Part 8
Pour moi, j’ai mieux encor que cette vague ivresse; Je vois dans le printemps la fin de votre exil. Je ne murmure plus: «Hélas! reviendra-t-il?» Le souffle des beaux jours a chassé ma détresse, Je respire l’espoir en son parfum subtil.
Ah! oui, vous reviendrez... Tout l’annonce et le chante. Dans mes songes déjà je crois voir sur la mer, La proue à l’occident, filer un grand steamer. Il sera, ce retour dont l’image m’enchante, Doux autant qu’autrefois le départ fut amer.
Venez... Nous reprendrons nos longues causeries; Dans nos cœurs éprouvés nous lirons jusqu’au fond. Au-dessus des humains et du vain bruit qu’il font, Quelle extase ravit deux âmes attendries Lorsqu’une intimité sublime les confond!
L’amour nous a conduits par de mystiques voies. Vous l’accusiez un jour d’avoir trop tard uni Nos cœurs, où plus d’un rêve,--hélas!--s’était terni; Mais il nous préparait d’inconcevables joies, Car il nous mûrissait pour le moment béni.
Il nous fallait d’abord devenir forts et graves, Avoir beaucoup lutté, cherché, compris, souffert. Vu l’abîme des temps sous nos pas entr’ ouvert, Et dominé le sort tranquillement, en braves, Pour que le vrai bonheur enfin nous fût offert.
Ce que nous nous dirons par les douces soirées, Dans le bruit de la ville ou le repos des bois, Sera tendre et profond, mais austère parfois; Car nos mains ont touché bien des choses sacrées; L’angoisse du néant fera trembler nos voix.
Mais un arôme fin monte du sol humide, Où la neige d’hier a doucement fondu. C’est le printemps, ami... Vous êtes attendu. Un petit passereau module un chant timide, Puis s’étonne, et soudain vole tout éperdu.
Oh! combien je jouis de ces métamorphoses! Chacune tour à tour va grandir mon espoir. Des fleurs!... Il va s’ouvrir des fleurs sur le sol noir! Venez... Il ne faut pas faire mentir les choses, Et les arbres m’ont dit que je vais vous revoir._
_Le Retour_
_Il est donc terminé, ce long, ce pesant rêve, Où mon cœur vous suivait bien loin sous d’autres cieux. Vous êtes près de moi. Mon regard qui se lève Va rencontrer vos yeux.
Vos jeux... devant lesquels ont passé des merveilles, Et qui, las de sonder pourtant et de savoir, Après les jours brûlants, durant les sombres veilles, Se fermaient pour me voir.
Vos yeux changeants... où j’aime à surprendre votre âme: Tantôt douce, et croyante, et tendre, et se livrant, Tantôt sceptique au point que leur cruelle flamme Me brûle en m’effleurant.
Votre amour me ravit, comme aussi votre doute: En vain vous proclamez un fatalisme obscur, Je saurai malgré vous placer sur votre route Un bonheur calme et sûr.
Je connais le secret de la détresse affreuse Dont le plus fort se sent tôt ou tard accablé; Tout au fond de notre être un abîme se creuse Qui jamais n’est comblé.
Et plus le cœur est grand, plus le vide est immense. Sur votre cœur, ami, je me penche en tremblant... L’espoir de le remplir me saisit--ô démence!-- Enchanteur et troublant.
Je ne puis qu’apaiser l’âpre mal qui le blesse, Tromper, jour après jour, son éternel désir, Puisque le bien suprême est pour notre faiblesse Impossible à saisir.
Mais j’ai rêvé du moins d’accomplir cette tâche. Je vous consolerai de l’immortel ennui. Mon amour à vos yeux voilera sans relâche Le néant, même en lui.
Vous ne me direz plus qu’il est court et fragile, Que la satiété mène aux mornes adieux. Par lui vous garderez, sous votre front d’argile, L’esprit serein des dieux.
Au bout de ce chemin, rude et plein de vertige, Que vous suivez, marchant vers un but inouï, Beau lis, il fleurira, mystique, sur sa tige Toujours épanoui.
Vous n’éprouverez plus l’angoisse des abîmes Où, tout en frémissant, se plonge la raison, Quand vous le reverrez, plus riant, sur les cimes, Après chaque saison.
Vous oublierez l’horreur de notre destin sombre --Naître pour vivre seuls et mourir tout entiers-- Parce que l’humble fleur dessinera son ombre, Le soir, sur vos sentiers.
Et comme elle a conçu de folles jalousies. Son calice profond, dans l’air des hauts sommets, Changera ses parfums suivant vos fantaisies, Sans s’épuiser jamais.
Afin que vous goûtiez toute joie auprès d’elle; Car son âme de fleur a conçu le dessein De vous offrir ainsi, pour vous garder fidèle, Mille amours dans son sein._
_L’Inde Bouddhique_
_Ami, j’ai vu par vous les régions splendides Où vous avez erré si longtemps loin de moi; Votre amour et vos soins, qui m’y servent de guides, M’en ont ôté l’effroi.
J’ai plongé sans péril en leur puissant mystère; Vous seul avez porté le poids des lourds travaux; Vous seul avez bravé, dans votre exil austère, Mille dangers nouveaux.
Moi, je jouis en paix de votre œuvre hardie. O voyageur, aux mains pleines d’illusions! La sphère où je circule est par vous agrandie, Car j’ai vos visions.
Si vous avez vécu dans les siècles antiques, Que les temples déserts vous semblaient contenir, Moi, je hante aujourd’hui tous ces hautains portiques Dans votre souvenir.
L’Inde s’est tout entière empreinte en vos pensées, Et, comme j’y sais lire, ainsi je l’entrevois; Sa présente misère et ses splendeurs passées Me frappent à la fois.
Comme vous, ce que j’aime en elle, triste esclave, Ce n’est pas sa beauté, qu’un maître viola, Ni ses villes d’or fin que l’eau du Gange lave, Que l’Occident vola.
C’est l’idée immortelle, invincible, insondable. Qui jadis y fleurit, digne d’un tel décor, Qui, dans le sein muet du désert formidable, S’épanouit encor.
Idée où la science, en nos sombres contrées, Sans poétique flamme, arrive pas à pas, Mais qui brille et se vêt de ses grâces sacrées Au soleil de là-bas.
C’est l’évolution, l’éternité des choses, L’Absolu qui se crée, en des efforts constants, Par les combinaisons et les métamorphoses Des formes dans le temps.
C’est notre être perdant au tombeau sa substance, Mais s’immortalisant par tout ce qu’il aima, Effet qui devient cause après son existence, Mystérieux_ Karma[2].
_Quoi! ne suffit-il pas à notre ardeur amère, Au sein du radieux et vivant tourbillon, De laisser après nous de notre œuvre éphémère Un éternel sillon?
Quoi! ne suffit-il pas au besoin de justice Qu’un mot de notre lèvre, aussitôt oublié, Pour le bien ou le mal à jamais retentisse, Fécond, multiplié?
A notre lâche cœur, qui cherche un vain salaire, Que peindraient de plus grand ses vœux intéressés? Et pour nous arrêter aux heures de colère N’est-ce donc point assez?
L’Inde le proclama pendant trois mille années; Notre aride science à peine le pressent. Ces hautes vérités, vous les vîtes ornées D’un cadre éblouissant.
Elles apparaissaient pour vous sous les symboles, Parmi les dieux pensifs qui chargent les piliers, Des assises du temple aux arceaux des coupoles Surgissant par milliers.
Et vous les écoutiez, dans cette nuit sublime, Où la lune, versant sa limpide clarté, Éclairait pour vous seul, comme au fond d’un abîme, Une morte cité._[3]
_Je revois avec vous ces scènes inouïes, Les monstrueux chevaux le long des murs dressés, Les merveilles de l’art partout épanouies En rêves insensés.
Parlez... Il est meilleur d’aimer que de connaître; Ces deux bonheurs pour moi sont en vous réunis: L’univers ne m’est rien s’il n’enferme en votre être Ses secrets infinis._
[2] Le _Karma_ est un principe immatériel qui, pour les Bouddhistes, répond à l’idée de l’âme. Il ne conserve pas au delà de la tombe la personnalité de l’être humain; il en est la quintessence, ce qu’on pourrait appeler la résultante morale. Mais l’auteur de ces vers a pris le mot dans un sens plus précis, enveloppant sous ce terme la série impérissable d’effets dont toute existence devient le point de départ, et qui varie suivant chaque action, chaque parole, et même chaque pensée de cette existence. Voilà en effet ce que nous laissons après nous d’immortel, ce qui attache au moindre de nos actes une telle importance et au rôle de l’homme une telle grandeur.
D. L.
[3] Vijayanagar, ancienne capitale du sud de l’Inde, dont les monuments sont encore debout, mais qui reste absolument abandonnée et dépeuplée. Voir la lettre d’Octave, page 107.
_Silentium_
Nunquam aliud natura, aliud sapientia dicit.
_Ami, dans un moment de doute et de détresse, J’écrivis la boutade amère que voici, Mon âme, où vous lisez, toujours vous intéresse, Et des grands vers charmeurs vous aimez la caresse: Sans trop hocher la tête écoutez donc ceci.
Le verbe--notre orgueil--nous égare et nous leurre; C’est dans un jour maudit qu’il nous fut révélé. Le cœur n’a pas de mots: il chante ou bien il pleure, Il vibre pour jamais d’un soupir qui l’effleure. Hélas! depuis Babel nous avons trop parlé.
Nous avons gravement prononcé des syllabes Qui troublaient nos cerveaux et signifiaient peu; En caractères grecs, égyptiens, arabes, Enfermant l’infini, comme nos astrolabes En des chiffres crochus enferment le ciel bleu.
Nous avons profané, dans nos langues vulgaires, Le secret de notre être, inexpressible et doux; Ce secret que sans doute on a compris naguères, Lorsque, innocent encor de ses premières guerres, L’homme sur son champ noir menait ses grands bœufs roux.
Le champ fumait d’amour sous l’aube rose et tendre; Un désir éperdu de produire gonflait La lèvre des sillons, et l’on pouvait entendre Comme un bruit de baisers s’élever et s’étendre Sur la cime des bois lorsque le vent soufflait.
On sentait palpiter la vie intense et neuve Dans les veines du sol, les antres et les nids. Le berger, près de l’onde ou le troupeau s’abreuve, Songeait à deux jeux clairs plus limpides qu’un fleuve, Qui le verraient rentrer de ses travaux finis.
Tout germait, tout croissait dans l’aurore dorée, Tout aimait. Par l’amour triomphant du néant, La nature venait de saisir la durée: La génération, formidable et sacrée, Livrait au couple humain tout l’avenir béant.
Il nous fallait rester, rudes fils de la terre, Purs, orgueilleux et nus, et soumis aux destins. De l’univers profond respectant le mystère, Il nous fallait, plongés dans un silence austère, Devant l’immensité courber nos fronts hautains.
Mais nous avons parlé... Nos bouches sacrilèges Ont fait des créateurs, des genèses, des dieux; Leur souffle a corrompu nos plus beaux privilèges, Et mêlé d’espoirs faux, d’erreurs, de sortilèges, Même l’âpre grandeur des éternels adieux.
Notre rôle ici-bas, notre rôle superbe, N’était-il pas de vivre, et, vivant, d’adorer?... D’adorer le soleil, la femme et le brin d’herbe, L’enfant, l’étoile d’or, les lis, le flot, la gerbe, Les cieux--mais sans jamais pourtant les implorer.
Qu’aurions-nous demandé que la bonne nature Ne nous eût pas déjà donné de ses deux mains? Quand nos rêves risquaient l’immortelle aventure, Nous ont-ils peint là-haut, pour l’extase future, Quelque chose de mieux que nos bonheurs humains?
Non! Nous devions serrer sur nos chaudes poitrines, Pendant le jour béni qui nous était prêté, Nos charnelles amours, fragiles et divines, Créatrices amours, ou seules nos doctrines, Malgré l’enfantement, ont mis l’impureté.
Puis nous devions mourir, fermer à la lumière Si douce des matins nos yeux reconnaissants; D’un suprême regard, plein de candeur première, Enveloppant les fils, l’épouse et la chaumière, Tout ce qui fait nos cœurs joyeux et frémissants.
Quel désir, quelle crainte eût ébranlé nos âmes? Quel juge ou quel sauveur pouvions-nous invoquer? Nos devoirs--ceux qu’un ordre universel proclame-- Ont, pour l’esprit subtil et pour les sens de flamme, Des charmes si puissants qu’on n’y saurait manquer.
La nature n’a pas commis à nos morales Le pouvoir de hâter son auguste action. Nos gestes sont les siens. Les ombres sépulcrales N’ont point de rouge enfer au bas de leurs spirales: L’œuvre utile avec soi porte sa sanction.
Ce qui doit être fait est bon et simple à faire; De quoi serions-nous donc alors récompensés? Et puisque la douleur suit le mal qu’on préfère, Et qu’elle est pour nous seuls, par-delà cette sphère Quel courroux frapperait de pauvres insensés?
O superstitions obscures et sanglantes! Sacrifices hideux fumant au bord des flots, Longues processions de victimes dolentes, Chaînes, croix et carcans, et chastetés brûlantes, Vous avez pour toujours éveillé nos sanglots!
Comment vous effacer jamais de nos mémoires? Il nous faut remonter tous vos sentiers maudits, Saigner tous vos tourments, lire tous vos grimoires, Car vos crosses, vos clefs, vos chasubles de moires, Cachent encor le seuil de nos vieux paradis.
O nature, nature, oh! dis, tes bras de mère S’ouvriront-ils encor pour tes fils révoltés? Nous voulions t’arracher notre vie éphémère; Mais nous y renonçons... L’épreuve est trop amère, Et nous tombons, martyrs de nos divinités!
Pour naître, nous quittons tes entrailles fécondes; Pour vivre, il faut ton air qui joue en nos poumons, Il faut tes fruits, ton blé, la fraîcheur de tes ondes; Pour aimer, il nous faut les caresses fécondes; C’est aussi sur ton sein que nous nous endormons.
Avons-nous tant parlé pour découvrir ces choses? Cent siècles ont passé, le jour est-il plus beau? Paraît-il dans les nids plus de métamorphoses, Plus d’étoiles au ciel, plus de feuilles aux roses, Depuis que nous restons penchés sur un tombeau?
Quoi! mourir est-il donc un problème si sombre? N’est-il point de splendeur dans un couchant vermeil? Tout s’éteint, douce loi. Pendant les nuits sans nombre, Alors que nous fermions nos paupières dans l’ombre, Nous est-il arrivé de craindre le sommeil?
Apprendrons-nous enfin à garder le silence, A demeurer muets devant les morts pensifs? A quoi bon tant de mots? Lorsque, avec violence, La passion en nous se déchaîne et s’élance, Nos plus informes cris sont les plus expressifs.
Que valent nos discours? En supposant un être --Un monstre, un malheureux--qui n’eût jamais aimé, Et qui, voulant un jour à cette aurore naître, Dans des livres choisis chercherait à connaître Les douloureux bonheurs dont le monde est charmé:
Sentirait-il, du chœur confus de nos paroles, Monter le frisson fou qui dévore la chair, Et l’éblouissement qui met des auréoles Blanches autour du front riant de nos idoles? Saurait-il tout le prix de ce qui nous est cher?
Non: ceci ne s’apprend qu’au fond des yeux sans voiles, Dans les bras enlacés et dans les cœurs unis, Dans les torrents de feu qui parcourent nos moëlles. Pour savoir ce qu’on doit savoir sous les étoiles, Fermons le livre obscur, et regardons les nids._
_Toujours_
_Nous l’avons prononcé ce mot, ce mot suprême Que l’austère sagesse interdit à l’amour, Que tout fragile cœur pourtant au cœur qu’il aime Veut redire à son tour.
«Toujours!...» Nous avons dit: «toujours!» nous dont les âmes Acceptent fièrement l’universel destin, Et roulent, fleuves purs, se perdre dans les lames D’un Océan lointain.
Nous l’entendons mugir quand nous prêtons l’oreille, Cet abîme profond aux antres ténébreux, Et nous avons pu dire une chose pareille, Et nous sentir heureux!
Oui, car nous méprisons l’âpre mélancolie Qui fait pâlir les fronts quand luit la vérité. Notre «toujours» à nous, s’efface et s’humilie Devant l’éternité.
Mais il n’en est pas moins joyeux lorsqu’il palpite, Sublime et vain serment, sur nos lèvres de chair. Nous savons où le Temps entraîne et précipite Tout ce qui nous est cher.
Si nous la murmurons, la trompeuse parole, A ceux de qui demain viendra nous séparer, C’est que l’amour poursuit cette illusion folle Et veut s’en enivrer.
Car, bien qu’il soit trop vrai que tout meurt et s’oublie, L’amour déjà n’est plus s’il croit qu’il peut finir. Nous aurions blasphémé, si l’aveu qui nous lie N’engageait l’avenir.
Et vous ignoreriez la véritable ivresse Si, bravant la raison sur son trône usurpé, De votre cœur le cri d’éternelle tendresse Ne s’était échappé.
Mais vous m’avez donné cette joie infinie. Qu’importe que je meure et que les temps soient courts! A votre lèvre enfin, qui raille, doute et nie, J’ai fait dire: «Toujours!»_
_Une Pensée de Pascal_
_O Pascal, tu disais: «Quand l’univers immense Briserait l’homme, astre humble et qui dans l’ombre a lui, L’homme encor, méprisant l’univers en démence, Serait plus grand que lui.»
«Tandis que la matière au hasard s’évertue, Lui, l’atome pensant, songe avant de périr; Le monde en l’écrasant ignore qu’il le tue; Lui, sait qu’il va mourir.»
Et moi, je te réponds: Immortel solitaire, Penseur sombre et puissant qui refusas d’aimer, Notre orgueil est plus haut, mais ton génie austère N’a point su l’exprimer.
Si nous sommes très grands, si l’univers s’incline Devant le rayon pur qui tremble sur nos fronts, C’est que nous enlaçons d’une étreinte divine Ceux que nous adorons.
C’est en les possédant que, dans nos courtes heures, Nous sommes les rivaux de l’Infini sacré; Lui seul nous les reprend lorsque dans ses demeures, Morts, ils ont pénétré.
Il les berce à jamais sur son sein formidable, Comme nous les bercions pendant les nuits d’amour; Mais il reste jaloux dans le temps insondable De nos baisers d’un jour.
Car, à nos bien-aimés, en sa longue caresse, S’il dispense la paix et l’oubli précieux, Leur rend-il un instant l’ombre de cette ivresse Que leur versaient nos yeux?
Non, non!... Qu’il vienne alors et saisisse sa proie, Nous demeurons vainqueurs même au jour des adieux. Quand un cœur frémissant par nous s’emplit de joie, Nous devenons des dieux._
_Repentir_
_Je suis triste, ô grands bois! j’ai péché contre vous. Vous courbiez sur nos fronts vos feuillages si doux, Qu’assombrissait la nuit divine; Et nous pouvions errer en nous disant tout bas Ces choses, que, souvent, l’oreille n’entend pas Tandis que le cœur les devine.
Hélas! et mes discours vous ont tous mis en deuil. J’ai laissé s’élever la voix de mon orgueil Dans votre auguste et pur silence, Et j’ai blessé celui qu’en secret vous charmiez. Dites, m’écoutiez-vous quand vous vous endormiez Au vent du soir qui vous balance?
Lui--lui, qui s’irritait--ne souffre déjà plus; Car j’ai chargé son mal de baumes superflus; J’ai guéri sans peine sa plaie. Il sait que je suis fière et qu’il était jaloux, Et que l’amour parfois, dans ses caprices fous, Met notre âme ainsi sur la claie.
Mais vous, m’accordez-vous aussi votre pardon? Vous avez par moments de doux airs d’abandon, Qu’avec ivresse je contemple; Vous murmurez des bruits tendres comme des mots, Et vous arrondissez vos superbes rameaux Ainsi que les arceaux d’un temple.
Le jour, des fleurs sans nombre émaillent vos sentiers, Vous êtes rayonnants, sur vos sommets altiers, L’azur tend ses immenses toiles; Mais je vous aime mieux dans le calme des soirs, Quand vous êtes pensifs, et que vos arbres noirs Pour fruits d’or portent des étoiles.
Si jamais j’ai rêvé de bonheur infini, Sans cesse j’y mêlais votre charme béni, O grands bois frissonnants et sombres! Afin de l’enchanter d’un songe surhumain, J’avais conduit celui que j’aimais par la main Dans la profondeur de vos ombres.
Et, puisque je l’ai fait souffrir dans ces beaux lieux, Puisqu’il a pu, sous votre abri mystérieux, Douter de mon amour sans bornes, Je vous croirai toujours irrités contre moi, Et je verrai toujours en tressaillant d’effroi Frémir vos hautes cimes mornes.
Mais du moins entendez aujourd’hui mon serment: Lorsque je marcherai pas à pas, lentement, Près de lui sous vos voûtes fraîches; Soit que le gai printemps fasse éclore les nids, Soit que le vent d’hiver, sur les chemins brunis, Roule à nos pieds vos feuilles sèches;
Craignant l’âpre regret et l’amer souvenir, Je ne laisserai point à ma lèvre venir Des mots moins doux que ma pensée. De mes torts d’un instant, bien que légers et courts, Humble, je veux distraire et consoler toujours Sa chère âme que j’ai blessée.
Et, s’il veut éprouver son pouvoir absolu --Ce pouvoir sous lequel l’amour a résolu De plier ma fière nature,-- Docile, il me verra suivre ses volontés, S’il vous invoque, et s’il m’entraîne à ses côtés Dans vos abîmes de verdure._
_Paroles d’Amour_
_Quoi vous connaissez votre empire, Et vous pouvez être jaloux! Ami, ma lèvre ne respire Que pour vous.
Quoi! vous éprouvez ma tendresse, Et vous redoutez l’avenir! Vous croyez donc que notre ivresse Peut finir?
Savez-vous que mon cœur frissonne Quand votre front est soucieux? Mon bonheur s’efface ou rayonne Dans vos yeux.
Un mot de vous change mon âme: Aussi longtemps qu’il vous plaira, Votre souffle de cette flamme Se jouera.
Cher tyran qui prenez ma vie, Vous me la rendez quelquefois, C’est lorsque j’écoute, ravie, Votre voix.
Ou bien lorsque mon regard plonge Dans votre œil au rayon béni, Et que je m’enivre d’un songe Infini.
J’aime inventer des rimes folles, Pour vous les murmurer tout bas; Vous n’êtes de leurs sons frivoles Jamais las.
Alors qu’ainsi je vous enchante, Quand vous vous inclinez vers moi, Et que le rythme ailé vous chante Mon émoi:
Nous avons le bonheur suprême, Et tous nos désirs superflus Ne demanderaient à Dieu même Rien de plus._
_Les Peaux de Tigre_[4]
_Hier, dans le salon, de votre marche égale, Vous tourniez lentement, tandis que je songeais; Vos pas foulaient le poil des tigres du Bengale, Fauve, pailleté d’or et marqueté de jais.
Vos voyages lointains ont orné cette salle; Vingt pays ont produit ces merveilleux objets. Tout en pressant du pied la peau, robe royale, Vous formiez de nouveaux et hasardeux projets.
Mais, beau tigre enfermé dans ma passion folle --Cage où s’épuiserait votre fureur frivole,-- Comment partiriez-vous, étant ainsi captif?
De vos grands fauves morts, couchés, les yeux sans flamme, Certes je verrai l’un avant vous fugitif! Car pour vous rendre libre il faut briser mon âme._
[4] Voir, pour ce sonnet et le suivant, la description du salon d’Octave, page 36.
_La Panoplie_
_Vers l’angle où l’ombre douce attire le regard, Dans la pourpre enchâssé, l’acier pur étincelle; On dirait qu’un sang frais en longs filets ruisselle Sur le tranchant aigu du clair et fin poignard.
Le courbe yatagan lance un éclair hagard; Sa gaine s’est usée à battre sur la selle; Et cette svelte dague, arme charmante, est celle Où Tolède épuisa son adresse et son art.
Toutes les voici donc, l’atroce avec l’exquise, Chacune ayant été par vous au loin conquise, Ces lames dont la pointe aime à percer les chairs.
Leur lit d’obscur velours les porte inassouvies, Car des cruels baisers qui leur furent si chers La soif les brûle encor, ces buveuses de vies._
_Suprême Bonheur_