Un philosophe sous les toits

Chapter 10

Chapter 103,804 wordsPublic domain

Cependant le fermier revint des étables et le fit entrer au logis.

L'intérieur de la ferme répondait à son extérieur. Les murs blanchis n'avaient d'autre ornement qu'une rangée de fusils de toutes dimensions; les meubles massifs ne rachetaient qu'imparfaitement leur apparence grossière par l'exagération de la solidité. Une propreté douteuse et l'absence de toutes les commodités de détail prouvaient que les soins d'une femme manquaient au ménage. Le jeune clerc apprit qu'en effet le fermier vivait seul avec ses deux fils.

Des signes trop certains l'indiquaient, du reste. Un couvert que nul ne se donnait la peine de desservir était dressé à demeure près de la fenêtre. Les assiettes et les plats y étaient dispersés sans ordre, chargés de pelures de pommes de terre et d'os à demi-rongés. Plusieurs bouteilles vides exhalaient une odeur d'eau-de-vie mêlée à l'âcre senteur de la fumée de tabac.

Après avoir fait asseoir son hôte, le fermier avait allumé sa pipe, et ses deux fils avaient repris leur travail devant le foyer. Le silence était à peine interrompu, de loin en loin, par une brève remarque à laquelle il était répliqué par un mot ou une exclamation; puis tout redevenait muet comme auparavant.

--Dès mon enfance, me dit le vieux caissier, j'avais été très-sensible à l'impression des objets extérieurs; plus tard, la réflexion m'avait appris à étudier les causes de cette impression plutôt qu'à la repousser. Je me mis donc à examiner beaucoup plus attentivement tout ce qui m'entourait.

Au-dessous des fusils que j'avais remarqués dès l'entrée, étaient suspendus des piéges à loup; à l'un d'eux pendaient encore les lambeaux d'une patte broyée qu'on n'avait point arrachée aux dents de fer. Le manteau fumeux de la cheminée était orné d'une chouette et d'un corbeau cloués au mur, les ailes étendues et la gorge traversée d'un énorme clou; une peau de renard, récemment écorché, s'étalait devant la fenêtre, et un croc de garde-manger, fixé à la principale poutre, laissait voir une oie décapitée dont le cadavre tournoyait au-dessus de nos têtes.

Mes yeux, blessés de tous ces détails, se reportèrent alors sur mes hôtes. Le père, assis vis-à-vis de moi, ne s'interrompait de fumer que pour se verser à boire ou pour adresser à ses fils une réprimande. L'aîné de ceux-ci grattait une longue baille dont les raclures sanglantes jetées dans le feu nous enveloppaient, par instant, d'une odeur fétidement douceâtre; le second aiguisait des couteaux de boucher. Un mot prononcé par le père m'apprit que l'on se préparait à tuer un porc le lendemain.

Il y avait dans ces occupations et dans tout l'aspect de cet intérieur je ne sais quelle brutalité d'habitudes qui semblait expliquer l'aride tristesse de l'extérieur et la compléter. Mon étonnement s'était peu à peu transformé en dégoût, et mon dégoût en malaise. Je ne puis détailler toutes les alliances d'images qui se succédèrent dans mon imagination; mais, cédant à une invincible répulsion, je me levai en déclarant que j'allais me remettre en route.

Le fermier fit quelques efforts pour me retenir: il parla de la pluie, de l'obscurité, de la longueur du chemin; je répondis à tout par l'absolue nécessité d'arriver à Montargis cette nuit même, et, le remerciant de sa courte hospitalité, je repartis avec un empressement qui dut lui confirmer la vérité de mes paroles.

Cependant la fraîcheur de la nuit et le mouvement de la marche ne tardèrent pas à changer la direction de mes idées. Éloigné des objets qui avaient éveillé chez moi une si vive répugnance, je sentis celle-ci se dissiper peu à peu. Je commençai par sourire de ma promptitude d'impression; puis, à mesure que la pluie devenait plus abondante et plus froide, mon ironie se changeait en mauvaise humeur. J'accusais, tout bas, la manie de prendre ses sensations pour des avertissements. Le fermier et ses fils n'étaient-ils pas libres, après tout, de vivre seuls, de chasser, d'avoir des chiens et de tuer un pourceau? où était le crime? Avec moins de susceptibilité nerveuse j'aurais accepté l'abri qu'ils m'offraient, et je dormirais chaudement, à cette heure, sur quelques bottes de paille, au lieu de cheminer péniblement sous la bruine! Je continuai ainsi à me gourmander moi-même jusqu'à Montargis, où j'arrivai vers le matin, rompu et transi.

Cependant lorsqu'au milieu du jour je me levai reposé, j'étais instinctivement revenu à mon premier jugement. L'aspect de la ferme se représentait à moi sous les couleurs repoussantes qui, la veille, m'avaient déterminé à fuir. J'avais beau soumettre mes impressions au raisonnement, celui-ci finissait, lui-même, par se taire, devant cet ensemble de détails sauvages, et était forcé d'y reconnaître l'expression d'une nature inférieure ou les éléments d'une funeste influence.

Je repartis le jour même, sans avoir pu rien apprendre sur le paysan, ni sur ses fils; mais le souvenir de la ferme resta profondément gravé dans ma mémoire.

Dix années plus tard, je traversais en diligence le département du Loiret. Penché à une des portières, je regardais des taillis nouvellement soumis à la culture, dont un de mes compagnons de voyage m'expliquait le défrichement, lorsque mon oeil s'arrêta sur un mur d'enceinte percé d'une porte à claire-voie. Au fond s'élevait une maison dont tous les volets étaient clos et que je reconnus sur-le-champ; c'était la ferme où j'avais été reçu! Je la montrai vivement à mon compagnon, en lui demandant qui l'habitait.

--Personne pour le moment, me répondit-il.

--Mais n'a-t-elle point été tenue, il y a quelques années, par un homme et ses deux fils?

--Les Turreau, dit mon compagnon de route en me regardant; vous les avez connus?

--Je les ai vus une seule fois.

Il hocha la tête.

--Oui, oui, reprit-il; pendant bien des années ils ont vécu là comme des loups dans leur tanière; ça ne savait que travailler la terre, tuer le gibier et boire. Le père menait la maison: mais des hommes tout seuls, sans femmes pour les aimer, sans enfants pour les adoucir, sans Dieu pour les faire penser au ciel, ça tourne toujours à la bête féroce, voyez-vous; si bien qu'un matin, après avoir bu trop d'eau-de-vie, il paraît que l'aîné n'a pas voulu atteler la charrue; le père l'a frappé de son fouet, et le fils, qui était fou d'ivresse, l'a tué d'un coup de fusil.

_Le 16 au soir._--L'histoire du vieux caissier m'a préoccupé tous ces jours-ci; elle est venue s'ajouter aux réflexions que m'avait inspirées mon rêve.

N'ai-je point à tirer de tout ceci un sérieux enseignement?

Si nos sensations ont une incontestable influence sur nos jugements, d'où vient que nous prenions si peu de souci des choses qui éveillent ou modifient ces sensations? Le monde extérieur se réflète perpétuellement en nous comme dans un miroir et nous remplit d'images qui deviennent, à notre insu, des germes d'opinion ou des règles de conduite. Tous les objets qui nous entourent sont donc, en réalité, autant de talismans d'où s'exhalent de bonnes et de funestes influences. C'est à notre sagesse de les choisir pour créer à notre âme une salubre atmosphère.

Convaincu de cette vérité, je me suis mis à faire une revue de ma mansarde.

Le premier objet sur lequel mes yeux se sont arrêtés est un vieux cartulaire provenant de la plus célèbre abbaye de ma province. Déroulé avec complaisance, il occupe le panneau le plus apparent. D'où vient que je lui ai donné cette place? Pour moi, qui ne suis ni un antiquaire, ni un érudit, cette feuille de parchemin rongée de mites devrait-elle avoir tant de prix? ne me serait-elle point devenue précieuse à cause d'un des abbés fondateurs, qui porte mon nom, et n'aurais-je point, par hasard, la prétention de m'en faire, aux yeux des visiteurs, un arbre généalogique? En écrivant ceci je sens que j'ai rougi. Allons, à bas le cartulaire! reléguons-le dans mon tiroir le plus profond.

En passant devant ma glace, j'ai aperçu plusieurs cartes de visites complaisamment étalées le long de l'encadrement. Par quel hasard n'y a-t-il là que des noms qui peuvent faire figure?... Voici un comte polonais... un colonel retraité... le député de mon département... Vite, vite, au feu ces témoignages de vanité! et mettons à la place cette carte écrite à la main par notre garçon de bureau, cette adresse de dîners économiques, et le reçu du revendeur auquel j'ai acheté mon dernier fauteuil. Ces indications de ma pauvreté sauront, comme le dit Montaigne, _mater ma superbe_, et me rappelleront sans cesse à la modestie qui fait la dignité des petits.

Je me suis arrêté devant les gravures accrochées au mur. Cette grosse Pomone qui rit assise sur des gerbes, et dont la corbeille ruisselle de fruits, ne fait naître que des idées de joie et d'abondance; je la regardais l'autre jour lorsque je me suis endormi en niant la misère; donnons-lui pour pendant ce tableau de l'hiver où tout exprime la tristesse et la souffrance: l'une des impressions tempérera l'autre.

Et cette Heureuse famille de Greuze! Quelle gaieté dans les yeux des enfants! que de douce sérénité sur le front de la jeune femme! quel attendrissement religieux dans les traits du grand-père! Que Dieu leur conserve la joie! mais suspendons à côté le tableau de cette mère qui pleure sur un berceau vide. La vie humaine a deux faces qu'il faut oser regarder tour à tour.

Cachons aussi ces magots ridicules qui garnissent ma cheminée. Platon a dit que _le beau n'était autre chose que la forme visible du bon_. S'il en est ainsi, le laid doit être la forme visible du mal; l'âme se déprave insensiblement à le contempler.

Mais surtout, pour entretenir en moi les instincts de tendresse et de pitié, suspendons au chevet de notre lit cette touchante image du _dernier sommeil_!

Jamais je n'ai pu y arrêter mes regards sans me sentir le coeur remué.

Une femme déjà vieille et vêtue de haillons s'est accroupie aux bords d'un chemin; son bâton est à ses pieds, sa tête repose sur la pierre; elle s'est endormie les mains jointes, en murmurant une prière apprise dans son enfance, endormie de son dernier sommeil et elle fait son dernier rêve!

Elle se voit toute petite, forte et joyeuse enfant qui garde les troupeaux dans les friches, qui cueille les mûres des haies, qui chante, salue les passants et fait le signe de la croix quand paraît au ciel la première étoile! Heureuse époque, pleine de parfums et de rayonnements! rien ne lui manque encore, car elle ignore ce qu'on peut désirer.

Mais la voilà grande; l'heure des travaux courageux est venue; il faut couper les foins, battre le blé, apporter à la ferme les fardeaux de trèfle en fleurs ou de ramées flétries. Si la fatigue est grande, l'espérance brille sur tout comme un soleil; elle essuie les gouttes de sueur. La jeune fille voit déjà que la vie est une tâche; mais elle l'accomplit encore en chantant.

Plus tard, le fardeau s'est alourdi; elle est femme, elle est mère! il faut économiser le pain du jour, avoir l'oeil sur le lendemain, soigner les malades, soutenir les faibles, jouer, enfin, ce rôle de providence si doux quand Dieu vous aide, si cruel quand il vous abandonne. La femme est toujours forte; mais elle est inquiète; elle ne chante plus!

Encore quelques années et tout s'est assombri. La vigueur du chef de famille s'est brisée; sa femme le voit languir devant le foyer éteint; le froid et la faim achèvent ce que la maladie avait commencé; il meurt, et, près du cercueil fourni par la charité, la veuve s'asseoit à terre, pressant dans ses bras deux petits enfants demi-nus. Elle a peur de l'avenir, elle pleure et elle baisse la tête.

Enfin, l'avenir est venu; les enfants ont grandi, mais ne sont plus là. Le fils combat l'ennemi sous les drapeaux, et sa soeur est partie. Tous deux sont perdus pour bien longtemps; pour toujours peut-être; et la forte jeune fille, la vaillante femme, la courageuse mère n'est désormais qu'une vieille mendiante sans famille et sans abri! elle ne pleure plus, la douleur l'a domptée; elle se résigne et attend la mort.

La mort, amie fidèle des misérables! elle est arrivée, non pas horrible et railleuse, comme la superstition nous la représente, mais belle, souriante, couronnée d'étoiles! Le doux fantôme s'est baissé vers la mendiante; ses lèvres pâles ont murmuré de vagues paroles qui lui annoncent la fin de ses fatigues, une joie sereine, et la vieille mendiante, appuyée sur l'épaule de la grande libératrice, vient de passer, sans s'en apercevoir, de son dernier sommeil au sommeil sans fin.

Reste là, pauvre femme brisée, les feuilles des bois te serviront de linceul, la nuit répandra sur toi ses larmes de rosée, et les oiseaux chanteront doucement près de tes dépouilles. Ton apparition ici-bas n'aura pas laissé plus de traces que leur vol dans les airs; ton nom y est déjà oublié, et le seul héritage que tu puisses transmettre est ce bâton d'épine oublié à tes pieds!

Eh bien! quelqu'un le relèvera, quelque soldat de cette grande armée humaine dispersée par la misère ou le vice; car tu n'es pas une exception, tu es un exemple, et, sous le soleil qui luit si doucement pour tous, au milieu de ces vignobles en fleurs, de ces blés mûrs, de ces villes opulentes, des générations entières souffrent et sa succèdent, en se léguant le bâton du mendiant!...

La vue de cette douloureuse figure me rendra plus reconnaissant pour ce que Dieu m'a donné, plus compatissant pour ceux qu'il a traités avec moins de douceur; ce sera un enseignement et un sujet de réflexions....

Ah! si nous voulions veiller à tout ce qui peut nous améliorer, nous instruire; si notre intérieur était disposé de manière à devenir une perpétuelle école pour notre âme! mais le plus souvent, nous n'y prenons pas garde. L'homme est un éternel mystère pour lui-même; sa propre personne est une maison où il n'entre jamais et dont il n'étudie que les dehors. Chacun de nous aurait besoin de retrouver sans cesse devant lui la fameuse inscription qui éclaira autrefois Socrate, et qu'une main inconnue avait gravée sur les murs de Delphes:

_Connais-toi toi-même._

CHAPITRE XII.

LA FIN D'UNE ANNÉE.

_Le 30 décembre au soir._--J'étais au lit, à peine délivré de cette fièvre délirante gui m'a tenu si longtemps entre la vie et la mort. Mon cerveau affaibli faisait effort pour reprendre son activité; la pensée se produisait encore incomplète et confuse, comme un jet lumineux qui perce les nuages; je sentais, par instant, des retours de vertige qui brouillaient toutes mes perceptions; je flottais, pour ainsi dire, entre des alternatives d'égarement et de raison.

Quelquefois tout m'apparaissait clairement, comme ces perspectives qui s'ouvrent devant nous par un temps serein, du haut de quelque montagne élevée. Nous distinguons les eaux, les bois, les villages, les troupeaux, jusqu'au chalet posé aux bords du ravin; puis, subitement, une raffale chargée de brumes arrive, et tout se confond!

Ainsi livré aux oscillations d'une lucidité mal reconquise, je laissais mon esprit en suivre tous les mouvements sans vouloir distinguer la réalité de la vision; il glissait doucement de l'une à l'autre; la veille et le rêve se suivaient de plain pied!

Or, tandis que j'errais dans cette incertitude, voici que, devant moi, au-dessous de la pendule dont le pouls sonore mesure les heures, une femme m'est apparue!

Le premier regard suffisait pour faire comprendre que ce n'était point là une fille d'Ève. Son oeil avait l'éclat mourant d'un astre qui s'éteint, et son visage la pâleur d'une sublime agonie. Revêtue de draperies de mille couleurs où se jouaient les teintes les plus joyeuses et les plus sombres, elle tenait à la main une couronne effeuillée.

Après l'avoir contemplée quelques instants, je lui ai demandé son nom et ce qu'elle faisait dans ma mansarde. Ses yeux, qui suivaient l'aiguille de la pendule, se sont tournés de mon côté, et elle a répondu:

--Tu vois en moi l'année qui va finir; je viens recevoir tes remercîments et tes adieux.

Je me suis dressé sur mon coude avec une surprise qui a bientôt fait place à un amer ressentiment.

--Ah! tu veux être remerciée, me suis-je écrié; mais voyons pour cela ce que tu m'as apporté!

Quand j'ai salué ta venue, j'étais encore jeune et vigoureux! tu m'as retiré, chaque jour, quelque peu de mes forces, et tu as fini par m'envoyer la maladie! Déjà, grâce à toi, mon sang est moins chaud, mes muscles sont moins fermes, mes pieds moins prompts. Tu as déposé dans mon sein tous les germes des infirmités; là où croissaient les fleurs de l'été de la vie, tu as méchamment semé les orties de vieillesse.

Et comme si ce n'était pas assez d'avoir affaibli mon corps, tu as aussi amoindri mon âme; tu as éteint en elle les enthousiasmes; elle est devenue plus paresseuse et plus craintive. Autrefois ses regards embrassaient généreusement l'humanité entière, tu l'as rendue myope et elle voit maintenant à peine au-delà d'elle-même.

Voilà ce que tu as fait de mon être: quant à ma vie, regarde à quelle tristesse, à quel abandon, à quelles misères tu l'as réduite!

Depuis tant de jours que la fièvre me retient cloué sur ce lit, qui a pris soin de cet intérieur où je mettais ma joie? Ne vais-je point trouver mes armoires vides, ma bibliothèque dégarnie, toutes mes pauvres richesses perdues par la négligence ou l'infidélité? Où sont les plantes que je cultivais, les oiseaux que j'avais nourris? Tout a disparu! ma mansarde est défleurie, muette, solitaire!

Revenu seulement depuis quelques instants à la conscience de ce qui m'entoure, j'ignore même qui m'a veillé pendant ces longues souffrances. Sans doute quelque mercenaire, reparti quand mes ressources auront été épuisées!

Et qu'auront dit de mon absence les maîtres auxquels je devais mon travail? A ce moment de l'année où les affaires sont plus pressantes, auront-ils pu se passer de moi, l'auront-ils voulu? Peut-être suis-je déjà remplacé à ce petit bureau où je gagnais le pain terrestre! Et c'est toi, toi seule, méchante fille du temps, qui m'auras apporté tous ces désastres: force, santé, aisance, travail, tu m'as tout enlevé; je n'ai reçu de toi qu'insultes ou dommages, et tu oses encore réclamer ma reconnaissance!

Ah! meurs, puisque ton jour est venu; mais meurs méprisée et maudite; et puisse-je écrire sur ta tombe l'épitaphe que le poëte arabe grava sur celle d'un roi:

«_Passant, réjouis-toi; celui que nous avons enterré ici ne peut plus revivre_.»

* * * * *

Je viens d'être réveillé par une main qui prenait la mienne; et, en ouvrant les yeux, j'ai reconnu le médecin.

Après avoir compté les pulsations du pouls, il a hoché la tête, s'est assis aux pieds du lit et m'a regardé en se grattant le nez avec sa tabatière.

J'ai su depuis que c'était un signe de satisfaction chez le docteur.

--Eh bien! nous avons donc voulu nous faire enlever par la camarde? m'a dit M. Lambert, de son ton moitié jovial, moitié grondant. Peste! comme on y allait de bon coeur? Il a fallu vous retenir à deux bras, au moins!

--Ainsi vous avez désespéré de moi, docteur? ai-je demandé un peu saisi.

--Du tout, a répondu le vieux médecin; pour désespérer quelquefois, il faudrait avoir habituellement de l'espoir, et je n'en ai jamais. Nous ne sommes que les instruments de la Providence, et chacun de nous devrait dire comme Ambroise Paré: «Je le pansai, Dieu le guérit.»

--Qu'il soit donc béni, ainsi que vous, me suis-je écrié, et puisse la santé me revenir avec la nouvelle année!

M. Lambert a haussé les épaules.

--Commencez par vous la demander à vous-même, a-t-il repris brusquement: Dieu vous la rend, c'est à votre sagesse et non au temps de la conserver. Ne dirait-on pas que les infirmités nous viennent comme une pluie ou comme un rayon de soleil, sans que nous y soyons pour quelque chose! Avant de se plaindre d'être malade, il faudrait prouver qu'on a mérité de se bien porter.

J'ai voulu sourire, mais le docteur s'est fâché.

--Ah! vous croyez que je plaisante, a-t-il repris en élevant la voix; mais dites-moi un peu qui de nous donne à sa santé l'attention qu'il donne à sa fortune? Economisez-vous vos forces comme vous économisez votre argent? évitez-vous les excès ou les imprudences avec le même soin que les folles dépenses ou les mauvais placements! avez-vous une comptabilité ouverte pour votre tempérament comme pour votre industrie? cherchez-vous chaque soir ce qui a pu vous être salutaire ou malfaisant, avec la prudence que vous apportez à l'examen de vos affaires? Vous-même, qui riez, n'avez-vous pas provoqué le mal par mille extravagances?

J'ai voulu protester en demandant l'indication de ces extravagances; le vieux médecin a écarté tous ses doigts, et s'est mis à les compter l'une après l'autre.

_Primo_, s'est-il écrié, manque d'exercice! Vous vivez ici comme le rat dans son fromage, sans air, sans mouvement, sans distraction. Par suite, le sang circule mal, les humeurs s'épaississent, les muscles inactifs ne réclament plus leur part de nutrition; l'estomac s'allanguit et le cerveau se fatigue.

_Secundo._ Nourriture irrégulière. Le caprice est votre cuisinier, l'estomac un esclave qui doit accepter ce qu'on lui donne, mais qui se venge sournoisement, comme tous les esclaves.

_Tertio._ Veilles prolongées! Au lieu d'employer la nuit au sommeil, vous la dépensez en lectures; votre alcôve est une bibliothèque, votre oreiller un pupitre! A l'heure où le cerveau fatigué demande du repos, vous le conduisez à une orgie, et vous vous étonnez de le trouver endolori le lendemain.

_Quarto._ La mollesse des habitudes! Enfermé dans votre mansarde, vous vous êtes insensiblement entouré de mille précautions douillettes. Il a fallu des bourrelets pour votre porte, un paravent pour votre fenêtre, des tapis pour vos pieds, un fauteuil ouaté de laine pour vos épaules, un poêle allumé au premier froid, une lampe à lumière adoucie, et, grâce à toutes ces précautions, le moindre vent vous enrhume, les siéges ordinaires vous exposent à des courbatures, et il vous faut des lunettes pour supporter la lumière du jour. Vous avez cru conquérir des jouissances, et vous n'avez fait que contracter des infirmités.

_Quinto..._

--Ah! de grâce, docteur, assez! me suis-je écrié. Ne poussez pas plus loin l'examen; n'attachez pas à chacun de mes goûts un remords.

Le vieux médecin s'est gratté le nez avec sa tabatière.

--Vous voyez, a-t-il dit plus doucement en se levant, vous fuyez la vérité, vous reculez devant l'enquête! preuve que vous êtes coupable: _Habemus confitentem reum!_ Mais au moins, mon cher, n'accusez plus les quatre saisons, à l'exemple des portières.

Là-dessus il m'a encore tâté le pouls, et il est parti, en déclarant que son ministère était fini, et que le reste me regardait.

Le docteur sorti, je me suis mis à réfléchir.

Pour être trop absolue, son idée n'en a pas moins un fond de justesse. Combien de fois nous attribuons au hasard le mal dont il faudrait chercher l'origine en nous-mêmes! Peut-être eût-il été sage de le laisser achever l'examen commencé.

Mais n'en est-il pas un autre encore plus important, celui qui intéresse la santé de l'âme? suis-je bien sûr de n'avoir rien négligé pour la préserver pendant l'année qui va finir? Soldat de Dieu parmi les hommes, ai-je bien conservé mon courage et mes armes? Serai-je prêt pour cette grande revue des morts que doit passer _Celui qui est_ dans la sombre vallée de Josaphat?

Ose te regarder toi-même, ô mon âme, et cherche combien de fois tu as failli.