleurait, Michel a serré son fils sur sa poitrine, et, dans ce long embrassement, il a semblé lui demander pardon de l'avoir accusé!
Tout s'explique maintenant à la gloire de Robert. L'éloignement que ses parents avaient pris pour de l'indifférence n'était que du dévouement; il n'avait obéi ni à l'ambition, ni à l'avarice, ni même à cette passion plus noble d'un génie inventeur; sa seule inspiration et son seul but avaient été le bonheur de Geneviève et de Michel. Le jour de la reconnaissance était venu pour lui, et il leur rendait sacrifice pour sacrifice!
Après les exclamations de joie et les explications tous trois ont voulu me quitter; mais la table était dressée; j'ai ajouté trois couverts, je les ai retenus à déjeuner.
Le repas s'est prolongé; la chère y était médiocrement succulente; mais les épanchements du coeur l'ont rendue délicieuse. Jamais je n'avais mieux compris l'ineffable attrait de la famille. Quelle douceur dans ces joies toujours partagées, dans cette communauté d'intérêts qui confond les sensations, dans cette association d'existences qui de plusieurs êtres forme un seul être! qu'est-ce que l'homme sans ces affections du foyer qui, comme autant de racines, le fixent solidement à la terre et lui permettent d'aspirer tous les sucs de la vie? Force, bonheur, tout ne vient-il point de là? Sans la famille, où l'homme apprendrait-il à aimer, à s'associer, à se dévouer? Société en petit, n'est-ce point elle qui nous enseigne à vivre dans la grande? Telle est la sainteté du foyer que, pour exprimer nos rapports avec Dieu, nous avons dû emprunter les mots inventés pour la famille. Les hommes se sont nommés eux-mêmes les _fils_ du _Père_ suprême!
Ah! conservons-les, ces chaînes de l'intimité domestique; ne délions pas la gerbe humaine pour livrer ses épis à tous les caprices du hasard et du vent; mais élargissons plutôt cette sainte loi, transportons les habitudes de la famille au-dehors, et réalisons, s'il se peut, le voeu de l'apôtre des gentils, quand il criait aux nouveaux enfants du Christ: _Soyez tous ensemble comme si vous étiez un seul!_
CHAPITRE X.
LA PATRIE.
_Octobre.--Le 12, sept heures du matin._--Les nuits sont déjà devenues froides et longues, le soleil ne me réveille plus derrière mes rideaux longtemps avant l'heure du travail, et, lors même que mes yeux se sont ouverts, la douce chaleur du lit me retient enchaîné sous mon édredon. Tous les matins il s'élève un long débat entre ma diligence et ma paresse, et, chaudement enveloppé jusqu'aux yeux, j'attends, comme le Gascon, qu'elles aient réussi à se mettre d'accord.
Ce matin, cependant, une lueur qui glissait à travers ma porte jusqu'à mon chevet, m'a réveillé plus tôt que d'habitude. J'ai eu beau me retourner de tous côtés, la clarté obstinée m'a poursuivi, de position en position, comme un ennemi victorieux. Enfin, à bout de patience, je me suis levé sur mon séant, et j'ai lancé mon bonnet de nuit aux pieds du lit!...
(J'observerai, entre parenthèses, que les différentes évolutions de cette pacifique coiffure paraissent avoir été, de tout temps, le symbole des mouvements passionnés de l'âme; car notre langue leur a emprunté ses images les plus usuelles. C'est ainsi que l'on dit: _Mettre son bonnet de travers; jeter son bonnet par-dessus les moulins; avoir la tête près du bonnet_, etc.)
Quoi qu'il en soit, je me suis levé de fort mauvaise humeur, pestant contre mon nouveau voisin qui s'avise de veiller quand je yeux dormir. Nous sommes tous ainsi faits; nous ne comprenons pas que les autres hommes puissent vivre pour leur propre compte. Chacun de nous ressemble à la terre du vieux système de Ptolémée, et veut que l'univers entier tourne autour de lui. Sur ce point, pour employer la métaphore déjà signalée plus haut: _Tous les hommes ont la tête dans le même bonnet._
J'avais provisoirement, comme je l'ai déjà dit, lancé le mien à l'autre bout de mon alcôve, et je dégageais lentement mes jambes des chaudes couvertures, en faisant une foule de réflexions maussades sur l'inconvénient des voisins.
Il y a un mois encore, je n'avais point à me plaindre de ceux que le hasard m'avait donnés; la plupart ne rentraient que pour dormir, et ressortaient dès leur réveil. J'étais presque toujours seul à ce haut étage, seul avec les nuées et les passereaux!
Mais à Paris rien n'est durable: le flot de la vie roule les destinées comme des algues détachées du rocher; les demeures sont des vaisseaux qui ne reçoivent que des passagers. Combien de visages différents j'ai déjà vus traverser ce long corridor de nos mansardes? Combien de compagnons de quelques jours disparus pour jamais! Les uns sont allés se perdre dans cette mêlée de vivants qui tourbillonne sous le fouet de la nécessité; les autres dans cette litière de morts qui dorment sous la main de Dieu!
Pierre le relieur est un de ces derniers. Retiré dans son égoïsme, il était resté sans famille, sans amis; il est mort seul comme il avait vécu. Sa perte n'a été pleurée de personne, n'a rien dérangé dans le monde; il y a eu seulement une fosse remplie au cimetière, et une mansarde vide dans notre faubourg.
C'est elle que mon nouveau voisin occupe depuis quelques jours.
A vrai dire (maintenant que je suis tout à fait réveillé et que ma mauvaise humeur est allée rejoindre mon bonnet), à vrai dire, ce nouveau voisin, pour être plus matinal qu'il ne conviendrait à ma paresse, n'en est pas moins un fort brave homme; il porte sa misère, comme bien peu savent porter leur heureuse fortune, avec gaieté et modération.
Cependant le sort l'a cruellement éprouvé. Le père Chaufour n'est plus qu'une ruine d'homme. A la place d'un de ses bras pend une manche repliée; la jambe gauche sort de chez le tourneur, et la droite se traîne avec peine; mais au-dessus de ces débris se dresse un visage calme et jovial. En voyant son regard rayonnant d'une sereine énergie, en entendant sa voix dont la fermeté est, pour ainsi dire, accentuée de bonté, on sent que l'âme est restée entière dans l'enveloppe à moitié détruite. La forteresse est un peu endommagée, comme dit le père Chaufour; mais la garnison se porte bien.
Décidément, plus je me rappelle cet excellent homme, et plus je me reproche l'espèce de malédiction que je lui ai jetée en me réveillant.
Nous sommes, en général, trop indulgents pour ces torts secrets envers notre prochain. Toute malveillance qui ne sort pas du domaine de la pensée nous semble innocente, et, dans notre grossière justice, nous absolvons sans examen le péché qui ne s'est point traduit par l'action!
Mais ne sommes-nous donc tenus envers les autres qu'à l'exécution des codes? Outre les relations de faits, n'y a-t-il point entre les hommes une sérieuse relation de sentiments? Ne devons-nous point à tous ceux qui vivent sous le même ciel que nous le secours, non-seulement de nos actes, mais de nos intentions? Chaque destinée humaine ne doit-elle pas être pour nous un vaisseau que nous accompagnons de nos voeux d'heureux voyage? Il ne suffit pas que les hommes ne se nuisent point l'un à l'autre, il faut encore qu'ils s'entr'aident, il faut qu'ils s'aiment! La bénédiction du pape: _urbi et orbi!_ devrait être l'éternel cri de tous les coeurs. Maudire qui ne l'a point mérité, même intérieurement, même en passant, c'est contrevenir à la grande loi, celle qui a établi ici-bas l'association des âmes, et à laquelle le Christ a donné le doux nom de _charité_.
Ces scrupules me sont venus pendant que j'achève de m'habiller, et je me suis dit que le père Chaufour avait droit à une réparation; Pour compenser le mouvement de malveillance de tout à l'heure, je lui dois un témoignage ostensible de sympathie; je l'entends fredonner chez lui; il est au travail; je veux lui faire, le premier, ma visite de voisinage.
_Huit heures du soir._--J'ai trouvé le père Chaufour devant une table éclairée par une petite lampe fumeuse, sans feu, bien qu'il fasse déjà froid, et fabriquant de grossiers cartonnages; il murmurait entre ses dents un refrain populaire. Au moment où j'ai entr'ouvert la porte, il a poussé une exclamation de joyeuse surprise.
--Eh! c'est vous, voisin! entrez donc! je ne vous croyais pas si matinal: aussi j'avais mis une sourdine à ma chanterelle; j'avais peur de vous réveiller.
Excellent homme! tandis que je l'envoyais au diable, il se gênait pour moi!
Cette idée m'a touché, et je lui ai fait, comme voisin, mes compliments de bienvenue avec une expansion qui lui a ouvert le coeur.
--Ma foi! vous m'avez l'air d'un bon chrétien, m'a-t-il dit, d'un ton de cordialité soldatesque en me serrant la main; j'aime pas les gens qui regardent le corridor comme une frontière et traitent les voisins en Cosaques. Quand on mange du même air et qu'on parle le même jargon, on n'est pas fait pour se tourner le dos... Asseyez-vous là, voisin, sans vous commander... Seulement, prenez garde au tabouret, il n'a que trois pieds, et faut que la bonne volonté tienne lieu du quatrième.
--Il me semble que c'est une richesse qui ne manque point ici? ai-je fait observer.
--La bonne volonté! a répété Chaufour; c'est tout ce que m'a laissé ma mère, et j'estime qu'aucun fils n'a reçu un meilleur héritage. Aussi, à la batterie, ils m'appelaient _Monsieur Content_.
--Vous avez servi?
--Dans le troisième d'artillerie pendant la République, et plus tard dans la garde, pendant tout le tremblement. J'étais à Jemmapes et à Waterloo, comme qui dirait au baptême et à l'enterrement de notre gloire!
Je le regardai avec étonnement.
--Et quel âge aviez-vous donc à Jemmapes? demandai-je.
--Mais quelque chose comme quinze ans, dit-il.
--Et vous avez eu l'idée de servir si jeune?
--C'est-à-dire que je n'y songeais pas. Je travaillais alors dans la bimbeloterie, sans penser que la France pût me demander autre chose que de lui fabriquer des damiers, des volants et des bilboquets. Mais j'avais à Vincennes un vieil oncle que j'allais voir, de loin en loin; un ancien de Fontenoy, arrangé dans mon genre, mais un savant qui en eût remontré à des maréchaux. Malheureusement, dans ce temps-là, il paraît que les gens de rien n'arrivaient pas à la vapeur. Mon oncle, qui avait servi de manière à être nommé prince sous _l'autre_, était alors retraité comme simple sous-lieutenant. Mais fallait le voir avec son uniforme, sa croix de Saint-Louis, sa jambe de bois, ses moustaches blanches et sa belle figure!... On eût dit un portrait de ces vieux héros en cheveux poudrés qui sont à Versailles!
Toutes les fois que je le visitais, il me disait des choses qui me restaient dans l'esprit. Mais un jour je le trouvai tout sérieux.
--Jérôme, me dit-il, sais-tu ce qui se passe à la frontière?
--Non, lieutenant, que je lui réponds.
--Eh bien, qu'il reprend, la patrie est en péril!
Je ne comprenais pas bien, et cependant ça me fit quelque chose.
--Tu n'as peut-être jamais pensé à ce qu'est la patrie, reprit-il, en me posant une main sur l'épaule; c'est tout ce qui t'entoure, tout ce qui t'a élevé et nourri, tout ce que tu as aimé! Cette campagne que tu vois, ces maisons, ces arbres, ces jeunes filles qui passent là en riant, c'est la patrie! Les lois qui te protégent, le pain qui paie ton travail, les paroles que tu échanges, la joie et la tristesse qui te viennent des hommes et des choses parmi lesquels tu vis, c'est la patrie! La petite chambre où tu as vu autrefois ta mère, les souvenirs qu'elle t'a laissés, la terre où elle repose, c'est la patrie! tu la vois, tu la respires partout! Figure-toi, mon fils, tes droits et tes devoirs, tes affections et tes besoins, tes souvenirs et ta reconnaissance, réunis tout ça sous un seul nom, et ce nom-là sera la patrie!
J'étais tremblant d'émotion, avec de grosses larmes dans les yeux.
--Ah! j'entends, m'écriai-je; c'est la famille en grand, c'est le morceau de monde où Dieu a attaché notre corps et notre âme.
--Juste, Jérôme, continua le vieux soldat; aussi tu comprends, n'est-ce pas, ce que nous lui devons.
--Parbleu! que je repris, nous lui devons tout ce que nous sommes; c'est une affaire de coeur.
--Et de probité, mon enfant, qu'il acheva; le membre d'une famille qui n'y apporte pas sa part de services, de bonheur, manque à ses devoirs et est un mauvais parent; l'associé qui n'enrichit pas la communauté de toutes ses forces, de tout son courage, de toutes ses bonnes intentions, la fraude de ce qui lui appartient et est un malhonnête homme; de même celui qui jouit des avantages d'avoir une patrie sans en accepter toutes les charges, forfait à l'honneur et est un mauvais citoyen!
--Et que faut-il faire, lieutenant, pour être bon citoyen? demandai-je.
--Faire pour sa patrie ce qu'on ferait pour son père et sa mère, dit-il.
Je ne répliquai rien sur le moment, j'avais le coeur gonflé et le sang qui me bouillait dans le cerveau. Mais en revenant le long du chemin, les paroles de mon oncle étaient, pour ainsi dire, écrites devant mes yeux. Je répétais:--Fais pour ta patrie ce que tu ferais pour ton père et pour ta mère... Et la patrie est en péril; les étrangers l'attaquent, tandis que moi, je tourne des bilboquets!...
Cette idée-là me travailla si bien dans l'esprit toute la nuit, que le lendemain je retournai à Vincennes pour annoncer au lieutenant que je venais de m'enrôler, et que je partais pour la frontière. Le brave homme me serra sur sa croix de Saint-Louis, et je m'en allai fier comme un représentant en mission.
Voilà comment, voisin, je suis devenu volontaire de la République avant d'avoir fait mes dents de sagesse.
Tout cela était dit sans emphase avec la gaîté délibérée des hommes qui ne regardent le devoir accompli ni comme un mérite, ni comme un fardeau. Le père Chaufour s'animait en parlant, non à cause de lui, mais pour les choses mêmes. Evidemment ce qui l'occupait dans le drame de la vie, ce n'était point son rôle, c'était la pièce!
Cette espèce de désintéressement d'amour-propre m'a touché. J'ai prolongé ma visite et je lui ai montré une grande confiance, afin de mériter la sienne. Au bout d'une heure, il savait ma position et mes habitudes; j'étais déjà pour lui une vieille connaissance.
Je lui ai même avoué la mauvaise humeur que la lueur de sa lampe m'avait donnée quelques instants auparavant. Il a reçu ma confidence avec cette gaîté affectueuse des coeurs bien faits qui prennent toute chose du bon côté. Il ne m'a parlé ni du besoin qui l'obligeait au travail quand je prolongeais mon sommeil, ni du dénuement du vieux soldat opposé à la mollesse du jeune commis; il s'est seulement frappé le front en s'accusant d'étourderie, et il m'a promis de garnir sa porte de bourrelets!
O grande et belle âme, chez laquelle rien ne tourne en amertume, et qui n'a de force que pour la bienveillance et le devoir!
_15 octobre._--Ce matin, je regardais une petite gravure, encadrée par moi et placée au-dessus de ma table de travail; c'est un dessin où Gavarni, devenu sérieux, a représenté _un vétéran et un conscrit_[2].
[2] Voir dans le _Magasin Pittoresque_ de 1847 cette belle composition.
A force de contempler ces deux figures, d'expression si diverse et si vive, toutes deux se sont animées devant mes yeux; je les ai vues se mouvoir, je les ai entendu se parler; l'image est devenue une scène vivante dont je me trouvais le spectateur.
Le vétéran avançait lentement une main appuyée sur l'épaule du jeune soldat. Ses yeux, à jamais fermés, n'apercevaient plus le soleil qui scintillait à travers les marronniers en fleur. A la place du bras droit se pliait une manche vide, et l'une des cuisses reposait sur une jambe de chêne dont le retentissement sur le pavé faisait retourner les passants.
A la vue de ce vieux débris de nos luttes patriotiques, la plupart hochaient la tête avec une pitié affligée, et faisaient entendre une plainte ou une malédiction.
--Voilà à quoi sert la gloire! disait un gros marchand; en détournant les yeux avec horreur.
--Déplorable emploi d'une vie humaine! reprenait un jeune homme qui portait sous le bras un volume de philosophie.
--Le troupier aurait mieux fait de ne point quitter sa charrue, ajoutait un paysan d'un air narquois.
--Pauvre vieux! murmurait une femme presque attendrie.
Le vétéran a entendu et son front s'est plissé; car il lui semble que son conducteur est devenu pensif! Frappé de ce qui se répète autour de lui, il répond à peine aux questions du vieillard, et son regard, vaguement perdu dans l'espace, paraît y chercher la solution de quelque problème.
Les moustaches grises du vétéran se sont agitées; il s'arrête brusquement, et retenant, du bras qui lui reste, son jeune conducteur:
--Ils me plaignent tous, dit-il, parce qu'ils ne comprennent pas; mais si je voulais leur répondre!...
--Que leur diriez-vous, père? demande le jeune garçon avec curiosité.
--Je dirais d'abord à la femme qui s'afflige, en me regardant, de donner ses larmes à d'autres malheurs, car chacune de mes blessures rappelle un effort tenté pour le drapeau. On peut douter de certains dévouements; le mien est visible; je porte sur moi des états de service écrits avec le fer et le plomb des ennemis; me plaindre d'avoir fait mon devoir, c'est supposer qu'il eût mieux valu le trahir.
--Et que répondriez-vous au paysan, père?
--Je lui répondrais que pour conduire paisiblement la charrue, il faut d'abord garantir la frontière, et que tant qu'il y aura des étrangers prêts à manger notre moisson, il faudra des bras pour la défendre.
--Mais le jeune savant aussi a secoué la tête, en déplorant un pareil emploi de la vie?