Un philosophe sous les toits

Chapter 6

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Car la haine, qu'elle soit déloyale ou de bonne foi, ne recule devant aucune accusation. Quelquefois même elle accepte le crime! L'huissier m'a avoué que des avertissements avaient été donnés au ministre, qu'on lui avait fait craindre des vengeances meurtrières, et qu'il n'osait plus sortir à pied.

Puis, de confidence en confidence, j'ai su quelles sollicitations venaient égarer ou violenter son jugement; comment il se trouvait fatalement conduit à des iniquités qu'il devait déplorer en lui-même. Trompé par la passion, séduit par les prières, ou forcé par le crédit, il laissait bien des fois vaciller la balance! Triste condition de l'autorité qui lui impose non-seulement les misères du pouvoir, mais ses vices, et qui, non contente de torturer le maître, réussit à le corrompre!

Cet entretien s'est prolongé et n'a été interrompu que par le retour du ministre. Il s'est élancé de sa voiture des papiers à la main; il a regagné son cabinet d'un air soucieux. Un instant après, sa sonnette s'est fait entendre; on appelle le secrétaire pour expédier des avertissements à tous les invités du soir; le bal n'aura point lieu; on parle sourdement de fâcheuses nouvelles transmises par le télégraphe, et dans de pareilles circonstances une fête semblerait insulter au deuil public.

J'ai pris congé de mon compatriote, et me voici de retour.

Ce que je viens de voir répond à mes doutes de l'autre jour. Maintenant je sais quelles angoisses font expier aux hommes leurs grandeurs; je comprends

Que la fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne.

Ceci m'explique Charles-Quint aspirant au repos du cloître.

Et cependant je n'ai entrevu que quelques-unes des souffrances attachées au commandement. Que dire des grandes disgrâces qui précipitent les puissants du plus haut du ciel au plus profond de la terre? de cette voie douloureuse par laquelle ils doivent porter éternellement leur responsabilité, comme le Christ portait sa croix? de cette chaîne de convenances et d'ennuis qui enferme tous les actes de leur vie, et y laisse si peu de place à la liberté?

Les partisans de l'autorité absolue ont défendu, avec raison, l'étiquette. Pour que des hommes conservent à leur semblable un pouvoir sans bornes, il faut qu'ils le tiennent séparé de l'humanité, qu'ils l'entourent d'un culte de tous les instants, qu'ils lui conservent, par un continuel cérémonial, ce rôle surhumain qu'ils lui ont accordé. Les maîtres ne peuvent rester souverains qu'à la condition d'être traités en idoles.

Mais après tout, ces idoles sont des hommes, et si la vie exceptionnelle qu'on leur fait est une insulte pour la dignité des autres, elle est aussi un supplice pour eux! Tout le monde connaît la loi de la cour d'Espagne, qui réglait, heure par heure, les actions du roi et de la reine, «de telle façon, dit Voltaire, qu'en la lisant on peut savoir tout ce que les souverains de la Péninsule ont fait ou feront depuis Philippe II jusqu'au jour du Jugement.» Ce fut elle qui obligea Philippe III malade à supporter un excès de chaleur dont il mourut, parce que le duc d'Uzède, qui avait seul le droit d'éteindre le feu dans la chambre royale, se trouvait absent.

La femme de Charles II, emportée par un cheval fougueux, allait périr sans que personne osât la sauver, parce que l'étiquette défendait de _toucher à la reine_: deux jeunes cavaliers se sacrifièrent en arrêtant le cheval. Il fallut les prières et les pleurs de celle qu'ils venaient d'arracher à la mort pour faire pardonner leur _crime_. Tout le monde connaît l'anecdote racontée par madame Campan au sujet de Marie-Antoinette, femme de Louis XVI. Un jour qu'elle était à sa toilette, et que la chemise allait lui être présentée par une des assistantes, une dame de très ancienne noblesse entra et réclama cet honneur, comme l'étiquette lui en donnait le droit; mais, au moment où elle allait remplir son office, une femme de plus grande qualité survint et prit à son tour le vêtement qu'elle était près d'offrir à la reine, lorsqu'une troisième dame, encore plus titrée, parut à son tour, et fut suivie d'une quatrième qui n'était autre que la soeur du roi. La chemise fut ainsi passée de mains en mains, avec force révérences et compliments, avant d'arriver à la reine qui, demi-nue et toute honteuse, grelottait pour la plus grande gloire de l'étiquette.

_Le 12, sept heures du soir._--En rentrant ce soir, j'ai aperçu, debout sur le seuil d'une maison, un vieillard dont la pose et les traits m'ont rappelé mon père. C'était la même finesse de sourire, le même oeil chaud et profond, la même noblesse dans le port de la tête, et le même laisser-aller dans l'attitude.

Cette vue a ramené ma pensée en arrière. Je me suis mis à repasser les premières années de ma vie, à me rappeler les entretiens de ce guide que Dieu m'avait donné dans sa clémence, et qu'il m'a retiré, trop tôt, dans sa sévérité.

Quand mon père me parlait, ce n'était point seulement pour mettre en rapport nos deux esprits par un échange d'idées; ses paroles renfermaient toujours un enseignement.

Non qu'il cherchât à me le faire sentir! mon père craignait tout ce qui avait l'apparence d'une leçon. Il avait coutume de dire que la vertu pouvait se faire des amis passionnés, mais qu'elle ne prenait point d'écoliers: aussi ne songeait-il point à enseigner le bien; il se contentait d'en semer les germes, certain que l'expérience les ferait éclore.

Combien de bon grain tombé ainsi dans un coin du coeur et longtemps oublié a tout à coup poussé sa tige et donné son épi! Richesses mises en réserve à une époque d'ignorance, nous n'en connaissons la valeur que le jour où nous nous trouvons en avoir besoin!

Parmi les récits dont il animait nos promenades ou nos soirées, il en est un qui se représente maintenant à mon souvenir, sans doute parce que l'heure est venue d'en déduire la leçon.

Placé dès l'âge de douze ans chez un de ces collectionneurs-commerçants qui se sont donné le nom de _naturalistes_, parce qu'ils mettent la création sous verre pour la débiter en détail, mon père avait toujours mené une vie pauvre et laborieuse. Levé avant le jour, tour à tour garçon de magasin, commis, ouvrier, il devait suffire seul à tous les travaux d'un commerce dont son patron récoltait tous les profits. A la vérité, celui-ci avait une habileté spéciale pour faire valoir l'oeuvre des autres. Incapable de rien exécuter, nul ne savait mieux vendre. Ses paroles étaient un filet dans lequel on se trouvait pris avant de l'avoir aperçu. Du reste, ami de lui seul, regardant le producteur comme son ennemi, et l'acheteur comme sa conquête, il les exploitait tous deux avec cette inflexible persistance qu'enseigne l'avarice.

Esclave toute la semaine, mon père ne rentrait en possession de lui-même que le dimanche. Le maître naturaliste, qui allait passer le jour chez une vieille cousine, lui donnait alors sa liberté à condition qu'il dînerait à ses frais et au dehors. Mais mon père emportait secrètement un croûton de pain qu'il cachait dans sa boîte d'herborisation, et, sortant de Paris dès le point du jour, il allait s'enfoncer dans la vallée de Montmorency, dans le bois de Meudon ou dans les coulées de la Marne. Enivré par l'air libre, par la pénétrante senteur de la sève en travail, par les parfums des chèvre-feuilles, il marchait jusqu'à ce que la faim et la fatigue se fissent sentir. Alors il s'asseyait à la lisière d'un fourré ou d'un ruisseau: le cresson d'eau, les fraises des bois, les mûres des haies, lui faisaient tour à tour un festin rustique; il cueillait quelques plantes, lisait quelques pages de Florian alors dans sa première vogue, de Gessner qui venait d'être traduit, ou de Jean-Jacques dont il possédait trois volumes dépareillés. La journée se passait dans ces alternatives d'activité et de repos, de recherches et de rêveries jusqu'à ce que le soleil, à son déclin, l'avertît de reprendre la route de la grande ville où il arrivait, les pieds meurtris et poudreux, mais le coeur rafraîchi pour toute une semaine.

Un jour qu'il se dirigeait vers le bois de Viroflay il rencontra, près de la lisière, un inconnu occupé à trier des plantes qu'il venait d'herboriser. C'était un homme déjà vieux, d'une figure honnête, mais dont les yeux un peu enfoncés sous les sourcils avaient quelque chose de soucieux et de craintif. Il était vêtu d'un habit de drap brun, d'une veste grise, d'une culotte noire, de bas drapés, et tenait, sous le bras, une canne à pomme d'ivoire. Son aspect était celui d'un petit bourgeois retiré et vivant de son revenu, un peu au-dessous de la médiocrité dorée d'Horace.

Mon père, qui avait un grand respect pour l'âge, le salua poliment en passant; mais dans ce mouvement une plante qu'il tenait à la main lui échappa.

L'inconnu se baissa pour la relever, et la reconnut.

--C'est une _Deutaria heptaphyllos_, dit-il; je n'en avait point encore vu dans ces bois: l'avez-vous trouvée ici près, Monsieur?

Mon père répondit qu'on la rencontrait en abondance au haut de la colline, vers Sèvres, ainsi que le grand _Laserpitium_.

--Aussi! répéta le vieillard plus vivement. Ah! je veux les chercher; j'en ai autrefois cueilli du côté de la Robaila...

Mon père lui proposa de le conduire. L'étranger accepta avec reconnaissance et se hâta de réunir les plantes qu'il avait cueillies; mais tout à coup il parut saisi d'un scrupule; il fit observer à son interlocuteur que le chemin qu'il suivait était à mi-côte, et se dirigeait vers le château des Dames royales à Bellevue; qu'en franchissant la hauteur il se détournait par conséquent de sa route, et qu'il n'était point juste qu'il prît cette fatigue pour un inconnu.

Mon père insista avec la bienveillance qui lui était habituelle; mais plus il montrait d'empressement, plus le refus du vieillard devenait obstiné; il sembla même à mon père que sa bonne volonté finissait par inspirer de la défiance.

Il se décida donc à indiquer seulement la direction à l'inconnu qu'il salua et ne tarda point à perdre de vue.

Plusieurs heures s'écoulèrent et il ne songeait plus à sa rencontre. Il avait gagné les taillis de Chaville où, étendu sur les mousses d'une clairière, il relisait le dernier volume de _l'Émile_. Le charme de la lecture l'avait si complétement absorbé qu'il avait cessé de voir et d'entendre ce qui l'entourait. Les joues animées et l'oeil humide, il relisait des lèvres un passage qui l'avait particulièrement touché.

Une exclamation poussée tout près de lui l'arracha à son extase; il releva la tête et aperçut le bourgeois déjà rencontré au carrefour de Viroflay.

Il était chargé de plantes dont l'herborisation semblait l'avoir mis de joyeuse humeur.

--Mille remercîments, monsieur, dit-il à mon père; j'ai trouvé tout ce que vous m'aviez annoncé, et je vous dois une promenade charmante.

Mon père se leva par respect, en faisant une réponse obligeante. L'inconnu parut complétement apprivoisé et demanda lui-même si son _jeune confrère_ ne comptait point reprendre le chemin de Paris. Mon père répondit affirmativement et ouvrit sa boîte de fer-blanc pour y replacer le livre.

L'étranger lui demanda en souriant si l'on pouvait, sans indiscrétion, en savoir le titre. Mon père lui répondit que c'était _l'Émile_ de Rousseau!

L'inconnu devint aussitôt sérieux.

Ils marchèrent quelque temps côte à côte, mon père exprimant avec la chaleur d'une émotion encore vibrante tout ce que cette lecture lui avait fait éprouver, son compagnon toujours froid et silencieux. Le premier vantait la gloire du grand écrivain génevois, que son génie avait fait citoyen du monde; il s'exaltait sur ce privilége des sublimes penseurs qui dominent, malgré l'espace et le temps, et recrutent parmi toutes les nations un peuple de sujets volontaires, mais l'inconnu l'interrompit tout à coup:

--Et savez-vous, dit-il doucement, si Jean-Jacques n'échangerait point la célébrité que vous semblez envier contre la destinée d'un de ces bûcherons dont nous voyons fumer la cabane! A quoi lui a servi sa renommée, sinon à lui attirer des persécutions? Les amis inconnus que ses livres ont pu lui faire se contentent de le bénir dans leurs coeurs, tandis que les ennemis déclarés qu'ils lui ont attiré le poursuivent de leurs violences et de leurs calomnies! Son orgueil a été flatté par le succès! Combien a-t-il été blessé de fois par la satire! Et, croyez-le bien, l'orgueil humain ressemble toujours au Sybarite que le pli d'une feuille de rose empêchait de dormir. L'activité d'un esprit vigoureux dont le monde profite, tourne presque toujours contre celui qui le posséde. Il en devient plus exigeant avec la vie; l'idéal qu'il poursuit le désenchante sans cesse de la réalité; il ressemble à l'homme dont la vue serait trop subtile, et qui dans le plus beau visage, apercevrait des taches et des rugosités. Je ne vous parle point des tentations plus fortes, des chutes plus profondes. Le génie, avez-vous dit, est une royauté! mais quel honnête homme n'a peur d'être roi? qui ne sent que pouvoir beaucoup, c'est, avec notre faiblesse et nos emportements, se préparer à beaucoup faillir! Croyez-moi, monsieur, n'admirez ni n'enviez le malheureux qui a écrit ce livre; mais si vous avez un coeur sensible, plaignez-le!

Mon père, étonné de l'entraînement avec lequel son compagnon avait prononcé ces derniers mots, ne savait que répondre.

Dans ce moment, ils arrivaient à la route pavée qui joint le château de Meudon et des Dames de France à celui de Versailles; une voiture passa.

Les dames qui s'y trouvaient aperçurent le vieillard, poussèrent un cri de surprise, et se penchant à la portière, elles répétèrent:

--C'est Jean-Jacques! c'est Rousseau!

Puis l'équipage disparut.

Mon père était resté immobile, les yeux grand ouverts, les mains en avant, stupéfait et éperdu. Rousseau, qui avait tressailli en entendant prononcer son nom, se tourna de son côté:

--Vous le voyez, dit-il, avec la misanthropique amertume que ses derniers malheurs lui avaient donnée, Jean-Jacques ne peut même se cacher: objet de curiosité pour les uns, de malignité pour les autres, il est pour tous une _chose_ publique que l'on se montre au doigt. Encore s'il ne s'agissait que de subir l'indiscrétion des oisifs! mais dès qu'un homme a eu le malheur de se faire un nom, il appartient à tous; chacun fouille dans sa vie, raconte ses moindres actions, insulte à ses sentiments; il devient semblable à ces murs que tous les passants peuvent souiller d'une injurieuse inscription. Vous direz peut-être que j'ai moi-même favorisé cette curiosité en publiant mes _Mémoires_. Mais le monde m'y avait forcé: on regardait chez moi par les fentes, et l'on me calomniait; j'ai ouvert portes et fenêtres, afin qu'on me connût, du moins, tel que je suis. Adieu, Monsieur; rappelez-vous toujours que vous avez vu Rousseau pour savoir ce que c'est que la célébrité.

_Neuf heures._--Ah! je comprends aujourd'hui le récit de mon père! il renferme la réponse à une des questions que je m'adresse depuis une semaine. Oui, je sens maintenant que la gloire et la puissance sont des dons chèrement payés, et que, s'ils font du bruit autour de l'âme, tous deux ne sont le plus souvent, comme le dit madame de Staël, «qu'un deuil éclatant de bonheur!»

CHAPITRE VIII.

MISANTHROPIE ET REPENTIR.

_5 août neuf heures du soir._--Il y a des jours où tout se présente à vous sous un sombre aspect; le monde est, comme le ciel, couvert d'un brouillard sinistre. Rien ne paraît à sa place; vous ne voyez que misères, imprévoyances, dureté; la société se montre sans providence, livrée à toutes les iniquités du hasard.

J'étais aujourd'hui dans ces tristes dispositions. Après une longue promenade dans les faubourgs, j'étais rentré malheureux et découragé.

Tout ce que j'avais aperçu semblait accuser la civilisation dont nous sommes si fiers! Égaré dans une petite rue de traverse qui m'était inconnue, je me suis trouvé, tout à coup, au milieu de ces affreuses demeures où le pauvre naît, languit et meurt. J'ai regardé ces murs lézardés que le temps a revêtus d'une lèpre immonde; ces fenêtres où sèchent des lambeaux souillés; ces égouts fétides qui serpentent le long des façades cornue de venimeux reptiles!... mon coeur s'est serré et j'ai pressé le pas.

Un peu plus loin, il a fallu s'arrêter devant le corbillard de l'hôpital; un mort, cloué dans sa bière de sapin, gagnait sa dernière demeure sans ornements funèbres, sans cérémonies et sans suite. Il n'y avait pas même ici ce dernier ami des abandonnés, le chien qu'un artiste a donné pour cortége au convoi du pauvre! Celui qu'on se disposait à enfouir sous la terre s'en allait seul au sépulcre comme il avait vécu; nul ne s'apercevrait sans doute de sa fin. Dans cette grande bataille de la société qu'importait un soldat de moins?

Mais qu'est-ce donc que l'association humaine, si l'un de ses membres peut disparaître ainsi comme une feuille emportée par le vent?

L'hôpital était voisin d'une caserne; à l'entrée, des vieillards, des femmes et des enfants se disputaient les restes de pain noir que la charité du soldat leur avait accordés! Ainsi des êtres semblables à nous tous attendent chaque jour sur le pavé que notre pitié leur donne le droit de vivre! Des troupes entières de déshérités ont à subir, outre les épreuves infligées à tous les enfants de Dieu, les angoisses du froid, de l'humiliation, de la faim! Tristes républiques humaines où l'homme a une condition pire que l'abeille dans sa ruche, que la fourmi dans sa cité souterraine!

Ah! que faisons-nous donc de notre raison? A quoi bon tant de facultés suprêmes, si nous ne sommes ni plus sages, ni plus heureux! Qui de nous n'échangerait sa vie laborieuse et tourmentée contre celle de l'oiseau habitant des airs, et pour qui le monde entier est un festin?

Que je comprends bien la plainte de Mao, dans les contes populaires du _Foyer breton_, lorsque, mourant de soif et de faim, il dit en regardant les bouvreuils butiner sur les buissons:

--«Hélas! ces oiseaux-là sont plus heureux que les être baptisés! Ils n'ont besoin ni d'auberges, ni de bouchers, ni de fourniers, ni de jardiniers. Le ciel de Dieu leur appartient et la terre s'étend devant eux comme une table toujours servie. Les petites mouches sont leur gibier, les herbes en graine leurs champs de blé, les fruits de l'aubépine ou du rosier sauvage leur dessert. Ils ont droit de prendre partout sans payer et sans demander: aussi les petits oiseaux sont joyeux, et ils chantent tant que dure le jour!»

Mais la destinée de l'homme à l'état de nature est celle de l'oiseau; il jouit également de la création. «La terre aussi s'étend devant lui comme une table toujours servie.» Qu'a-t-il donc gagné à cette association égoïste et incomplète qui forme les nations? Ne vaudrait-il point mieux pour tous rentrer dans le sein fécond de la nature et y vivre de ses largesses, dans le repos de la liberté?

_10 août, quatre heures du matin._--L'aube rougit les rideaux de mon alcôve; la brise m'apporte les senteurs des jardins qui fleurissent au-dessous de la maison; me voici encore accoudé à ma fenêtre, respirant la fraîcheur et la joie de ce réveil du jour.

Mon regard se promène toujours avec le même plaisir sur les toits pleins de fleurs, de gazouillements et de lumière; mais aujourd'hui il s'est arrêté sur l'extrémité du mur en arc-boutant qui sépare notre maison de celle du voisin: les orages ont dépouillé la cime de son enveloppe de plâtre; la poussière emportée par le vent s'est entassée dans les interstices, les pluies l'y ont fixée et en ont fait une sorte de terrasse aérienne où verdissent quelques herbes. Parmi elles se dresse le chalumeau d'une tige de blé, aujourd'hui couronnée d'un maigre épi qui penche sa tête jaunâtre.

Cette pauvre moisson égarée sur les toits, et dont profiteront les passeraux du voisinage, a reporté ma pensée vers les riches récoltes qui tombent aujourd'hui sous la faucille; elle m'a rappelé les belles promenades que je faisais, enfant, à travers les campagnes de ma province, quand les aires des métairies retentissaient de toutes parts sous les fléaux des batteurs, et que par tous les chemins arrivaient les chariots chargés de gerbes dorées. Je me souviens encore des chants des jeunes filles, de la sérénité des vieillards, de l'expansion joyeuse des laboureurs. Il y avait, ce jour-là, dans leur aspect, quelque chose de fier et d'attendri. L'attendrissement venait de la reconnaissance pour Dieu, la fierté de cette moisson, récompense du travail. Ils sentaient confusément la grandeur et la sainteté de leur rôle dans l'oeuvre générale; leur regards, orgueilleusement promenés sur ces montagnes d'épis, semblaient dire:--Après Dieu c'est nous qui nourrissons le monde!

Merveilleuse entente de toutes les activités humaines! Tandis que le laboureur, attaché à son sillon, prépare pour chacun le pain de tous les jours, loin de là, l'ouvrier des villes tisse l'étoffe dont il sera revêtu; le mineur cherche dans les galeries souterraines le fer de sa charrue; le soldat le défend contre l'étranger; le juge veille à ce que la loi protége son champ; l'administrateur règle les rapports de ses intérêts particuliers avec les intérêts généraux; le commerçant s'occupe d'échanger ses produits contre ceux des contrées lointaines; le savant et l'artiste ajoutent, chaque jours quelques coursiers à cet attelage idéal qui entraîne le monde matériel, comme la vapeur emporte les gigantesques convois de nos routes ferrées! Ainsi tout s'allie, tout s'entr'aide; le travail de chacun profite à lui-même et à tout le monde; une convention tacite a partagé l'oeuvre entre les différents membres de la société tout entière. Si des erreurs sont commises dans ce partage; si certaines capacités n'ont pas leur meilleur emploi, les défectuosités de détail s'amoindrissent dans la sublime conception de l'ensemble. Le plus pauvre intéressé dans cette association a sa place, son travail, sa raison d'être; chacun est quelque chose dans le tout.

Rien de semblable pour l'homme à l'état de nature; chargé seul de lui-même, il faut qu'il suffise à tout: la création est sa propriété; mais il y trouve aussi souvent un obstacle qu'une ressource. Il faut qu'il surmonte ces résistances avec les forces isolées que Dieu lui a données; il ne peut compter sur d'autre auxiliaire que la rencontre et le hasard. Nul ne moissonne, ne fabrique, ne combat, ne pense à son intention; il n'est rien pour personne. C'est une unité multipliée par le chiffre de ses seules forces, tandis que l'homme civilisé est une unité multipliée par les forces de la société tout entière.

Et l'autre jour pourtant, attristé par quelques vices de détail, je maudissais celle-ci et j'ai presque envié le sort de l'homme sauvage.

Une des infirmités de notre esprit est de prendre toujours la sensation pour une preuve, et de juger la saison sur un nuage ou sur un rayon de soleil.

Ces misères, dont la vue me faisait regretter les bois, étaient-elles bien réellement le fruit de la civilisation? Fallait-il accuser la société de les avoir créées, ou reconnaître, au contraire, qu'elle les avait adoucies? Les femmes et les enfants qui recevaient le pain noir du soldat pouvaient-ils espérer, dans le désert, plus de ressources ou de pitié? Ce mort, dont je déplorais l'abandon, n'avait-il point trouvé les soins de l'hôpital, la bière et l'humble sépulture où il allait reposer? Isolé loin des hommes, il eût fini, comme la bête fauve, au fond de sa tanière, et servirait aujourd'hui de pâture aux vautours! Ces bienfaits de l'association humaine vont donc chercher les plus déshérités. Quiconque mange le pain qu'un autre a moissonné et pétri, est l'obligé de ses frères, et ne peut dire qu'il ne leur doit rien en retour. Le plus pauvre de nous a reçu de la société bien plus que ses seules forces ne lui eussent permis d'arracher à la nature.