Un philosophe sous les toits

Chapter 4

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Pour ma part je campais au bord de cette région sans l'habiter véritablement. Placé en dehors des turbulences publiques, je vivais réfugié dans mon isolement, mais sans pouvoir détacher ma pensée de la lutte. J'en suivais de loin tous les incidents avec bonheur, ou avec angoisse; je m'associais aux triomphes ou aux funérailles! pour qui regarde et qui sait, le moyen de ne pas prendre part! Il n'y a que l'ignorance qui peut rendre étranger à la vie extérieure; l'égoïsme même ne suffit point pour cela.

Ces réflexions que je faisais à part moi, dans ma mansarde, étaient entrecoupées par tous les «actes domestiques» auxquels se livre forcément un célibataire qui n'a d'autre serviteur que sa bonne volonté. En poursuivant mes déductions, j'avais ciré mes bottes, brossé mon habit, noué ma cravate; j'étais enfin arrivé à ce moment solennel où l'on se demande, comme Dieu après la création du monde, _si l'on trouve cela bien_.

Une grande résolution venait de m'arracher à mes habitudes: la veille, des affiches m'avaient appris que c'était fête à Sèvres, que la manufacture de porcelaine serait ouverte au public. Séduit, le matin même, par la beauté du ciel, je m'étais subitement décidé à y aller.

En arrivant au débarcadère de la rive gauche, j'aperçus la foule qui se hâtait, attentive à ne point manquer l'heure. Outre beaucoup d'autres avantages, les chemins de fer auront celui d'accoutumer les Français à l'exactitude. Certains d'être commandés par l'heure, ils se résigneront à lui obéir; ils apprendront à attendre quand ils ne pourront plus être attendus. Les vertus sociales sont surtout de bonnes habitudes. Que de grandes qualités inoculées à certains peuples par la position géographique, par la nécessité politique, par les institutions! La création d'une monnaie d'airain trop lourde et trop volumineuse pour être entassée tua, pour un temps, l'avarice chez les Lacédémoniens.

Je me suis trouvé dans un wagon près de deux soeurs déjà sur le retour, appartenant à la classe des Parisiens casaniers et paisibles dont j'ai parlé plus haut. Quelques complaisances de bon voisinage ont suffi pour m'attirer leur confiance; au bout de quelques minutes je savais toute leur histoire.

Ce sont deux pauvres filles restées orphelines à quinze ans et qui, depuis, ont vécu comme vivent les femmes qui travaillent, d'économie et de privations. Fabriquant depuis vingt ou trente ans des agrafes pour la même maison, elles ont vu dix maîtres s'y succéder et s'enrichir, sans que rien ait changé dans leur sort. Elles habitent toujours la même chambre, au fond d'une de ces impasses de la rue Saint-Denis où l'air et le soleil sont inconnus. Elles se mettent au travail avant le jour, le prolongent après la nuit, et voient les années se joindre aux années sans que leur vie ait été marquée par aucun autre événement que l'office du dimanche, une promenade ou une maladie.

La plus jeune de ces dignes ouvrières a quarante ans et obéit à sa soeur comme elle le faisait toute petite. L'aînée la surveille, la soigne et la gronde une tendresse maternelle. Au premier instant on rit, puis on ne peut s'empêcher de trouver quelque chose de touchant dans ces deux enfants en cheveux gris dont l'une n'a pu se désaccoutumer d'obéir, l'autre de protéger.

Et ce n'est point en cela seulement que mes deux compagnes sont plus jeunes que leur âge: ignorantes de tout, elles s'étonnent sans cesse. Nous ne sommes point arrivés à Clamart qu'elles s'écrieraient volontiers, comme le roi de la ronde enfantine, qu'elles ne _croyaient pas le monde si grand!_

C'est la première fois qu'elles se hasardent sur un chemin de fer, et il faut voir les saisissements, les frayeurs, les résolutions courageuses! Tout les émerveille! Elles ont dans leur âme un arriéré de jeunesse qui les rend sensibles à ce qui ne nous frappe ordinairement que dans les premières années. Pauvres créatures qui, en ayant gardé les sensations d'un autre âge, en ont perdu la grâce! Mais n'y a-t-il pas quelque chose de saint dans cette ingénuité que leur a conservée le jeûne de toutes les joies? Ah! maudit soit le premier qui a eu le triste courage d'enchaîner le ridicule à ce nom de vieille fille qui rappelle tant de déceptions douloureuses, tant d'ennuis, tant de délaissement! Maudit celui qui a pu trouver un sujet de sarcasme dans un malheur involontaire; et qui a couronné d'épines des cheveux blanchis!

Les deux soeurs s'appellent Françoise et Madeleine; leur voyage d'aujourd'hui est un coup d'audace sans exemple dans leur vie. La fièvre du siècle les a gagnées à leur insu. Hier Madeleine a subitement jeté cette idée de promenade, Françoise l'a accueillie sur-le-champ. Peut-être eût-il mieux valu ne point céder à la tentation offerte par la jeune soeur; mais «on fait des folies à tout âge,» comme le remarque philosophiquement la prudente Françoise. Quant à Madeleine, elle ne regrette rien; c'est le mousquetaire du ménage.

--Il faut bien s'amuser, dit-elle, «on ne vit qu'une fois.»

Et la soeur aînée sourit à cette maxime épicurienne. Il est évident que toutes deux sont dans une crise d'indépendance.

Du reste, ce serait grand dommage que le regret vînt déranger leur joie! elle est si franche, si expansive! La vue des arbres qui semblent courir des deux côtés de la route leur cause une incessante admiration. La rencontre d'un train qui passe en sens inverse, avec le bruit et la rapidité de la foudre, leur fait fermer les yeux et jeter un cri; mais tout a déjà disparu! Elles regardent, se rassurent, s'émerveillent. Madeleine déclare qu'un pareil spectacle vaut le prix du voyage, et Françoise en tomberait d'accord si elle ne songeait, avec un peu d'effroi, au déficit dont une pareille dépense doit charger leur budget. Ces trois francs consacrés à une seule promenade, c'est l'économie d'une semaine entière de travail. Aussi la joie de l'aînée des deux soeurs est-elle entrecoupée de remords; l'enfant prodigue retourne par instants les yeux vers la ruelle du quartier Saint-Denis.

Mais le mouvement et la succession des objets viennent la distraire. Voici le pont du Val encadré dans son merveilleux paysage: à droite, Paris avec ses grands monuments qui découpent la brume ou étincellent au soleil; à gauche, Meudon avec ses _villas_, ses bois, ses vignes et son château royal! Les deux ouvrières vont d'une portière à l'autre en jetant des cris d'admiration. Nos compagnons de voyage rient de cette surprise enfantine; moi je me sens attendri, car j'y vois le témoignage d'une longue et monotone réclusion; ce sont des prisonnières du travail qui ont retrouvé, pour quelques heures, l'air et la liberté.

Enfin, le train s'arrête; nous descendons. Je montre aux deux soeurs le sentier qui conduit jusqu'à Sèvres, entre le chemin de fer et les jardins; elles partent en avant tandis que je m'informe des heures de retour.

Je les retrouve bientôt à la station suivante où elles se sont arrêtées devant le petit jardin du garde-barrière; toutes deux sont déjà en conversation réglée avec l'employé qui bine ses plates-bandes et y trace des rayons pour les semis de fleurs. Il leur apprend que c'est l'époque où les herbes parasites sont le plus utilement sarclées, où l'on fait les boutures et les marcottes, où l'on sème les plantes annuelles, où l'on enlève les pucerons des rosiers. Madeleine a sur le rebord de sa croisée deux caisses où, faute d'air et de soleil, elle n'a jamais pu faire pousser que du cresson; mais elle se persuade que, grâce à ces instructions, tout va prospérer désormais. Enfin le garde-barrière, qui sème une bordure de réséda, lui donne un reste de graines qu'il n'a pu employer, et la vieille fille s'en va ravie, recommençant, à propos de ces fleurs en espérance, le rêve de Perrette à propos du pot au lait.

Arrivé au quinconce d'acacias où se célèbre la fête, je perds de vue les deux soeurs. Je parcours seul cette exhibition de loteries en plein vent, de parades de saltimbanques, de carrousels et de tirs à l'arbalète. J'ai toujours été frappé de l'entrain des fêtes champêtres. Dans les salons, on est froid, sérieux, souvent ennuyé: la plupart de ceux qui viennent là sont amenés par l'habitude ou par des obligations de société; dans les réunions villageoises, au contraire, vous ne trouvez que des assistants qu'attire l'espoir du plaisir. Là-bas, c'est une conscription forcée; ici ce sont les volontaires de la gaieté! Puis, quelle facilité à la joie! Comme cette foule est encore loin de savoir que ne se plaire à rien et railler tout est le suprême bon ton! Sans doute ces amusements sont souvent grossiers; la délicatesse et l'idéalité leur manquent; mais ils ont du moins la sincérité. Ah! si l'on pouvait garder à ces fêtes leur vivacité joyeuse en y mêlant un sentiment moins vulgaire! Autrefois la religion imprimait aux solennités champêtres son grand caractère, et purifiait le plaisir sans lui ôter sa naïveté!

C'est l'heure où les portes de la manufacture de porcelaine et du musée céramique s'ouvrent au public; je retrouve dans la première salle Françoise et Madeleine. Saisies de se voir au milieu de ce luxe royal, elle osent à peine marcher; elles parlent bas comme dans une église.

--Nous sommes chez le roi! dit l'aînée des soeurs, qui oublie toujours que la France n'en a plus.

Je les encourage à avancer; je marche devant et elles se décident à me suivre.

Que de merveilles réunies dans cette collection où l'on voit l'argile prendre toutes les formes, se teindre de toutes les couleurs, s'associer à toutes les substances!

La terre et le bois sont les premières matières travaillées par l'homme, celles qui semblaient plus particulièrement destinées à son usage. Ce sont, comme les animaux domestiques, des accessoires obligés de sa vie: aussi y a-t-il entre eux et nous des rapports plus intimes. La pierre, les métaux demandent de longues préparations; ils résistent à notre action immédiate, et appartiennent moins à l'homme qu'aux sociétés; le bois et la terre sont, au contraire, les instruments premiers de l'être isolé qui veut se nourrir ou s'abriter.

C'est là sans doute ce qui me fait trouver tant de charmes à la collection que j'examine. Ces tasses grossièrement modelées par le sauvage m'initient à une partie de ses habitudes; ces vases d'une élégance confuse qu'a pétris l'Indien, me révèlent l'intelligence amoindrie dans laquelle brille encore le crépuscule d'un soleil autrefois étincelant; ces cruches surchargées d'arabesques montrent la fantaisie arabe grossièrement traduite par l'ignorance espagnole! On trouve ici le cachet de chaque race, de chaque pays et de chaque siècle.

Mes compagnes paraissent peu préoccupées de ces rapprochements historiques; elles regardent tout avec l'admiration crédule qui n'examine, ni ne discute. Madeleine lit l'inscription placée sous chaque oeuvre, et sa soeur répond par une exclamation de surprise.

Nous arrivons ainsi à une petite cour où l'on a jeté les fragments de quelques tasses brisées. Françoise aperçoit une soucoupe presque entière et à ornements coloriés dont elle s'empare; ce sera pour elle un souvenir de la visite qu'elle vient de faire; elle aura désormais, dans son ménage, un échantillon de cette porcelaine de Sèvres, _qui ne se fabrique que pour les rois!_ Je ne veux pas la détromper en lui disant que les produits de la manufacture se vendent à tout le monde, que sa soucoupe avant d'être écornée, ressemblait à celles des boutiques à douze sous! Pourquoi détruire les illusions de cette humble existence? Faut-il donc briser sur la haie toutes les fleurs qui embaument nos chemins? Le plus souvent les choses ne sont rien en elles-mêmes; l'idée que nous y attachons leur donne seule du prix. Rectifier les innocentes erreurs pour ramener à une réalité inutile, c'est imiter le savant qui ne veut voir dans une plante que les éléments chimiques dont elle se compose.

En quittant la manufacture, les deux soeurs, qui se sont emparées de moi avec la liberté des bons coeurs, m'invitent à partager la collation qu'elles ont apportée. Je m'excuse d'abord; mais leur insistance a tant de bonhomie que je crains de les affliger, et je cède avec quelque embarras.

Il faut seulement chercher un lieu favorable. Je leur fais gravir le coteau, et nous trouvons une pelouse émaillée de marguerites qu'ombragent deux noyers.

Madeleine ne se possède point de joie. Toute sa vie elle a rêvé un dîner sur l'herbe! En aidant sa soeur à retirer du panier les provisions, elle me raconte toutes les parties de campagnes projetées et remises. Françoise, au contraire, a été élevée à Montmorency; avant de rester orpheline, elle est plusieurs fois retournée chez sa nourrice. Ce qui a, pour sa soeur, l'attrait de la nouveauté, a pour elle le charme du souvenir. Elle raconte les vendanges auxquelles ses parents l'ont conduite; les promenades sur l'âne de la mère Luret, qu'on ne pouvait faire aller à droite qu'en le poussant à gauche; la cueillette des cerises et les navigations sur le lac, dans la barque du traiteur.

Ces souvenirs ont toute la grâce, toute la fraîcheur de l'enfance. Françoise se rappelle moins ce qu'elle a vu que ce qu'elle a senti. Pendant qu'elle raconte, le couvert a été mis; nous nous asseyons au pied d'un arbre. Devant nous serpente la vallée de Sèvres, dont les maisons étagées s'appuient aux jardins et aux carrières du coteau; de l'autre côté s'étend le parc de Saint-Cloud, avec ses magnifiques ombrages entrecoupés de prairies; au-dessus s'ouvre le ciel comme un océan immense dans lequel naviguent les nuées! Je regarde cette belle nature, et j'écoute ces bonnes vieilles filles; j'admire et je m'intéresse; le temps passe doucement sans que je m'en aperçoive.

Enfin le soleil baisse; il faut songer au retour. Pendant que Madeleine et Françoise enlèvent le couvert, je descends à la manufacture pour savoir l'heure.

La fête est encore plus animée; l'orchestre fait retentir ses éclats de trombone sous les acacias, je m'oublie quelques instants à regarder; mais j'ai promis aux deux soeurs de les reconduire à la station de Bellevue: le convoi ne peut tarder; je me hâte de remonter le sentier qui mène aux noyers.

Près d'arriver, j'entends des voix de l'autre côté de la haie; Madeleine et Françoise parlent à une pauvre fille dont les vêtements sont brûlés, les mains noires et le visage enveloppé de linges sanglants. Je comprends que c'est une des jeunes ouvrières employées à la fabrique de poudre fulminante établie plus haut, sur les bruyères. Une explosion a eu lieu quelques jours auparavant; la mère et la soeur aînée de la jeune fille ont péri; elle-même a échappé par miracle et se trouve aujourd'hui sans ressource. Elle raconte tout cela avec l'espèce de langueur résignée de ceux qui ont toujours souffert. Les deux soeurs sont émues; je les vois se consulter tout bas, puis Françoise tirer d'une petite bourse de filoselle trente sous qui leur restent, et les donner à la pauvre fille.

Je presse le pas pour faire le tour de la haie; mais, près d'en atteindre le bout, je rencontre les vieilles soeurs qui me crient qu'elles ne prennent plus le chemin de fer, qu'elles s'en retournent à pied!

Je comprends alors que l'argent destiné au voyage vient d'être donné à la mendiante!

Le bien a, comme le mal, sa contagion: je cours à la jeune fille blessée; je lui remets le prix de ma place, et je retourne vers Françoise et Madeleine, en leur déclarant que nous ferons route ensemble.

* * * * *

Je viens de les reconduire jusque chez elles; je les ai laissées enivrées de leur journée, dont le souvenir les rendra longtemps heureuses!

Ce matin, je plaignais ces destinées obscures et sans plaisirs; maintenant je comprends que Dieu a mis des compensations à toutes les épreuves. La rareté des distractions donne à la moindre joie une saveur inconnue. La jouissance est seulement dans ce qu'on sent, et les hommes blasés ne sentent plus; la satiété a ôté à leur âme l'appétit, tandis que la privation conserve ce premier des dons humains, _la facilité du bonheur_!

Ah! voilà ce que je voudrais persuader à tous; aux riches pour qu'ils n'abusent point, aux pauvres pour qu'ils aient patience.

Si la joie est le plus rare des biens, c'est que l'acceptation est la plus rare des vertus.

Madeleine et Françoise! pauvres vieilles filles déshéritées de tout, sauf de courage, de résignation et de bon coeur, priez pour les désespérés qui s'abandonnent eux-mêmes, pour les malheureux qui haïssent et envient, pour les insensibles qui jouissent et n'ont point de pitié!

CHAPITRE VI.

L'ONCLE MAURICE.

_7 juin.--Quatre heures du matin._ Je ne m'étonne pas d'entendre, lorsque je me réveille, les oiseaux chanter si joyeusement autour de ma fenêtre; il faut habiter comme eux et moi le dernier étage pour savoir jusqu'à quel point le matin est gai sous les toits! C'est là que le soleil envoie ses premiers rayons, que la brise arrive avec la senteur des jardins et des bois, là qu'un papillon égaré s'aventure parfois à travers les fleurs de la mansarde, et que les refrains de l'ouvrière diligente saluent le lever du jour. Les étages inférieurs sont encore plongés dans le sommeil, le silence et l'ombre, qu'ici règnent déjà le travail, la lumière et les chants!

Quelle vie autour de moi! voilà l'hirondelle qui revient de la provision, le bec plein d'insectes pour ses petits; les moineaux secouent leurs ailes humides de rosée en se poursuivant dans les rayons de soleil; mes voisines entrouvrent leurs fenêtres, et leurs frais visages saluent l'aurore! Heure charmante de réveil où tout se reprend à la sensation et au mouvement, où la première lueur frappe la création pour la faire revivre comme la baguette magique frappait le palais de la Belle au bois dormant. Il y a un moment de repos pour toutes les angoisses; les souffrances du malade s'apaisent, et un souffle d'espoir se glisse dons les coeurs abattus. Mais ce n'est, hélas! qu'un court répit! tout reprendra bientôt sa marche! la grande machine humaine va se remettre en mouvement avec ses longs efforts, ses sourds gémissements, ses froissements et ses ruines!

Le calme de cette première heure me rappelle celui des premières années. Alors aussi le soleil brille gaiement, la brise parfume, toutes les illusions, ces oiseaux du matin de la vie, gazouillent autour de nous! Pourquoi s'envolent-elles plus tard? D'où vient cette tristesse et cette solitude qui nous envahissent insensiblement? La marche semble la même pour l'individu et pour les sociétés: on part d'un bonheur facile, d'enchantements naïfs, pour arriver aux désillusions et aux amertumes! La route commencée parmi les aubépines et les primevères aboutit rapidement aux déserts ou aux précipices! Pourquoi tant de confiance d'abord, puis tant de doute? La science de la vie n'est-elle donc destinée qu'à rendre impropre au bonheur? Faut-il se condamner à l'ignorance pour conserver l'espoir? Le monde et l'individu ne doivent-ils enfin trouver de repos que dans une éternelle enfance?

Combien de fois déjà je me suis adressé ces questions! La solitude a cet avantage, ou ce danger, de faire creuser toujours plus avant les mêmes idées. Sans autre interlocuteur que soi-même, on donne toujours à la conversation les mêmes tendances; on ne se laisse détourner, ni par les préoccupations d'un autre esprit, ni par les caprices d'une sensation différente; on revient sans cesse, par une pente involontaire, frapper aux mêmes portes!...

J'ai interrompu mes réflexions pour ranger ma mansarde. Je hais l'aspect du désordre, parce qu'il constate ou le mépris pour les détails, ou l'inaptitude à la vie intérieure. Classer les objets au milieu desquels nous devons vivre, c'est établir entre eux et nous des liens d'appropriation et de convenance; c'est préparer les habitudes sans lesquelles l'homme tend à l'état sauvage. Qu'est-ce, en effet, que l'organisation sociale, sinon une série d'habitudes convenues d'après des penchants naturels!

Je me défie de l'esprit et de la moralité des gens à qui le désordre ne coûte aucun souci, qui vivent à l'aise dans les écuries d'Augias. Notre entourage reflète toujours plus ou moins notre nature intérieure. L'âme ressemble à ces lampes voilées qui, malgré tout, jettent au dehors une lueur adoucie. Si les goûts ne trahissaient point le caractère, ce ne seraient plus des goûts, mais des instincts.

En rangeant tout dans ma mansarde, mes yeux se sont arrêtés sur l'almanach de cabinet suspendu à ma cheminée. Je voulais m'assurer de la date, j'ai lu ces mots écrits en grosses lettres: _Fête-Dieu!_

C'est aujourd'hui! Rien ne le rappelle dans notre grande cité où la religion n'a plus de solennités publiques; mais c'est bien l'époque si heureusement choisie par la primitive Église, «La fête du Créateur, dit Chateaubriand, arrive au moment où la terre et le ciel déclarent sa puissance, où les bois et les champs fourmillent de générations nouvelles; tout est uni par les plus doux liens; il n'y a pas une seule plante veuve dans les campagnes.»

Que de souvenirs ces mots viennent d'éveiller en moi! Je laisse là ce qui m'occupait; je viens m'accouder à la fenêtre, et, la tête appuyée sur mes deux mains, je retourne, en idée, vers la petite ville où s'est écoulée ma première enfance.

La _Fête-Dieu_ était alors un des grands événements de ma vie! Pour mériter d'y prendre part, il fallait longtemps d'avance se montrer laborieux et soumis. Je me rappelle encore avec quels ravissements d'espérance je me levais ce jour-là! Une sainte allégresse était dans l'air. Les voisins, éveillés plutôt que de coutume, tendaient, le long de la rue, des draps parsemés de bouquets ou des tapisseries à personnages. J'allais de l'une à l'autre, admirant, tour à tour, les scènes de sainteté du moyen âge, les compositions mythologiques de la renaissance, les batailles antiques arrangées à la Louis XIV, et les bergeries de madame de Pompadour. Tout ce monde de fantômes semblait sortir de la poussière du passé pour venir assister, immobile et silencieux, à la sainte cérémonie. Je regardais, avec des alternatives d'effroi et d'émerveillement, ces terribles guerriers aux cimeterres toujours levés, ces belles chasseresses lançant une flèche qui ne partait jamais, et ces gardeurs de moutons en culottes de satin, toujours occupés à jouer de la flûte aux pieds de bergères éternellement souriantes. Parfois, lorsque le vent courait derrière ces tableaux mobiles, il me semblait que les personnages s'agitaient, et je m'attendais à les voir se détacher de la muraille pour prendre leur rang dans le cortége! Mais ces impressions étaient vagues et fugitives. Ce qui dominait tout le reste était une joie expansive et cependant tempérée. Au milieu de ces draperies flottantes, de ces fleurs effeuillées, de ces appels de jeunes filles, de cette gaieté qui s'exhalait de tout comme un parfum, on se sentait emporté malgré soi. Les bruits de la fête retentissaient dans le coeur en mille échos mélodieux. On était plus indulgent, plus dévoué, plus aimant! Dieu ne se manifestait point seulement au dehors, mais en nous-mêmes.

Et que d'autels improvisés! que de berceaux de fleurs! que d'arcs de triomphe en feuillage! quelle émulation entre les divers quartiers pour la construction de ces _reposoirs_ où la procession devait faire halte! C'était à qui fournirait ce qu'il avait de plus rare, de plus beau.

J'y ai trouvé l'occasion de mon premier sacrifice!