Un philosophe sous les toits

Chapter 5

Chapter 53,825 wordsPublic domain

Les guirlandes étaient à leurs places, les cierges allumés, le tabernacle orné de roses; mais il en manquait une qui pût lui servir de couronne! Tous les parterres du voisinage avaient été moissonnés. Seul, je possédais la fleur digne d'une telle place. Elle ornait le rosier donné par ma mère à mon jour de naissance. Je l'avais attendue depuis plusieurs mois, et nul autre bouton ne devait s'épanouir sur l'arbuste. Elle était là, à demi-entr'ouverte, dans son nid de mousse, objet d'une longue espérance et d'un naïf orgueil! J'hésitai quelques instants! nul ne me l'avait demandée; je pouvais facilement éviter sa perte! Aucun reproche ne devait m'atteindre; mais il s'en élevait un sourdement en moi-même. Quand tous les autres s'étaient dépouillés, devais-je seul garder mon trésor? Fallait-il donc marchander à Dieu un des présents que je tenais de lui, comme tout le reste? A cette dernière pensée, je détachai la fleur de sa tige et j'allai la placer au sommet du tabernacle.

Ah! pourquoi ce sacrifice, qui fut pour moi si difficile et si doux, m'a-t-il laissé un souvenir qui me fait sourire aujourd'hui? Est-il bien sûr que le prix de ce que l'on donne soit dans le don lui-même, plutôt que dans l'intention? Si le verre d'eau de l'Evangile doit être compté au pauvre, pourquoi la fleur ne serait-elle point comptée à l'enfant? Ne dédaignons point les humbles générosités du premier âge; ce sont elles qui accoutument l'âme à l'abnégation et à la sympathie. Cette rose mousseuse, je l'ai gardée longtemps comme un saint talisman; j'aurais dû la garder toujours comme le souvenir de la première victoire remportée sur moi-même.

Depuis bien des années, je n'ai point revu les solennités de la _Fête-Dieu_; mais y retrouverais-je mes heureuses sensations d'autrefois? Je me rappelle encore, quand la procession avait passé, ces promenades à travers les carrefours jonchés de fleurs et ombragés de rameaux verts! Enivré par les derniers parfums d'encens qui se mêlaient aux senteurs des seringats, des jasmins et des roses, je marchais, sans toucher la terre; je souriais à tout; le monde entier était à mes yeux le Paradis, et il me semblait que Dieu flottait dans l'air!

Du reste, cette sensation n'était point l'exaltation d'un moment; plus intense à certains jours, elle persistait néanmoins dans l'ordinaire de la vie. Bien des années se sont écoulées ainsi au milieu d'un épanouissement de coeur et d'une confiance qui empêchait la douleur, sinon de venir, du moins de rester. _Certain de ne pas être seul_, je reprenais bientôt courage, comme l'enfant qui se rassure parce qu'il entend, à côté, la voix de sa mère. Pourquoi ai-je perdu cette assurance des premières années? Ne sentirais-je plus aussi profondément que _Dieu est là_?

Etrange enchaînement de nos idées! Une date vient de me rappeler mon enfance, et voilà que tous mes souvenirs fleurissent autour de moi! D'où vient donc la plénitude de bonheur de ces commencements? A bien regarder, rien n'est sensiblement changé dans ma condition. Je possède, comme alors, la santé et le pain de chaque jour; j'ai seulement de plus la responsabilité! Enfant, je recevais la vie telle qu'elle m'était faite, un autre avait le souci de prévoir. En paix avec moi-même, pourvu que j'eusse accompli les devoirs présents, j'abandonnais l'avenir à la prudence de mon père! Ma destinée était un vaisseau dont je n'avais point la direction, et sur lequel je me laissais emporter comme un simple passager. Là était tout le secret de ma joyeuse sécurité! Depuis, la sagesse humaine me l'a enlevée. Chargé seul de mon sort, j'ai voulu en devenir le maître au moyen d'une lointaine prévoyance; j'ai tourmenté le présent par mes préoccupations d'avenir; j'ai mis mon jugement à la place de la providence, et l'heureux enfant s'est transformé en homme soucieux!

Triste progrès et peut-être grande leçon! Qui sait si plus d'abandon envers celui qui régit le monde ne m'eût point épargné toutes ces angoisses? Peut-être le bonheur n'est-il possible ici-bas qu'à la condition de vivre, comme l'enfant, livré aux devoirs de chaque journée et confiant, pour le reste, en la bonté de notre Père divin.

Ceci me rappelle l'oncle Maurice! Toutes les fois que j'ai besoin de me raffermir dans le bien, je retourne vers lui ma pensée; je le revois avec sa douce expression demi-souriante, demi-attendrie; j'entends sa voix toujours égale et caressante comme un souffle d'été! Son souvenir garde ma vie et l'éclaire. Lui aussi a été ici-bas un saint et un martyr. D'autres ont montré les chemins du ciel; lui, il a fait voir les sentiers de la terre!

Mais, sauf les anges chargés de tenir compte des dévouements inconnus et des vertus cachées, qui a jamais entendu parler de mon oncle Maurice? Seul, peut-être, j'ai retenu son nom, et je me rappelle encore son histoire!

Eh bien, je veux l'écrire, non pour les autres, mais pour moi-même! On dit qu'à la vue de l'Apollon le corps se redresse et prend une plus digne attitude; au souvenir d'une belle vie, l'âme doit se sentir, de même, relevée et ennoblie!

Un rayon de soleil levant éclaire la petite table sur laquelle j'écris; la brise m'apporte l'odeur des résédas, et les hirondelles tournoient avec des cris joyeux au-dessus de ma fenêtre!... L'image de mon oncle Maurice sera ici à sa place parmi les chants, la lumière et les parfums...

_Sept heures._ Il en est des destinées comme des aurores: les unes se lèvent rayonnantes de mille lueurs, les autres noyées dans de sombres nuages. Celle de l'oncle Maurice fut de ces dernières. Il vint au monde si chétif qu'on le crut condamné à mourir; mais, malgré ces prévisions, que l'on pouvait appeler des espérances, il continua à vivre souffrant et contrefait.

Son enfance, dépourvue de toutes les grâces, le fut également de toutes les joies. Opprimé à cause de sa faiblesse, raillé pour sa laideur, le petit bossu ouvrit en vain ses bras au monde, le monde passa en le montrant au doigt.

Cependant sa mère lui restait, et ce fut à elle que l'enfant reporta les élans d'un coeur repoussé. Heureux dans ce refuge, il atteignit l'âge où l'homme prend place dans la vie, et dut se contenter de celle qu'avaient dédaigné les autres. Son instruction eût pu lui ouvrir toutes les carrières; il devint buraliste d'une des petites maisons d'octroi qui gardaient l'entrée de sa ville natale!

Renfermé dans cette habitation de quelques pieds, il n'avait d'autre distraction, entre ses écritures et ses calculs, que la lecture et les visites de sa mère. Aux beaux jours d'été, elle venait travailler à la porte de la cabane, sous l'ombre des vignes vierges plantées par Maurice. Alors même qu'elle gardait le silence, sa présence était une distraction pour le bossu, il entendait le cliquetis de ses longues aiguilles à tricoter, il apercevait ce profil doux et triste qui rappelait tant d'épreuves courageusement supportées; il pouvait, de loin en loin, appuyer une main caressante sur ces épaules courbées et échanger un sourire!

Cette consolation devait bientôt lui être enlevée. La vieille mère tomba malade, et il fallut, au bout de quelques jours, renoncer à tout espoir. Maurice, éperdu à l'idée d'une séparation qui le laissait désormais seul sur la terre, s'abandonna à une douleur sans mesure. A genoux, près du lit de la mourante, il l'appelait des noms les plus tendres, il la serrait entre ses bras comme s'il eût voulu la retenir dans la vie. La mère s'efforçait de lui rendre ses caresses, de répondre; mais ses mains étaient glacées, sa voix déjà éteinte. Elle ne put qu'approcher ses lèvres du front de son fils, pousser un soupir et fermer les yeux pour jamais!

On voulut emmener Maurice, mais il résista, en se penchant sur cette forme désormais immobile.

--Morte! s'écria-t-il; morte, celle qui ne m'avait jamais quitté, celle qui m'aimait seule au monde! morte, vous, ma mère! que me reste-t-il alors ici-bas?

Une voit étouffée répondit:

--Dieu!

Maurice se redressa épouvanté! Était-ce un dernier soupir de la morte ou sa propre conscience qui avait répondu? Il ne cherchât point à le savoir; mais il avait compris la réponse, et l'accepta.

Ce fut alors que je commençai à le connaître. J'allais souvent le voir à la petite maison d'octroi; il se prêtait à mes jeux d'enfant, me racontait ses plus belles histoires, et me laissait cueillir des fleurs. Déshérité de toutes les grâces qui attirent, il se montrait indulgent pour ceux qui venaient à lui. Sans s'offrir jamais, il était toujours prêt à accueillir. Abandon, dédain, il subissait tout avec une patiente douceur, et sur cette croix de la vie où l'insultaient ses bourreaux, il répétait, comme le Christ: «Pardonnez-leur, mon père; ils ne savent ce qu'ils font.»

Aucun autre employé ne montrait autant de probité, de zèle et d'intelligence; mais ceux qui auraient pu faire valoir ses services se sentaient repoussés par sa difformité. Privé de protecteurs, il vit toujours ses droits méconnus. On lui préférait ceux qui avaient su plaire, et, en lui laissant l'humble emploi qui le faisait vivre, on semblait lui faire grâce. L'oncle Maurice supporta l'injustice comme il avait supporté le dédain; méconnu par les hommes, il levait les yeux plus haut et se confiait au jugement de Celui qu'on ne peut tromper.

Il habitait dans le faubourg une vieille maison où logeaient des ouvriers aussi pauvres que lui, mais moins abandonnés. Une seule de ses voisines vivait sans famille, dans une petite mansarde où pénétraient la pluie et le vent. C'était une jeune fille pâle, silencieuse, sans beauté, et que recommandait seulement sa misère résignée. On ne la voyait jamais adresser la parole à une autre femme; aucun chant n'égayait sa mansarde. Enveloppée dans un morne abattement comme dans une sorte de linceul, elle travaillait sans ardeur et sans distraction. Sa langueur avait touché Maurice; il essaya de lui parler; elle répondit avec douceur, mais brièvement. Il était aisé de voir que son silence et sa solitude lui étaient plus chers que la bienveillance du petit bossu; il se le tint pour dit et redevint muet.

Mais l'aiguille de Toinette la nourrissait à grand'peine; bientôt le travail s'arrêta! Maurice apprit que la jeune fille manquait de tout et que les fournisseurs refusaient de lui faire crédit. Il courut aussitôt chez ces derniers et s'engagea à leur payer secrètement ce qu'ils donneraient à Toinette.

Les choses allèrent ainsi pendant plusieurs mois. Le chômage continuait pour la jeune couturière qui finit par s'effrayer des obligations qu'elle contractait envers les marchands. Elle voulut s'en expliquer avec eux, et, dans cette explication, tout se découvrit.

Son premier mouvement fut de courir chez l'oncle Maurice pour le remercier à genoux. Sa froideur habituelle avait fait place à un inexprimable attendrissement; il semblait que la reconnaissance eût fondu toutes les glaces de ce coeur engourdi.

Délivré dès lors de l'embarras du secret, le petit bossu put donner plus d'efficacité à ses bienfaits. Toinette devint pour lui une soeur aux besoins de laquelle il eut droit de veiller. Depuis la mort de sa mère, c'était la première fois qu'il pouvait mêler quelqu'un à sa vie. La jeune fille recevait ses soins avec une sensibilité réservée. Tous les efforts de Maurice ne pouvaient dissiper son fond de tristesse: elle paraissait touchée de sa bonté; elle le lui exprimait parfois avec effusion; mais là s'arrêtaient ses confidences. Penché sur ce coeur fermé, le petit bossu ne pouvait y lire. A la vérité, il s'y appliquait peu: tout entier au bonheur de n'être plus seul, il acceptait Toinette telle que ses longues épreuves l'avaient faite; il l'aimait ainsi et ne souhaitait autre chose que de conserver sa compagnie.

Insensiblement cette idée s'empara de son esprit jusqu'à y effacer tout le reste. La jeune fille était sans famille ainsi que lui; l'habitude avait adouci à ses yeux la laideur du bossu; elle semblait le voir avec une affection compatissante! Que pouvait-il attendre de plus? Jusqu'alors l'espoir de se faire accepter d'une compagne avait été repoussé par Maurice comme un rêve; mais le hasard semblait avoir travaillé à en faire une réalité. Après bien des hésitations, il s'enhardit et se décida à lui parler.

C'était un soir: le petit bossu très-ému se dirigea vers la mansarde de l'ouvrière. Au moment d'entrer, il lui sembla entendre une voix étrangère qui prononçait le nom de la jeune fille. Il poussa vivement la porte entrouverte et aperçut Toinette qui pleurait appuyée sur l'épaule d'un jeune homme portant le costume de matelot.

A la vue de mon oncle, elle se dégagea vivement, courut à lui et s'écria:

--Ah! venez, venez, c'est lui que je croyais mort, c'est Julien, c'est mon fiancé!

Maurice recula en chancelant. Il venait de tout comprendre d'un seul mot!

Il lui sembla que la terre fléchissait et que son coeur allait se briser; mais la même voix qu'il avait entendu près du lit de mort de sa mère retentit de nouveau à son oreille, et il se redressa ranimé. Dieu lui restait toujours.

Lui-même accompagna les nouveaux mariés sur la route lorsqu'ils partirent, et, après leur avoir souhaité tout le bonheur qui lui était refusé, il revint résigné à la vieille maison du faubourg.

Ce fut là qu'il acheva sa vie, abandonné des hommes, mais non comme il le disait, du _Père qui est aux cieux_. Partout il sentait sa présence; elle lui tenait lieu du reste. Lorsqu'il mourut, ce fut en souriant, et comme un exilé qui s'embarque pour sa patrie. Celui qui l'avait consolé de l'indigence et des infirmités, de l'injustice et de l'isolement, avait su lui faire un bienfait de la mort!

_Huit heures._--Tout ce que je viens d'écrire m'a troublé! Jusqu'à présent, j'ai cherché des enseignements pour la vie dans la vie! Serait-il donc vrai que les principes humains ne pussent toujours suffire? qu'au-dessus de la bonté, de la prudence, de la modération, de l'humilité, du dévoûment lui-même, il y eût une grande idée qui pût seule faire face aux grandes infortunes, et que si l'homme a besoin de sa vertu pour les autres, il a besoin du sentiment religieux pour lui-même?

Quand, selon l'expression de l'Écriture, _le vin de la jeunesse enivre_, on espère se suffire; fort, heureux et aimé, on croit, comme Ajax, pouvoir échapper à toutes les tempêtes _malgré les dieux_; mais, plus tard, les épaules se courbent, le bonheur s'effeuille, les affections s'éteignent, et alors, effrayé du vide et de l'obscurité, on étend les bras, comme l'enfant surpris par les ténèbres, et on appelle au secours _Celui qui est partout_.

Je demandais ce matin pourquoi tout devient confus pour la société et pour les individus. La raison humaine allume en vain, d'heure en heure, quelque nouveau flambeau sur les bornes du chemin, la nuit devient toujours plus sombre! N'est-ce point parce qu'on laisse s'éloigner, de plus en plus, le soleil des âmes, Dieu?

Mais qu'importent au monde ces rêveries d'un solitaire? Pour la plupart des hommes, les tumultes du dehors étouffent les tumultes du dedans, la vie ne leur laisse point le loisir de s'interroger. Ont-ils le temps de savoir ce qu'ils sont et ce qu'ils devraient être, eux que préoccupe le prochain bail ou le dernier cours de la rente? Le ciel est trop haut, et les sages ne regardent que la terre.

Mais moi, pauvre sauvage de la civilisation, qui ne cherche ni pouvoir, ni richesse, et qui ai abrité ma vie à l'idéal, je puis retourner impunément à ces souvenirs de l'enfance, et si Dieu n'a plus de fête dans notre grande cité, je tâcherai de lui en conserver une dans mon coeur.

CHAPITRE VII.

CE QUE COUTE LA PUISSANCE ET CE QUE RAPPORTE LA CÉLÉBRITÉ.

_Dimanche 1er juillet._--C'est hier qu'a fini le mois consacré par les Romains à Junon (_junius_, juin). Nous entrons aujourd'hui en juillet.

Dans l'ancienne Rome, ce dernier mois s'appelait _quintilis_ (cinquième), parce que l'année, divisée seulement en dix parties, commençait en mars: Lorsque Numa Pompilius la partagea en douze mois, ce nom de _quintilis_ fut conservé, ainsi que les noms suivants: _sextilis_, _september_, _october_, _november_, _december_, bien que ces désignations ne correspondissent plus aux nouveaux rangs occupés par les mois. Enfin, plus tard, le mois de _quintilis_, où était né Jules César, fut appelé _julius_, dont nous avons fait _juillet_.

Ainsi, ce nom inséré au calendrier y éternise le souvenir d'un grand homme: c'est comme une épitaphe éternelle gravée par l'admiration des peuples sur la route du temps.

Combien d'autres inscriptions pareilles! mers, continents, montagnes, étoiles et monuments, tout a successivement servi au même usage! Nous avons fait du monde entier ce livre d'or de Venise où s'inscrivaient les noms illustres et les grandes actions. Il semble que le genre humain sente le besoin de se glorifier lui-même dans ses élus, qu'il se relève à ses propres yeux en choisissant dans sa race des demi-dieux. La famille mortelle aime à conserver le souvenir des parvenus de la gloire, comme on garde celui d'un ancêtre fameux ou d'un bienfaiteur.

C'est qu'en effet les dons naturels accordés à un seul ne sont point un avantage individuel, mais un présent fait à la terre; tout le monde en hérite, car tout le monde souffre ou profite de ce qu'il a accompli. Le génie est un phare destiné à éclairer au loin; l'homme qui le _porte_ n'est que le rocher sur lequel ce phare a été élevé.

J'aime à m'arrêter à ces idées; elles m'expliquent l'admiration pour la gloire. Quand elle a été bienfaisante, c'est de la reconnaissance, quand elle n'a été qu'extraordinaire, c'est un orgueil de race: hommes, nous aimons à immortaliser les délégués les plus éclatants de l'humanité.

Qui sait si, en acceptant des puissants, nous n'avons pas obéi à la même inspiration? A part les nécessités de la hiérarchie ou les conséquences de la conquête, les foules se plaisent à entourer leurs chefs de priviléges; soit qu'elles mettent leur vanité à agrandir ainsi une de leurs oeuvres, soit qu'elles s'efforcent de cacher l'humiliation de la dépendance en exagérant l'importance de ceux qui les dominent! On veut se faire honneur de son maître: on l'élève sur ses épaules comme sur un piédestal; on l'entoure de rayons afin d'en recevoir quelques reflets. C'est toujours la fable du chien qui accepte la chaîne et le collier, pourvu qu'ils soient d'or.

Cette vanité de la servitude n'est ni moins naturelle ni moins commune que celle de la domination. Quiconque se sent incapable de commander veut au moins obéir à un chef puissant. On a vu des serfs se regarder comme déshonorés, parce qu'ils devenaient la propriété d'un simple comte, après avoir été celle d'un prince, et Saint-Simon parle d'un valet de chambre qui ne voulait servir que des marquis.

_Le 7, huit heures du soir._--Je suivais tout à l'heure le boulevard; c'était jour d'Opéra, et la foule des équipages se pressait dans la rue Lepelletier. Les promeneurs arrêtés sur le trottoir en reconnaissaient quelques-uns au passage, et prononçaient certains noms: c'était ceux d'hommes célèbres ou puissants qui se rendaient au succès du jour!

Près de moi s'est trouvé un spectateur aux joues creuses et aux yeux ardents, dont l'habit noir montrait la corde. Il suivait d'un regard d'envie ces privilégiés de l'autorité ou de la gloire, et je lisais sur ses lèvres, que crispait un sourire amer, tout ce qui se passait dans son âme.

--Les voilà, les heureux! pensait-il; à eux tous les plaisirs de l'opulence et toutes les jouissances de l'orgueil. La foule sait leurs noms? ce qu'ils veulent s'accomplit; ils sont les souverains du monde par l'esprit ou par la puissance! pendant que moi, pauvre et ignoré, je traverse péniblement les lieux bas, ceux-ci placent sur les sommets dorés par le plein soleil de la prospérité.

Je suis revenu pensif. Est-il vrai qu'il y ait ces inégalités, je ne dis pas dans les fortunes, mais dans le bonheur des hommes? Le génie et le commandement ont-ils véritablement reçu la vie comme une couronne, tandis que le plus grand nombre la recevait comme un joug? La dissemblance des conditions n'est-elle qu'un emploi divers des natures et des facultés, ou une inégalité réelle entre les lots humains? Question sérieuse, puisqu'il s'agit de constater l'impartialité de Dieu!

_Le 8, midi._--Je suis allé, ce matin rendre visite à un compatriote, premier huissier d'un de nos ministres. Je lui apportais des lettres de sa famille, remises par un voyageur arrivant de Bretagne. Il a voulu me retenir.

--Le ministre, m'a-t-il dit, n'a point aujourd'hui d'audience; il consacre cette journée au repos et à la famille. Ses jeunes soeurs sont arrivées; il les conduit ce matin à Saint-Cloud, et ce soir il a invité ses amis à un bal non officiel. Je vais être tout à l'heure congédié pour le reste du jour; nous pourrons dîner ensemble; attendez-moi en lisant les nouvelles.

Je me suis assis près d'une table couverte de journaux que j'ai successivement parcourus. La plupart renfermaient de poignantes critiques des derniers actes politiques du ministère; quelques-uns y joignaient des soupçons flétrissants pour le ministre lui-même.

Comme j'achevais, un secrétaire est venu les demander pour ce dernier!

Il va donc lire ces accusations, subir silencieusement les injures de toutes ces voix qui le dénoncent à l'indignation ou à la risée! Comme le triomphateur romain, il faut qu'il supporte l'insulteur qui suit son char en racontant à la foule ses ridicules, ses ignorances ou ses vices!

Mais parmi les traits lancés de toutes parts, ne s'en trouvera-t-il aucun d'empoisonné? Aucun n'atteindra-t-il un de ces points du coeur où les blessures ne guérissent plus? Que deviendra une vie livrée à toutes les attaques de la haine envieuse ou de la conviction passionnée? Les chrétiens n'abandonnaient que les lambeaux de leur chair aux animaux de l'arène; l'homme puissant livre aux morsures de la plume son repos, ses affections, son honneur!

Pendant que je rêvais à ces dangers de la grandeur, l'huissier est rentré vivement:--De graves nouvelles ont été reçues, le ministre vient d'être mandé au conseil; il ne pourra conduire ses soeurs à Saint-Cloud.

J'ai vu, à travers les vitres, les jeunes filles, qui attendaient sur le perron, remonter tristement, tandis que leur frère se rendait au conseil. La voiture qui devait partir, emportant tant de joies de famille vient de disparaître, n'emportant que les soucis de l'homme d'Etat.

L'huissier est revenu mécontent et désappointé.

Le plus ou moins de liberté dont il peut jouir est pour lui le baromètre de l'horizon politique. S'il a congé, tout va bien; s'il est retenu, la patrie est en péril. Son opinion sur les affaires publiques n'est que le calcul de ses intérêts! Mon compatriote est presque un homme d'Etat.

Je l'ai fait causer, et il m'a confié plusieurs particularités singulières!

Le nouveau ministre a d'anciens amis dont il combat les idées, tout en continuant à aimer leurs sentiments. Séparé d'eux par les drapeaux, il leur est toujours resté uni par les souvenirs; mais les exigences de parti lui défendent de les voir. La continuation de leurs rapports éveillerait les soupçons; on y devinerait quelque transaction honteuse: ses amis seraient des traîtres qui songent à se vendre; lui, un corrupteur qui veut les acheter; aussi a-t-il fallu renoncer à des attachements de vingt années, rompre des habitudes de coeur qui étaient devenues des besoins!

Parfois pourtant le ministre cède encore à d'anciennes faiblesses; il reçoit ou visite ses amis à la dérobée; il se renferme avec eux pour parler du temps où ils avaient le droit de s'aimer publiquement. A force de précautions, ils ont réussi à cacher jusqu'ici ce complot de l'amitié contre la politique; mais tôt ou tard les journaux seront avertis et le dénonceront à la défiance du pays.